Voline URSS 1917-1930

lundi 1er août 2005, par Voline

Article kilométrique de Voline sur la Révolution russe (identique à bien des parties de "La révolution inconnue"), par contre la partie 1917 -... - pp.2420-2442 offre une concision qui n’apparaît pas dans son livre.

Pour faciliter la consultation des intertitres sont placés entre crochets.

LA RÉVOLUTION RUSSE

La grande explosion et ses suites (1917 à nos jours)

Comme cela se produit habituellement dans les cas analogues, au début de la guerre, le gouvernement russe, lui aussi, réussit à éveiller dans les masses toute la gamme de mauvais instincts, de passions dues à un atavisme animal, de sentiments périmés, aujourd’hui humainement et socialement criminels, tels que le nationalisme, le patriotisme, etc. Comme partout, ailleurs, en Russie également, des millions d’hommes furent dupés, désorientés, fascinés et contraints à courir, tel un troupeau de bêtes à l’abattoir, vers les frontières. Les graves problèmes de l’heure furent abandonnés, oubliés. Les quelques premiers “ succès ” obtenus par les troupes russes, réchauffèrent encore davantage “ le grand enthousiasme du peuple ”.

Mais, assez rapidement, la face des choses changea en Russie. La série des défaites commença et, avec elles, renaquirent bientôt les inquiétudes, les déceptions, le mécontentement. La guerre coûtait terriblement cher, en argent et surtout en hommes. Des millions de vies humaines durent être sacrifiées, sans aucune utilité, sans la moindre compensation. De nouveau, le régime témoigna ouvertement son incapacité, sa faillite, sa pourriture. Et, de plus, certaines défaites, qui coûtèrent, cependant, des monceaux de victimes, restèrent inexplicables, mystérieuses, suspectes. A travers tout le pays, on parla, non seulement des négligences criminelles, d’une incapacité flagrante, mais surtout d’espionnage dans le commandement suprême, de haute trahison à la Cour même. On accusait, presque ouvertement, les membres de la famille impériale d’avoir des sympathies pour la cause allemande, d’avoir même des ententes avec l’ennemi. La Cour s’inquiétait peu de ces bruits. Quelques mesures prises tardivement ne suffirent pas à les démentir. Dans ces conditions, “ l’enthousiasme ” du peuple, et aussi celui de l’armée, s’évapora entièrement, déjà en 1916.

Toutefois, ce ne furent pas tant les événements d’ordre purement militaire qui déterminèrent la grande explosion de février 1917. Ce qui désespéra les masses du peuple, ce qui fit déborder la coupe de patience, ce fut surtout la désorganisation complète de la vie économique à l’intérieur du pays. C’est dans ce domaine que l’impuissance du gouvernement tsariste éclata avec une évidence immédiate, palpable. C’est là que ses effets désastreux imposèrent aux masses une action urgente et décisive.

Tous les pays belligérants éprouvèrent vers la même époque de grandes difficultés d’ordre économique et financier résultant de la nécessité de nourrir, d’approvisionner, de soutenir longuement des millions d’hommes sur l’immensité démesurée des fronts et d’assurer, en même temps, la vie normale à l’intérieur. Partout, cette double tâche exigea une grande tension de forces. Mais partout - même en Allemagne, où la situation était particulièrement difficile - elle a été résolue avec plus ou moins de succès. Partout, sauf en Russie, où le gouvernement ne sut rien prévoir, rien prévenir, rien organiser. En janvier 1917, la situation devint intenable. Le chaos économique, la misère de la population travailleuse atteignirent un tel point que les ouvriers de quelques grandes villes - de Petrograd, par exemple, - commencèrent à manquer, non seulement de viande, de beurre, de sucre, etc., mais, même de pain. Cette situation misérable s’aggrava rapidement. Dans le courant du mois de février, en dépit des efforts déployés par la Douma, par les zemstvos, les municipalités, etc., non seulement la population des villes se vit vouée à la famine, mais aussi l’approvisionnement de l’armée devint défectueux. Et, en même temps, la débâcle militaire devenait complète.

[un mouvement spontané]

Alors, les ouvriers de Petrograd, se sentant solidaires avec le pays entier et se trouvant en extrême agitation depuis plusieurs semaines déjà, affamés et privés de tous moyens d’existence, ne recevant même plus de pain, descendirent en masse dans les rues de la capitale, manifestèrent et refusèrent net de se disperser. Le premier jour - 25 février 1917, vieux style - cette manifestation resta prudente et inoffensive. En masses compactes, les ouvriers avec leurs femmes et enfants, remplissaient les rues et criaient : “ Du pain ! Du pain ! Nous n’avons rien à manger ! Qu’on nous donne du pain, ou qu’on nous fusille tous !... Nos enfants meurent de faim ! Du pain ! Du pain ! ” Le gouvernement dépêcha contre les manifestants des détachements de troupes à cheval. Or, d’abord, il y avait peu de troupes à Petrograd. ; et ensuite, - et ce fut le point capital dans l’affaire, - les soldats, sourire aux lèvres, trottaient prudemment à travers la foule, sans sortir leurs sabres ou leurs fusils, sans écouter le commandement des officiers. Mieux encore, en maints endroits, les soldats fraternisaient avec les ouvriers et allaient même jusqu’à leur remettre leurs fusils. Naturellement, cette conduite des troupes encouragea les masses. Le 26 février au matin, la démonstration tourna nettement en mouvement révolutionnaire. Des cris ” Vive la Révolution ! A bas le tsarisme ! ” retentirent dans la foule dont la conduite devenait d’heure en heure plus menaçante, plus offensive. Bientôt apparurent les premiers drapeaux rouges. Les soldats gardaient toujours la neutralité ou même se mêlaient à la foule, de sorte que le gouvernement ne pouvait plus compter sur ses troupes. Il lança alors contre les rebelles toutes les forces policières de la capitale. Les policiers formèrent en hâte des détachements répressifs. Ils installèrent en plusieurs endroits, sur les toits des maisons, et même sur quelques églises, des mitrailleuses, et bientôt, ils commencèrent leur offensive générale contre les masses en émeutes. La lutte fut chaude durant toute la journée du 26 février. En beaucoup d’endroits, la police fut délogée, ses agents assassinés, et les mitrailleuses réduites au silence. Mais, ailleurs, les forces policières résistaient avec acharnement. Le tsar, qui se trouvait sur le front, fut prévenu télégraphiquement de la gravité des événements.

L’action décisive se joua le 27 février au matin. Une très grande masse de manifestants, en pleine effervescence, s’étant rassemblée sur la place de la gare Nicolaievsky, le gouvernement y dépêcha deux régiments de cavalerie, dont il pouvait encore disposer, ainsi que de forts détachements de police à pied et à cheval. Les régiments prirent position d’un côté, et la police de l’autre côté de la place, de sorte que la foule se trouvait entre deux feux. Après les sommations d’usage, l’officier de la police donna l’ordre de charger. Aussitôt, un officier, commandant les régiments de cavalerie, sortit son sabre et, aux cris de : “ Chargeons la police, en avant ! ” lança les deux régiments contre les forces policières. En un clin d’oeil, ces dernières furent culbutées, renversées, écrasées. Entourés d’une foule en délire, les régiments se rendirent aussitôt, drapeaux déployés, au Palais de Tauride, où siégeait la Douma, et se mirent entièrement à la disposition de cette dernière.

Les événements qui suivirent sont suffisamment connus. Un gouvernement provisoire, comprenant des membres de la Douma, fut formé et acclamé avec enthousiasme par la population. Le tsar, qui se rendait en hâte vers la capitale par chemin de fer, vit son train s’arrêter à Pskov et tut obligé de signer, séance tenante, son abdication, pour lui-même et son fils Alexis. Le premier acte de la révolution était accompli.

Si nous avons raconté les péripéties de cette révolution de février d’une façon assez détaillée, c’est pour en faire ressortir le point capital que voici : une fois de plus, l’action des masses fut une action spontanée qui couronna logiquement, fatalement, une longue période d’expériences vécues et de préparation morale. Celte action ne fut guidée ni organisée par aucun parti politique. Soutenue par le peuple en armes - l’armée - elle fut victorieuse.

D’ailleurs, à cause de la répression, toutes les organisations centrales des partis politiques de gauche, ainsi que leurs leaders, se trouvaient, au moment de la révolution, loin de la Russie. Martov (du parti social-démocrate), Tchernov (du parti socialiste-révolutionnaire), Trotzki, Lénine, Lounatcharsky, Losovsky. etc., tous ces hommes vivaient à l’étranger. Ce ne fut qu’après la révolution de février qu’ils regagnèrent !eux pays.

[manipulations politiciennes]

Le ” gouvernement provisoire ” formé par la Douma, devenue souveraine sur les débris du tsarisme, était, bien entendu, nettement bourgeois et conservateur. Ses membres - prince Lvov et autre. - appartenaient presque tous, politiquement, au Parti Constitutionnel et, socialement, aux classes privilégiées. Pour eux, une fois l’absolutisme par terre, la révolution était virtuellement terminée. Maintenant, il s’agissait de “ rétablir l’ordre ”, d’améliorer peu à peu la situation générale à l’intérieur du pays, ainsi que sur le front, et surtout de préparer tranquillement la convocation de l’Assemblée Constituante, laquelle devrait établir les nouvelles lois fondamentales du pays, le nouveau régime politique, le nouveau mode de gouvernement, etc. D’ici là, le peuple n’aura qu’à attendre patiemment, sagement, en bon enfant, les faveurs que ses nouveaux maîtres voudront bien lui octroyer. Ces nouveaux maîtres, le gouvernement provisoire se les représentait, naturellement, comme de bons bourgeois modérés, dont le pouvoir n’aurait rien à envier aux autres pays “ civilisés ”. Les visées politiques du gouvernement provisoire ne dépassaient guère une bonne monarchie constitutionnelle. A la rigueur, certains de ses membres prévoyaient timidement une république bourgeoise très modérée. Le problème agraire, la question ouvrière, etc., devaient être solutionnés par le futur gouvernement définitif d’après les modèles occidentaux. En fin de compte, le gouvernement provisoire était plus ou moins sûr de pouvoir utiliser la période préparatoire, en l’allongeant au besoin, pour réduire au calme, à la discipline et à l’obéissance les masses populaires, au cas où ces dernières auraient manifesté trop violemment leur désir de dépasser les limites ainsi prévues.

Il est étonnant à quel point les hommes politiques “éprouvés”, les érudits, les économistes et les sociologues savants s’étaient trompés dans leurs prévisions et leurs calculs. La réalité des choses leur échappa complètement. Je me rappelle, par exemple, avoir assisté à New York, en avril ou mai 1917, à la conférence d’un honorable professeur qui fit une longue analyse, très “ scientifique ”, de la composition et de l’action probable de la prochaine Assemblée Constituante russe. J’ai posé au respectable professeur une seule question : Que prévoyait-il pour le cas où la révolution russe se passerait d’une Assemblée Constituante ? Assez dédaigneusement, assez ironiquement, l’honorable professeur dit, pour toute réponse, que son contradicteur était certainement un anarchiste dont l’hypothèse fantaisiste ne l’intéressait pas. L’avenir démontra bientôt que l’honorable professeur se trompait magistralement. Dans son exposé de deux heures, il n’avait omis d’analyser qu’une seule éventualité : celle, précisément, qui devint réalité quelques mois après !... Qu’il me soit permis d’exprimer, à ce propos, ici même, un avis personnel. En 1917, MM. les politiciens, les écrivains, les professeurs - russes et étrangers - ont, à de très rares exceptions près, dédaigneusement et magistralement omis de prévoir le triomphe du bolchevisme dans la révolution russe. Aujourd’hui, ce bolchevisme triomphant étant - momentanément et pour un bref délai ; historiquement parlant - un fait accompli, beaucoup de ces messieurs veulent bien l’admettre Je suis absolument sûr qu’avec la même “ clairvoyance ”, le même dédain d’abord, et le même “ savoir-faire ” ensuite, ces mêmes messieurs manqueront de prévoir à temps, pour l’accepter plus tard, le triomphe - véritable et définitif - de l’anarchisme dans la révolution sociale mondiale.

Le gouvernement provisoire ne se rendait certainement pas compte des multiples éléments qui, infailliblement, devaient se dresser devant lui en obstacles insurmontables.

L’obstacle le plus sérieux fut le caractère même de : problèmes que le gouvernement provisoire avait à résoudre.

D’abord, le problème de la guerre. Physiquement et moralement, l’armée russe était à bout. L’état misérable où se trouvait le pays, d’une part, et la révolution, d’autre part, l’ébranlèrent encore plus. Deux solutions se présentaient à l’esprit du gouvernement : soit, cesser la guerre, conclure une paix séparée, démobiliser l’armée et se consacrer entièrement aux problèmes intérieurs ; soit, faire l’impossible pour maintenir le front, sauvegarder la discipline, faire remonter le moral de l’armée et continuer la guerre, au moins jusqu’à la convocation de l’Assemblée Constituante. La première solution était, évidemment, inadmissible pour un gouvernement bourgeois, nationaliste, allié à d’autres belligérants et considérant comme un déshonneur national la rupture éventuelle de cette alliance. De plus, en tant que gouvernement “provisoire”, il était obligé de se tenir strictement à la formule : pas de changement important avant la convocation de l’Assemblée Constituante qui aura pleins droits de prendre toute décision. Le gouvernement provisoire adopta donc la seconde solution. Or, dans les Conditions présentes, celle-ci était irréalisable. Ce problème se trouvait ainsi fatalement voué à rester en suspens.

Le deuxième problème épineux était le problème agraire. Les paysans - 85 % de la population - aspiraient à la terre. La révolution donna à ces aspirations un nouvel élan irrésistible. Réduites à l’impuissance, exploitées et dupées depuis des siècles, les masses paysannes perdirent patience. Elles ne voulaient rien entendre, rien savoir. Il leur fallait la terre, coûte que coûte, et tout de suite, sans procédure ni cérémonie. Les paysans s’en emparaient même, un peu partout, en en chassant les propriétaires là où ces derniers ne fuyaient pas d’eux-mêmes. Ils résolvaient ainsi le problème agraire à leur façon et de leur chef, sans attendre les délibérations, les machinations et les décisions du gouvernement ou de la Constituante. L’armée, composée surtout de paysans, était certainement prête à soutenir cette action directe. Le gouvernement provisoire se vit acculé, soit à s’incliner devant cet état de choses et à l’accepter, soit à résister, c’est-à-dire, lutter contre les paysans en révolte et aussi, presque certainement, contre l’armée. Naturellement, il adopta la tactique de la résistance. Mais, celle-ci n’avait aucune chance de succès.

