A-ton renoncé à la Révolution ?

Entretien avec Cipriano Mera

samedi 23 juillet 2005, par Mera Cipriano

Cette traduction a été publiée dans la revue Noir et Rouge, N° 38, juin-juillet 1967. J’ai corrigé quelques hispanismes et rajouté quelques lignes à la fin qui ne nous avaient pas emballé.

Le texte original est également disponible.

Frank, CNT 91

ENTRETIEN AVEC CIPRIANO MERA

Comme suite au dossier ouvert par la revue Presencia, A-t-on renoncé à la Révolution ? », nous avons traduit ici la réponse faite par Cipriano Mera aux questions de la rédaction de Presencia. Cipriano Mera est un ouvrier du bâtiment. Responsable dans les milices, il commanda, après la militarisation, la 14’ème division (ancienne milice C.N.T.-F.A.I.) à la bataille de Guadalajara (1937). Actuellement il est toujours ouvrier.

Question. - Crois-tu qu’en juillet 1936 le Mouvement libertaire était préparé à la Révolution ? Ou, au contraire, estimes-tu que la rébellion militaire l’a pris au dépourvu ?

Mera. - Je suis fermement convaincu que le Mouvement libertaire ne se trouvait pas en conditions de faire face à un événement de cette envergure. La C.N.T. ne disposait pas alors des cadres solides que demandait une telle situation. Durant un demi-siècle, la C.N.T. avait créé et forgé une organisation qui répondait de plus en plus au concept syndicaliste révolutionnaire, à vocation libertaire, de l’A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs), et, dans ce cadre, elle sut se comporter de façon merveilleuse, arrachant au capitalisme espagnol des avantages moraux et matériels, qu’elle n’aurait pas obtenus sans sa méthode d’action directe... On peut dire néanmoins, que, malgré les critiques qu’ait pu éveiller l’organisation confédérale, il n’y a aucun doute sur le fait qu’elle créa des opinions, une idéologie qui s’identifiaient aux aspirations du peuple, et celui-ci, à son tour sut interpréter la pensée de la C.N.T.

Q. - Comment expliques-tu qu’un mouvement syndicaliste libertaire qui avait une si large expérience de lutte, ne disposât pas de quelques cadres, d’une doctrine cohérente, capables de faire triompher la révolution ?

M. - Parce que la C.N.T. s’était consacrée à la tâche revendicative : c’était là le combat de tous ses hommes, et de tous les jours. Et aussi parce que tous les gouvernements, les uns après les autres, alliés aux oligarchies espagnoles, s’acharnaient à détruire et mettre hors-la-loi tout le mouvement anarcho-syndicaliste, dont les meilleurs militants étaient gardés en prison et au bagne. La C.N.T. dut donc se développer clandestinement, et c’est cela qui empêchait tout travail constructif à long terme.

Q. - Crois-tu que lorsque le moment arriva d’édifier une société de type libertaire, les énergies firent défaut ?

M. - Tout n’était pas seulement un problème d’énergies, aux premières heures de la lutte ; dans quelques régions, l’Organisation se trouvait en conditions d’accomplir une tâche révolutionnaire de type libertaire.

Q. - Quelles sont ces régions, selon toi ?

M. - En premier lieu, la Catalogne. La Catalogne était, de loin, la plus fournie en hommes, la plus riche en militants. A un degré moindre, les Asturies, l’Aragon et l’Andalousie.

Q. - Ceci dit, est-ce que face à cette étape révolutionnaire, la Catalogne disposait, en plus de ces cadres et de ces militants, d’une doctrine et d’une stratégie révolutionnaires cohérentes ?

M. - J’en doute : et j’en doute parce que c’est précisément la Catalogne, la première région où se produisit un acte de collaboration au gouvernement (de la part des anarchistes). En décidant de partager les responsabilités au sein de la Généralité, la Catalogne dévia de la véritable révolution sociale.

Q. - Crois-tu que cette attitude collaborationniste des camarades de Cata-logne fut déterminante, qu’elle influença l’attitude des autres Fédérations régionales ?

M. - Je Crois que ce fut une sorte de fait accompli. Je m’en souviens par-faitement : nous étions au front quand on nous convoqua à une réunion pour nous communiquer la décision de collaborer au gouvernement ; beaucoup parmi nous étaient contre.

Q. - Dans les premiers jours de la guerre, comment surgit l’idée, par exemple, d’envoyer une délégation de la C.N.T. discuter avec le président de la Généralité de Catalogne, Companys

M. - Je l’ignore, parce qu’on n’a pas demandé l’avis des Fédérations régionales. Alors que nous étions réunis à la Fédération régionale du Centre, pour entendre le rapport de deux militants connus, plusieurs compagnons déclarèrent être contre cet accord, qu’ils considéraient comme une faiblesse. Nous pensions que la C.N.T. n’avait pas à accepter la collaboration, pas plus, d’ailleurs, que la militarisation.

