Notes à Enseignement de la guerre d’Espagne

vendredi 26 novembre 2004, par Richards Vernon

Notes (1983) au post-scriptum bibliographique

Il s’agit d’attirer l’attention du lecteur sur les nouvelles éditions de livres cités dans le post-scriptum et d’indiquer les nouveaux titres publiés ces dix dernières années. Les mêmes sections ont été conservées.

II

Pour les livres de référence, trois œuvres utiles sont parues. The Spanish anarchiste. The heroic years 1868-1936 (Free Life Editions, New York, 1977) de Murray Bookchin. Tout en étant intéressant et estimable, ce livre traite davantage le mouvement syndical que des anarchistes. Et en se posant sérieusement à lui-même la question essentielle de savoir qui étaient les anarchistes espa-gnols, Bookchin a du mal à saisir une partie de son sujet. Juan Peiró qui se disait toujours anar-chiste dans ses écrits, et était peu critiqué parmi les révolutionnaires espagnols, est définis à plu-sieurs reprises comme un centriste, un cenetiste modéré et un syndicaliste de droite. Federica Montseny est vue comme une des lumières de la FAI et la femme de la FAI la plus connue, en dé-pit du fait quelle ait publiquement déclaré que la seule organisation à laquelle elle ait appartenue soit la CNT. Et si l’auteur avait consulté ses nombreux écrits dans La Revista Blanca (que son père d’abord, puis elle, éditèrent à Barcelone de 1923 à 1936), il serait certainement parvenu à la conclusion qu’elle était une anarchiste individualiste à tout crin, voire stirnérienne.

Évidemment l’auteur s’interroge sur les anarchistes espagnols, tout en avertissant le lecteur qu’il présente une réponse non orthodoxe, tout comme d’autres propos, dans son ouvrage. En fait, il a utilisé les termes d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes : presque intuitivement, en regrou-pant dans la plupart des cas les libertaires de tous les horizons sous le terme d’anarchiste lorsqu’ils semblent s’opposer aux marxistes, au pouvoir d’État, et à leurs adversaires de classe comme for-mant une tendance relativement unie dans la société espagnole ; et en mettant à part les anarcho-syndicalistes quand ils agissaient surtout en syndicaliste[p.9].

Je considère que cette approche accentue la confusion politique, ce qui ne l’a pas empêché d’écrire un bon livre. S’il avait suivi les conclusions d’un anarchiste espagnol respectable qui écri-vait en 1945, à propos des années de collaboration, qu’elles avaient montré que ce que très peu d’entre nous avions soupçonnés un moment, à savoir qu’il y avait quelque, centaines d’anarchistes peu nombreux en Espagne, il aurait renoncé à écrire son livre. Et cela aurait été dommage.

Los anarquistas en la crisis politica española de José Peirats existe maintenant en anglais [et en français Les anarchistes espagnols, éd. Repères-Silena, 1989] sous le titre d’Anarchists in The Spanish revolution (Solidarity Books, Toronto, 1977). Cette édition, à la différence de l’ori-ginale, inclut un glossaire de 35 pages de noms, mais pas d’index, et on en déduit que c’est le travail du groupe éditeur et non pas celui de l’auteur. Je ne vois pas Peirats décrire Armando Borghi comme un écrivain italien se consacrant au journalisme de propagande, ou le colonel Casado, comme célèbre pour avoir instauré la junte qui porte son nom et renversé le dictateur Negrín, à la fin de la guerre.

Le troisième ouvrage traite entièrement de ce qui était, dans une certaine mesure, un évé-nement mineur dans l’Espagne des années 30. Comme chaque historien qui se respecte, en écrivant sur la Première Internationale, fait invariablement référence à Giuseppe Fanelli, habituellement sous des traits ridicules (Bookchin fait exception à la règle et publie même deux photos de lui), de même tous les historiens qui aborde la république des années 30 citent invariablement le massacre de Casas Viejas fin 1933, ainsi que le vieux Seisdedos (six doigts), le meneur anarchiste supposé de l’insurrection locale qui aboutit au carnage. En fait, ils font tous erreur, parce que Brenan et Hos-bawm se sont trompés, et depuis, les autres historiens empruntent et embellissent leurs récits, qu’ils feraient mieux de reconnaître erronés. The anarchists of Casas Viejas de Jerome R. Mintz (Uni-versity of Chicago Press) [pas de rapport familiaux avec F. Mintz] concerne le développement du mouvement anarchiste dans une ville d’Andalousie (pas très éloignée de Gibraltar), du début en 1914 et de l’insurrection de 1933, aux expériences personnelles des survivants à l’époque trouble qui suivit. Pour cette étude, l’auteur fit un séjour de deux ans sur place à la fin des années 60. Tout en rétablissant les faits lors du soulèvement et le rôle joué par Seisdedos, le professeur Mintz mon-tre le poids de la religion comme étant le facteur clé de la pensée de l’anarchisme espagnole.

Il le souligne bien dans son introduction : À première vue, le modèle religieux semble ren-dre l’anarchisme plus facile à comprendre, en particulier en l’absence d’observations détaillées et de contact profond. Le modèle était, cependant, également utilisé pour servir les buts politiques des adversaires de l’anarchisme. Dans ce cas l’utilisation des termes religieux et millénarisme revêt les objectifs anarchistes du sceau de l’irréalisme et de l’inaccessibilité. L’anarchisme est ainsi re-jeté comme solution inviable pour les maux sociaux. Cette approche hyper simplificatrice aboutit à d’importantes distorsions de la pensée et de la pratique anarchistes. Gerald Brenan, Eric Hos-bawm et Raymond Carr, par exemple, affirment tous qu’il y avait un rapport entre les grèves anar-chistes et les pratiques sexuelles.

