Sur les volontaires de langue française en Espagne dans la CNT-FAI

dimanche 24 juillet 2005, par frank

A lire avec attention, car tous les problèmes sont posés et la perfidie cotoie le dévouement, la quête du pouvoir l’humilité.

Publié dans "Chroniques Libertaires", N°1, 1986.

Frank, CNT 91

Sur les volontaires de langue française en Espagne dans la CNT-FAI

En l’absence d’autres témoignages, force est de se contenter du Boletín de información CNT-FAI, en français, qui n’était qu’un bulletin ronéoté d’une dizaine de pages au maximum, surtout consacrées à la traduction d’articles de l’espagnol, provenant de la C.N.T. d’informations sur l’autogestion, le bulletin passa à la politique de la C.N.T.

Dans la demi-page proprement française, on note un appel aux antifascistes français à se rendre à la caserne Pedralbes (n° 6, 19 août 1936).

Un supplément du 27 février 37 donne le bureau du Boletin : Chatrès ; métallurgiste ; Fortin, journaliste ; Félix Danon, instituteur ; Deflèche, bâtiment ; Chèron, métallurgiste ; cela pour une réunion au sujet de la CNT. Il y est question de deux camarades venus de Saint-Etienne pour travailler, et dont l’accueil avait posé des problèmes (qui ne sont pas expliqués).

Dans le n° 7 (nouvelle série) du 8 décembre 1936, on lit cette déclaration de Fortin : "Ici, à Barcelone, il est un organisme qui relie entre eux les camarades français et les camarades espagnols : c’est la section française. Si, même en France, le mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste est divisé, ici, sur le dernier palier avant l’arriver au champ de bataille, il n’y a pas de division. La section française ne veut pas faire de différence, à aucun prix, entre les camarades à idéologie anarchiste qu’ils soient anarcho-syndicalistes, communistes libertaires ou individualistes. Tous luttent pour une même cause, pour un même idéal, au coude à coude, et c’est pourquoi cette section reçoit dans son sein sans faire de préférence et à bras ouverts, tous les anarchistes dignes ce nom."

Le ton n’était pas à l’unisson du tout puisque le Boletín n° 12 du 9 janvier 1937 publiait un manifeste datant du 16 novembre 36 de Fortin et de Styr-Nhair de La Revue anarchiste sur les "individualistes d’action" . Ils affirmaient la différence "entre la catégorie des individualistes entendant rester neutres devant les événements sociaux, et eux-mêmes qui se mêlent étroitement à la lutte contre le fascisme." Ils affirmaient être pour le vote et la collaboration gouvernementale de la CNT, et pour le front antifasciste. Ils dénonçaient la criminelle duplicité des pseudo-révolutionnaires français qui pratiquent un véritable chantage à la solidarité." Ils exhortaient "leurs camarades révolutionnaires espagnols à faire provisoirement toutes les concessions qui s’avèrent indispensables." Ils invitaient "leurs camarades ré-volutionnaires espagnols à faire fi de toutes les critiques et remontrances dogmatiques des timorés..."

Et ils terminaient par : "Pour vaincre peu importe les moyens ! "-

Le n° 19 du 3 avril 1937 avait un éditorial non signé avec le titre éloquent de : "Pour gagner la guerre et la révolution, DE LA NÉCESSITÉ D’UNE DISCIPLINE INTEGRALE."

Le n° 20 du 17 avril publiait le texte suivant en première page "Pour gagner la guerre et la révolution, L’HEURE N’EST POINT A LA CRITIQUE SYSTEMATIQUE. "

"Il est juste de déclarer qu’il est beaucoup d’éléments étrangers qui comprennent la situation et savent seconder de leur mieux les efforts de nos camarades espagnols. Ceux-là ne peuvent qu’être salués fraternellement. Quant aux autres, qui trouveraient préférable la critique, toujours la critique, nous posons la question : Pourquoi sont-ils venus en Espagne ? Pour collaborer avec nos camarades espagnols, d’une part, à l’œuvre de défense, en barrant la route au fascisme, et d’autre part à l’œuvre constructive révolutionnaire. Nous disons : bon, alors qu’ils collaborent. Qu’ils prennent, suivant leurs forces ou leurs capacités, un fusil, une pioche ou une plume leur permettant de se rendre utiles, OU QU’ILS RETOURNENT EN FRANCE OU AILLEURS, PAS DE MILIEU ! [...] Nous pensons avoir été bien compris et nous sommes certains que les mots d’ordre lancés par la CNT et par la FAI seront toujours suivis à la lettre."