Le problème ouvrier était presque aussi insoluble pour un gouvernement bourgeois que celui des paysans. Les masses ouvrières cherchaient à obtenir dans la révolution le maximum de bien-être et de droits. Or, le gouvernement bourgeois cherchait, naturellement, à réduire ces droits au minimum. Des luttes très graves étaient à prévoir sur ce champ de bataille également.

Le formidable problème économique était, aussi, des plus redoutables, Ceci d’autant plus qu’il ne souffrait aucun délai. En pleine guerre, et en pleine révolution, il fallait organiser à nouveau la production, la répartition, l’échange, les finances, etc., ceci dans un pays désorganisé, bouleversé, épuisé

Il restait, enfin, le problème purement politique qui, dans les conditions données, ne présentait aucune solution plausible. Le gouvernement provisoire se chargeait, bien entendu, de convoquer le plus tôt possible l’Assemblée Constituante. Mais, pour mille raisons, cette tâche ne pouvait lui réussir. Et, d’abord, il devait nécessairement redouter cette Assemblée. Son désir intime était certainement de reculer autant que possible la convocation de la Constituante et de chercher à installer, en attendant, par un coup de main heureux, une monarchie constitutionnelle.

Or, ”en attendant”, d’autres obstacles, plus redoutables encore que la complexité des problèmes. à résoudre, se dressèrent devant lui.

Le principal fut la résurrection des Soviets ouvriers, surtout de celui de Petrograd. Il fut remis debout dans les tout premiers jours de la révolution. Certes, à ce moment, les ouvriers y déléguèrent surtout des socialistes modérés (mencheviks et socialistes-révolutionnaires de droite). Mais, son idéologie et son programme étaient absolument contraires aux projets du gouvernement provisoire ; et, d’autre part, l’influence morale et l’activité du Soviet de Petrograd parvinrent rapidement à rivaliser avec celles du gouvernement, au désavantage de ce dernier. Ce Soviet forma dans le pays une sorte de second gouvernement avec lequel le ”gouvernement provisoire ” devait compter. Il va de soi que ce dernier aurait bien voulu faire la guerre au Soviet. Mais, entreprendre cette action contre les ouvriers organisés, au lendemain d’une révolution qui proclama hautement la liberté absolue de la parole, de toute organisation et de toute action sociale, était chose impossible. Le gouvernement fut donc obligé de faire bonne mine à mauvais jeu, de tolérer son concurrent et même de flirter avec lui. Ceci d’autant plus qu’il sentait bien la fragilité des sympathies qui montaient vers lui de la masse travailleuse et de l’armée. Il se rendait bien compte qu’au premier conflit social sérieux, ces deux forces décisives se rangeraient infailliblement du côté du Soviets. La présence de ce second gouvernement, si gênant, mais avec lequel le gouvernement provisoire était obligé de traiter, représentait, pour ce dernier, un des plus gros obstacles à surmonter.

La critique violente, la propagande vigoureuse de tous les partis socialistes et surtout des éléments d’extrême gauche (socialistes-révolutionnaires de gauche, bolcheviks, maximalistes, anarchistes) rendaient cet obstacle encore plus redoutable.

En somme, seule une classe bourgeoise très puissante, fortement organisée et ayant à sa disposition une grande force matérielle (armée, argent, etc.) - et encore dans des conditions générales plus pu moins normales - aurait pu tenter, avec espoir de succès, d’imposer sa volonté et son pouvoir au pays en révolution. Or, une telle bourgeoisie faisait totalement défaut en Russie. Et, quant aux conditions générales, elles étaient certainement défavorables à une pareille action.

Pour toutes ces raisons, le “gouvernement provisoire” fut fatalement et immédiatement réduit une impuissance évidente, ridicule, mortelle. Il louvoyait, il tergiversait, il cherchait à gagner du temps... Et, en attendant, tous les problèmes brûlants restaient en panne. La critique et, ensuite, la lutte contre le gouvernement, prenaient tous Ies jours de l’ampleur. A peine soixante jours après son installation, ce gouvernement dut, sans lutte, céder sa place un gouvernement dit “de coalition”, dont le membre le plus influent fut A. Kerenski, socialiste-révolutionnaire très modéré.

Ce gouvernement “coalisé” (socialo-bourgeois), pouvait-il espérer arriver à de meilleurs résultats ? Certes, non, car les conditions de son existence et l’impuissance de son action devaient être fatalement les mêmes que celles du premier gouvernement provisoire. Obligé de s’appuyer sur la bourgeoisie faible et désorientée, forcé de continuer la guerre, impuissant à apporter une solution réelle aux problèmes de l’heure, attaqué vigoureusement par les gauches et se débattant parmi les difficultés de toutes sortes et de toute heure, ce deuxième gouvernement périt sans gloire, de même que le premier, et à peu grès dans le même délai, pour céder sa place à un troisième gouvernement, composé presque uniquement des socialistes. C’est à ce moment que A. Kerenski, maître et chef suprême de ce troisième gouvernement, devint, pour quelques mois, une sorte de ”duce” du pays, et que le parti socialiste-révolutionnaire parut devoir l’emporter comme maître de le révolution.

Pourtant, il n’en fut rien.

Les raisons de la chute du gouvernement de Kerenski furent au fond les mêmes qui provoquèrent l’échec des gouvernements précédents. Ce furent surtout : son impuissance lamentable à résoudre les problèmes du moment, l’impossibilité pour les socialistes modérés de cesser la guerre, et leur désir d’arrêter la révolution dans les limites d’un régime bourgeois démocratique.

Mais la situation du gouvernement de Kerenski s’aggrave encore, en raison de quelques nouveaux facteurs

Primo, le parti communiste (bolcheviste), ayant rassemblé à cette époque toutes ses forces et possédant un organisme de propagande extrêmement puissant, répandait tous les jours, par mille voix, sa critique substantielle et vigoureuse, ses idées sociales nettement révolutionnaires, et surtout ses promesses de résoudre avec plein succès tous les problèmes de la révolution, s’il arrivait au pouvoir. De plus en plus écouté et suivi par, les masses ouvrières et par l’armée, le parti communiste disposait, déjà en juin, de cadres d’imposants d’agitateurs, de propagandistes, d’organisateurs et d’hommes d’action. De plus, il avait à sa tête un comité central puissant dirigé par Lénine. Il déploya alors une activité fébrile, farouche, foudroyante, et se sentit bientôt maître de la situation.

Rappelons ici même que la fameuse offensive échouée de Kerenski sur le front allemand en juin 1917, le soulèvement des ouvriers de Petrograd soutenus par des marins de Cronstadt en juillet (soulèvement vaincu par Kerenski, mais qui porta le coup de grâce à sa popularité) et, enfin, l’aventure du général Kornilov, lequel tenta, avec plusieurs régiments du Caucase prélevés sur le front, une marche contre-révolutionnaire sur Petrograd, et contre lequel le gouvernement de Kerenski ne réagit que très mollement et en pure apparence, rappelons que tous ces événements et leurs conséquences achevèrent de détourner les masses ouvrières et l’armée de ce gouvernement, de son chef, et, en général, des partis socialistes modérés. Au début du mois d’août, le chemin fut déjà déblayé par une offensive vigoureuse du parti communiste.

Secundo, - et ce fait joua un rôle capital dans l’affaire, - vers la même époque les bolcheviks réussirent à remporter une victoire écrasante aux nouvelles élections, aussi bien dans les Soviets que dans tous les autres organismes ouvriers (dont nous parlerons un peu plus loin). Les socialistes modérés (mencheviks et socialistes-révolutionnaires de droite) cédèrent partout leurs places à des bolcheviks, qui s’emparèrent ainsi définitivement de toute l’action ouvrière et de toute la sympathie de l’armée. Les bonnes positions stratégiques pour l’offensive étaient maintenant entre leurs mains.

Résumons. L’impuissance absolue, évidente, de tous les gouvernements conservateurs ou modérés, qui se suivirent de février à octobre, à résoudre, dans les conditions données, les problèmes d’une gravité et d’une acuité exceptionnelles, dressés devant le pays par la révolution - telle fut Ia raison principale pour laquelle ce pays jeta consécutivement par terre, dans le court espace de huit mois, le gouvernement d’allure constitutionnelle, la démocratie nettement bourgeoise, et, enfin, le régime socialiste modéré. La propagande vigoureuse de ceux d’extrême gauche pour la révolution sociale immédiate et intégrale, comme seul moyen de salut, le mot d’ordre de la révolution sociale lancé dans les masses, et aussi d’autres facteurs de moindre importance, contribuèrent à cette marche foudroyante de la révolution. Ainsi, la révolution russe, déclenchée fin février. 1917, comme conséquence naturelle de multiples facteurs variés, brûla rapidement, en raccourci, toutes les étapes d’une révolution politique, bourgeoise, démocratique et socialiste modérée. En octobre, le chemin étant déblayé de toutes les entraves, la révolution se plaça, effectivement et définitivement, sur le terrain de la révolution sociale. Et il fut tout à fait logique et naturel qu’après la faillite de tous les gouvernements et partis politiques modérés, les masses laborieuses se tournaient vers le dernier parti existant, le seul qui restait debout, le seul qui envisageait sans crainte la révolution sociale, le seul qui promettait, à condition d’arriver au pouvoir, la solution rapide, intégrale et heureuse de tous les problèmes : le parti communiste (bolcheviste).

[Anarchistes et marxistes léninistes]

Une question s’impose aussitôt. Puisque les anarchistes, comme je l’ai dit. plus haut, exerçaient, eux aussi, une influence sur les masses, quelle furent les raisons pour lesquelles ces dernières suivirent du préférence le parti bolcheviste, au lieu de se pénétrer de l’idée libertaire et de tenter sa réalisation ? La question est, pour les anarchistes, d’une importance considérable. Elle a déjà été traitée plus d’une fois dans la presse libertaire. Mais, il me semble que son examen fut toujours incomplet et partial. Jusqu’à présent, ce problème a été étudié surtout par des hommes qui cherchaient à critiquer l’idée ou le mouvement anarchistes, à imputer l’insuccès final de l’une et de l’autre, dans la révolution russe, à l’insuffisance de l’anarchisme lui-même. C’est pourquoi il est bon de traiter ici cette question d’une façon aussi approfondie que possible.

Selon moi, les raisons fondamentales de la ”victoire ” du bolchevisme sur l’anarchisme, au cours de la révolution de 1917, furent les suivantes :

1° L’état d’esprit des masses populaires en général. De même que partout ailleurs, en Russie aussi, l’État et le gouvernement apparaissaient toujours aux masses comme des éléments indispensables, naturels, historiquement donnés une fois pour toutes. Les gens ne se demandaient même pas si l’État, si le Gouvernement étaient des institutions utiles, acceptables. Une pareille question ne leur venait jamais à l’esprit, et si quelqu’un la formulait, il commençait - et très souvent aussi il finissait - par ne pas être compris.

2° Ce préjugé étatiste, presque inné, dû à l’ambiance séculaire, était raffermi, ensuite, - surtout en Russie où la littérature anarchiste n’existait presque pas, à part quelques brochures et tracts clandestins, - par la presse tout entière, y compris celle des partis socialistes. Il ne faut pas oublier que la jeunesse russe avancée était éduquée à l’aide d’une littérature qui, invariablement, présentait le socialisme sous un jour étatiste. Les marxistes et les anti-marxistes se disputaient entre eux, mais pour les uns comme pour les autres, l’Etat restait la base indiscutable de toute société humaine. Jamais les jeunes générations russes ne se représentaient le socialisme autrement que dans un cadre étatiste. La conception anarchiste leur resta inconnue, à part quelques rares exceptions individuelles, jusqu’aux événements de 1917.

3° Pour les raisons qui viennent d’être exposées, les partis socialistes, y compris les bolcheviks, purent disposer, au début même de la révolution de 1917, de cadres importants de militants - intellectuels et ouvriers - prêts à une vaste action. Les membres des partis socialistes modérés étaient, à ce moment déjà, assez nombreux en Russie, ce qui fut une des raisons pour lesquelles ce socialisme remporta ses succès. Les cadres bolchevistes se trouvaient alors à l’étranger. Mais tous ces, hommes regagnèrent rapidement leur pays et se mirent aussitôt à l’oeuvre. Par comparaison aux forces bolchevistes qui agissaient ainsi en Russie, dès le début de la révolution, sur une vaste échelle et d’une façon compacte, organisée, serrée, les anarchistes n’étaient qu’une petite poignée insignifiante. Je me rappelle que, rentré de l’étranger en Russie et arrivé à Petrograd dans les premiers jours de juillet 1917, j’ai été tout de suite frappé par le nombre considérable d’affiches bolchevistes, annonçant des meetings et des conférences dans tous les coins de la capitale et de la banlieue. J’ai appris aussi que le parti bolcheviste publiait déjà, dans la capitale et ailleurs, des journaux quotidiens à gros succès, et qu’il possédait, un peu partout - dans les usines, dans les administrations, dans l’armée, etc., - des noyaux importants et très influents. Et je constatai en même temps, avec une amère déception, l’absence totale, à Petrograd ; d’un journal anarchiste, ainsi que de toute propagande verbale Certes, il y existait quelques groupements libertaires, assez actifs, mais très primitifs. Ces “ cadres ” étaient absolument insuffisants pour pouvoir mener une oeuvre de propagande indispensable. Au cinquième mois d’une formidable révolution, aucun, journal, aucune propagande anarchiste dans la capitale du pays ! Ceci en face d’une propagande acharnée, verbale et écrite, du parti bolcheviste. Telle a été ma triste constatation. Ce n’est qu’au mois d’août, et avec de très grandes difficultés, que notre petit groupe anarcho-syndicaliste, composé surtout de camarades rentrés de l’étranger, réussit, enfin, à mettre sur pied un journal hebdomadaire : Golos Truda (La Voix du Travail). Et, quant à la propagande verbale, on ne comptait guère à Petrograd que trois ou quatre camarades capables de la mener. A Moscou, la situation était meilleure, car il y existait déjà un quotidien libertaire, publié par une assez vaste fédération, sous le titre : ”Anarchie”. Mais, dans le reste du pays, les forces et la propagande libertaires étaient relativement très faibles, et il faut s’étonner que, malgré cette insuffisance, les anarchistes surent gagner, un peu partout, une certaine influence. Lorsque, à ma rentrée en Russie, des camarades voulurent connaître mes premières impressions, je leur dis ceci : “Notre retard est irréparable. C’est comme si nous avions à rattraper à pied un train express qui est à cent kilomètres devant nous, qui file à cent kilomètres à l’heure et qui se trouve en pleine possession des bolcheviks. Nous devons, non seulement rattraper ce train, mais nous y accrocher en pleine marche, y grimper, y combattre les bolcheviks, les en déloger et, enfin, non pas nous emparer du train, mais - ce qui est beaucoup plus difficile - le mettre à la disposition des masses en les aidant à le faire marcher. Il faut un miracle pour que tout cela réussisse. Notre devoir est d’espérer ce miracle et d’y travailler ”. J’ajoute que ce miracle faillit se produire au moins deux fois au cours de la révolution : la première, à Cronstadt, lors du soulèvement de 1921 ; la deuxième, en Ukraine, lors du mouvement makhnoviste. Nous en reparlerons plus loin.