Et J.R. Mintz cite les descriptions les plus récentes, de Spain de Raymond Carr, ainsi pré-sentées Puritains austères, ils cherchaient à imposer le végétarianisme, l’abstinence sexuelle, et l’athéisme à une paysannerie les plus arriérées d’Europe [ ...] Les grèves étaient donc des mo-ments d’exaltation tout autant que des revendications de meilleures conditions [ .. ], Le professeur Mintz commente que les anarchistes sensées étaient stupéfaits par de telles descriptions d’un sup-posé puritanisme espagnol par des historiens surexcités. Le mythe religieux venait en grande partie de l’influence de Juan Díaz del Moral, juriste et historien et également propriétaire foncier, qui a écrit une importante histoire des soulèvements paysans andalous. Les historiens anglais, à com-mencer par Brenan, ont couvert del Moral de leur autorité. C’est ainsi que dans le chapitre du La-byrinthe Espagnol sur l’anarcho-syndicalisme, Brenan écrit : Arrivé à ce point de notre exposé sur le développement de l’anarcho-syndicalisme dans les centres industriels, il va falloir marquer un temps d’arrêt pour voir ce qui se passait dans les campagnes. Les principaux bastions de l’anar-chisme rural étaient l’Andalousie et le Levant. Grâce la belle étude [l’objectivité admirable et dé-taillée] de Díaz del Moral sur le mouvement dans la province de Cordoue, on devrait pouvoir s’en faire une idée assez exacte. [p. 125, entre crochet retraduction de l’anglais] Ensuite, le professeur Mintz souligne que Raymond Carr, Hosbawm, Joll, ont accepté la définition de Díaz del Moral et ils ont même identifié des périodes et des individus qu’ils jugeaient comparables, le XV1I siècle an-glais et les anabaptistes et les hommes de la Cinquième Dynastie. Franz Borkenau alla plus loin dans The Spanish Cockpit quand il déclara que l’anarchisme est une religion. George Woodcock dans son Anarchism, a history of libertarian ideas and movements [1962] a suivi Del Moral par le bais de l’interprétation d’Hosbawm. Il ne s’est pas contenté de citer del Moral selon Les Rebelles primitifs d’Hobsbawm et Le Labyrinthe Espagnol de Brenan, afin d’illustrer sa vision que tout anarchisme possède, bien entendu, des éléments moraux et religieux qui le distingue des mouve-ments politiques ordinaires, et que cet élément est beaucoup plus développé en Espagne qu’ailleurs. Woodcock se réfère ensuite au millénarisme anarchiste balayant les campagnes comme un renouveau religieux et des extrémistes conduits par des fanatiques comme Durruti et son inséparable compagnon Ascaso, qui désiraient utiliser tous les moyens pour propager le miléna-risme anarchiste (p.354-355).

Le professeur Mintz est allé plus loin que l’exposition des faits du soulèvement de Casas Viejas. Il indique dans sa préface :

L’étude la rébellion anarchiste en soi fait partie d’une révolution dans la recherche histori-que, dont un des aspects est le ré-examen de l’histoire, en se servant de données venant de ceux qui sont dans une situation d’infériorité, comme les récits personnels et les histoires de vie d’esclaves et de métayers en Amérique du Sud, par exemple, et dans le cas présent, la vision paysanne des événements en Andalousie. Ces nouvelles données sont principalement orales, les narrateurs n’ont pas de culture, ils sont souvent illettrés. Ces versions orales s’opposent aux histoires qui se fondent trop souvent presque uniquement sur les points de vue des classes instruites et élitistes. L’intro-duction de ces nouvelles sources dans l’étude de l’histoire sociale et politique est à rapprocher du changement radical de perception qu’entraîna le mouvement des impressionnistes en peinture. Alors comme aujourd’hui, l’image du monde baignait dans une lumière fraîche, qui donne aux scè-nes une dimension et un but non achevé auparavant.

III

Le livre que j’ai évoqué comme étant le meilleur des œuvres générales sur la guerre civile, La révolution et la guerre d’Espagne a été traduit (Londres, 1972) mais est épuisé. Le même sort est arrivé à la seconde édition du livre important de Bolloten. Mais ce n’est pas le cas pour La guerre civile espagnole de Hugh Thomas, réimprimé en 1977, révisée et augmentée en Penguin Books. J’aurais préféré ignorer cet ouvrage mais il est devenu de toute évidence l’histoire modèle de la guerre civile en anglais. Même George Woodcock, dans son histoire modèle de l’anarchisme, s’excuse de la brièveté de son traitement des événements de 1936-39 en renvoyant ses lecteurs à la récente histoire admirable de Hugh Thomas pour une approche détaillée. Je me permets de repro-duire ma recension intitulée Les changements de Hugh Thomas de Freedom, janvier 1978.

La publication, début 1977, d’une nouvelle édition de la célèbre histoire de la guerre civile espagnole du professeur Hugh Thomas, a focalisé sur l’auteur toute l’attention des media. Dans une certaine mesure, l’homme et le fait de reviser un texte et certaines interprétations seize ans plus tard, étaient plus importants que de vérifier si en fait cette Troisième édition revue et augmentée est si différente de l’originale et de la première édition de 1965 chez Penguin.

Il me semble que ce n’est pas le cas. Mais parlons d’abord du volume en soi. Tout est plus gros : le format l’est légèrement plus, les colonnes plus larges avec plus d’espace entre les lignes et les caractères sont plus importants que dans la première édition de Penguin, ce qui entraîne pas moins de 1.100 pages, y compris une abondance de notes en bas de page, le poids est également plus lourd d’une demi livre à une livre et demi, l’épaisseur gagne quelques centimètres et ai-je be-soin de le dire, le prix aussi monte, de 75 pennies à 3,5 livres. Je donne ces détails sans ironie, mais parce que l’étudiant qui connaît sérieusement le sujet et qui a déjà l’édition originale est en droit de savoir s’il doit acquérir cette nouvelle édition si bien présentée. Je pense qu’un recenseur honnête doit dire non. Le fait de présenter 200 pages de plus ne veut pas dire que l’auteur a ajouté de la matière nouvelle, car, comme je l’ai souligné plus haut la typographie est plus grosse, et donc il y a moins de mots par page. Mais pour quelqu’un qui n’a pas encore le livre, 3,5 livres la nou-velle édition brochée, selon les valeurs actuelles des scribouillards, c’est un bon prix !