Le texte était signé cette fois "Bulletin d’informations de langue française".

Le n° 27 du 12 juin 1937 donnait en page 7 le communiqué suivant (que nous sommes dans l’incapacité d’expliquer) -. "La section française CNT-FAI n’a rien de commun avec celle qui avait son siège : calle Consejo de Ciento, et qui fut dissoute le 13 mai au lendemain de la tragique semaine, dans des conditions que nous n’avons pas à commenter ici."

Il était fait mention de prisonniers de la "section", notamment dans le n° 29, du 26 juin de "Félix Danon (à propos des événements de mai), Juliano Schwab, Amador Ruiz, Ivan Noël Urvoas, Pierre, Vaucher, Joseph Farah (pour lequel le "fiscal" de-mande la peine de mort ou la réclusion), etc.". Félix Danon était toujours emprisonné en octobre (n° 39).

Le n° 49-50 du 1er janvier 1938 annonçait la suspension du bulletin les abonnements étant transmis à la Nouvelle Espagne Antifasciste publiée en France. Le même bulletin signalait la mort dans un bombardement sur Barcelone de Cogne, ou Léon Sénateur, ex-milicien de la Colonne Durruti.

F. Mintz

Document original de l’époque

Supplément au Boletín de información de la CNT-FAI ; ’édition française, 19 juin 1937.

Assemblée extraordinaire de miliciens du mardi 9 mars 1937 à 18 h, "Sala de Actas" de la Casa CNT-FAI, à Barcelone. Appel avait été fait à tous les miliciens et particulièrement à ceux descendus récemment du front. (*)

(*) Pour de multiples raisons, nous n’avions pu donner, comme convenu, le procès-verbal de cette réunion. Nous nous acquittons seulement aujourd’hui de cette tâche. Mieux vaut tard que jamais. Ainsi, on verra comment chacun se situa lors de cette importante réunion.

• Sont nommés pour faire partie du bureau : Alfred Lobel (section française) : président ; Fernand Fortin (délégué à la propagande de la section française) : vice-président ; G. Styr-Nair (section française) et Blédine (milicien descendu du front)

Assesseurs ; Félix Danon (section française), secrétaire.
La séance est ouverte après que sont précisés les buts de cette réunion de miliciens venus tous volontairement en Espagne. La parole est accordée à tout camarade qui la sollicitera.

Georges Bougard (milicien) déclare qu’il ne prend pas la parole comme délégué, mais en son nom personnel. Il affirme qu’une certaine discipline est indispensable, car l’armée qui est en face de nous est formidablement organisée. Evidemment, il ne faut pas militariser comme certains le prévoient. Il faut comprendre que nous sommes venus ici pour aller jusqu’au bout. La militarisation telle que je la conçois n’est qu’une auto-discipline bien ordonnée. Puis, il nous faut aussi plus d’instruction militaire ; d’ailleurs, nous avons de nombreux camarades français "officiers". Nous nous trouvons placés entre ce dilemme : militarisation ou dispersion totale des milices. Il ne faut pas laisser dissoudre les milices. Ce camarade demande que les milices soient sous le patronage de la CNT l’organisation la plus puissante d’Espagne.

Julien Cadet (milicien) se prononce contre la militarisation : Dans la CNT tous ne sont pas anarchistes, il faut donc absolument le contrôle de la FAI.

Lovi (milicien) déclare qu’on ne peut pas isoler la question de la guerre. Il faudrait s’occuper aussi de la question Révolution. On veut : nous bander les yeux, nous aveugler par : "Tout pour Madrid ! Tout pour les enfants !" Il y a deux capitalismes qui essayent d’éliminer tout mouvement révolution-naire. Le capitalisme de l’intérieur qui est représenté par la Généralité et le capitalisme de l’extérieur représenté par Blum, la France, l’Angleterre, l’Amérique, etc. Pour nous, la CNT ce ne sont pas seule-ment les meneurs, les "dirigeants", nous avons confiance dans l’opinion de la CNT. Le métier d’officier est toujours pour nous un déshonneur. Et s’il faut des techniciens militaires, il faut qu’ils soient contrôlés par les délégués politiques des syndicats. Mais on semble déjà vouloir écarter les syndicats, tout comme en Russie. On voudrait écraser la Révolution et comme on ne peut pas, on s’efforce de l’étouffer ! ...