4° Je suis d’avis que, malgré l’insuffisance des cadres anarchistes, l’idée eût pu l’emporter si les masses ouvrières russes avaient eu à leur disposition, au moment de la révolution, leurs organismes de classe de vieille date, expérimentés, éprouvés, prêts à agir de leur chef et à mettre en pratique la dite idée. Or, la réalité était tout autre. Les organisations ouvrières ne surgirent qu’au cours de la révolution. Certes, elles prirent aussitôt, numériquement, un élan prodigieux. Rapidement, le pays entier se couvrit d’un vaste réseau de syndicats, de comités d’usines et de soviets (conseils). Mais, ces organismes étaient là sans préparation ni stage d’activité préalable, sans expérience acquise, sans idéologie nette, sans initiative indépendante. Ils n’avaient jamais encore vécu des luttes d’idées ou autres. Ils n’avaient aucune tradition historique, aucun savoir faire, aucune notion immédiate de leur rôle, de leur tâche, de leur véritable mission. L’idée libertaire, leur était absolument inconnue. Et le temps était trop court pour que les faibles forces anarchistes pussent les éclairer dans la mesure nécessaire

Les groupements libertaires comme tels ne peuvent être que des “postes émetteurs” d’idées. Pour que ces dernières soient appliquées à la vie, il faut des “postes récepteurs” : des organismes ouvriers prêts à se saisir de ces idées ondes et à les mettre à exécution. (Si de tels organismes existent, les anarchistes prennent naturellement part à ces réalisations en qualité de simples membres des dits organismes, tout en y apportant leur aide éclairée, leurs conseils, leur exemple, etc.). Or, en Russie, ces “ postes récepteurs ” manquaient totalement, les organisations ouvrières surgies pendant la révolution ne pouvant pas tout de suite remplir ce rôle. Les idées anarchistes, tout en étant lancées très énergiquement par quelques “postes émetteurs”, - peu nombreux d’ailleurs, - se dispersaient “dans l’air”, sans être utilement “captées”, donc sans résultats pratiques, voire presque sans résonance effective. Pour que, dans ces conditions, l’idée anarchiste pût se frayer un chemin et l’emporter, il aurait fallu, soit, que le bolchevisme n’existât pas ou que les bolcheviks agissent en anarchistes, soit, que la révolution réservât aux libertaires le temps nécessaire qui eût permis aux organismes ouvriers de “capter” l’idée et de devenir aptes à la réaliser, avant d’être accaparés et subjugués par l’Etat bolcheviste. La première éventualité était, évidemment, impossible. Et quant à la seconde, elle ne se produisit pas, les bolcheviks s’étant emparé des organisations ouvrières avant que celles-ci pussent se familiariser avec l’idée anarchiste, résister à leur accaparement et orienter la révolution dans le sens libertaire. Je résume : l’absence de ”postes récepteurs”, c’est-à-dire d’organismes ouvriers socialement prêts à saisir et à réaliser, dès le début, l’idée anarchiste, et, ensuite, le manque de temps nécessaire pour que de tels “postes récepteurs” se forment, telle fut l’une des raisons principales de la non-réussite de l’anarchisme dans la révolution de 1917.

Il existe une opinion qui jouit de quelque crédit, même parmi les anarchistes. On prétend, notamment, que vu les conditions données, ces derniers auraient dû, renonçant momentanément à leur négation des partis, de la démagogie, du pouvoir, etc.. agir “à la bolchevik”, c’est-à-dire, former une sorte de parti politique et tâcher de prendre provisoirement le pouvoir. Dans ce cas, dit-on, ils auraient pu “entraîner les masses”, l’emporter sur les bolcheviks et saisir le pouvoir “pour organiser ensuite l’anarchie”. Une question de principe, très grave, est posée par cette façon de voir. Sans pouvoir m’y engouffrer ici, je me borne à exposer brièvement mon avis personnel. Je considère ce raisonnement comme fondamentalement et dangereusement faux. Car, même si les anarchistes, dans ce cas, avaient remporté la victoire (ce qui est fort douteux), celle-ci, achetée au prix d’abandon “momentané” du principe fondamental de l’anarchisme, n’aurait jamais pu aboutir au triomphe de ce même principe. Entraînés par la force et la logique des choses, les anarchistes au pouvoir - quel non-sens ! - n’auraient abouti qu’à une variété du bolchevisme. Si cela pouvait être autrement, c’est-à-dire, s’il était possible de tuer le pouvoir par le pouvoir, - l’anarchisme n’aurait aucune raison d’être. On n’est pas anarchiste parce qu’on veut supprimer le pouvoir au moyen du pouvoir et des “masses entraînées” : on est anarchiste parce qu’on tient pour impossible de supprimer le pouvoir, l’autorité et l’Etat à l’aide du pouvoir, de l’autorité, de l’Etat et des “masses entraînées”. Dès qu’on a recours à ces moyens, - ne fût-ce que “momentanément” et avec de très bonnes intentions, - on cesse d’être anarchiste, on renonce à l’anarchisme, on se rallie au principe bolcheviste. Rien que cette idée de chercher à “entraîner les masses” derrière le “pouvoir”, est contraire à l’anarchisme, lequel, justement, ne croit pas aboutir à l’anarchie au moyen des masses entraînées par des hommes au pouvoir.

5° Je citerai encore un fait dont la portée, sans égaler celle des raisons précitées, n’en fut pas moins considérable. Afin de frapper l’esprit des masses, afin de gagner leur confiance et leurs sympathies, le parti bolcheviste lança, par sa presse et par sa parole, des mots d’ordre qu’il emprunta aux anarchistes : Vive la révolution sociale ! A bas la guerre, vive la paix immédiate ! Et surtout : La terre aux paysans, les usinés aux ouvriers ! Tels furent ces mots d’ordre fascinants. Les masses laborieuses s’en saisirent vite. Or, dans la bouche ou sous la plume des anarchistes, ces mots d’ordre étaient absolument sincères, car ils correspondaient à des principes adéquats ; tandis que, chez les bolcheviks, ils signifiaient des solutions tout à fait différentes de celles des libertaires.

Ainsi, “révolution sociale” signifiait pour les anarchistes une transformation qui allait se produire en dehors de toute organisation étatiste, de toute activité politique, de tout système gouvernemental, autoritaire. Pour les anarchistes, l’essence même de la révolution sociale était la construction d’une société nouvelle avec des méthodes nouvelles, c’est-à-dire, non pas à l’aide de l’État, d’un gouvernement, etc., mais au moyen d’associations libres de toutes sortes, de leurs fédérations, de leur activité naturelle, saine, productive. Or, les bolcheviks prétendaient faire la révolution sociale à l’aide, justement, d’un Etat omnipotent ; d’un gouvernement tout-puissant, d’un pouvoir dictatorial. Tant qu’une révolution n’a pas tué l’État, le gouvernement, la politique, etc., les anarchistes ne la considèrent pas comme une révolution sociale, mais, simplement, comme une révolution politique (qui, bien entendu, peut être plus ou moins assaisonnée d’éléments sociaux). Or, l’arrivée au pouvoir, l’organisation de “leur” gouvernement et de “leur” Etat, suffisent aux ”communistes” pour parler d’une révolution sociale. Pour les anarchistes “révolution sociale” signifiait, donc, la mort de l’État (en même temps que celle du capitalisme) et la naissance d’une société basée sur un autre mode d’organisation sociale. Pour les bolcheviks, “révolution sociale” signifiait, au contraire, la résurrection de l’État, c’est-à-dire, la conquête et la réorganisation de l’État appelé, selon eux, à “construire le socialisme”. Les anarchistes tenaient pour impossible de construire le socialisme par l’État. Les bolcheviks prétendaient ne pouvoir le construire autrement que par l’État

La différence d’interprétation était, on le voit, fondamentale. (Je me rappelle encore ces grandes affiches collées aux murs, un peu partout, au moment de la révolution d’octobre, annonçant en gros caractères des conférences de Trotski sur l’Organisation du Pouvoir. “Erreur typique et fatale, - disais-je aux camarades car, s’il s’agit d’une révolution sociale, il faut se préoccuper de l’organisation de la Révolution, et non pas du Pouvoir !”)

L’interprétation de l’appel à la paix immédiate était aussi très différente. Les anarchistes entendaient par là une action directe de vaste envergure exercée par les masses armées elles-mêmes, par dessus la tête des gouvernants, des politiciens, des commandants, des généraux, etc. D’après les anarchistes, ces masses devaient quitter le front et rentrer dans le pays, en proclamant hautement à travers le monde leur refus de se battre stupidement pour les intérêts des capitalistes, leur dégoût de cette boucherie inutile. Les anarchistes étaient d’avis, que, précisément, un tel geste - franc, intègre, décisif - aurait produit un effet foudroyant sur les soldats des autres pays et pouvait amener, en fin de compte, la fin de la guerre, peut-être même sa transformation en une révolution mondiale. Les bolcheviks, politiciens et étatistes, songeaient, eux, à une paix par la voie diplomatique et politique, en résultat de pourparlers avec les généraux allemands. Comme on le voit, les deux interprétations étaient essentiellement différentes.

La terre aux paysans, les usines aux ouvriers. Les anarchistes entendaient par là que, sans être propriété de qui que ce soit, le sol serait à la disposition de tous ceux qui désireraient le cultiver (sans exploiter personne), de leurs associations et fédérations, et que, de même, les usines, fabriques, mines, machines, etc., devaient être à la disposition de toutes sortes d’associations ouvrières productrices et de leurs vastes fédérations. Or, les bolcheviks entendaient par le même mot d’ordre l’étatisation de tous ces éléments. Pour eux, la terre, les usines, les fabriques, les mines, les machines, les moyens de transport, etc., etc., devaient devenir propriété de l’État, lequel, ensuite, les mettrait à la disposition des travailleurs. Encore une fois, la différence de l’interprétation était fondamentale.

Quant aux masses elles-mêmes, intuitivement, elles interprétaient tous ces mots d’ordre plutôt dans le sens libertaire. Mais, comme déjà dit, la voix anarchiste était relativement si faible que les vastes masses ne l’entendaient pas. Il leur semblait que seuls les bolcheviks osaient lancer et défendre ces beaux et justes principes. Ceci d’autant plus que le parti bolcheviste se proclamait tous les jours et à tous les coins de rue le seul parti luttant pour, les intérêts de : ouvriers et des paysans ; le seul qui, une fois au pouvoir, saurait accomplir la révolution sociale. “Ouvrier et paysans ! Le parti bolcheviste est le seul qui vous défend. Aucun autre parti ne saura vous guider à la victoire. Ouvriers et paysans ! Le parti bolcheviste est votre parti à vous. Il est l’unique parti qui est vraiment vôtre. Aidez-le à prendre le pouvoir, et vous triompherez...” Ce leit-motif de la propagande bolcheviste devint finalement une véritable obsession. Même le parti des soc. rév. de gauche - parti politique autrement fort que les petits groupements anarchistes - ne put rivaliser avec les bolcheviks. Pourtant, il était fort à un tel point que les bolcheviks durent compter avec lui et lui offrir, pour quelque temps, des sièges au gouvernement.

D’autre part, les masses ne pouvaient naturellement pas pénétrer toutes les fines différences des interprétations. Il leur était impossible de comprendre toute la portée de ces différences. Et, enfin, les travailleurs russes étaient les moins rompus aux choses de la politique, ils ne pouvaient pas se rendre compte du danger de l’interprétation bolcheviste. Je me rappelle que, quelque deux ou trois semaines avant la révolution d’octobre, prévoyant la victoire du bolchevisme. je faisais des efforts désespérés pour prévenir les travailleurs, tant que cela m’était possible, au moyen de la parole et de la plume, du danger imminent pour la vraie révolution, dans le cas où les masses auraient permis au parti bolcheviste de s’installer solidement av pouvoir. J’avais beau y insister, les masses ne saisissaient pas le danger. Combien de fois on m’objectai ceci : “Camarade, nous te comprenons bien. D’ailleurs, nous ne sommes pas trop confiants. Nous sommes d’accord qu’il nous faut être quelque peu sur nos gardes, ne pas croire aveuglement, conserver au fond une méfiance prudente. Mais, jusqu’à présent, les bolcheviks ne nous ont jamais trahis ; ils marchent carrément avec nous, ils sont nos amis ; ils nous prêter un bon coup de main et ils affirment qu’une fois au pouvoir, ils pourront faire triompher aisément nos aspirations. Cela nous parait vrai. Alors, pour quelles raisons les rejetterions-nous ? Aidons-les à conquérir pouvoir, et nous verrons après.” J’avais beau répéter qu’une fois organisé et armé, le bolchevisme - plutôt l’État bolcheviste - serait pour les travailleurs beaucoup plus dangereux et beaucoup plus difficile à supprimer que n’importe quel autre Etat. On me répondait invariablement ceci : ” Camarade, c’est nous les masses, qui avons renversé le tsarisme. C’est nous qui avons renversé le gouvernement bourgeois. C’est nous encore qui sommes prêts à renverser Kerenski Eh bien ! Si tu as raison, si les bolcheviks ont le malheur de nous trahir, de ne pas tenir leurs promesses, nous les renverserons comme nous l’avons fait précédemment. Et alors, nous marcherons avec nos amis anarchistes... ” J’avais beau affirmer de nouveau que justement, et pour plusieurs raisons, l’État bolcheviste serait beaucoup plus difficile à renverser, on ne voulait, on ne pouvait pas le croire. Il ne faut nullement s’en étonner, puisque même dans les pays rompus à la politique où (comme, par exemple, en France) on en est t finalement dégoûté, les masses laborieuses, et même les intellectuels, tout en appelant la révolution, n’arrivent pas à comprendre que l’installation d’un parti politique, soit-il le plus à gauche possible, au pouvoir, d’un Etat, sous quelque étiquette que ce soit, aboutira à la, mort, de la révolution. Pouvait-il en être autrement dans un pays tel que la Russie, c’est-à-dire, n’ayant lamais fait aucune expérience politique ? L’idée politique, étatiste, gouvernementale, n’était pas encore disqualifiée dans la Russie de l’an 1917. Présentement, elle ne l’est pas encore dans aucun autre pays. Il faudra, certainement, pas mal de temps et surtout de multiples expériences historiques pour que les masses éclairées par notre propagande, saisissent enfin nettement le péril de cette idée. L’absence d’une telle compréhension fut, au fond, la raison primordiale pour laquelle le bolchevisme l’emporta sur l’anarchisme dans la révolution russe.