Savoir si c’est une bonne étude dépend ce qu’on attend d’une histoire d’un coup d’État militaire, qui, sans la résistance du peuple dans la rue, aurait été achevé par les généraux et les hommes politiques en moins d’une semaine. Qu’un soulèvement militaire bien préparé contre un peuple désarmé ait non seulement échoué, mais, comme l’indiquent les cartes excellentes (p.402) de ce volume, qu’un mois après plus de la moitié de la Péninsule était encore sans le contrôle des militaires, sera, je l’espère, interprété par les futurs historiens des mouvements sociaux comme l’as-pect le plus significatif de la guerre civile. Ce n’est pas le cas des campagnes militaires qui suivi-rent ni des revers politiques des individus qui sont légions dans le livre de Thomas. On peut certes affirmer de bonne foi que la guerre civile n’aurait pas duré deux ans de plus, sans la militarisation des milices, le recours à l’économie de guerre, la conscription, la censure, en un mot, toutes les conditions d’une guerre conventionnelle, qui sont le lot des historiens de l’histoire militaire-. Ce qui rend la guerre civile espagnole unique ce fut la première semaine, les premiers mois, et même presque les dix premiers mois dont le sommet fut les jours de mai 1937, au niveau de la rue, des usines, des campagnes, des syndicats, des municipalités, des villes et des villages, et non pas à celui du gouvernement, des partis politiques, des militaires et de la politique internationale. À ce niveau c’était une simple répétition de l’histoire.

Dans sa nouvelle préface Hugh Thomas veut maintenant nous faire croire qu’en écrivant son livre, il fut d’abord motivé par le désir -plutôt limité- de s’opposer à la propagande franquiste qui avait publié une série de brochure à deux pesetas Temas españoles, qui expliquait comment Franco et ses collègues avaient sauvé l’Espagne par une Croisade de libération contre le commu-nisme, l’athéisme et la franc-maçonnerie. (p.Vl) Thomas affirme que :

Cette propagande avait atteint ses objectifs. Mais n’était-il pas nécessaire, me demandais-je à l’époque, de savoir de quoi était fait le passé, voire d’essayer de le reconstituer, si on voulait pouvoir affronter l’avenir avec confiance. Peut-être une étude historique pouvait-elle être de quel-que utilité si elle était écrite sans passion ni idées préconçues [calmement] ? Aussi, dans mon livre, m’efforçai-je d’éviter les polémiques, de m’en tenir uniquement aux faits en restant aussi impartial que possible, et d’éviter aussi d’émettre des récriminations. [p.Vl]

Il est évidemment justifié de décrire le passé comme une illusion, ou même peut-être comme dans le cas de la vanité d’une personne ayant la quarantaine (ce qui n’est pas pour surpren-dre au vu de l’importance toute disproportionnée accordée à ce livre sur le plan international pen-dant presque vingt ans). Mais cela ne répond pas au premier paragraphe de la préface de la pre-mière édition -qui est au contraire faite de remerciements— où le professeur Thomas écrit : Le temps est venu (1961) où il est possible de faire utilement une étude de la guerre civile espagnole.

Évidemment cette phrase n’a de sens que si nous savons ce que l’auteur veut dire par de quelque utilité, dans la phrase suivante il déclare qu’au vu du vaste volume de rapports et de bro-chures publiés en ce moment, beaucoup de matériel valable a été édité, qui permet de revoir de nombreuses conceptions défendues un temps à propos de la guerre. Par qui ? En 1960 les seules personnes en Angleterre encore intéressées, même de loin par la guerre civile espagnole étaient à gauche. Et quel matériel, nouveau, valable, Thomas avait-il consulté si ce n’est et surtout l’histoire officielle manipulée par le gouvernement franquiste ? Je reviendrai sur cette importante question des sources. Mais voyons davantage ce paragraphe d’introduction :

De nombreux acteurs de premier plan ont écrit leurs versions des événements. D’autres, apaisés par le temps, sont prêts à parier le langage de l’histoire à l’observateur non passionné. Une description générale nouvelle et plus objective peut être proposée à la place de celle qui pré-valait autrefois.

L’approche de l’auteur des événements et d’histoire est résumée dans ce paragraphe, et ce qu’il veut dire par de quelque utilité peut, à mon avis, être interprété maintenant dans son contexte. Sa suggestion, donc, dans la dernière édition de son histoire -sensée rétablir l’équilibre historique renversé par les brochures franquistes- ne tient pas la route. M. Thomas écrit également :

Je n’ignore pas que ceux qui auront lu l’édition de 1961 de La Guerre d’Espagne et la pré-sente édition ne manqueront pas de relever diverses modifications qui révèlent que l’auteur lui aus-si a changé - qu’il se situe un peu plus à droite, l’âge aidant, ou un peu plus à gauche, pour se maintenir à la page. [P.VII]

Cela pourrait passer pour une remarque perspicace, surtout au vue des conclusions de l’au-teur : Peut-être ma façon de voir les choses a-t-elle changé, en tout cas je n’en ai pas conscience. (p.VIII) Néanmoins, tout en faisant cette citation, je lis dans le Guardian que Thomas est entré dans le parti conservateur. Lorsqu’il publia la première édition de son histoire, il était membre du parti travailliste. S’il suggère que les philosophies des conservateurs et des travaillistes sont les mêmes, il est alors positif que j’ai si longuement cité notre auteur, ne serait-ce que pour souligner mes conclusions, à savoir qu’on ne peut pas plus faire confiance à ces historiens professionnels objectifs que, selon leur propre aveu, ils ne le font eux-mêmes.

