La révolution mexicaine de Ricardo Flores Magón

La révolution mexicaine de Ricardo Flores Magón

samedi 16 juillet 2005, par frank

Compte rendu publié par les Temps Maudits sur un sujet passionnant.

La révolution mexicaine de Ricardo Flores Magón Spartacus, 2004, 154 p. 12 euros

Ce livre bref donne l’essentiel du message anarchiste de la première révolution sociale du xx e siècle 1910-1917. On y constate la coupure que sut appliquer Ricardo Flores Magón : "J’ai reçu des propositions [... ] pour que j’accepte un poste dans ce qu’on appelle le Gouvernement "provisoire", et le poste que l’on m’offre est celui de vice-président de la République. Avant tout je dois dire que les gouvernements me répugnent. Je suis fermement convaincu qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura jamais de bon gouvernement [... ] Je suis un révolutionnaire et le resterai jusqu’à mon dernier soupir. Je veux être toujours aux côtés de me frères, les pauvres, pour lutter avec eux, et non du côté des riches ni des politiciens, qui sont les exploitants des pauvres. Dans les rangs du peuple travailleur je suis plus utile à l’humanité qu’assis sur un trône, entouré de laquais et de politicards. " ( p.71)

Et effectivement Ricardo Flores Magón mourut parmi les siens, assassiné dans une prison des États-Unis pour le bien du capitalisme US et mexicain, le 21 novembre 1922. Au même moment, des ex anarchistes servaient les assassins de la Tchéka, ou le PC de l’URSS, la différence s’avère peu perceptible. Plus tard, les directions de la CNT et de la FAI prouvèrent - stupidement et sans consulter la base - que les "bons" gouvernements sentent l’ordure et le sang frais des prolétaires.
L’introduction indique bien la transformation de Ricardo Flores Magón de bourgeois de gauche en anarchiste et sa conviction profonde, fruit d’une connaissance de l’exploitation dans les rouages du système, et avec une ascendance indienne. Ricardo Flores Magón et ses camarades surent prévoir l’explosion et la susciter. D’où une force de l’argumentation :
" Allons à la révolution, affrontons le despotisme ; mais ayons présente l’idée qu’il faut prendre la terre pendant le présent mouvement, et que le triomphe de celui-ci doit être l’émancipation économique du prolétariat, non pas par le décret d’un quelconque gouverneur, mais par la force du fait ; non pas par l’approbation d’un congrès, mais par l’action directe du prolétariat.

J’imagine la joie du peuple mexicain lorsqu’il sera maître de la terre, la travaillant en commun comme des frères, et se partageant les produits fraternellement, selon les besoins de chacun. Ne commettez pas, camarades, la folie de cultiver chacun un morceau. Vous vous tuerez au travail, exactement comme vous vous tuez aujourd’hui. Unissez-vous et travaillez la terre en commun, car tous unis, vous la ferez produire tellement que vous pourriez alimenter le monde entier. Le pays est assez grand et ses riches terres peuvent produire tout ce dont ont besoin les autres peuples de la terre. Mais cela, comme je le dis, ne peut-être obtenu qu’en unissant nos efforts et en travaillant comme des frères ! Chacun, naturellement, s’il le désire ainsi, peut se réserver une parcelle pour l’utiliser dans la production selon ses goûts et penchants, construire sa maison, avoir un jardin ; mais le reste doit être groupé si on veut travailler moins et produire davantage. Travaillée en commun, la terre peut produire plus qu’il n’en faut avec deux ou trois heures de travail par jour, tandis qu’en cultivant un seul morceau, il faut travailler toute la journée pour pouvoir vivre. C’est pour cela qu’il me semble plus sensé que la terre soit travaillée en commun, et je crois que cette idée sera bien accueillie par tous les Mexicains.

Pourrait-il y avoir des criminels alors ? Les femmes auront-elles besoin de continuer à vendre leur corps pour pouvoir manger ? Les travailleurs arrivés à la vieillesse, auront-ils besoin de demander l’aumône ? Rien de cela : le crime est le produit de la société actuelle, basée sur l’infortune de ceux d’en bas qui profite à ceux d’en haut. " [28 janvier 1911]

C’est une lecture et une synthèse frappante de la Conquête du Pain de Kropotkine comme celle qui, quelques années plus tard, servit de guide à Makhno et ses camarades. C’est donc un livre important, dont la ré-édition est judicieuse.

Puisque les nouveaux éditeurs ont diminué la bibliographie, avec un rajout pour l’excellent numéro d’Itinéraire sur Ricardo Flores Magón en 1992, et laisser de côté quatre pages de photos de l’édition de 1978.

L’introduction indique deux textes importants manquant, le premier est dans un livre mexicain de 1960, le programme prévoyait pour le capital et le travail la journée de 8 h et un salaire minimum, d’"interdire absolument l’emploi d’enfants de moins de quatorze ans. Obliger les propriétaires de mines, usines, ateliers, etc., à assurer les meilleures conditions d’hygiène dans leurs propriétés et à maintenir les endroits dangereux en état de sécurité pour la vie des travailleurs. Obliger les patrons ou les propriétaires terriens à fournir des logements higiéniques aux travailleurs, lorsque la nature de leurs travaux fait qu’ils sont hébergés par ces patrons et propriétaires. Obliger les patrons à payer des indemnisations pour accidents de travail. ", etc. Quant aux point généraux, on lit "Protection de la race indigène. [...] restituer aux Yaquis, Mayas et autres tribus, communautés ou individus, les terrains dont ils ont été dépossédés " Autant d’affirmations sulfureuses en 1906 et surtout actuellement dans tout le continent américain du pôle nord au pôle sud.

Le second texte recherché est sur la position des magonistes par rapport à la I guerre mondiale. C’est franchement beaucoup moins important que les contacts qui eurent lieu entre magonistes et Indiens. "Aux membres du Parti libéral mexicain [nom officiel du mouvement] : Salut. Que ces lignes servent à montrer notre sympathie pour los efforts que vous faites pour nous aider à secouer le joud de nos oppresseurs, contre qui nous menons une guerre inégale depuis plus de quarante ans.
C’est la main sur le cœur que nous vous invitions à venir dans notre campement, où vous serez reçus à bras ouverts par vos frères de misère. Nous n’avons pas de mots pour manifester notre reconnaissance pour los sacrifices que vous faites pour nous, et nous espérons que vous serez toujours prêts à nous tendre la main, jusqu’à ce que le capitalisme ait disparu de cette región du Yanqui et que le drapeau rouge de Terre et Liberté n’ait plus d’ennemis à combattre. Recevez los saluts de toute la tribu yaqui et une fraternelle accolade de vos compagnons pour la Terre et Liberté
".[15 VII 1914]

Regeneración, organe magoniste, était hebdomadaire en 1911 et tirait à 21 000 exemplaires, 13 000 en 1912. Ricardo Flores Magón refusa dans sa prison une pension votée par les députés mexicains, parce qu’elle venait du gouvernement, mais accepta une aide de syndicat ouvrier du Mexique. Ce fait, sa vie et son action, son origine zapotèque expliquent le poids actuel du magonisme au Chiapas et dans l’État d’Oaxaca.

Frank Mintz