[Préparation du coup d’état d’octobre 1917]

Revenons aux faits. A partir du mois de septembre, les événements se précipitent. Les masses sont, prêtes à faire une nouvelle révolution. Quelques soulèvements assez importants (à Petrograd, en juillet ; à Kalouga, à Kazan) et d’autres mouvements de masses le prouvent suffisamment.

Le parti bolcheviste se prépare fiévreusement à la grande bataille. Son agitation fait rage. Il organise les cadres ouvriers et militaires. Il organise aussi ses propres cadres et dresse, pour le cas de succès, la liste du nouveau gouvernement, Lénine en tête. Les anarchistes, de leur côté, font tout ce qu’ils peuvent pour soutenir, encourager ; éclairer l’action des masses.

Rappelons à ce sujet qu’à part la grande divergence de principes qui séparait les anarchistes des bolcheviks, il existait aussi des dissentiments de détail entre les uns et les autres. Citons en deux qui faisaient l’objet de discussions passionnées entre les militants des deux tendances

Le premier concernait le problème ouvrier. Dans ce domaine, les bolcheviks exigeaient - et se préparaient à réaliser le soi-disant contrôle ouvrier de la production, c’est-à-dire, l’ingérence des ouvriers dans la gestion des entreprises. Les anarchistes objectaient que si ce contrôle ne devait pas rester lettre morte, si les organisations ouvrières étaient capables d’exercer un contrôle effectif, alors elles étaient capables aussi d’assurer elles-mêmes toute la production. Dans ce cas, on pourrait éliminer tout de suite l’industrie privée, en la remplaçant par l’industrie collective. En conséquence, les anarchistes rejetaient le mot d’ordre vague, douteux, de “ contrôle de la production ”. Ils prêchaient l’expropriation - progressive, mais immédiate - de l’industrie privée par des organismes de production collective. ils appelaient ainsi les masses laborieuses à commencer aussitôt l’édification d’une économie sociale.

A ce propos je dois souligner ici un point important. Il est absolument faux - j’insiste là-dessus car cette fausse appréciation, soutenue par des gens ignorants ou de mauvaise foi, est assez répandue - il est faux, dis-je, qu’au cours de la révolution russe, les anarchistes ne surent que “détruire” ou “critiquer”, sans pouvoir formuler la moindre idée positive, créatrice. Il est faux que les anarchistes ne possédaient pas eux-mêmes et partant n’avaient jamais exprimé des idées suffisamment claires sur l’application de leur propre conception. En parcourant la presse libertaire de l’époque - le Golos Truda, l’Anarchie, le Nabat, etc. - on peut voir que toute cette littérature abondait d’exposés nets et pratiques sur le rôle et le fonctionnement des organismes ouvriers ainsi que sur le mode d’action qui permettrait à ces derniers de remplacer, en liaison avec les paysans, le mécanisme capitaliste et étatiste détruit. Ce ne sont pas les idées claires et pratiques qui firent défaut à l’anarchisme dans la révolution russe, ce sont, comme déjà dit, les institutions pouvant, dès le début, appliquer ces idées à la vie.

Le second point litigieux était celui de l’Assemblée Constituante. En continuant la révolution, en la transformant en une révolution sociale, les anarchistes, naturellement, ne voyaient aucune utilité à convoquer cette Assemblée - institution essentiellement politique, stérile et encombrante. Les anarchistes cherchaient donc à faire comprendre aux masses travailleuses l’inutilité de la Constituante, la nécessité de s’en passer et de la remplacer tout de suite par des organismes économiques et sociaux, en commençant par la révolution sociale. Les bolcheviks, en vrais politiciens, hésitaient à renoncer à la convocation de l’assemblée. Au contraire, cette convocation figurait comme un point important de leur programme. (Derrière les coulisses, ils étaient pourtant d’avis de dissoudre le. Constituante si, malgré leur prise éventuelle du pouvoir, celle-ci n’avait pas une bonne majorité bolcheviste.)

Il est aussi très intéressant de comparer l’attitude des bolcheviks et des anarchistes, à la veille de la révolution d’octobre, vis-à-vis des soviets ouvriers. Le lecteur se rappellera qu’à ce moment-là les soviets fonctionnaient dans toutes les villes ou localités importantes et que, partout, les bolchevisants y formaient fine majorité écrasante. Le parti bolcheviste comptait accomplir la révolution, d’une part, par l’insurrection de ces soviets qui exigeraient ”tout le pouvoir pour eux” et, d’autre part, par l’insurrection militaire qui soutiendrait l’action des soviets : (Les masses ouvrières avaient Ia mission de soutenir l’une et l’autre.)

En parfait accord avec ce programme, le parti bolcheviste lança le mot d’ordre général de la révolution : Tout le pouvoir aux soviets !

Quant aux anarchistes, ce mot d’ordre leur était suspect, et pour cause. Ils savaient bien que cette formule ne correspondait nullement aux véritables desseins du Parti. Ils savaient qu’en fin de compte, celui-ci cherchait le pouvoir politique, bien centralisé, pour lui-même (c’est-à-dire, pour son comité central et, en dernier lieu, pour son chef : Lénine. Ce dernier “dirigeait”, d’ailleurs, tous les préparatifs de la prise du pouvoir, aidé par Trotski). “Tout la pouvoir aux soviets” n’était donc, au fond, qu’une formule creuse, pouvant être remplie plus tard de n’importe quelle matière. C’est pourquoi les anarchistes, tout en étant partisans des soviets ouvriers comme d’une forme d’organisation des masses laborieuses appelée à remplir certaines fonctions dans l’édification de la nouvelle société, n’admettaient pas la dite formule sans réserve. Pour eux, le mot pouvoir rendait toute la formule ambiguë, illogique, démagogique, suspecte.

Voici comment les anarcho-syndicalistes exprimèrent leurs doutes a ce sujet, dans un article paru sous le titre : Est-ce la fin ? dans leur journal hebdomadaire de Petrograd, Golos Truda (numéro 11, du 20 octobre 1917), cinq jours avant la révolution d’octobre

La réalisation éventuelle de la formule : Tout le pouvoir aux soviets (ou, plutôt, la prise du pouvoir politique), - est-ce la fin ? Est-ce tout ? Cet acte achèvera t-il l’oeuvre destructive de le révolution, déblayera-t-il définitivement la voie pour la grande construction sociale, pour l’élan créateur de la révolution ?

La victoire des “Soviets” - si elle devient un fait accompli - et, une fois de plus, ”l’organisation du pouvoir” qui la suivra, signifieront-elles, effectivement, la victoire du travail, la victoire des forces organisées des travailleurs, le début de la véritable reconstruction socialiste ? Cette victoire et ce nouveau “pouvoir”, réussiront-ils à sortir la révolution de l’impasse où elle s’est engagée ? Arriveront-ils à ouvrir de nouveaux horizons créateurs à la révolution, aux masses, à l’humanité ? Vont-ils ouvrir à la révolution le vrai chemin du travail constructif, la bonne route vers la solution effective de tous les problèmes de l’époque ?

Tout dépendra de l’interprétation que les vainqueurs prêteront au mot d’ordre “pouvoir” et à leur notion d’ “organisation du pouvoir”. Tout dépendra de la façon dont la victoire sera utilisée ensuite par les éléments qui tiendront, au lendemain dé la victoire, ce soi-disant ci pouvoir ”.

Si, par “pouvoir”, on veut dire que tout travail créateur et toute activité organisatrice, sur toute l’étendue du pays, passeront aux mains des organismes ouvriers et paysans soutenus par les masses armées ; si l’on comprend, par “pouvoir”, le plein droit de ces organismes de se fédérer naturellement et librement, en exerçant cette activité, de commencer la nouvelle construction économique et sociale, de mener la révolution vers de nouveaux horizons de paix, d’égalité économique et de vraie liberté ;

Si le mot d’ordre “pouvoir aux soviets” ne signifie pas l’installation de foyers d’un pouvoir politique, foyers subordonnés au centre politique et autoritaire principal de l’Etat ;

Si, enfin, le parti politique aspirant au pouvoir et à la domination s’élimine après la victoire et cède vraiment sa place à la libre auto organisation des travailleurs ; si le “pouvoir des soviets” ne devient pas en réalité un pouvoir étatiste d’un nouveau parti politique, alors, et alors seulement, la nouvelle crise pourra devenir la dernière, pourra signifier les débuts d’une ère nouvelle.

Mais, si l’on veut comprendre par “pouvoir” une activité de centres politiques sous l’hégémonie d’un parti politique, centres dirigés par un foyer politique principal (pouvoir central) ; si la “prise du pouvoir par les soviets” signifie en réalité l’usurpation du pouvoir par un nouveau parti politique dans le but de reconstruire, à l’aide de ce pouvoir, toute la vie économique et sociale du pays, et de résoudre ainsi tous les problèmes compliqués du moment et de l’époque, - alors cette nouvelle étape de la révolution ne sera pas, elle non plus, une étape définitive.

En effet, nous ne doutons pas un instant que ce “nouveau pouvoir” ne saura, en aucun cas, non seulement commencer la vraie ”reconstruction socialiste”, mais même satisfaire les besoins et les intérêts essentiels de la population. [...]

Nous ne croyons pas. à la possibilité d’accomplir la révolution sociale par le procédé politique qui signifierait que l’oeuvre de la reconstruction sociale, que la solution des problèmes si vastes, variés et compliqués de notre temps commencerait par un acte politique, par la prise du pouvoir, par le haut, par le centre. [...]

Qui vivra, verra.

Le même jour, le “Groupe de Propagande Anarcho-syndicaliste” publiait, dans le Golos Truda, la déclaration suivante, où il prenait nettement position vis-à-vis des événements ;

1° En tant que nous prêtons au mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets” un tout autre sens que celui qui, à notre avis, lui est prêté par le parti social-démocrate bolcheviste, “appelé par les événements à diriger le mouvement” ; en tant que nous ne croyons pas en de vastes perspectives d’une révolution qui débute par un acte politique, notamment par la prise du pouvoir ; est tant que nous apprécions négativement toute action de masses déclenchée pour des buts politiques et sous l’emprise d’un parti politique ; en tant, enfin, que nous concevons d’une tout autre façon, aussi bien le début que le développement ultérieur d’une vraie révolution sociale, - nous apprécions le mouvement actuel négativement ;

2° Si, toutefois, l’action de masses se déclenche, - alors, comme anarchistes, nous y participerons avec la plus grande énergie. Nous ne pouvons pas nous mettre à l’écart des masses révolutionnaires, même si elles ne suivent pas notre chemin et nos appels, même si nous prévoyons l’échec du mouvement. Nous n’oublions jamais qu’il est impossible de prévoir d’avance aussi bien la direction que l’issue d’un mouvement de masses. Par conséquent, nous considérons comme notre devoir de participer toujours à un tel mouvement, cherchant à lui communiquer notre sens, notre idée, notre vérité.

La suite des événements est plus ou moins connue. Citons les faits, brièvement.

Le soutien de la flotte de Cronstadt et de la majorité des troupes de Petrograd assuré, la faiblesse extrême du Gouvernement de Kerenski constatée, et les sympathies d’une majorité écrasante des masses travailleuses acquises, le Comité Central du parti bolcheviste fixa l’insurrection définitivement au 25 octobre (7 novembre, nouveau style), jour de la réunion du deuxième Congrès Panrusse des Soviets. Cette insurrection se produisit effectivement à Petrograd, le 25 octobre au soir. Il n’y eut ni action de masses, ni combats de rues. Abandonné par tout le monde, le “gouvernement provisoire”, se cramponnant à des chimères, siégeait au Palais d’Hiver. Ce dernier était défendu par un bataillon “d’élite”, un bataillon de femmes et une poignée de jeunes officiers aspirants. Des détachements de troupes acquises aux bolcheviks ; soutenus par des bâtiments de la flotte baltique venus de Cronstadt et alignés sur la Neva, face au Palais d’Hiver, cernèrent ce dernier et, après une courte escarmouche, s’en emparèrent. Kerenski réussit à fuir. Les autres membres du gouvernement provisoire furent arrêtés. La circulation normale dans les rues de la capitale ainsi que l’aspect général de la ville ne furent nullement troublés. Ainsi, à Petrograd, toute l’ “insurrection” ne fut qu’une petite opération militaire menée par le parti bolcheviste qui s’appuyait sur les sympathies de vastes masses travailleuses. Le siège du gouvernement provisoire devenu vide, le comité central du parti bolcheviste s’y installa en vainqueur.

Vers 11 heures du soir de cette fameuse journée du 25 octobre, je me trouvais dans une des rues de Petrograd, Elle était obscure et calme. Au loin, on entendait quelques coups de fusils espacés. Subitement, une auto blindée me dépassa à toute allure. De l’intérieur de la voiture, une main lança un gros paquet de feuilles de papier, lesquelles volèrent en tous sens. Je me baissai et j’en ramassai une. C’était un appel du nouveau gouvernement “aux ouvriers et paysans” russes, leur annonçant la chute du gouvernement de Kerenski et, en bas, la liste du nouveau gouvernement ”des commissaires du peuple”, Lénine en tête. Un sentiment compliqué de tristesse, de colère, de dégoût et, en même temps, une sorte de satisfaction ironique s’emparèrent de moi. “Ces imbéciles, - s’ils ne sont pas, tout simplement, des démagogues imposteurs, - pensai-je, - doivent s’imaginer qu’ils accomplissent ainsi la Révolution Sociale ! Eh bien ! Ils vont voir... Et les masses vont prendre une bonne leçon !... ”

A Moscou et aussi dans presque toute l’étendue du pays, la prise du pouvoir par le parti bolcheviste ne s’effectua pas avec la même facilité.