Pour être honnête vis à vis du professeur Thomas, je lui donne la parole pour indiquer au lecteur en quoi cette nouvelle édition est différente de l’originale, mis à part la typographie, le vo-lume et le prix. Il écrit :

Il est certain que je me montre plus dur à l’égard des jeunesses socialistes pour leur com-portement durant les mois qui précédèrent la guerre civile, de même qu’à l’égard des vainqueurs pour leur manque de magnanimité au lendemain de la guerre. Plus qu’en 1961, je pense mainte-nant que les idées des anarchistes en vue d’une régénération de la société étaient originales, et viables, à condition d’être mises en œuvre dans une société dont toutes les composantes auraient voix au chapitre. [p.IX]

Il va jusqu’à reconnaître que les responsables politiques faisaient face à des problèmes plus épineux qu’il le lui semblait lorsqu’il écrivit son livre, bien que d’une manière générale, mes opi-nions sur les différentes personnalités n’ont guère changé. Il ajoute, Peut-être également suis-je devenu plutôt plus critique à l’égard du général Franco. Et la jaquette [de l’édition anglaise] de la nouvelle Histoire de Thomas est une reproduction en quadrichromie d’une affiche de 1936 de l’UGT (les socialistes réformistes contrôlaient le syndicat), qui montre une série de drapeaux, dont le plus voyant est le drapeau rouge de 1’UGT. À l’arrière plan, on voir le mot UNIFICACIN

On n’est sûrement pas cynique en s’étonnant que le professeur découvre tardivement qu’il n’avait pas été assez dur contre les jeunesses socialistes (conduites par cette vipère politique de Santiago Carrillo qui se vendit aux staliniens en 1936, et qui en 1977, fidèle à sa nature, a resurgi comme un rat eurocommuniste par excellence). Il en va de même si on souligne que la découverte du professeur, après la mort de Franco, est qu’il n’avait pas été assez dur contre les vainqueurs pour leur manque de magnanimité au lendemain de la guerre et que Peut-être également suis-je devenu plutôt plus critique à l’égard du général Franco. Il se sent maintenant plus juste envers Manuel Azaña et trouve que Plus qu’en 1961, je pense maintenant que les idées des anarchistes en vue d’une régénération de la société étaient originales, et viables. [p.IX] Actuellement il va plus loin encore dans une interview donnée à Richard Gott dans le Guardian (9 février 1978) où il dé-clare que la façon de traiter le POUM et les anarchistes semblent maintenant très calomnieuse mais il continue à blanchir les communistes espagnols. D’abord il fait porter toutes les fautes sur les communistes étrangers, alors que l’ensemble des Espagnols ignorant et n’osant pas deviner la vé-rité, observaient ce qui se passait et applaudissaient lâchement. Ensuite, il signale, à juste raison, que nous devons rappeler que les libéraux suivaient entièrement les communistes sur ce point, en pratique ils étaient le gouvernement séparatiste catalan. ils considéraient l’affaire du POUM comme un fait très malencontreux et tout à fait négligeable.

Et à ce propos Thomas déclara à son interlocuteur : Je pense qu’il n’y a pas de doute que le crime restera dans les mémoires, et, on pourrait ajouter, non pas grâce, mais en fait malgré L’His-toire de M.Thomas.

Alors que les communistes espagnols applaudissaient lâchement les persécutions des élé-ments révolutionnaires par les Russes et autres étrangers, ils étaient, déclare maintenant Thomas, de ce fait la cause de la démoralisation du secteur républicain jusqu’à un point qu’ils n’ont peut-être jamais saisi. Que M. Thomas en soit encore à blanchir les communistes espagnols après tout ce qui a été écrit par les génies eux-mêmes du Parti, en dépit des preuves qui étaient disponibles dès le départ et qu’ils choisirent d’ignorer, n’est pas très surprenant. Avoir agi autrement aurait contredit le travail de rideau de fumée qu’il a mené, et aurait entraîné une refonte complète et un réancrage du livre ; l’abandon du mythe de l’efficacité et de la discipline communistes ; la recherche de la compréhension et de l’interprétation de la résistance du peuple en dépit d’un gouvernement de Front Populaire sans volonté, et d’un PC complètement impuissant. Cela aurait demandé réelle-ment trop d’effort intellectuel de la part d’un universitaire dont les pensées politiques passionnées lors de la première édition en 1961, allaient aux travaillistes et qui, maintenant en 1977, se sent poussé à rejoindre la Dame de Fer avec les conservateurs.

Que peut-on en attendre si même dans l’interview du Guardian Thomas admet que

Le mouvement anarchiste était un mouvement régénérateur en Espagne qui avait quelque chose à apporter. Il fut dévoyé par le terrorisme, évidemment, mais sa méfiance vis à vis du cen-tralisme, de l’État, ses idées imaginatives sur une série de contrôle ouvrier, à la fois de la campa-gne et des usines à Barcelone, furent importantes. Je pense que je n’ai pas donné une analyse as-sez honnête dans la première édition.

Je ne me propose pas de me lancer dans une comparaison page par page des deux éditions, ayant mieux à faire de mon temps. De toute façon, les étudiants en mal de sujet de maîtrise ne manqueront pas, volontaires pour passer de nombreuses heures fascinantes à cataloguer et à inter-préter les variations ;

Les lecteurs que je considère anarchistes sont en droit de se demander si la nouvelle édition ne corrige pas seulement les erreurs factuelles concernant les aspects révolutionnaires de la guerre civile espagnole, et aussi la perspective historique de la lutte, étant donné ce que le professeur Thomas a écrit et dit dans et à propos de cette nouvelle édition de La guerre civile en Espagne.

L’auteur a apporté d’innombrables changements mineurs au texte et j’en donne quelques exemples typiques. mais la structure du livre demeure identique, en dépit de l’avis de l’auteur qui a dû pour finir, remanier certains chapitres et même en réécrire d’autres. De sorte que le résultat est sans contredit un nouveau livre.Il affirme également : De fait, j’éprouvais une sorte d’obligation vis-à-vis de mes anciens lecteurs, de garder la structure telle que je l’avais conçue vers la fin des années 50 encore que, si je devais aujourd’hui tout recommencer, ce serait vraisemblablement cette fois encore avec une approche nouvelle.[p.VIII] Le professeur désire le meilleur des mondes.