Q. - Quelle fut, au cours de cette réunion, l’opinion de la majorité ?

M. - L’attitude de la majorité, était celle d’un assentiment muet, résigné et presque fatal, face à une réalité que dominait un état de choses qu’on n’avait pas prévu. Il n’y eut pas de polémique ou d’opposition catégorique.

Q. - Ta participation active au front te permettra de répondre à la ques-tion suivante : est-ce que les milices formées par la C.N.T. étaient une réponse révolutionnaire aux problèmes de la guerre ?

M. - Les milices furent une improvisation née de la nécessité de barrer le passage au fascisme, et il n’existait pas une véritable organisation de guérillas. A ce moment-là, lorsque je vivais cette expérience, j’étais convaincu que les milices de la C.N.T. pouvaient assumer cette lutte révolutionnaire. En effet, leur force était plus convaincante, plus morale que celle de n’importe quelle armée classique : il y avait en leur sein une autodiscipline que l’individu déter-minait avec la collectivité. Mais, au fur et à mesure que les jours passaient, cette autodiscipline, confrontée à la vie du front, à la dure réalité de la guerre, cédait fréquemment le pas à l’instinct de conservation, plus fort qu’elle. Ce fut là une des raisons pour lesquelles on accepta l’organisation militaire des milites.

Q. - Donc, tu estimes que dans une guerre révolutionnaire, le mot révolu-tion ne doit pas exclure le mot discipline ?

M. - Si des milices obéissent à une doctrine et à des objectifs révolutionnaires, le mot discipline ne doit pas nous faire peur.

Je parlerai de ma propre expérience. Le 19 juillet, à peine me sort-on de la prison de Madrid, je me lance à la campagne, pas dans la ville. Je pensais, en effet, que l’ennemi que nous avions face à nous, nous devions le combattre à la campagne. On organisa des groupes qui devinrent ensuite des milices... Nous avions tout laissé aux soins de l’autodiscipline : nous croyions réellement que l’accord personnel entre hommes était supérieur à la discipline imposée. Mais au cours des premiers combats de Madrid, on put s’apercevoir, en plu-sieurs occasions, que ce contrat moral n’était pas suffisant. C’est pour cela que j’affirme qu’en pleine période révolutionnaire, les milices doivent accepter une discipline collective, qui ne doit, en aucun cas, ressembler à la discipline des casernes. Cette discipline, librement consentie, doit préserver les plus riches valeurs de l’homme et de son peuple : son intégrité individuelle et les formes révolutionnaires.

Q. - A-t-on pensé à la possibilité d’imposer une guerre de guérillas ?

M. - On a pensé aux guérillas. La première tactique de combat qu’on employa à Guadalajara, par exemple, fut la tactique de guérillas : l’ennemi se rend, on avance ; on arrive jusqu’à Alcolea del Pinar avec l’intention de s’introduire dans le camp ennemi. Mais, depuis Paredes de Buitrago, nous étions commandés par un militaire professionnel, le lieutenant-colonel Del Rosal, qui nous désignait les objectifs à prendre ; nous les prenions, mais nous estimions que derrière ces objectifs, il s’en trouvait d’autres à atteindre. Le lieutenant-colonel Del Rosal, lui, pensait que cette méthode d’avancer en profondeur était une aberration, et même des camarades de la Fédération régionale du Centre pensaient comme lui. Il nous manquait donc l’aide nécessaire pour nous introduire dans le territoire ennemi afin d’y établir des guérillas.

Q. - Crois-tu que si vous aviez pu compter sur cet appui, il aurait été possible d’imposer cette tactique à l’ennemi ? Le cours de la guerre en aurait-il été changé ?

M. - Je ne le crois pas. Il y eut le soulèvement militaire : là où le fascisme passait, il rasait tout. Il n’y eut pas de préparation adéquate pour surprendre l’ennemi ; il n’y eut pas de possibilité, malgré que l’Espagne se prête particulièrement, par sa géographie, à ce type de combat, engager le combat où on le croyait adéquat, et non là où l’ennemi voulait l’imposer. L’ennemi ne se laissa pas surprendre... Mais je ne pense pas que la guérilla aurait pu modifier le résultat de la guerre.