Moscou vécut dix jours de combats acharnés. Il y eut beaucoup de victimes, et plusieurs quartiers de la ville furent fortement endommagés par le feu d’artillerie. Dans d’autres villes, également, la victoire fut arrachée de haute lutte. Dans certaines contrées, à l’Est et surtout au Sud, cette victoire ne fut pas définitive. Des mouvements contre-révolutionnaires importants prirent naissance, s’armèrent, se précisèrent et aboutirent à une guerre civile, qui dura jusqu’à la fin de l’année 1921. L’un de ces mouvements, dirigé par le Général Denikine (1919), prit les dimensions d’un événement très dangereux pour le pouvoir Bolcheviste. Partie des profondeurs de l’Ukraine, à l’extrême sud de la Russie, l’armée de Denikine arriva, en été 1919, presque aux portes de Moscou. (Nous verrons plus bas de quelle façon ce danger imminent put être écarté). Très dangereux, également, fut le mouvement déclenché par le Général Wrangel, après celui de Denikine, dans le Sud. Assez menaçant a été, ensuite, le mouvement de l’amiral Koltchak, dans l’Est. Les autres mouvements contre-révolutionnaires furent de moindre importance. Presque tous ces mouvements ont été en partie soutenus et alimentés par des interventions étrangères. En somme, c’est à partir de l’année 1922 seulement que le parti bolcheviste au pouvoir put se sentir définitivement maître de la situation et entreprendre l’oeuvre qu’il a continuée depuis, jusqu’à nôs jours.

[Réflexions : l’intervention des anarchistes]

Approchant de la fin de notre étude, venant de résumer la situation générale après la victoire définitive de la révolution bolcheviste, nous ne nous occuperons plus, dans la dernière partie de notre exposé, de la suite chronologique des événements. Notre tâche sera maintenant de faire ressortir et d’analyser les faits saillants de la période bolcheviste dé la révolution russe, afin de pouvoir formuler nettement les appréciations et les conclusions imposées par cette analyse.

Précisons, avant tout, un fait qui n’est pas suffisamment connu. Fidèles à leurs principes, les anarchistes prirent une part très active, souvent décisive, à tous les mouvements de masses, à toutes les luttes que la révolution eut à soutenir contre la réaction. Dans les combats de Moscou, comme partout ailleurs, les anarchistes se battirent dans les premiers rangs et se sacrifièrent entièrement. J’insiste sur ce point, car très souvent, par ignorance ou par mauvaise foi, on reproche aux anarchistes russes de s’être bornés, pendant la révolution, à des discussions et de n’avoir rien fait.

Très original fut, dans la révolution russe, le sort de l’Assemblée Constituante. Comme déjà dit, les anarchistes étaient franchement opposés à la convocation de celle-ci. Les bolcheviks préférèrent faire semblant de la convoquer, décidés d’avance à la dissoudre au cas où sa majorité - chose possible dans l’ambiance générale du moment - ne serait pas bolcheviste. La Constituante fut donc convoquée en janvier 1918. Malgré les efforts du parti bolcheviste, au pouvoir depuis trois mois déjà, la majorité de l’Assemblée s’avéra antibolcheviste. Toutefois, et en dépit de l’inutilité flagrante de cette Assemblée, dont les travaux se poursuivaient dans une atmosphère d’indifférence générale, le gouvernement bolcheviste hésitait à la dissoudre. Il a fallu l’intervention presque fortuite d’un anarchiste pour que l’Assemblée Constituante fût dissoute. Le nom de cet anarchiste, un de nos meilleurs camarades (tué par la suite à son poste de chef d’un train blindé, en lutte contre les forces de Denikine) - nom presque toujours faussé, même par les auteurs anarchistes, - est : Jelezniakoff (Anatole). Ce camarade, marin de Cronstadt, fut mis par le gouvernement bolcheviste à la tête du détachement de garde au siège de l’Assemblée. Depuis plusieurs jours déjà, lés discours interminables, ennuyeux et stériles des leaders des partis politiques à l’Assemblée, - discours qui se prolongeaient tard dans la nuit, - fatiguaient et ennuyaient le corps de garde obligé, chaque fois, d’attendre la fin et de veiller. Une nuit, - les bolcheviks et les socialistes révolutionnaires de gauche ayant quitté la séance après une déclaration menaçante, et les discours allant leur petit train, Jelezniakoff, à la tête de son détachement, s’approcha du fauteuil présidentiel et dit : “Fermez la séance, s’il vous plait, mes hommes sont fatigués.” Décontenancé, indigné, le président (V. Tchernov, soc-rév. de droite) protesta. Jelezniakoff répéta “Je vous dis que le corps de garde est fatigué. Je vous prie de quitter la salle des séances. ” L’Assemblée s’exécuta. Le Gouvernement bolcheviste profita de cet incident pour publier le lendemain le décret de dissolution de la Constituante.

Pour que le lecteur saisisse bien le vrai sens, la véritable portée de certains événements ultérieurs (entre autres, la durée, l’éventualité de succès, et l’échec final des mouvements contre-révolutionnaires), il faut que nous fassions maintenant un résumé de la situation, non plus du point de vue général, mais de celui des principes révolutionnaires et sociaux proclamés par la révolution, ainsi que de leur application pratique.

Au cours des crises et des faillites qui se suivirent jusqu’à la révolution d’octobre 1917, deux idées fondamentales - idées révolutionnaires allant loin au-delà du programme minimum socialiste et envisageant une véritable révolution sociale - se précisèrent dans les milieux révolutionnaires et aussi au sein des masses laborieuses.

L’une fut l’idée de construire, sur les ruines de l’Etat bourgeois, un nouvel “Etat ouvrier”, de constituer un “gouvernement ouvrier et paysan”, d’établir la “dictature du prolétariat”.

L’autre fut celle de modifier de fond en comble les bases économiques et sociales de la société sans avoir recours à un Etat, à un gouvernement, quels qu’ils soient, c’est-à-dire, d’atteindre les buts de la révolution sociale et de résoudre les problèmes de l’heure par un effort naturel et libre, économique et social, des travailleurs, au sein de leurs organisations, après avoir renversé le dernier gouvernement.

Afin de coordonner l’action des travailleurs, la première idée supposait la prise du pouvoir politique, l’installation d’un gouvernement dictatorial, et l’organisation d’un nouvel Etat “prolétarien”. L’autre idée prévoyait l’absence de toute organisation étatique, l’entente fédérative des organismes de classe (syndicats, coopératives, toutes sortes d’associations, etc.), la cohésion naturelle partant d’en bas, la centralisation non pas politique et étatiste, mais économique et technique, selon les besoins réels.

Les deux conceptions envisageaient, entre autres choses, l’existence des soviets (conseils ouvriers), de même que celle de nombreuses autres organisations ouvrières, en tant que cellules de la société nouvelle. Mais, tandis que la première conception y voyait des cellules surtout politiques, la seconde y supposait des organismes économiques et sociaux.

La première idée fut exposée, propagée, défendue par le parti communiste étatiste (les bolcheviks). Fort bien organisés, de plus en plus nombreux, ayant à leur tète des intellectuels qualifiés ; disposant de toute une armée d’agitateurs, de propagandistes, d’écrivains ; ne reculant devant aucun moyen, et sachant appliquer très habilement toutes les recettes de la démagogie, ce parti obtint auprès des masses, très rapidement, un succès de plus en plus accentué.

Quant à l’autre conception, elle ne put être défendue ou propagée que par un nombre très restreint de propagandistes libertaires.

Le courant populaire lui-même allait bien au-delà de la conception étatiste des bolcheviks. Les masses marchaient carrément vers la vraie révolution sociale. Mais, fasciné par les mots d’ordre enflammés et par l’activité vigoureuse des bolcheviks, entraînés par leurs promesses de résoudre ; au moyen de leur “ gouvernement de la dictature du prolétariat ”, les problèmes latents, le peuple travailleur leur accorda sa confiance et son concours.

La lutte entre les deux idées fut inégale.

Comme nous l’avons vu, les masses laborieuses soutinrent le parti communiste dans sa lutte pour le pouvoir. Fin octobre 1917, ce parti attaqua le faible gouvernement de Kerenski et le renversa. Le nouveau gouvernement bolcheviste s’installa immédiatement sur le trône disponible. Lénine fut son chef. C’est à ce dernier et à son parti qu’incomba désormais la tâche de faire face à tous les problèmes de la révolution.

L’idée étatiste l’emporta. C’est elle qui allait faire ses preuves. Nous verrons tout à l’heure comment elle les a faites.

D’après la thèse libertaire, c’étaient les masses laborieuses elles-mêmes qui devaient, par leur action vaste et puissante, s’appliquer à la solution des problèmes reconstructifs de la révolution sociale. Le rôle des “ élites ”, tel que le concevaient les libertaires, devait se borner à aider les masses, à les enseigner, à les conseiller, à les pousser vers telle ou telle autre initiative, à les soutenir dans leur action, mais surtout à ne pas les diriger gouvernementalement. L’idée fondamentale des libertaires était celle-ci : la solution heureuse des problèmes de la révolution sociale ne pourrait être que l’oeuvre collective des millions d’hommes y apportant leurs initiatives, leurs forces, leurs capacités, leurs aptitudes, leurs connaissances vastes, variées et fécondes. Par l’intermédiaire de leurs organismes multiples et variés, et par la fédération de ces organismes, les masses laborieuses devaient, d’après les libertaires, pouvoir effectivement pousser en avant la révolution sociale et arriver à la solution pratique de tous ses problèmes.

La thèse bolcheviste était diamétralement opposée. D’après les bolcheviks, c’était l’élite, le gouvernement (dit “ ouvrier ” et exerçant la soi-disant “ dictature du prolétariat ”) qui devait s’appliquer à pousser en avant la transformation sociale, à résoudre ses formidables problèmes. Les masses ne devaient qu’aider cette élite, en exécutant ses décisions, ses décrets, ses ordres et ses lois.

En définitive, ce fut un gouvernement d’intellectuels, de doctrinaires marxistes, qui s’installa au pouvoir et commença son action par des décrets et des actes que les masses étaient sommées d’approuver et d’appliquer.

Ce gouvernement fonctionna. L’action étatiste commença
Tout au début, le gouvernement et son chef, Lénine, faisaient mine d’être de fidèles exécuteurs de la volonté du peuple travailleur, en tout cas, de devoir justifier devant ce peuple leurs décisions, leurs gestes et leurs actes. (Ainsi, par exemple, Lénine crut nécessaire de justifier la dissolution de la Constituante devant l’Exécutive des Soviets.) Cela a marché assez bien jusqu’au jour où la volonté du “ gouvernement ” entra, pour la première fois, en conflit avec celle du “ peuple ”.

Ce fut à l’occasion de l’offensive allemande, en février 1918.

Au lendemain de la révolution d’octobre, l’armée allemande qui opérait contre la Russie, resta quelques temps inactive. Le commandement allemand hésitait, attendait les événements, délibérait, menait des pourparlers. Mais, en février 1918, il se décida et déclencha une offensive contre la Russie révolutionnaire. 11 fallait prendre position. Toute résistance était impossible, l’armée russe ne pouvant pas combattre. Il fallait trouver une solution adéquate à la situation générale des choses. Cette solution devait, en même temps, résoudre le premier problème de la révolution, celui de la guerre.

La situation ne présentait que deux solutions possibles

a) abandonner le front ; laisser l’armée allemande s’aventurer dans l’immense pays en pleine révolution ; l’entraîner dans les profondeurs du pays ; l’y isoler, la séparer de sa base d’approvisionnement, lui faire une guerre de partisans, la démoraliser, la décomposer, etc., en défendant ainsi la révolution sociale ;

b) entrer en pourparlers avec le commandement allemand, lui proposer la paix, traiter et accepter celle-ci quelle qu’elle fût.

La première solution fut celle de l’immense majorité des organisations ouvrières consultées, ainsi que des socialistes révolutionnaires de gauche, des maximalistes, des anarchistes. On était d’avis que, seule, cette façon d’agir était digne de la révolution sociale ; seule, elle permettait de traiter avec le peuple allemand par-dessus la tête de ses généraux ; seule, elle garantissait un élan prodigieux de la révolution en Russie et, peut-être aussi, comme conséquence, un déclenchement de la révolution en Allemagne et ailleurs.

Voici ce qu’écrivait à ce sujet le Golos Truda anarcho-syndicaliste de Petrograd (n° 27 du 24 février 1918), dans un article intitulé : De l’esprit révolutionnaire : “ Nous voici à un tournant décisif de la révolution. Une crise est là qui peut être fatale. L’heure qui sonne, est d’une netteté frappante et d’un tragique exceptionnel. La situation est enfin claire. La question est à trancher séance tenante. Dans quelques heures nous saurons si le gouvernement signe ou non la paix avec l’Allemagne. Tout l’avenir de la révolution russe, et aussi la suite des événements mondiaux, dépendent de cette journée, de cette minute.

Les conditions sont posées par l’Allemagne sans ambages ni réserves. D’ores et déjà, on tonnait les idées de plusieurs membres “ éminents ” des partis politiques, et aussi celles des membres du gouvernement. Pas d’unité de vues, nul part. Désaccord chez les bolcheviks. Désaccord chez les socialistes révolutionnaires de gauche. Désaccord au Conseil des Commissaires
Peuple. Désaccord au Soviet de Petrograd et à l’Exécutive. Désaccord dans les masses, dans les fabriques, usines et casernes. L’opinion de la province n’est pas encore suffisamment connue... (Nous l’avons dit plus haut : l’opinion des socialistes révolutionnaires de gauche, et aussi celle des masses travailleuses à Petrograd et en province, se précisa, par la suite, comme hostile : à la signature du traité de paix avec les généraux allemands.) “ Le délai de l’ultimatum allemand est de 48 heures. Dans ces conditions, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, la question sera discutée, la décision sera prise en hâte, dans les milieux strictement gouvernementaux. Et c’est ce qui est le plus terrible...