Puisque j’admets que je n’ai pas lu les deux éditions très attentivement, je propose deux suppléments à mes impressions, celles de deux recenseurs qui ont un intérêt et une connaissance particulière des événements de 1936-1939. Notre camarade Frank Mintz, décrivant cette édition dans Black Flag, dit que l’amélioration principale est sur l’autogestion. Il est également évident que Thomas a fait un réel effort pour actualiser son étude et la structurer plus solidement-, À la question de savoir si le livre vaut la peine d’être lu, il répond Hélas oui ! Car c’est une mine d’in-formation. Il signale du doigt le gros problème qui demeure : Thomas présente un grand volume d’informations mais semble éviter toute synthèse des problèmes sociaux.

Le second compte-rendu que je présente est celui de Paul Preston dans The Times educa-tional Supplement (1 1-3 -77). Le recenseur, lui-même universitaire et un moment collègue de Hugh Thomas à Reading University , juge la nouvelle édition d’après sa façon de traiter les criti-ques apparues lors de la première édition. D’emblée, il rejette les critiques du centre d’études de la guerre civile de Franco, qui attaquait Thomas sur sa tendance républicaine. Il s’attache davantage à celles du côté des républicains modérés, en citant un Espagnol qui écrit C’est l’indifférence et l’in-compréhension plutôt que l’objectivité et l’impartialité que nous trouvons ici. C’est en fait un résu-mé magistral du livre. Les commentaires de M.Preston sont également intéressants et adaptés :

Un effort méticuleux pour voir le point de vue de deux secteurs est visible tout au long de l’ouvrage. Déterminer si cette démarche libérale classique est la plus appropriée est une affaire d’opinion. C’est une méthode qui donne plus de poids à la description qu’à l’analyse. Il est ainsi parfois malaisé, alors qu’il n’ a presque pas d’aspect qui ne soit pas abordé dans l’étude compré-hensive et détaillée de Hugh Thomas, étudié, de distinguer l’arbre au milieu de la forêt, les enjeux réels parmi des détails fascinants.

M.Preston aborde également la critique anarchiste : le livre souffre d’un grand déséquili-bre, avec un espace inégal consacré à la personnalité des hommes politiques et des généraux au détriment des grands faits révolutionnaires de la guerre. Et il remarque que l’ajout de 20 nouvelles pages sur l’expérience révolutionnaire, dans un travail de plus de mille pages, ne neutralise pas entièrement la critique. Il reconnaît cependant les améliorations structurelles, et il recommande cette nouvelle édition surtout à cause du matériel supplémentaire sur les aspects militaires et di-plomatiques de la guerre. Sa conclusion est que : Le livre de Hugh Thomas présente désormais un aspect solide. C’est le plus exact des récits au coup par coup de la guerre civile espagnole dispo-nible en ce moment. Je me demande comment M. Thomas interprète cette conclusion ? Néanmoins même en tant que récit au coup par coup Il me semble que les universitaires actuels et futurs fini-ront par publier des travaux solides qui montreront que le professeur Thomas n’est même pas un historien sérieux, rien qu’en analysant les changements qui concernent de prétendus faits.

Un exemple typique de présentation est le paragraphe suivant (p.193-194 dans la vieille édition anglaise et p.181 de la nouvelle [en français] ) : un grand nuage d’orage devient un nuage d’orage ; par lequel les querelles et les inimitiés accumulées depuis des générations allaient trouver un exutoire devient par lequel les querelles accumulées depuis des générations allaient trouver un exutoire ; en un mois environ cent mille de personnes furent tuées devient en un mois des milliers de personnes furent tuées, et deux phrases donnant à penser que les Espagnols étaient en général assoiffés de sang en juillet 36 ont complètement disparu dans la nouvelle édition !

Dans la vieille édition p.195 il écrit que le 18-19 juillet les consultations se poursuivaient entre Azaña, Martínez Barrio et les leaders socialistes Prieto et Largo Caballero. Ce dernier af-firmait qu’il n’y avait pas d’autre alternative qu’une distribution d’armes aux syndicats. Dans la nouvelle édition ce passage souligné a été enlevé. Pourquoi ? Quels faits nouveaux ont été décou-verts pour justifier cette amputation ? Et en fait quelle source expliquait cette affirmation dans l’édition originale ?

La même question est soulevée dans les exemples suivants. Comparez (p.210 avant) : À Barcelone, dès la soirée du 20 juillet, la rébellion avait également été jugulée. Ce fut ensuite au tour de la caserne d’Atarazanas de se rendre à une heure et demie, après une longue bataille avec (p.196 en français) À Barcelone, dès la soiréedu20 juillet, la rébellion avait également été jugu-lée. La caserne de San Andrés, la principale armurerie de Barcelone, se livra aux anarchistes au cours de la nuit, ce qui mit à leur disposition quelque 30.000 fusils, la veille, ils n’en possédaient que 200. Ce fut ensuite au tour de la caserne d’Atarazanas de se rendre à une heure et demie, après une longue bataille. De même (p.547 avant) : Sur ces entrefaites, la CNT ne fit rien pour em-pêcher la situation d’empirer devient (p.504 en français) Sur ces entrefaites, les représentants de la CNT rendirent visite à Tarradellas et à Ayguadé. Les deux conseillers promirent que la police al-laient quitter la Telefónica.

À propos de son attitude sur la persécution du POUM et des anarchistes, il écrit (p.580 avant) -. Le 28 juin, le comité national de la CNT adressa au gouvernement une protestation sur l’attitude envers le POUM mais il semblait considérer toute cette affaire comme une question entre marxistes, à laquelle il n’avait rien à voir même après les affrontements de Mai. Nous avons fait référence à La CNT en la revolución española de Peirats (vol II, p.334). Dans la nouvelle édition [p.539 avec une erreur comité international de la CNT au lieu de Comité National] le passage sou-ligné est omis. À sa place Thomas cite ponctuellement le document de Peirats pour montrer que les anarchistes étaient catégoriques dans leur décision de mettre un terme à la persécution contre le POUM inspirée par les communistes

Mon dernier exemple, qu’on peut appeler le thriller Berneri, illustre parfaitement l’aspect superficiel des recherches et de l’auteur. La seule référence à Berneri consiste en deux lignes et une note en bas de page dans un volume de 1.000 pages. Dans les trois éditions, Thomas a biaisé et il n’arrive toujours pas aux faits.