Raoul Tarrou (milicien) affirme il ne parlera pas en tant qu’antifasciste mais seulement en tant anarchiste. Il s’oppose nettement à toute autorité, surtout militaire À Gelsa, depuis deux mois déjà, on nous posait l’ultimatum. Mais nous, nous ne voulons que des délégués techniques, pas de marques extérieures de respect, aucun exercice de marche au pas, etc. Au cas où notre proposition de reformer un corps franc ne serait pas acceptée, s’il n’y a pas moyen de s’entendre, je suis prêt à rentrer en France.

Moneck Krescht (milicien) : "En ce moment, il ne s’agit plus de révolution sur les barricades. Le peuple espagnol ne peut et ne doit pas continuer à jouer avec l’héroïsme. C’est une véritable guerre, et il faut la gagner à tout prix. On veut jouer avec les théories et l’esprit des anarchistes pour pouvoir les désarmer. Notre militarisation, ce n’est pas la parade militaire, ce n’est pas non plus le salut militaire, qu’il nous faut, c’est un bon commandement au front. Ne plus voir des choses aussi fantastiques : notre artillerie tirant sur notre propre infanterie ! Nous, nous avons d’ailleurs des officiers qui sont de véritables camarades aux Colonnes Durruti et Ascaso. Il ne faut pas non plus jouer sur le mot militarisation.

Fortin rappelle que ce qui nous intéresse le plus est de savoir pourquoi camarades sont descendus du front et ce qu’ils désirent faire.

Joaquin Cortés (du Comité régional de la CNT) : On m’a demandé de venir faire ici un exposé sur la question de la militarisation. Je suis membre du Comité régional mais je ne me sens pas autorisé pour parler de questions avec lesquelles je ne suis pas suffisamment familiarisé. C’est pourquoi, je laisse la parole au camarade Ascaso.

Domingo Ascaso (Division Ascaso) : Nous autres anarchistes espagnols, ne sommes pas moins sensibles que les camarades français. Nous sommes devant un ennemi complètement militarisé. Je déclare que les milices ne sont pas organisées pour l’art de la guerre (si cela peut s’appeler un art). Tout cela est bien dur à accepter pour un anarchiste et nous avons même pourtant créé des écoles militaires pour avoir la main sur le commandement des milices. Les anarchistes espagnols ont reconnu qu’il nous fallait une discipline, une responsabilité.

Au sujet des techniciens, 75 pour cent seront élus par nous et 25 pour cent par le gouvernement de Valence, et ce seront des techniciens vraiment militaires. Nous sommes arrivés à un tournant parti-culièrement critique. À certains moments, l’ennemi avançait comme il le voulait... Nous avons accepté des postes et des ministres, nous n’acceptons la militarisation qu’à condition de choisir nous-mêmes les 75 pour cent. Il nous faut accepter cela pour aller à la bataille ; de plus, nous aurons une armée à nous. N’oubliez pas que vos lieutenants, vous pourrez les "flanquer" en l’air quand vous voudrez. Le moment est très critique. Les camarades espagnols ont accepté cela et ils ne peuvent plus reculer maintenant. Vous devez bien comprendre que nous sommes aussi anarchistes que vous.
Sacha Pietra : Je ne suis pas milicien, mais j’ai été en Russie où j’ai vécu la révolution, et j’ai pu remarquer la façon dont on s’est débarrassé des anarchistes là-bas. Après avoir résumé le mouvement makhnoviste, il souligne que cela fait huit mois qu’il est en Espagne et il souligne que tant que nous avons les armes tout est possible, la "Révolution est encore là". Ici est toujours la révolution, la vraie vie. Ce qui importe c’est l’esprit qui anime quelque chose. Nous ne sommes pas perdus, c’est ici que se joue la cause de la Révolution mondiale. Je crois que certains camarades critiquent avec trop de facilité. Ce qui importe surtout, c’est de garantir l’esprit anarchiste. Il s’agit aussi de trouver les moyens, les forces.

Souchy : Certains camarades ont accepté la militarisation et la discipline à outrance. Notre militarisme n’a rien à voir avec celui des pays fascistes. Cette révolution qui est venue s’est transformée en guerre Or, si nous avons voulu la révolution, si nous l’acceptons, il faut l’accepter avec toutes ses conséquences. Une force révolutionnaire s’est dressée contre le fascisme. Une force militaire s’est dressée contre nous et contre cette force militaire, il nous faut dresser une autre force militaire. Il nous faut un peu plus de discipline, un peu plus d’ordre. L’allemagne et l’Italie font tout pour écraser la révolution d’Espagne parce que de la réussite de la révolution dépend la Révolution mondiale. Nos camarades de la CNT ont accepté la militarisation. La militarisation bien comprise doit nous sauver.