Quant à notre propre opinion, nos lecteurs la connaissent. Dès le début, nous étions contre les “ pourparlers de paix ”. Nous nous dressons aujourd’hui contre la signature du traité. Nous sommes pour l’organisation immédiate et active d’une résistance de corps de partisans. Nous estimons que le télégramme du gouvernement demandant la paix doit être annulé ; le défi doit être accepté, et le sort de la révolution remis directement, franchement, entre les mains des prolétaires du monde entier.

Lénine insiste sur la signature de la paix. Et, si nos informations sont exactes, une grande majorité finira par le suivre. Le traité sera signé. Seule, la conviction intime de l’invincibilité finale de cette révolution nous permet de ne pas prendre cette éventualité trop au tragique. Mais que cette façon de conclure la paix portera un coup très dur à la révolution en l’infirmant, en la déformant pour longtemps, nous en sommes absolument persuadés.

[Réflexions : le marxisme léninisme en action]

Nous connaissons l’argumentation de Lénine, surtout d’après son article : “ De la phase révolutionnaire ” ( Pravda, n° 31). Cette argumentation ne nous a pas convaincus. ”

L’auteur fait, ensuite, une critique serrée de cette argumentation de Lénine et lui en oppose une autre pour terminer comme suit :

Nous avons la conviction ferme que l’acceptation de la paix offerte ralentira la révolution, l’abaissera, la rendra pour longtemps débile, anémique, incolore [...]
L’acceptation de la paix fera courber la révolution, la mettra à genoux, lui enlèvera les ailes, l’obligera de ramper... Car, l’esprit révolutionnaire, le grand enthousiasme de la lutte, cette envolée magnifique de la grandiose idée de l’affranchissement du monde lui seront enlevés.

Et - pour le monde - sa lumière s’éteindra.”

La majorité du Comité Central du parti communiste russe se prononça d’abord pour la première solution. Mais Lénine, en véritable dictateur, eut peur de cette solution hardie. Il invoqua, au contraire, le danger de mort pour la révolution, en cas de non-acceptation de la paix offerte. Il proclama la nécessité d’un “répit” qui permettrait de créer une armée régulière. Il brava l’opinion des masses et de ses propres camarades. Il menaça ces derniers de décliner toute responsabilité et de se retirer, séance tenante, si sa volonté n’était pas exécutée. Les camarades, à leur tour, eurent peur de perdre ”le grand chef de la révolution”. Ils cédèrent. La paix fut signée.

Ainsi, pour la première fois, la “dictature du prolétariat” l’emporta sur le prolétariat. Pour la première fois, le pouvoir bolcheviste réussit à terroriser les masses, à substituer sa volonté à la leur, à imposer son autorité, à agir de son chef, faisant fi de l’opinion des autres...

La paix de Brest-litovsk fut imposée au peuple laborieux par le gouvernement bolcheviste, lequel réussit à briser la résistance des masses, à obtenir leur obéissance, leur passivité forcée.

Tel fut le résultat du premier différend sérieux entre le nouveau gouvernement et le peuple gouverné. Ce ne fut que le premier pas - le plus difficile. La continuation était beaucoup plus aisée, Ayant une fois enjambé impunément la volonté des masses laborieuses, s’étant une fois emparé de l’initiative de l’action, le nouveau pouvoir lança, pour ainsi dire, un lasso autour de la révolution. Dorénavant, il n’avait plus qu’à continuer de le serrer, pour obliger les masses à se traîner à sa suite, pour leur faire abandonner entre ses mains toute initiative, pour les soumettre entièrement à son autorité et, finalement, pour réduire toute la révolution aux limites d’une dictature.

C’est ce qui arriva, en effet. Car, telle est, fatalement, l’attitude de tout gouvernement. Tel est, fatalement, le chemin de toute révolution qui laisse intact le principe étatiste, politique, gouvernemental. Tôt ou tard, vient le premier désaccord entre les gouvernants et les gouvernés. Ce désaccord vient d’autant plus fatalement qu’un gouvernement, quel qu’il soit, est toujours impuissant à résoudre les problèmes d’une grande révolution et que, malgré cela, tout gouvernement, et toujours, veut avoir raison, veut avoir pour lui l’initiative, la vérité, la responsabilité, l’action... Ce désaccord tourne toujours à l’avantage des gouvernants. Et ensuite, toute initiative passe, avec la même fatalité, à ces gouvernants qui deviennent ainsi les maîtres absolus des millions de gouvernés. Ce fait acquis, les maîtres se cramponnent au pouvoir, en dépit de leur incapacité, de leur insuffisance, de leur malfaisance... Ils se croient, au contraire, seuls porteurs de la vérité. Ils se défendent contre toute opposition ; ils accaparent tout ; ils créent des privilégiés sur lesquels ils s’appuient ; ils organisent les forces capables de les soutenir ; ils répriment toute résistance ; ils persécutent tout ce qui ne veut pas se plier à leur bon plaisir ; ils mentent, ils trompent, ils sévissent, ils tuent...

C’est ce qui arriva, fatalement, à la révolution nase. Une fois bien assis au pouvoir, ayant organisé une armée et une police, ayant bâti un nouvel Etat dit “ouvrier”, le gouvernement bolcheviste, maître absolu, prit en mains définitivement les destinées futures de la Révolution. Peu à peu, - au fur et à mesure qu’augmentaient ses forces de coercition et de répression - le gouvernement étatisa et monopolisa tout, absolument tout, jusqu’à la parole, jusqu’à la pensée.

Ce fut l’État - donc, le gouvernement - qui s’empara de tout le sol, de tout l’ensemble des terres. Il en devint le vrai propriétaire. Les paysans, dans leur masse, furent, petit à petit, transformés en des fermiers d’État.

Ce fut le gouvernement qui s’appropria les usines, les fabriques, les mines, tous les moyens de production, de consommation, de communication, etc., etc.

Ce fut le gouvernement qui usurpa le droit d’initiative, d’organisation technique, d’administration, de direction, dans tous les domaines de l’activité humaine.

Ce fut, enfin, le gouvernement qui devint le maître unique de la presse du pays. Toutes les éditions, toutes les publications en U. R. S. S. - jusqu’aux cartes de visite - sont faites ou, au moins, rigoureusement contrôlées par l’État.

Bref, l’État, le gouvernement devint, finalement, seul détenteur de toutes les vérités ; seul propriétaire de tous les biens, matériels et spirituels ; seul initiateur, organisateur, animateur de toute la vie du pays, dans toutes ses ramifications.

Les 150 millions d’habitants se transformèrent, peu à peu, en simples exécuteurs des ordres gouvernementaux ; en simples esclaves du gouvernement et de ses innombrables agents.

Tous les organismes économiques, sociaux ou autres, sang exception ; en commençant par les Soviets et en finissant par les plus petites cellules, devinrent de simples filiales administratives de l’entreprise étatiste, filiales subordonnées totalement au conseil d’administration central : le gouvernement, surveillées de près par les agents de ce dernier : la police, privées de toute ombre d’une indépendance quelconque :

L’histoire authentique et détaillée de cette évolution achevée il y a à peine deux ou trois ans - histoire formidable, extraordinaire, unique dans le monde - mériterait, à elle seule, un volume à part. Ici, obligés de condenser, nous n’en avons donné qu’un très bref résumé. Ajoutons y un seul, détail, car, au point de vue chronologique, notre résumé a quelque peu interverti l’ordre des faits.

Une fois au pouvoir, et en possession d’une force armée, le plus facile pour le parti bolcheviste était d’étatiser les organisations ouvrières, les moyens de transport et de communication, la production minière, la grosse industrie, le gros commerce C’est, en effet, par ce bout que l’étatisation commença.

Le plus difficile fut de s’approprier le sol, de supprimer le fermier privé, d’étatiser l’agriculture. Cette tâche vient d’être accomplie en tout dernier lieu, après des années de luttes acharnées.

Puisque tout ce qui est indispensable pour le travail de l’homme - autrement dit, tout ce qui est capital - appartient en Russie actuelle à l’État, il s’agit, dans ce pays, d’un capitalisme d’État intégral. Le capitalisme d’État, tel est le système politique, économique, financier et social en U. R. S. S., avec toutes ses conséquences logiques dans le domaine moral, spirituel ou autre.

Pour le travailleur, l’essentiel de ce système est ceci : tout travailleur, quel qu’il soit, est, en fin de compte, un salarié de l’État. L’État est son unique patron. Si l’ouvrier rompt son contrat avec ce patron, il ne peut plus travailler nulle part. En conséquence, l’Etat patron peut faire avec l’ouvrier tout ce qu’il veut. Et si, pour une raison quelconque, ce dernier est jeté dans la rue, il ne lui reste plus qu’à crever de faim, à moins qu’il ne se débrouille comme il peut. Ce n’est pas tout. Le système veut que l’Etat patron soit, en même temps, juge, geôlier et bourreau de tout ”citoyen ”, de tout travailleur. L’État lui fournit du travail ; l’État le taxe ; l’État le surveille ; l’État l’emploie et le manie à .sa fantaisie ; l’État l’éduque ; l’État le juge ; l’État le punit ; l’État l’emprisonne ; l’État le bannit ou l’exécute... Employeur, protecteur, surveillant, éducateur, juge, geôlier, bourreau, tout, absolument tout dans la même personne : celle d’un Etat formidable, omniprésent, omnipotent...

Comme le lecteur le voit, ce système est bien celui d’un esclavage complet, absolu, du peuple laborieux, esclavage physique et moral. Telle a été l’œuvre accomplie en Russie pat le parti bolcheviste depuis 1917 à nos jours. Et tel est aujourd’hui le résultat de cette oeuvre.

Le parti bolcheviste, chercha-t-il ce résultat ? Y mena-t-il sciemment ?

Certainement, non. Indubitablement, ses meilleurs représentants aspiraient à un système qui permettrait la construction du vrai socialisme ouvrant la route vers le communisme intégral. Je tiens à enregistrer ici même l’aveu qui m’a été fait ; il y a quelques années, par un bolchevik russe éminent et sincère, lors d’une discussion serrée, passionnée : ”Certainement, - dit-il, - nous nous sommes égarés et engouffrés là où nous ne voulions pas aller... Mais nous tâcherons d’en sortir, et nous y réussirons... ”

On peut être, au contraire, absolument certain qu’ils n’y réussiront pas, qu’ils n’en sortiront jamais. Car, la force logique des choses, la psychologie humaine, l’enchaînement des faits matériels, la suite déterminée des causes et des effets, sont, en fin de compte, plus puissants que les aspirations des individus.

Le parti bolcheviste chercha à construire le socialisme au moyen d’un État, d’un gouvernement, d’une action politique autoritaire. Il n’aboutit, fatalement, qu’à un capitalisme d’État - monstrueux, funeste, meurtrier.

Et plus il sera démontré que les chefs du Parti furent sincères, énergiques, capables, favorisés par les circonstances, suivis ; aidés par les masses, - mieux ressortira la conclusion historique qui se dégage de leur oeuvre.

Cette conclusion, la voici : toute tentative d’accomplir la révolution sociale à l’aide d’un Etat ; d’un gouvernement et d’une action politique, aboutira fatalement à un capitalisme d’État, le pire des capitalismes.

Telle est la leçon mondiale de la formidable expérience bolcheviste, leçon qui confirme pleinement la thèse anarchiste et qui, bientôt, sera à la portée de tous.
Le capitalisme d’État - auquel, d’après le propre aveu des communistes sincères, aboutit le bolchevisme en Russie - donna-t-il, au moins, des résultats appréciables ? Réalisa-t-il quelque progrès ? Pourra-t-il servir de “pont” à la véritable transformation sociale prochaine ? La pourra-t-il faciliter ?

Jusqu’à présent, les grandes prouesses définitives de l’État bolcheviste ont été les suivantes :

1° Il sut créer une armée redoutable, sinon encore pour les ennemis extérieurs, du moins pour l’ennemi ”intérieur”, celui qui refuse de devenir esclave du nouveau capitalisme.

2° Il sut, d’autre part, militariser les propres rangs du parti dirigeant, en formant, avec la jeunesse bolcheviste, des corps d’armée spéciaux - sorte de gendarmerie ou de garde nationale. C’est sur ces corps spéciaux que le nouveau gouvernement peut surtout compter. C’est à l’aide de ces corps spéciaux que le gouvernement bolcheviste écrasa l’émeute révolutionnaire de Cronstadt en 1921 et que, lorsqu’il le faut, il noie dans le sang les grèves, les révoltes et les démonstrations multiples dont la presse bolcheviste ne souffle pas mot.

3° Il sut aussi former une police très puissante - ordinaire et surtout secrète, - police qui est, peut-être la première du monde puisqu’elle réussit, jusqu’à jour, à maintenir dans l’obéissance une population subjuguée, trompée, exploitée, affamée. Il sut surtout éIever le mouchardage à la hauteur d’une grande vertu civique. Tout membre du parti communiste - voire tout citoyen loyal - est tenu d’aider le “Guépéou“, à lui signaler les cas suspects, à moucharder, à dénoncer.

4° Il réussit à faire naître et se multiplier avec un rapidité vertigineuse une bureaucratie formidable, incomparable, inégalable ; une bureaucratie qui forme actuellement, dans le pays une caste privilégiée, “aristocratique ”, d’un million d’individus environ. Tout est “bureaucratisé” en U. R. S. S. : la production, la répartition, la consommation ; les communications, le permis d’exister (un système de passeports sublime), la science, la littérature, l’art ; etc. D’autre part, les inégalités sociales y sont prononcées plus que dans n’importe quel autre pays. Les citoyens en général, et les travailleurs en particulier, sont divisés en plusieurs catégories de salariés, de favorisés, de défavorisés, d’opprimés, de privilégiés...

5° Enfin, nous l’avons dit, l’État bolcheviste réussit à réduire à l’esclavage complet 150 millions d’homme : dans le but de les amener un jour - par ce moyen infaillible, parait-il - à la liberté, à la prospérité, bref au bonheur.

Ajoutons que cet Etat est passé maître hors concours dans l’oeuvre de mensonge, de duperie, de mise en scène, de truquage... Sa propagande trompeuse à travers le monde est d’une habileté sans égale. Si la bourgeoisie des autres pays recourt au “bourrage de crâne”, le bolchevisme, lui, fait du “superbourrage de crâne“, tel que, de nos jours encore, des millions de travailleur, dans tous les pays ne savent pas la vérité sur l’U. R S. S. Livres, brochures, journaux, revues, photos, cinéma, T. S. F., expositions, - tous les moyens, les un plus truqués que les autres, tout étant entre les mains de l’État, - sont bons pour la propagande. Les “délégations ouvrières” autorisées de temps en temps à passer quelques semaines en Russie, abominablement dupées (si leurs membres sont sincères), en sont un des moyens. De même, la majorité écrasante de “touristes” ou de visiteurs isolés qui parcourent le pays sous l’oeil vigilant des mouchards, sans connaître la langue russe, sans comprendre quoi que ce soit de ce qui se passe autour d’eux.