Il n’a pas non plus pris la peine de lire ce que Berneri écrivait durant ces mois essentiels pour la guerre civile, en dépit de son nouveau penchant pour les anarchistes. Voici les citations des trois éditions et elles ne prennent pas beaucoup de place.

Édition originale Un intellectuel anarchiste italien réputé, le professeur Camillo Berneri fut assassiné. Édition Penguin Deux intellectuels anarchistes anarchistes italiens [réputés] le pro-fesseur] Camillo Berneri et son collaborateur Barbieri, furent assassinés.Traduction française de la nouvelle édition Penguin Deux intellectuels anarchistes anarchistes italiens [réputés] le profes-seur] Camillo Berneri et son collaborateur Barbieri, furent assassinés dans des conditions mysté-rieuses.(p.505)

Et voilà les notes :

Version 1 Par qui ? En dépit des allégations que le meurtre était le travail de l’OVRA , la police secrète de Mussolini, tout indique la responsabilité communiste. Comme Berneri fut appa-remment interpellé en italien, alors qu’il rentrait chez lui, les assassins devaient être des commu-nistes italiens.

Version 2 Par qui ? Les deux Italiens, accusés d’être des contre-révolutionnaires, furent arrêtés, probablement par la police du PSUC ou de la Généralité le 5 mai. On ne devait jamais les revoir. Berneri travaillait sur un [volumineux] dossier destiné à établir les relations entre le fa-scisme italien et le nationalisme catalan (Peirats, La CNT... vol-Il p.198). Il était devenu une sorte de chef de file intellectuel des partisans de la révolution dès maintenant.

Version 3 Par qui ? En dépit des allégations que le meurtre était le travail de l’OVRA, la police secrète de Mussolini, tout indique la responsabilité communiste. Comme Berneri fut appa-remment interpellé en italien, alors qu’il rentrait chez lui, les assassins devaient être des commu-nistes italiens.

Ce petit florilège de ragots, d’hypothèses, de conjectures et de faits occupera agréablement des universitaires dilettantes dans le futur. S’ils prennent la peine de jeter un œil sur les références données il y a aucune mention de [volumineux] dossier comme l’écrit Thomas. Ils apprendront, par contre, que Berneri et Barbieri avaient en fait été arrêtés chez eux et que leurs corps furent retrou-vés peu après. Les résultats de l’autopsie furent également publiés. Les détails sont brièvement évoqués dans Camillo Berneri : Pensieri e Battaglie (Paris, 1938) et de façon très détaillée dans l’appendice Il Caso Berneri, par les éditeurs du volume de ses écrits intitulé Pietrogrado 1917-Barcellona 1937 (Milan 1964). Aucun de ces deux ouvrages n’est cité dans la bibliographie de Thomas.

Il n’y a jamais eu de mystère sur l’assassinat de Berneri, sauf dans les têtes d’historiens stu-pides comme Thomas. Il n’est que temps d’exposer leur médiocrité intellectuelle telle quelle est.

IV

En 1975 Freedom Press publia ma traduction du travail monumental de Gaston Leval Es-pagne Libertaire 1936-39 sous le titre Collectives in the Spanish Revolution, avec un prologue et douze de pages de notes bibliographique du traducteur.

La première étude de Frank Mintz a été reprise depuis dans une édition espagnole très augmentée sous le titre de La autogestión en la España revolucionaria (la Piqueta, Madrid 1977). Dans son introduction l’auteur cite les recenseurs qui ont apprécié l’original français pour sa minuciosité niais qui ont critiqué son caractère indigeste pour le lecteur moyen. Comme je fais partie de ces critiques, je cite la réponse de mon ami : Je ne sais pas ce qu’est un lecteur moyen, et [... 1 je préfère que les gens réfléchissent, plutôt que de prendre des vessies pour des lanternes (même si c’est ma lanterne ... ou ma vessie). L’édition espagnole inclut de nouveaux appendices et de nouvelles sources découvertes par l’auteur dans les archives militaires de Salamanque en juillet-août 1975. Cette nouvelle édition est un livre de références irremplaçable, avec 36 pages de biblio-graphie, mais, hélas, pas d’index.

L’ouvrage de Ronald Fraser Blood of Spain. The experience of Civil War 1936-1939 (Allen Lan 1979) présente une histoire orale, dont des parties abordent la collectivisation rurale et urbaine. L’auteur a interrogé des hommes et des femmes qui ont réellement pris part au combat et qui étaient encore vivants 35 ans plus tard dans les villages où ils avaient participé à la révolution sociale dans le cas de Mas de las Matas (Teruel) on peut comparer ce que certains habitants pensent et disent de la collectivisation avec le récit des événements de Gaston Leval. Cela donne une lec-ture passionnante. Un témoin raconta à l’auteur : J’étais si enthousiaste, si fanatique que je pris tout chez mes parents -toutes les réserves de céréales, la douzaine de moutons, et même des pièces d’argent- et je les apportai à la collectivité. Il était d’une famille paysanne prospère qui possédait deux maisons et plus de terres qu’elle ne pouvait travailleur seule. Comme vous le voyez, je n’étais pas dans la CNT pour défendre mon salaire quotidien. J’y étais pour des raison idéologiques. Mes parents n’étaient pas aussi convaincus que moi, assurément... un tel idéalisme juvénile me rappelle les souvenirs de Malatesta sur la vie militante de l’époque d’enthousiasme lorsque les membres de la Première Internationale étaient toujours prêts à tout sacrifier pour la Cause et étaient inspirés par les espoirs les plus fous. Bien plus tard Malatesta écrivit Chacun donnait à la propagande tout ce qu’il pouvait, même s’il n’en avait pas les moyens ; et quand on manquait d’argent, nous vendions gaiement les affaires de la maison, supportant avec résignation, les réprimandes de nos familles respectives.

v

Comme je l’ai déjà indiqué la réimpression de 1968 à Londres de The Spanish Civil War and Revolution 1936-39 de Bolloten a disparu des rayons. Une nouvelle édition augmentée nord-américaine est parue en 1979, University of North Carolina. Le titre a encore changé : The Spa-nish Revolution. The Left and the Struggle for Power during the Civil War. L’introduction de Trevor Roper, politiquement naïve, a été remplacée par un court prologue anodin de Raymond Carr, sans doute une intention des éditeurs pour favoriser la vente .

