L’essence de l’autogestion

L’essence de l’autogestion

dimanche 10 juillet 2005, par Tadic Ljubomir

Une vision yougoslave marxiste hétérodoxe des années 1970, intéressante, de Ljubomir Tadić (du temps où il n’était pas nationaliste chauvin).
Texte publié dans IRL de Lyon
(traduction revue par un copain croate)
Frank, CNT 91

L’essence de l’autogestion (1)

Dans cet exposé nous avons consacré le plus grand soin à l’analyse critique des idées socialistes qui sont en rapport direct ou proche avec le problème de l’autogestion. Nous avons souligné que la notion d’autogestion, comme "modèle" de la "démocratie ouvrière" ou socialiste", est tout d’abord élaborée le plus complètement dans l’oeuvre de P.J. Proudhon. En tant que conséquence de la lutte du mouvement ouvrier européen, elle s’est avant tout montrée dans la Commune de Paris en 1871, et au XX siècle dans l’organisation des soviets pendant la révolution russe, puis dans les événements révolutionnaires en Allemagne et en Hongrie, en partie durant la guerre civile espagnole et, enfin, sous la forme du "socialisme autogestionnaire" en Yougoslavie. Actuellement, l’autogestion apparaît de plus en plus comme une alternative démocratique aux formes de l’organisation étatique à la fois dans les pays capitalistes et les pays socialistes.

La polémique de Marx contre Proudhon et Bakounine, et de même la vision d’Engels sur le centralisme et le rôle de l’autorité pendant la révolution, ont montré le rapport ambivalent du marxisme envers l’Etat et en général l’organisation socialiste de la société. Marx a déterminé avec exactitude que le centre de tout l’esclavage humain se trouve dans le processus du travail, mais en même temps, à cause de sa répulsion envers le réformisme et le doctrinarisme, il n’a laissé que des indications générales sur les formes de l’organisation socialiste du travail, formes qui pourraient déplacer le foyer de l’esclavage. Du point de vue de ce que les sociologues appellent "la société globale", Marx a vu, d’une part, dans la Commune "la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail"(1), tout en étant, d’autre part, en particulier dans la polémique contre Bakounine, visiblement favorable à l’Etat, pour la forme organisationnelle de la société pendant la période dite transitoire.

La théorie d’Engels sur le "dépérissement de l’Etat", que Lénine et les bolcheviks ont acceptée, n’a pas résolu le problème de la libération dans le processus du travail. Elle a exagéré la mise en valeur des moyens autoritaires du pouvoir prolétarien et " !’incertitude" du rejet de " !’enveloppe politique", d’un point de vue socialiste. De ce fait, la question de quand et comment le pouvoir officiel perd son caractère politique reste sans réponse adéquate. Nous voyons que justement cette incertitude a permis la possibilité du triomphe de la théorie stalinienne sur la nécessité d’un "État renforcé" et sur "l’intensification" de la lutte de classe dans le socialisme, ce qui va renforcer le modèle " socialiste étatique et bureaucratique, dans lequel "le despotisme de l’usine" et les formes despotiques de l’économie collective dans les villages constituent la base du despotisme politique de toute la société.

La confiance dans "l’Etat du futur" de la sociale-démocratie allemande et dans "l’Etat socialiste" des bolcheviks russes a été cimentée par cette tradition politique du socialisme, qui a été rattachée à Marx et à Engels, C’est-à-dire que chaque tentative de créer l’organisation socialiste avec des caractéristiques démocratiques et des aspects tolérants est dénoncée comme une illusion petite-bourgeoise et une utopie abstraite. Si nous ajoutons l’image qui en découle du rôle décisif du parti politique de la classe ouvrière, en tant que seul facteur conscient de la lutte de classe du prolétariat, nous obtenons surtout l’image parfaite de la conception du socialisme qui a tous les traits du cercle vicieux de l’aliénation politique.

Parmi les marxistes du XX siècle, seule Rosa Luxembourg a complètement saisi l’importance de "l’opinion publique socialiste" en tant que condition sans laquelle on ne peut concevoir la démocratie socialiste, qui est la négation dialectique de la démocratie bourgeoise. C’est pourquoi la théorie de Rosa Luxembourg, et on peut citer également Karl Korsch, contient tous les éléments essentiels d’une théorie pratique da l’autogestion interprétée comme un processus qui supprime l’opposition entre la forme et le contenu de la démocratie.

Aujourd’hui chaque penseur socialiste sait que sans le droit public individuel la catégorie de la "dictature du prolétariat" perd tout sens libérateur et tombe indubitablement dans la dictature sur le prolétariat, dans l’illégalité dominante, et surtout la terreur spirituelle et politique. Il sait également que le socialisme se dégrade au point d’atteindre le niveau de l’époque d’avant la bourgeoisie. Le doit public individuel est devenu, comme nous le savons bien, un droit très rare et un luxe dans les régimes socialistes actuels et, comme nous l’avons déjà dit, cela est dénoncé comme étant de l’hypocrisie bourgeoise. C’est arrivé et c’est la raison pour laquelle le droit individuel est pratiquement intégré au droit privé qui émane de la propriété individuelle. En effet, une critique simpliste non dialectique de la propriété privée et du droit privé favorise grandement la perpétuation de la politique obscurantiste des temps passés. La république socialiste, qui a pour but l’activité autonome de
personnes libérées, ne peut plus se concevoir sans une reconnaissance décidée et une garantie solide des droits publics de chacun, car la liberté positive est impossible sans la liberté négative.