Q. - II y eut, à la C.N.T., des positions différentes, presque antagonistes, face au dilemme de mener de front deux tâches essentielles : la guerre et la révolution. Alors que certains pensaient au’il fallait d’abord gagner la guerre et faire ensuite la révolution, d’autres donnaient la priorité absolue à la révo-lution. Une troisiéme catégorie partait du présupposé que la guerre et la révo-lution devaient étre simultanées. Quelle était ton attitude face à ces trois che-mins distincts ?

M. - Trente ans étant passés, il est normal de ne pas penser aujourd’hui comme on pensait à ces moments-là. Je n’ai pas cessé pour autant de me sentir solidaire de la geste initiale du peuple révolutionnaire en armes. A ce moment et durant beaucoup de semaines, le problème guerre ou révolution ne se posa pas pour les hommes de la C.N.T. parce qu’il n’existait pas. Vaincre l’ennemi présupposait que la révolution triomphait.

En 1936 je m’étais donné au combat contre le fascisme au sein des milices, jusqu’en mars 1937, et j’étais resté en marge des courants « minimalistes " et « maximalistes " qui se manifestaient au sein de l’Organisation. Ma conviction était qu’on pouvait faire face aux nécessités du front, et aller, en même temps, vers la révolution. Et même, je croyais que plus on affirmerait, à l’arrière-garde, les conceptions révolutionnaires plus nous nous sentirions moralement soutenus, ceux d’entre nous qui étaient partis au front. La démoralisation ne vint pas des combattants, mais des organismes politiques, et je donnerai comme exem-ple le départ du gouvernement de Madrid en novembre 1936. Le gouvernement de Largo Caballero, alarmé par la pression que l’ennemi exerçait sur Madrid, et rompant la promesse qu’il avait faite seulement huit heures plus tôt, décide d’abandonner la capitale - centre nerveux de la résistance au fascisme, selon sa propre expression - sans prendre en considération les effets désastreux de sa fuite. Et la chose s’aggravait du fait que, collés à lui, fuyaient tous les orga-nismes nationaux politiques et syndicaux. Parmi eux, notre Comité national de la C.N.T. et nos quatre ministres. Sans aucun doute le point de vue des poli-ticiens était distinct de celui des combattants, qui se rendirent parfaitement compte du désastreux effet psychologique qu’aurait cette fuite sur le peuple de Madrid et au front. A tel point que dés le 8 novembre, je me trouvais en train de défendre Madrid avec un renfort de 1.000 hommes retirés du front d’Albarracín.

Q. - Dans l’analyse de la période de collaboration de la C.N.T. on attribue généralement la responsabilité de cette décision à certains groupes de mili-tants ou à certaines fédérations régionales. Crois-tu que cela est logique, juste ? Ou crois-tu qu’un Plenum de la C.N.T. devrait en assumer la responsabilité ?

M. - Je crois que nous ne devons pas fuir la nécessité d’étudier le passé. Au peuple, on doit dire la vérité. Malgré ce que je dis plus haut, je ne me refuse pas à déterminer la responsabilité qui peut m’échoir, par omission ou intentionnellement au cours du développement de la C.N.T. Nous avons tous notre bonne part de responsabilité... Mais je crois que l’heure de demander des comptes est passée, ou que cela ne pourra se faire que lorsque l’Organisation pourra à nouveau agir et exister ouvertement, et se réunir en Congrès... Je veux néanmoins faire remarquer que la politique des faits accomplis et des décisions exécutives commença dés le début de la guerre.

Q. - Comment juges-tu la position et les agissements du Parti communiste espagnol pendant la lutte ? Le P.C.. qui était un parti minoritaire devint une force. Pour s’affirmer, il ne trouva rien de mieux que d’affronter la C.N.T. et d’écraser le P.O.U.M. Est-ce qu’à cette occasion l’Organisation maintint une attitude efficace, ou pécha-t-elle, au contraire, par faiblesse ?

M. - Ce ne fut pas seulement la C.N.T., mais aussi le Parti socialiste, les Républicains, etc., qui laissèrent faire les communistes dans l’attente du matériel russe payé avec l’or espagnol. Si le Parti communiste liquida le P.O.U.M., s’il exécuta des hommes de tous les secteurs antifascistes, s’il mena une lutte contre-révolutionnaire, s’il n’a pas respecté l’unité du Front Populaire Antifasciste, ce fut parce que sa seule politique était de croître, et de se renforcer par l’appui russe, et, à mesure qu’il y parvenait, il imposait sa dictature. Nous savions tous que tôt ou tard la grande explication avec le P.C. aurait lieu. Mais là aussi nous nous montrâmes faibles, pour sauver ce qui se trouvait en jeu dans les tranchées. Personne n’ignore le rôle que je dus jouer face aux troubles manœuvres du P.C. espagnol, et, sur toute cette affaire je m’en remets aux centaines de livres édités, quelques-uns très bons et précis, écrits par les grands manitous communistes de notre guerre (*)...