Étant donné que j’ai déjà analysé le livre de Thomas afin de renseigner le consommateur, je serai un piètre défenseur de Bolloten et de ceux qui s’intéressent à la révolution espagnole, si je ne faisais pas une référence détaillée à l’ensemble de cette réédition. Le texte présente 447 pages de matériel de première main très lisible suivi de 100 pages de notes avec des titres renvoyant aux pa-ges du texte, rendant facile à consulter les notes importantes, au fur et à mesure de la lecture. En-suite 30 pages de bibliographie, qui malheureusement dans bien des cas n’ont pas été réactualisée, du moins en ce qui concerne les traductions en anglais-, et enfin, ce qui est très important, un index inestimable de 50 pages. de nombreuses notes de bas de page de l’édition originale ont été incorpo-rées au texte. Deux chapitres Catalonia : Revolution and Counter-Revolution et Barcelona : The May Events ont été inclus dans l’épilogue : La fin de la Révolution qui va de l’essor de Juan Negrin après les événements de mai 1937 à la fin de la guerre civile en mars 1939, ce qui ne peut évidemment se faire en 20 pages. Mais l’auteur a raison de concentrer son attention sur les jours de mai 1937.

Un chapitre de rédition originale a été omis, encore qu’il tienne à peine en une page. Ce-pendant il me semblait à l’époque que c’était un des plus importants apports du livre, ce que me rendit son auteur tout de suite sympathique. Le premier paragraphe dit : Encore que l’éclatement de la guerre civile espagnole en juillet 1936 ait été suivi d’une révolution sociale très étendue dans le secteur anti-franquiste -plus profonde à bien des égards que la révolution bolchevique à ses dé-buts- des millions de personnes intéressées hors Espagne ont été laissées dans l’ignorances non seulement de sa profondeur et de sa portée, niais même de son existence, à cause d’une politique de duplicité et de dissimulation dont il n’existe pas de pareil dans l’histoire.

À ma protestation contre la disparition de ce bref chapitre, l’auteur m’a aimablement répon-du Je suis tout à fait d’accord avec vous que c’était une erreur de ma part d’éliminer ce paragra-phe d’introduction qui se trouvait dans The grand Camouflage. Dès que j’aurai la possibilité de revoir mon livre, je rétablirai ces passages. Et sa raison de le vouloir est significative : Car j’ai appris depuis que même vingt ans après cette publication, les gens, dans l’ensemble, ne sont pas toujours conscients de la révolution sans équivalent qui a eu lieu en Espagne .

Le nouveau matériel présente, à mon avis, le leader socialiste et syndicaliste Largo Cabal-lero sous une lumière trop favorable -comme victime d’intrigues- alors que c’était un vieux renard, -comme tous les responsables syndicaux-, pas moins que ceux du genre de Juan López, Peiró et Pestaña. je ne suis pas non plus d’accord avec l’importance donnée au livre de Lorenzo, pour les raisons déjà présentées. Mais ce sont des critiques minimes. The Spanish révolution de Bolloten est sans aucun doute le récit le plus important, et le livre de référence disponible en anglais, et il mérite la plus large diffusion en Angleterre.

Deux autres livres de référence sont également en anglais. Durruti : the People Armed d’Abel Paz (Black Rose Books, Montréal 1976) dans une mauvaise traduction du français, est par-ticulièrement utile vu les sources, qu’on ne trouve pas ailleurs, qu’il apporte sur Durruti et son groupe. L’ouvrage pèche par un manque total d’étude critique de l’individu. Peut-être comme anti-dote, le lecteur peut voir ce que García Oliver a à dire de Durruti dans ses mémoires El eco de los Pasos (Ruedo Ibérico, Barcelone, 1978). Après tout tous deux étaient membres des Solidarios, groupe d’action directe. Ses commentaires sont loin de toute adulation. Mais quelle la valeur de telles mémoires écrites presque 40 ans après les événements ? Un grand nombre de personnalités anarcho-syndicalistes espagnoles, comme Juan López et Cipriano Mera, ont publié leurs mémoires cette dernière décennie.

Pour les lecteurs anglais, le livre précité de Ronald Fraser est réellement important, comme le signale la publicité de la jaquette, il offre une mosaïque de plus de 300 récits personnels enregis-trés entre 1973 et 1975, dont 95% en Espagne, et le reste en France. Et l’auteur déclare : je n’ai eu aucun problème, mis à part la méfiance dans les zones rurales, spécialement l’Andalousie où la crainte reignait encore, les gens parlaient ouvertement.

Ma propre expérience, limitée à la Catalogne, et antérieure -depuis 1958- m’a montré que dans les zones rurales les gens parlaient plus librement parce qu’ils savaient qu’ils étaient en con-fiance dans la communauté, alors qu’à Barcelone, par exemple, on ne connaît pas son voisin de ta-ble dans un café et que donc on ne parle ouvertement que chez soi ou éloigné de la foule. Pour ceux qui désirent vraiment tirer des conclusions, des leçons de la révolution espagnole, en tant qu’individus désireux de donner un sens à leur vie aujourd’hui, en Grande Bretagne , ce livre dans chacune de ses 600 pages a des pierres précieuses susceptibles de faire penser et réfléchir. Ils sont nombreux les interviews que je voudrais reproduire entièrement !