Sur la base des contreverses théoriques de l’histoire moderne de la pensée socialiste, et particulièrement sur celle de la vision critique de l’expérience de cette pratique généralement appelée socialiste, on peut résumer l’essence de l’autogestion dans les termes suivants

1) D’un point de vue économique, l’autogestion est une libre association de producteurs libres, c’est-à-dire une organisation de producteurs qui sont démocratiquement élus de bas en haut, et dont la forme la plus élaborée pourrait s’appeler le congrès des conseils de travailleurs. Si nous adoptons l’analyse marxiste selon laquelle l’oppression des travailleurs dans la société bourgeoise implique
l’esclavage entier de l’humanité, dans la mesure où toutes les formes de la dépendance humaine ne sont que des variantes et des conséquences de l’oppression due au travail. Il en résulte que la forme d’émancipation des travailleurs est directement l’autogestion socialiste, et indirectement c’est celle de tous les êtres humains libérés des relations de dépendance. L’autogestion socialiste appliquée à l’économie signifie le processus de liquidation de la division du travail. Division du travail qui a entraîné non seulement la propriété privée de type capitaliste mais aussi des conséquences sociales sur l’Etat considéré comme "la consolidation de notre propre production dans l’intérêt de certains forces au-dessus de nous et qui échappent à notre contrôle". L’autogestion socialiste est une organisation de la production qui s’oppose à "la production même de la vie conçue jusqu’à maintenant." Mais la nouvelle production de la vie, c’est-à-dire la fin du pouvoir donnant la mort, lié au passé, sur le travail vivant et le contrôle exercé par le producteur sur la production et la façon de produire, n’est pas possible, au contraire de ce que pensait Proudhon, dans les conditions de concurrence entre les producteurs atomisés et isolés. Afin de mettre un terme à la réification du capitalisme, Marx avait prévu d’introduire l’économie planifiée. En d’autres termes, une nouvelle vie pour la production ne peut pas se concevoir sans une victoire de la liberté et de la conscience sur les éléments et le destin qui découlent de la nature même de l’économie esclavagiste et monétaire. Nous savons actuellement que l’économie prétendument planifiée, conduite par l’autorité d’une technobureaucratie toute puissante, non seulement ne signifie pas le contrôle des producteurs sur ce qu’ils produisent, mais qu’elle représente une nouvelle forme "de la consolidation de la production, au détriment des producteurs." Autrement dit, une nouvelle forme qui prolonge et renforce la dépendance et la servitude des producteurs.

Si la planification n’est pas démocratique, si elle n’est pas l’oeuvre des producteurs unis librement et démocratiquement, elle devient un système social où le despotisme étatique se base immédiatement sur la tyrannie de l’usine, tyrannie et despotisme qui se conditionnent réciproquement. C’est pourquoi une condition essentielle à la création efficace de l’autogestion dans la production est la constitution d’une république réellement démocratique et fédérative, où la planification démocratique de la production serait le principe économique moteur. En conséquence

2) Du point de vue politique, l’association dans la production doit être garantie et étayée par une association ou une fédération politique. Cette forme politique de l’autogestion ne peut se concevoir sans liberté de l’opinion publique, en tant que support spirituel, libéré tout aussi bien du monopole du capitalisme privé que du monopole de l’Etat ou de tout autre organisation politique qui se fonde sur la force étatique pour assurer sa domination spirituelle et politique particulière. A ce sujet, Jean Paul Sartre a raison lorsqu’il rappelle que "L’autogestion reste lettre morte quand le pouvoir reste aux mains de groupes privilégiés qui s’appuient sur l’organisation centralisée." (2) A ce propos, il est opportun d’ajouter la précision suivante dans le mouvement socialiste d’aujourd’hui qui cherche une alternative démocratique au socialisme despotique, certains insistent souvent sur "la république du marché", comme synonyme de la république socialiste. Ce faisant, on oublie ce que Proudhon avait à l’esprit , à savoir que la liberté de la concurrence entraîne forcément l’oligarchie, mais, de plus, nous savons qu’on ne peut combattre efficacement ces tendances, même pas par le mécanisme proudhonien du "balancement" et de "l’équilibre". Identifier "la république du marché" avec la république socialiste ne peut que conduire qu’au retour du libéralisme économique du XIX siècle, et non pas au rétablissement du socialisme. Sous le prétexte de refuser ainsi l’étatisme et l’arbitraire bureaucratique, cette théorie encourage une pratique de décentralisation anti-démocratique dans la mesure où elle empêche l’union démocratique de la classe ouvrière, et pas là la priorité à l’émancipation de l’aliénation et à la réification dans le processus du travail, et enfin à la disparition de l’exploitation de l’homme par l’homme. Le résultat extrême de cette théorie est la concurrence irrationnelle d’entreprises et de producteurs atomisés sur le marché national et mondial, c’est-à-dire la production pour le profit, et non pour être utilisée par les individus. Quant au socialisme, il ne peut s’accorder avec le despotisme tout comme la liberté ne peut être identifiée à la liberté du marché.

Il en découle que dans le monde actuel l’autogestion socialiste est une utopie, bien sûr, mais elle n’est pas abstraite, au contraire c’est une utopie concrète.

Ljubomir Tadić

1) Extraits de l’article de même titre publié dans Revija za Sociologiju, Zagreb, 1979, vol. n°-3-4 (travail écrit au printemps 1976, non revu par l’auteur.

2) Marx La guerre civile en France, dans Marx, Engels, Lénine Sur la Commune de Paris, Moscou, 1971, pp. 63-64.

3) Le socialisme qui venait du froid, Paris,1970, p. XXVII.