Blumenthal (milicien) : Le 19 juillet, il y eut une réaction du peuple et non de la foule. on tente la diversion avec la conception :"Gagner la guerre d’abord". À Barcelone, je vois des choses vraiment dégoûtantes. Même des galons et des étoiles ! Ce n’est pas ainsi que nous allons gagner, nous. En tant qu’anarchiste, et tout anarchiste que je suis, je me refuse à devenir non seulement soldat, mais un valet du capitalisme.
Maximo (milicien) : (le camarade Félix Danon traduit ici en les résumant les paroles prononcées par Maximo en espagnol) : Je suis moi aussi antimilitariste, mais que les camarades réfléchissent un peu comme moi : notre lutte n’est pas seulement une lutte entre Espagnols, mais une lutte internationale. Si nous restons en état d’alerte, il ne se passera rien. Le jour où nous n’aurons plus confiance en nos capitaines, en nos lieutenants, nous les prierons de démissionner. Notre militarisme n’a rien de commun avec celui des bourgeois.

Blédine (des miliciens de Gelsa) se prononce nettement contre toute militarisation. Il comprend la discipline, mais durant le combat, où elle est nécessaire. Par contre, à moins de nier toute idée anarchiste, ou d’arriver à un changement, à un révisionnisme de l’anarchisme, il ne peut comprendre et respecter tous ces grades, cette hiérarchie, ainsi que ces formes extérieures : respect, salut, uniforme, etc.

Styr-Nair pense qu’il y a au fond de l’attitude des miliciens un défaut d’information excusable d’ailleurs, pour des combattants isolés de l’activité sociale et politique. La CNT a manqué d’un organe en langue française scrupuleusement à son service (1). Les miliciens paraît-il ne veulent pas se battre pour la république bourgeoise. C’est leur droit bien que personne à l’heure actuelle ne sache pour quel état social on se bat. La CNT n’a jamais dit, d’ailleurs, qu’on se battait pour instaurer le communisme libertaire ou l’anarchie (2). Dès juillet, des bulletins d’informations CNT-FAI en langue française ont examiné les limites et les possibilités révolutionnaires, et on se contentait de se proclamer antifascistes, sans préciser le contenu de cette étiquette (3). On lutte toujours pour un maximum, mais on n’obtient qu’un minimum. C’est la loi de toutes les luttes sociales. Entre l’idéal et la réalité, il n’y a toujours qu’une transaction.
Le front antifasciste, constitué par des éléments très disparates, n’avait nullement pour but de lutter pour notre idéal anarchiste : c’eût été faire violence aux autres secteurs politiques en les employant à la réalisation d’idées qu’ils ne partagent pas. C’était impossible. A ce compte, pourquoi ceux-ci ne nous auraient-ils pas employés eux aussi, à combattre pour leurs propres idées ? qui nous sont hostiles ou étrangères ! C’eût été le conflit qui eût amené la dislocation du front antifasciste et la venue de Franco. Il fallait donc renoncer.

Pour imposer (possibilité qui n’est pas démontrée étant donné que nos camarades, malgré tout leur héroïsme, n’auraient pu vaincre s’ils n’avaient été armés dès les premières heures par la police restée loyale et c’est si vrai que dans les régions où ces armes ont été refusées ou données trop tard, nos cama-rades ont été battus) (4), pour imposer dit Styr-Nhair, nos mots d’ordre sans disloquer le front antifasciste, il eût fallu recourir à la dictature, ce qui allait précisément à l’encontre de l’idéal poursuivi par la CNT. Et ceux, plus ou moins timorés, qui reprochent, aujourd’hui à la CNT les concessions, qui selon eux, sont dues au pur réformisme tournent le dos à la révolution, ne manqueraient pas de venir lui reprocher plus véhémentement encore d’avoir recouru à des moyens autoritaires !