Margarita Balaguer, une couturière de dix huit ans dans une maison de haute couture qu’elle avait en vain essayé de collectiviser, trouvait que la libération des femmes était la plus haute de toutes les conquêtes révolutionnaires. En effet, aussi loin qu’elle puisse se souvenir, elle avait combattu les clichés sur le fait que les hommes et les femmes ne pouvaient jamais être amis. Maintenant elle considère qu’elle a de meilleurs amis parmi les hommes que parmi les femmes. Une nouvelle camaraderie est née. Et l’auteur cite ses propres mots : C’était comme être frères et sœurs.a m’avait toujours ennuyé que les hommes de ce pays ne considèrent pas les femmes, comme des êtres avec des droits complètement humains. Mais maintenant il y a eu grand change-ment. Je crois qu’il est venu spontanément du mouvement révolutionnaire.

En 1939 Franco a gagné la guerre. Combien comme Margarita Balaguer ont fait leur ré-volution alors et ont survécu en tant qu’être humains durant ces 36 ans de dictature et d’obscuran-tisme religieux. On ne trouvera pas de réponse dans les travaux historiques importants, mais on peut avoir une idée de ce qui peut être positif pour des individus, même d’une révolte qui a échoué dans cette tâche importante et souple.

VI

Dix ans après, j’ai remarqué avec surprise que peu de livres critiques ont été publiés depuis la sortie de mon ouvrage. C’est encore le cas en dépit du fait que Franco est mort depuis au moins sept ans et que la bataille pour des partis et des syndicats libres pour tous a, au moment où j’écris, conduit à la victoire écrasante du parti socialiste de Felipe González, avec un programme démocra-tique et social typiquement britannique. Peut-être n’est-il pas utile de tirer les leçons de expérience de 1936-39 : les événements parlent d’eux-mêmes. Où sont la CNT et la FAI d’aujourd’hui ?

Le livre de Peirats est disponible en anglais. Mis à part les données déjà citées sur les con-ditions historiques, c’est une critique très sévère de la hiérarchie de la CNT-FAI, beaucoup plus dure que tout ce que j’ai écrit dans ce livre. Si la préface écrite en 1974 avant la mort de Franco est pessimiste pour le futur du Mouvement, le court post-scriptum rédigé après la mort de Franco est, comme on peut s’y attendre, optimiste. Je ne voudrais pas le mettre en défaut avec la remarque qu’une nouvelle étape s’ouvre pour l’anarchisme en Espagne. Ce que je veux dire pour les anar-chistes qui veulent sérieusement tirer des leçons de l’expérience espagnole, c’est que même Peirats, lorsque mon livre parut en 1953-, fit une mention condescendante dans Cenit de Toulouse de cette obrita (petit travail bien qu’inspiré par sa monumentale histoire de la CNT en la revolución es-pañola). Il critiqua mon livre comme étant trop sévère, non seulement pour le Mouvement, mais aussi pour les individus. Evidemment si on écarte l’idée que les syndicats anarcho-syndicalistes sont différents des syndicats socialistes, parce qu’ils sont organisés de bas en haut, il n’y a aucun responsables à blâmer s’il y a une mauvaise orientation. Mais dans la pratique, plus les organisa-tions anarcho-syndicalistes sont victorieuses, plus elles sont exposées à faire face très rapidement au genre de problèmes des syndicats réformistes. Tant que les propagandistes anarcho-syndicalistes n’arriveront pas à reconnaître ces problèmes, l’expérience de la CNT en Espagne en 1936-39 leur sera inutile.

Peirats écrivait alors (1954) que bien qu’une petite partie de la documentation sur les évé-nements de 1936-39 ait été publiée, on peut dire que les principaux documents à étudier sont à la disposition de ceux qui veulent les étudier. Et il est temps de mener à bien la tâche de présenter une analyse objective. Il est important pour les anarchistes de tirer des leçons des faits et des ac-tions de leur propre mouvement. Et il affirme que je l’ai fait, tout en étant trop severo, et il ajoute aussi demasiado lateral (trop orienté) et sélectif. Il en conclut : Aucune de ses affirmations ne sera démentie par l’histoire. Mais quand on écrit pour le public en général c’est une mesure de justice, voire de clémence, de donner aux faits leur importance relative. Je pense que les lecteurs d’Anarchists in The Spanish Revolution de Peirats peuvent être d’accord avec moi pour constater que l’historiographe de la CNT a dégagé tardivement des leçons, avec plus de sévérité et moins de clémence pour les lecteurs, que dans mon livre. Et les mémoires de López, García Oliver et Mera, et Horacio Prieto (par le biais de son fils César Lorenzo) sont tout autant des révélateurs politiques sur les auteurs (démontrant que le pouvoir, les responsabilités, ne corrompent pas seulement les autres, mais les ministres anarchistes, et aussi les colonels anarchistes) qu’ils révèlent également la fragilité morale et politique de leurs ex camarades.

On manque de livres cherchant à tirer des conclusions sur l’expérience espagnole Cepen-dant, de temps en temps, de nouvelles histoires de la guerre sont publiées, ce qui confirme la re-marque de Bolloten sur l’ignorance de l’ensemble des gens de l’extraordinaire révolution qui eut lieu en Espagne, tout en désirant, bien sûr, avoir de bonne lecture sur la guerre, les rouges brûlant les églises et tuant les prêtres. C’est la presse alternative qui permet parfois de trouver matière à ré-flexion d’un point de vue anarchiste et révolutionnaire. Par exemple, Telos, revue trimestrielle nord-américaine de gauche [radical thought] (N°34, Winter 1977-78) profita de la sortie du livre précité de Murray Bookchin pour en publier un compte-rendu de Michael Scrivener, ainsi que ceux de Sam Dolgoff et de celui-ci. Social Alternatives (Vol 2, N°3 Feb. 1982), revue australienne, contient un long essai de Gregg George sur Social Alternatives and the State : some lessons of the Spanish Revolution [Les alternatives sociales et l’État : des leçons de la révolution espagnole], qui souligne l’importance que pourrait avoir cette expérience pour les anarchistes, dont les pensées et la propagande ne visent pas le XIX mais le XXI siècle.