Soulignons encore que l’État (le gouvernement) bolcheviste s’est emparé, non seulement de tous les bien matériaux et moraux existants, mais - ce qui est peut-être plus grave - il s’est approprié aussi la “ Vérité ”. Du moins, il se croit l’unique, le vrai détenteur de la vérité tout entière, de quelque domaine qu’elle soit : vérité historique, économique, sociale, scientifique, philosophique ou autre. Dans tous les domaines sans exception, le gouvernement bolcheviste se considère comme- absolument infaillible. Lui seul possède la vérité. Lui seul sait où et comment aller. Lui seul est capable de mener à bien la révolution. Et alors, logiquement, fatalement, il prétend que les 150 millions d’hommes qui peuplent le pays, doivent, eux aussi, le considérer comme seul détenteur de la vérité, détenteur infaillible, inattaquable, sacré. Et alors, logiquement, inévitablement, tout homme ou tout groupement osant
.non pas combattre ce gouvernement, mais simplement douter de son infaillibilité, le critiquer, le contredire, le blâmer en quoi que ce soit, est regardé comme son ennemi et, partant, comme ennemi de la vérité, ennemi de la révolution : “contre-révolutionnaire” !... Il s’agit là d’un vrai monopole de l’opinion. Toute opinion autre que celle de l’Élite (du gouvernement), est considérée comme hérésie, hérésie dangereuse, inadmissible, criminelle. Et alors, logiquement, immanquablement, c’est le châtiment des hérétiques qui intervient : la prison, l’exil ou le poteau d’exécution. Les syndicalistes et les anarchistes, farouchement persécutés, rien que parce qu’ils osent avoir une opinion indépendante sur la révolution, en savent quelque chose... Et si le lecteur désire avoir des détails et des précisions sur cette répression sauvage, barbare, des révolutionnaires libertaires par l’Inquisition sociale bolcheviste, il n’a qu’à parcourir la brochure éditée par la “Librairie Sociale”, en 1923, sous le titre Répression de l’Anarchisme en Russie Soviétique, ou lire, dans la presse périodique anarchiste, des extraits du Bulletin publié, à dés intervalles réguliers, par le Fonds de Secours de l’A. I. T. (Association Internationale des Travailleurs, anarcho-syndicalistes) aux anarchistes et anarcho-syndicalistes emprisonnés ou exilés en Russie.

(D’aucuns prétendent que l’une des prouesses du bolchevisme a été l’émancipation de la femme, l’abolition du mariage légal, la reconnaissance du droit à l’avortement. Cette affirmation repose sur l’ignorance complète des faits. Comme le lecteur put le voir au début de cette étude, longtemps avant la révolution de 1917, les milieux intellectuels et ouvriers russes professaient des idées très avancées en cette matière. Dans presque tous les milieux russes il était entendu que la femme était l’égale de l’homme et pouvait disposer librement de son amour, de son corps. De sorte que tout gouvernement issu d’une révolution était obligé de sanctionner cet état des choses. Il n’y a rien de spécifiquement bolcheviste dans cette “prouesse”, et le mérite des bolcheviks y est très modeste. D’autre part, le mariage légal n’est nullement supprimé en U. R. S. S. : il est simplifié ou, plutôt, il est devenu un mariage civil, tandis que, avant, le mariage légal en Russie était obligatoirement religieux. On prétend aussi que le bolchevisme a eu raison des préjugés religieux. C’est une erreur dont la source est la même que dans le cas précédent : ignorance des faits concrets. Le gouvernement bolcheviste a réussi, par la terreur, à supprimer le culte public de la religion, pas plus. Quant au sentiment religieux, loin de l’avoir extirpé, le bolchevisme ; avec ses méthodes et ses résultats, l’a, au contraire, soit rendu plus intense, chez les uns, soit simplement transformé, chez les autres. Ajoutons que, déjà avant la révolution de 1917, et surtout depuis 1905, le sentiment religieux, dans les masses populaires, se trouvait en plein déclin, ce qui ne manqua pas d’inquiéter sérieusement les popes et les autorités tsaristes. Le bolchevisme réussit plutôt à le raviver. La religion sera tuée non pas par la terreur, mais par la réussite effective de la vraie révolution sociale, avec ses conséquences heureuses.

Je laisse maintenant au lecteur lui-même le soin de répondre à la question posée plus haut, notamment un système tel que je viens de le décrire, peut-il mener et aboutir à une transformation sociale dans le sens de l’affranchissement des travailleurs ? Peut-il favoriser cet affranchissement ? Peut-il sauver l’humanité ? Quant à nous, notre opinion est faite : nous affirmons catégoriquement que le bolchevisme, c’est-à-dire la tentative d’accomplir la révolution sociale à l’aide d’une dictature gouvernementale et d’un Etat, ne pourra jamais aboutir à autre chose qu’à une réaction sociale épouvantable.

Mais nous sommes obligés de constater encore un fait important : l’impuissance complète de ce système, même en tant que capitalisme d’État. Sans pouvoir entrer ici dans les détails, je dois affirmer, en effet, - ceci en pleine connaissance de cause, - que la prétendue “ industrialisation ” du pays aboutit à quelques érections et constructions impraticables et inutiles ; que le fameux “plan quinquennal” est en train de s’effondrer dans une faillite ahurissante ; et que la soi-disant “collectivisation” étatiste de l’agriculture n’est autre chose qu’une immense entreprise de servage militarisé, qui ne pourra jamais donner des résultat autres que la famine et la misère générales. J’en reparlerai, d’ailleurs, dans quelques instants.

[Réflexions : quelle critique de l’URSS]

Beaucoup de gens “ de gauche ” - même avertis - prétendent qu’il faut se taire sur ces résultats lamentables du bolchevisme, ceci pour plusieurs raisons que voici

1° “Les bolcheviks ont été historiquement obligés de faire leur révolution. S’ils ne l’avaient pas faite, ç’aurait été la réaction à brève échéance. Par la suite, ils ont fait ce qu’ils ont pu faire dans tin pays arriéré, au milieu des difficultés sans nombre. ”

Cette opinion est une simple hypothèse, pas plus. Je ne la partage nullement. A mon avis, dans les conditions données - une réaction était impossible en Russie ; et si les bolcheviks, après leur prise du pouvoir, n’avaient pas arrêté et déformé le vrai, le grand élan révolutionnaire, les masses laborieuses, aidées par les éléments intellectuels désintéressés (il y en avait), et surtout par les libertaires, auraient fini par accomplir la révolution sociale intégrale. C’est une hypothèse comme la première. Les événements vécus me la dictent. Il est impossible de savoir laquelle des deux est la juste, car il est impossible de savoir “ce qui se serait passé si les bolcheviks n’existaient pas”. Donc, passons...

2° “Les bolcheviks ont, tout de même, accompli une tâche formidable. Ils ont démontré la possibilité de vaincre le capitalisme, ils ont porté à ce dernier un coup dur, ils ont ébranlé le monde. ”

Je ne partage nullement ce point de vue. Ce ne furent pas les bolcheviks, mais les masses anonymes qui accomplirent des taches formidables. Elles ont commis, ensuite, cette erreur fondamentale de confier les destinées de la révolution au parti bolcheviste, à son gouvernement, à l’État. Les bolcheviks en ont profité - comme tant de politiciens avant eux - pour castrer la vraie révolution. Voilà la vérité. Ayant pris une part active à la révolution, d’abord dans le nord, ensuite dans le sud du pays, je pourrais remplir des centaines de pages pour démontrer, par des faits précis tirés de tous les domaines, la vaillance, la capacité, l’activité extraordinaires des masses, d’une part et, d’autre part, la, défaillance, l’incapacité des bolcheviks et, surtout, la contre activité méthodique, froide, implacable, criminelle, avec laquelle ils brisèrent l’élan des masses. L’écrasement du mouvement dit “makhnoviste” en fournit un exemple frappant, et de vaste envergure. La lecture de l’Histoire du mouvement Makhnoviste (par P. Archinov) fixerait suffisamment tout lecteur impartial. Mais, à part ce grand exemple, combien pourrait-on citer de petits faits quotidiens, banaux, puisés au hasard dans les anales de la révolution, faits de moindre importance, mais dont la signification est la même !...

Ce sont les masses du peuple - et non pas les bolcheviks - qui ont prouvé la possibilité de vaincre le capitalisme.

Les bolcheviks n’ont rien “ ébranlé ”, puisque, quinze ans après leur “révolution”, c’est toujours la réaction qui règne partout. Pourtant, la révolution russe aurait pu vraiment “ébranler le monde” si elle avait abouti à un résultat complet et concret. Les bolcheviks l’en ont justement empêché.

Les premières impressions “formidables” sur la révolution bolcheviste, impressions qui donnèrent un grand espoir et un bel élan aux travailleurs du monde entier, ne furent qu’une illusion. Comme telle, elle était dangereuse, même à cette époque. Car, un jour ou l’autre, une illusion amène nécessairement, non pas le succès, mais la vérité sur l’insuccès et, ensuite, la désillusion, le découragement, l’indifférence, l’effondrement. C’est ce qui est arrivé déjà, dans une certaine mesure, un peu partout. Continuer à soutenir sciemment cette illusion aujourd’hui, serait aggraver le danger. Car, plus l’illusion dure, plus on insiste à y faire croire, plus la désillusion, le découragement, l’effondrement - qui approchent fatalement - seront désastreux. Il est grand temps, au contraire, de dire toute la vérité, de dévoiler l’illusion, de la reconnaître, de chercher à comprendre les causes de l’échec, de se consacrer - et d’aider les masses - à rechercher la vraie solution. L’attitude courageuse de l’écrivain Panait Istrati (son oeuvre : Vers l’autre flamme), attitude souvent incomprise, parfois blâmée, même flétrie par certains éléments, est pourtant la seule qui soit juste et digne d’un homme et d’un révolutionnaire.

3° “Les bolcheviks sont déjà fortement attaqués et calomniés par la bourgeoisie de tous les pays. En les attaquant à notre tour, nous avons l’air d’être de connivence avec cette dernière, ce qui prête à une confusion fâcheuse ”.

Pour moi, la vérité prime tout, car c’est d’elle, c’est de son grand éclat que dépend, en premier lieu, l’issue de la gigantesque lutte engagée. Je me moque pas mal de ce que dit la bourgeoisie. Les raisons et les buts de nos attaques sont diamétralement opposés. Nous n’avons qu’à l’expliquer, au besoin. Tant pis pour ceux qui ne voudraient pas nous comprendre. Ils finiront d’ailleurs par y arriver quand même ; car, tôt ou tard, les bolcheviks se disqualifieront eux-mêmes aux yeux du monde laborieux. Nous serons bien contents, alors, de pouvoir dire que nous avions raison. Car, ce jour-là, notre attitude droite, franche et nette nous attirera des sympathies et des forces indispensables pour la victoire de la véritable Révolution sociale.

D’ailleurs - en réalité - les bolcheviks s’entendent aujourd’hui à merveille avec la bourgeoisie de tous les pays (même avec celle, fasciste, de l’Italie et de l’Allemagne). Ils pactisent avec elle ; ils passent des traités avec elle ; ils font des affaires avec elle ; ils prennent part à ses conférences ; ils lui rendent des visites de politesse ; ils font avec elle l’échange de notes de félicitations et de condoléances, etc., etc. Il est à regretter que les prolétaires de tous les pays ne réfléchissent pas assez à des faits de ce genre. Car, cette attitude des bolcheviks mérite bien la réflexion approfondie : elle est une des conséquences fatales de leur erreur et de leur révolution bâtarde. Si la bourgeoisie critique le régime bolcheviste dans sa presse, c’est qu’elle ne voudrait tout de même pas de troubles bolchevistes chez elle. Et, naturellement, elle note, elle met à profit les défauts et les échecs lamentables du système. Pour cela, elle n’a même pas besoin de calomnier. Je trouve, au contraire, qu’elle le fait assez mollement, assez paresseusement - pour de multiples raisons dont je n’ai pas à parler ici. Et quant à l’hostilité du bolchevisme pour le capitalisme, elle est de pure apparence et plutôt d’usage “ domestique ”. En U. R. S. S., c’est toujours une arme à effet. Au dehors, cette arme s’émousse de plus en plus. Car, en réalité, le bolchevisme n’est qu’une variété du capitalisme. An fait, les deux capitalismes s’entendent assez bien. Les multiples déclarations des grands seigneurs bolchevistes affirmant que “les deux systèmes économiques peuvent parfaitement coexister et collaborer en étroite amitié”, en font foi. Cette attitude du bolchevisme est mille fois plus suggestive, plus effective et plus significative que
la coïncidence superficielle et purement accidentelle de notre critique avec celle de la bourgeoisie.

4 ° “La bourgeoisie cherche surtout à détrôner la révolution russe (comme telle, en son entier) qui la gêne et lui fait peur. Cette révolution est tout de même un fait formidable. Elle reste aujourd’hui le seul grand espoir des classes exploitées de tous les pays. En l’attaquant, nous ne pouvons arriver qu’à décourager profondément les masses ouvrières, à les détourner de toute révolution. Nous faisons ainsi le jeu de la bourgeoisie, que nous le voulions ou pas ”.

D’abord, nous n’attaquons pas la révolution russe. Tout au contraire, nous attaquons ceux qui -ont - momentanément, nous l’espérons - arrêté, déformé, castré cette révolution. Rien n’est plus erroné, plus faux, plus dangereux, que de confondre la révolution russe avec le bolchevisme. Je crois l’avoir suffisamment démontré au cours de mon exposé. Ensuite, si aujourd’hui la bourgeoisie peut, encore et toujours, critiquer cette révolution ; si, d’autre part, les travailleurs arrivent à en être découragés au bout des quinze années qu’elle compte, les seuls responsables en sont les bolcheviks eux-mêmes. Qu’ils s’en prennent donc aussi à eux-mêmes ! Nous n’y sommes pour rien, nous n’y pouvons rien. Enfin, en attaquant le bolchevisme en tant qu’une erreur néfaste, mortelle pour la révolution, nous ne le faisons pas à la légère, ou pour le bon plaisir de critiquer : nous indiquons le fond de l’erreur, nous analysons cette dernière en détails, et nous désignons le moyen de l’éviter à l’avenir. Nous ne poussons donc nullement les travailleurs au découragement ; tout au contraire : nous les en prémunissons. Car, lorsque les masses se seront détournées de la révolution bolcheviste, - non pas à la suite de nos critiques, mais en raison de son échec qui éclatera un jour de façon retentissante et décisive, - elles trouveront dans nos idées et dans notre attitude un nouvel encouragement ; elles sauront déjà que cette révolution n’est pas la seule possible ; elles saisiront nettement le fond de l’erreur ; et elles percevront au même instant la lueur de cette “autre flamme” vers laquelle elles tendront alors leurs efforts.