Mais la Catalogne n’est pas toute l’Espagne. Si nous avions profité de nos forces pour écraser nos alliés politiques, ceux-ci, où ils étaient, et sont restés en force, auraient pu se prévaloir du même principe pour écraser nos camarades : écrasement dont nous aurions port toute la responsabilité, pour avoir été les initiateurs du procédé.
Les organisations anarchistes espagnoles ont préféré s’entendre avec les modérés que de se battre contre eux, parce que c’était la seule solution qui s’imposait. Les concessions ne sont que les conséquences de cette alliance, aussi indispensables et inévitables que cette alliance même. Reprocher aux organisations anarchistes espagnoles d’avoir fait des concessions revient à leur reprocher d’avoir pris part à la révolution et à sa défense.
Renoncer à la lutte armée pour se soustraire à la militarisation acceptée depuis longtemps par la CNT s’apparente à une désertion. Au nom du même principe, la CNT eût pu abandonner la révolution dès le début ! Il y a, de plus, des concessions réelles et des concessions formelles. La militarisation est surtout une concession formelle, du fait que l’esprit du milicien n’a pas changé. L’acceptation de certains codes, comme celui qui régissait la Colonne Durruti, était une concession réelle parce que les normes et les sanctions édictées par ce code n’ont rien à envier à celles du code militaire classique. Certes, on ne les appliquait pas. Mais, en campagne, le code militaire classique, dans ce qu’il a de formel et casernier, ne s’appliquait pas non plus. Tout dépend de l’intelligence des officiers. Or la CNT, dans l’armée popu-laire catalane dit posséder le plus gros pourcentage de cadres. La plupart des officiers seraient donc des camarades. Alors ?
Alors, Styr-Nhair pense que le refus de la militarisation n’est qu’un prétexte pour se retirer de la lutter. Ces miliciens sont fatigués, et la fatigue est humaine. Mais il juge condamnable le prétexte invoqué qui peut nuire, à l’étranger, aux organisations anarchistes et à la révolution elle-même.

Blanchard (milicien) déclare et dénonce le fait qu’à Sariñena ce sont les Russes qui commandent.

Domingo Ascaso affirme que cela est absolument faux et qu’à Sariñena ce ne sont pas les Russes qui commandent.

Lobel : Il s’agit de rentrer dans le terrain concret. Que les camarades se déterminent sur les positions prises.
Fortin prend alors la parole. Il estime que nous déplaçons un peu le sujet. Il ne s’agit pas de discuter, cela nous entraînerait trop loin, pour savoir si la militarisation est bonne ou mauvaise : la militarisation existe, c’est un fait accompli. Cette réunion a été organisée pour savoir ce que deviendraient les camarades descendus récemment du front et forcément assez désorientés.

Pour lui, il considère que les camarades sont à classer en trois catégories.

1) Ceux qui se refusent catégoriquement à toute militarisation. Actuellement, à Barcelone, nous subissons très sensiblement les répercussions de la guerre, il y a des privations, et toute personne qui ne se rend pas utile suivant ses moyens, est une bouche de plus à nourrir sans nécessité. Pour ces camarades, le mieux est de retourner en France ou dans un pays démocratique. Ce n’est pas à nous de juger leur décision. Venus volontairement, ils repartiront de même.

2) Il y a un certain nombre de camarades qui sont déserteurs ou insoumis ou condamnés à la prison. Il est évident qu’ils ne seront pas remis aux mains des autorités, ce qui adviendrait en cas de retour probablement. Pour ceux-là, nous chercherons du travail avec le concours du "Groupe français de la CNT" et de la "Casa internacional de voluntarios" .

3) Enfin ceux qui veulent se battre. De deux choses l’une, ou ils retournent sur le front, en acceptant la militarisation et ses conséquences, ou, si toutefois cela est encore possible, ils essaient de constituer un corps franc, ainsi qu’il a été prévu par certains compagnons. Aux compagnons espagnols responsables de nous indiquer s’il existe toujours la possibilité de constituer ce corps franc.

Domingo Ascaso : Ce serait nous demander là une chose impossible. Les anarchistes espagnols n’ont pas fait, à proprement parler, le 19 juillet, de révolution ; pour une fois c’est plutôt une contre-révolution que nous avons faite en nous dressant contre les fascistes. La CNT et la FAI ont commencé par accepter des postes responsables et nous avons même accepté la militarisation. Cela n’empêche pas que nous nous croyons aussi anarchistes que vous tous.
Domingo Ascaso remercie avec beaucoup d’émotion les miliciens internationaux pour tout ce qu’ils ont fait pour la cause de la Liberté. Ceux qui ne veulent plus se battre se retireront, mais les autres doivent accepter la militarisation. Nous ne pouvons pas en conséquence admettre la création d’un corps franc. La séance est alors levée après que plusieurs miliciens eurent pris de nouveau la parole. Ils s’expriment en espagnol, français et allemand. Tous soulignent qu’ils sont venus se battre pour la liberté du monde entier et pas seulement pour la liberté d’un seul pays.