[- Quelles sont selon toi les conseils les plus valables pour la jeunesse, surtout par rapport à une action révolutionnaire ?

- Je ne sais pas si mes conseils peuvent être valable. Ou s’ils l’étaient, s’ils seraient écoutés. Mais je vais donner mon point de vue. Avec ses succès et ses erreurs et même avec ces deux faits, la jeunesse a dans la Révolution espagnole, dans la C.N.T. et ses hommes, un très vaste sujet de méditation. Si tout n’est pas bon parce que par exemple la situation n’est pas la même, parce que les problèmes sont différents, parce que le niveau culturel et de confort est plus élevé, le problème de la liberté demeure toujours et celui d’un socialisme humain et liber-taire n’est pas résolu. Nous, les hommes de la révolution du 19 juillet, nous n’aurons peut-être pas une autre occasion heureuse de pouvoir recommencer, mais vous êtes ici, vous les jeunes qui avez la chance, je dis bien la chance, d’hériter d’une expérience qui ne demande qu’à être poursuivie.

Je dois mettre particulièrement l’accent sur le rôle important du syndicalisme révolutionnaire qu’a incarné la C.N.T. Sans une organisation syndicaliste révolutio-nnaire, forte et avec une vocation anarchiste, l’émancipation des travailleurs ne sera pas possible ; ils tomberont toujours dans le jeu des démagogues et dans le reformisme poli-tique.

Actuellement, la tâche principale de la jeunesse inquiète est dans les ateliers, les chantiers, les bureaux, l’université et dans la rue. Elle est avec le Peuple ; qui n’est pas uniquement un “bon allié”, comme on le dit, mais qui est le principal protagoniste de l’action sociale. Dans l’action sociale il n’y a pas de moyens termes.]

(*) N.D.L.R. - Après la démission du président Azaña, la République se trouve en quelque sorte sans président légal. Negrín, chef du gouvernement, et socialiste à la botte des communistes, fait paraitre dans le journal officiel, une série de mutations dans l’armée, visant à donner tous les postes de commandement à des membres du P.C. En même temps, la guerre va de plus en plus mal, Madrid est pratiquement tombée. La consigne du P.C. espagnol (avec Togliatti et le délégué russe) est de « résister jusqu’à la mort ». En attendant, les dirigeants communistes vont « résister » à l’étranger (voir La grande trahison, de l’ex-secrétaire du P.C. espagnol J. Hernández). Madrid est abandonnée à son sort, les combattants sont à bout de souffle. Casado. officier répu-blicain, prend le pouvoir et forme une junte pour négocier une « paix honorable » et gagner du temps pour évacuer les militants les plus compromis. Mera et les unités anarchistes l’appuient. Les communistes restés à Madrid essaient sans sucés de provoquer un soulèvement. Deux officiers supérieurs communistes sont fusillés, le P.C. espagnol dénoncé comme traître. Réaction bien tardive, de toutes façons c’est la défaite, et Casado doit, après de longs atermoiements, livrer Madrid sans conditions. Casado et Mera, qui avaient résisté sur place jusqu’au dernier moment, ont voulu essayer de sauver ce qui pouvait étre sauvé, c’est-à-dire sans doute pas grand-chose. D’autres, installés à Paris ou à Moscou, voyaient la chose sous un autre angle.

Point de vue communiste : « Le 27 février 1939, l’Angleterre et la France reconnurent officiellement Franco, et les 5-6 mars à Madrid eut lieu l’insurrection contre-révolution-naire, menée par leurs agents... Les auteurs du complot prirent le pouvoir et ouvrirent le front à Franco » (Pod znamenom ispanskoy respubliki, Moscou, 1965, article de l’académicien I.M. Maiskii). Mais l’idée d’ouvrir le front à Franco n’était pas nouvelle ; déjà en juin 1938, « selon cette source, Litvinof a dit que le gouvernement soviétique serait prêt à se retirer d’Espagne avec comme garantie : l’Espagne aux Espagnols, et il a insinué qu’un tel accord entre les combattants espagnols serait une solution acceptable, puisqu’elle permettrait à l’Union soviétique de liquider son aventure espagnole » (rapport de l’ambassadeur d’Allemagne à Moscou, Von der Schulenburg, dans German Foreign Policy, D. III, p. 698). Les contacts pris par Von der Schulenburg devaient aboutir au traité d’alliance de l’Allemagne d’Hitler et de la Russie de Staline. Il fallait bien « liquider l’aventure espagnole ».