La plupart se montrent partisans d’une plus grande discipline et d’une nouvelle organisation technique des Milices.
Notes

1) Le n°13 du 20 janvier 1937 du Boletín, en français, signale page 11 L’Espagne antifasciste a cessé sa parution depuis le 8 janvier." Camillo Berneri écrivait : "Le n° 8 de Guerra di classe sortira quand il pourra. Le Comité a agi comme avec L’Espagne antifasciste, et je ne veux pas de choc." Pensieri e Battaglie, Paris, 1938, p. 261, 262. Autrement dit, le Comité de propagande de la CNT refusait le papier aux publications anarchistes dissidentes (fait confirmé oralement par Prudhommeaux, qui était directeur de L’Espagne antifasciste).

2) Exact au niveau des instances régionales et nationales, mais faux à la base : autogestion industrielle et agricole propagée par la presse confédérale.

3) Inexact : les bulletins consultés :n° 2, 5 août 36 ; n° 3, 8 août 36 ; n° 4, 12 août 36 ; n° 5, 15 août 36 ; n° 6, 19 août 36 , indiquent par exemple : "Des miliciens, oui ! des soldats, non !" et des changements sociaux (Polinino en Aragon, document daté du 5 août 36).

4) Inexact : "Le prolétariat s’est armé lui-même. Nous n’avions pas de quantité d’armes à lui donner." Déclaration de Companys, président de la Catalogne au News Chronicle, reproduite par Fragua social, quotidien anarchiste de Valence, 23 août 1937. Même chose à Madrid puis à Valence. À Saragosse, les militants choisirent de ne pas résister et de faire confiance aux autorités.

Extrait d’une interview d’André Prudhnmmeaux (1960)

Souffrant de la maladie de Parkinson, Prudhommeaux parla un peu avant de devenir incompré-hensible. A propos de l’Histoire en général, il dit que : "Il est très difficile de faire une distinction entre ce qui arrive et ce qu’on croit qu’il arrive..."

Ses propos doivent sans doute être pris avec beaucoup de prudence "Souchy voulait faire un journal en français pour 10.000 lecteurs environ en Espagne comprenant le français, et en expédier un grand nombre en France. Cela se serait appelé Solidarité ouvrière, édition française de Solidaridad Obrera, or la Soli était interdite en France et les journaux ne purent passer la frontière."

A.Prudommeaux songea à faire un journal en français à Barcelone et de faire envoyer, le jour même, le plomb composé par Air-France, à Paris ; ainsi, on aurait gagné de vitesse les agences de presse bourgeoises qui étaient retardées parce que soumises à la censure. "Mais, dans une révolution, il y a cent pour cent de pagaille."

Souchy était parti faire une conférence en Suède. Sans son autorisation, on ne pouvait rien décider. De toute façon, il était contre. Souchy s’était nommé lui-même à la propagande, avec son adjoint Martin Gudell , lequel disait à A. Prudhommeaux qu’il fallait attendre le retour de Souchy :Mañana, pasado mañana."

"Les gens qui étaient mécontents allaient se faire casser la gueule au front. Berneri fit cela en partant comme commissaire. Il se perdit dans le brouillard, car il étai sourd et myope."

"La CNT appliquait-elle le socialisme, le collectivisme, l’anarchisme ? C’était une bureaucratie tempérée par la pagaille." Prudhommeaux fut contacté par des volontaires un ingénieur des Ponts et Chaussées ; officier du Génie en 1914, avec des capacités de propagandiste parce qu’il savait l’allemand, le français et l’espagnol ; un capitaine grec et son équipage prêts à déserter ; des Australiens venus spécialement par avion. "Mais, on ne proposait rien !"

Ton opinion sur le livre de V. Richards, Enseignements de la Révolution espagnole ?

Tout se passait comme si les choses étaient transparentes... Manque le fait d’avoir été sur place... N’ar-rive pas à s’élever au-dessus du conflit théorie et pratique."

L’interview n’a pas été continuée étant donné l’état de santé d’André Prudhommeaux et aussi parce que je voulais comparer par ailleurs certains de ses dires.

F. Mintz [publié dans Chroniques libertaires N° 1, juillet-août-septembre 1986, pp 4-10]