En plus de ce qui vient d’être écrit, il existe une raison suprême pour laquelle toute la vérité sur le bolchevisme doit être affirmée - que dis-je ? - inlassablement, implacablement criée à travers le monde par tous ceux qui la connaissent.

Nous vivons en pleine époque révolutionnaire. Or, même au sein de telles époques, celle-ci est exceptionnelle. En effet, d’après de nombreux indices, le gigantesque bouleversement qui commence, sera, cette fois, fondamental, complet, définitif. Il aboutira, en fin de compte, non pas à un simple remaniement partiel des rapports économiques et sociaux, - comme ce fut le cas dans les révolutions précédentes, - mais à un changement des bases mêmes de la société humaine. Cette fois, il s’agira, vraisemblablement, non pas d’une nouvelle répartition des privilèges et des biens, laissant intacts l’exploitation des masses et le système de répression politique, mais bien de l’abolition totale de toute exploitation de l’homme par l’homme, et de toute autorité politique. Selon toute probabilité, il s’agira, cette fois, enfin, de l’émancipation intégrale de l’homme.

Cette nouvelle substance de la révolution, sans précédent, exigera de nouveaux procédés, de nouvelles méthodes, toute une nouvelle psychologie, fait qui est souvent oublié, notons-le entre parenthèses, par ceux qui analysent les événements.

Le processus de cet immense changement sera long, laborieux, pénible. Durant une bonne partie du chemin, il y aura des égarements, des erreurs, des défaillances, des culbutes, des arrêts, des reculs... Tous ces accrocs, tous ces trébuchements serviront d’expériences, de leçons. Et c’est à force de ces expériences surtout que les masses apprendront le vrai chemin menant au but.

Mais, pour que les expériences négatives soient utiles, pour qu’elles puissent servir de leçons, pour qu’elles permettent d’atteindre, dans un minimum de temps, et avec le minimum de souffrances et de victimes, le succès final, il existe une condition essentielle, indispensable : il faut que tout égarement, toute faute, toute erreur d’importance, puissent être rapidement repérés, signalée, reconnus, largement discutés et réparés. Une négligence, une faiblesse à cet égard pourrait avoir des conséquences très graves pour la révolution, pourrait même lui être fatale. Or, cette condition sine qua non en exige une autre, non moins indispensable. En effet, pour qu’une erreur puisse être relevée, discutée et corrigée à temps, il faut qu’elle ne soit pas voilée, cachée, étouffée. Il faut que, dès le début, et durant toute la révolution, toute erreur soit carrément avouée et la vérité hautement affirmée. (C’est en partie pour cette raison que la liberté d’opinion, de parole et d’action est si précieuse, et que la dictature est impuissante). Dans la grande révolution sociale, - dans tette oeuvre immense et compliquée, intéressant des millions d’hommes, oeuvre où les erreurs doivent être nombreuses et qui, cependant, devra aboutir non pas à un nouvel égarement, mais au vrai but, au résultat intégral, définitif, - une sincérité absolue, une franchise entière, sont de rigueur. La vérité entière - vérité de partout et de tout instant - doit constamment éclairer te chemin de la révolution sociale, pour que ses erreurs puissent être liquidées et ses expériences négatives utilisées.

Dans les conditions historiques données, dans l’ambiance sociale actuelle, l’égarement politique - Etat, Gouvernement, etc. - est presque fatal, ait début de la Révolution. Il est d’une gravité extrême. Et Il n’y a que nous, les anarchistes, pour le signaler, pour crier au danger.

Revenons au bolchevisme. Incontestablement, il est un fait historique et mondial d’une immense portée. Mais quel est son vrai sens historique ? Quelle est son “utilité“ ? Nous affirmons que, justement, le bolchevisme n’est autre chose qu’un égarement politique survenu au début de la révolution sociale mondiale donc, une expérience négative. Nous estimons que le seul sens historique du bolchevisme est de démontrer aux masses laborieuses de tous les pays, une fois pour toutes et d’une façon palpable, incontestable, définitive, le péril du principe politique, étatiste, gouvernemental, pour la révolution sociale. Nous considérons que la seule “utilité” du bolchevisme est d’avoir donné aux masses de tous les pays, dés les débuts de la révolution sociale, cette leçon pratique, indispensable, leçon d’une vaste envergure, d’une longue durée, et d’un fini parfait : comment il ne faut pas faire la révolution, Jadis, en Russie, la légende du tsar fut tuée, en définitive, par le tsar lui-même : par cette “expérience négative” du 9 janvier 1905 (ce qui permit, ensuite, de faire rapidement, facilement, la révolution anti-tsariste lorsque le bon moment arriva). De même, aujourd’hui, la légende étatiste, la légende de la dictature, sera tuée par les étatistes, par, les dictateurs eux-mêmes : par cette autre expérience impressionnante, formidable, de la révolution russe, expérience qui, avec ses résultats négatifs évidents, palpables, déblaiera le chemin et préparera le terrain à la rude révolution sociale mondiale. Ainsi, pour que les masses apprennent la bonne méthode, il leur faut une bonne leçon expérimentale. Ces sortes de leçons historiques constituent, sous certaines conditions d’ensemble, leur principale éducation.

Mais, pour que les masses des autres pays puissent, en temps opportun, tirer parti de cette leçon, il est indispensable que toute la vérité sur le bolchevisme -sur sa véritable nature, sur ses actes néfastes, sur ses résultats lamentables, et sur son échec de plus en plue net - soit affirmée sans retard ni ménagements, soit étalée au grand jour, illustrée, expliquée, commentée...

Telle est la raison suprême qui nous oblige de dire sur le bolchevisme toute la vérité, quelque cruelle qu’elle soit pour ceux qui se laissent bercer par des illusions. Nous sommes convaincus que tel est notre devoir sacré.

L’impuissance créatrice, la “ trahison ” (comme s’exprimèrent jadis les marins de Cronstadt) et le despotisme inouï du gouvernement bolcheviste, provoquèrent-ils des réactions dans le pays ?

Certes, oui. Et ceci, dans deux sens diamétralement opposés.

D’une part, comme le lecteur sait, deux mouvements contre-révolutionnaires très vastes et très graves, mouvements qui, à un moment donné, présentèrent une menacé extrêmement sérieuse pour le pouvoir bolcheviste, s’étaient formés dans le sud, en 1919 et en 1920.

Les premières résistances à la révolution, en 1917 et 1918, - résistances tout à fait locales et assez anodines, malgré leur acharnement, - étaient plus ou moins naturelles : comme toujours, certains éléments purement réactionnaires se dressèrent contre la révolution et tâchèrent de la combattre. Une majorité écrasante des ouvriers, des paysans et de l’armée étant à ce moment pour le nouvel ordre, ces résistances furent rapidement et facilement brisées, Si, par la suite, la révolution avait su se montrer réellement puissante, juste, féconde, si elle avait pu résoudre convenablement ses grands problèmes, tout se serait certainement borné à ces quelques batailles éparses, et la victoire ne serait plus menacée. Mais, comme nous l’avons dit, le bolchevisme défigura et castra la révolution. Il la rendit impuissante, inutilement et stupidement violente, stérile, lugubre. Il désillusionna, il irrita, il dégoûta rapidement de vastes couches de la population. Nous avons déjà vu de quelle façon il jugula les ouvriers. Son action de violence et de terreur étatistes contre les masses paysannes (nous en reparlerons plus bas) aboutit à dresser ces dernières contre lui. N’oublions pas que, dans toutes les révolutions, le gros de la population reste, d’abord, neutre, hésite, attend les premiers résultats. Il est toujours nécessaire qu’une révolution puisse “se justifier” le plus rapidement possible. Sinon, toute cette population neutre se détourne de l’oeuvre révolutionnaire, elle lui devient hostile ; elle commence à sympathiser aux mouvements contre-révolutionnaires, elle les soutient et les rend beaucoup plus dangereux. Telle est surtout la situation lors des bouleversements de grande envergure qui touchent aux intérêts de millions d’hommes, qui modifient profondément les rapports sociaux, et qui se font au moyen de grandes promesses de satisfaction. Cette satisfaction doit venir vite. Dans le cas contraire, la révolution faiblit, et la contre-révolution reçoit des ailes. Ajoutons que beaucoup de ces éléments neutres sont indispensables pour la bonne marche de la révolution, car ils comprennent un grand nombre d’hommes d’ “élite” : des techniciens, des gens du métier, des travailleurs qualifiés de toute espèce, les spécialistes, des intellectuels, etc. Tout ce monde, qui n’est pas précisément hostile à la révolution, se tournerait entièrement vers elle et l’aiderait puissamment, avec enthousiasme, si elle arrivait à inspirer à ces gens une certaine confiance, à leur faire sentir ses capacités, ses vérités, ses perspectives et ses possibilités, ses avantages, sa force, sa justice... Dans le cas contraire, tous ces éléments deviennent franchement ennemis de la révolution, ce qui porte à cette dernière un coup très sensible. Or, il est certain que les masses laborieuses, exerçant elles-mêmes, avec l’aide libre des hommes d’élite déjà révolutionnaires, l’activité libre, sauraient entamer rapidement la vraie solution des problèmes, sauraient arriver à des résultats probants et, partant, sauraient rassurer, enthousiasmer et enrôler les dits éléments. La dictature - impuissante, hautaine, stupide et méchamment violente - n’y arrive pas et les rejette de l’autre côté de la barricade.

Le bolchevisme ne sut nullement “se justifier”. Comme nous l’avons vu, le seul grand problème qu’il réussit à résoudre, tant bien que mal (et encore sous la poussée irrésistible de l’armée elle-même qui refusait de combattre), fut celui de la guerre. Ce succès - la paix acquise - lui valut la confiance et des sympathies durables de vastes masses populaires. Mais ce fut tout. Son impuissance économique, sociale et créatrice en général, se fit vite sentir. La stérilité de ses moyens d’action - procédés gouvernementaux, absolutisme étatiste, etc. - se révéla presque au lendemain de sa victoire. Les bolcheviks ainsi que leurs sympathisants aiment parler de “difficultés terribles” que le gouvernement bolcheviste eut à surmonter, après la guerre et la révolution’, dans un pays tel que la Russie. C’est en raison de ces difficultés que l’on cherche à justifier certains procédés bolchevistes, entre autres, la politique agraire et le soi-disant “ communisme de guerre ” des premières années post-révolutionnaires. Or, ayant vécu les événements, j’ai la certitude absolue : 1° que les procédés néfastes du bolchevisme provenaient, non pas des difficultés rencontrées, mais de la nature même de la doctrine bolcheviste ; 2° que ces difficultés avaient surgi justement parce que le gouvernement se mit, dès le début, à étouffer la libre activité des masses ; et 3° que ces difficultés, si elles avaient existé quand même, auraient été liquidées mille fois plus simplement et plus facilement par la libre action des masses. Plus les difficultés étaient grandes, plus il fallait, justement, recourir à la libre initiative, à l’activité autonome du peuple. Or, nous le savons, le gouvernement bolcheviste accapara tout : l’idée, l’initiative, les moyens et l’action. Il s’installa en dictateur (“du prolétariat”). Il subjugua les masses, il étouffa leur élan. Et, plus les difficultés étaient grandes, moins il permettait au “prolétariat” d’agir indépendamment. (Les autorités bolchevistes ne disparaissaient, en laissant la place libre à l’action du peuple, qu’aux moments où elles étaient prises au dépourvu par une offensive contre-révolutionnaire, donc aux moments d’un danger imminent, d’une panique dans leurs rangs. Maintes fois, et en maints endroits, les masses, abandonnées ainsi à elles-mêmes, sauvèrent la situation. Aussitôt après, les bolcheviks réapparaissaient, avec leur, force armée, et reprenaient fièrement leur trône et leur knout). Rien d’étonnant que le bolchevisme ne sût faire face normalement aux difficultés (provoquées en grande partie par lui-même) et qu’il fût acculé au langage des mitrailleuses (ce qui ne fit que souligner son impuissance réelle). Dans les grands bouleversements sociaux, il n’y a pas de milieu ; c’est soit l’entière et bienfaisante liberté des masses qui, seule, peut l’emporter définitivement (et achever la révolution), soit la néfaste dictature qui s’impose (et qui l’étouffe).

[Réflexions : marxisme léninisme comme outil pour briser l’élan créateur des masses]

Je pourrais citer nombre de cas typiques qui confirmeraient mes dires. A tout instant, et sur toute l’étendue du pays, les ouvriers des villes voulaient, par exemple, prendre de leur chef certaines mesures pour faire marcher les usines menacées d’arrêt, faute de combustibles ou de matières premières ; ou bien les ouvriers cherchaient des moyens d’assurer et d’organiser l’échange avec la campagne ; ou encore, les organisations ouvrières prenaient une initiative pour faire face à telle ou telle autre difficulté, pour améliorer un service défectueux, pour redresser une situation chancelante, pour réparer des erreurs, pour combler des lacunes, etc., etc. Systématiquement, et partout, les autorités bolchevistes interdisaient aux masses toute action indépendante, tout en étant elles-mêmes, le plus souvent, incapables d’agir utilement et en temps opportun. J’ai cité ailleurs (voir Masses), et dans une autre suite d’idées, un cas qui eut lieu à l’usine anc. Nobel, à Petrograd, où le gouvernement préféra fermer l’usine, plutôt que de permettre aux ouvriers de se procurer les matières indispensables. Il faut multiplier ce cas au moins par mille pour se faire une idée du véritable état de choses. Voici un autre exemple, tiré d’un domaine différent : en 1918, j’ai travaillé, pendant quelques semaines, à la section de l’instruction publique d’un Soviet, dans une petite ville de province. J’étais chargé de faire marcher un organisme spécial, destiné à l’instruction des adultes, dit “Culture prolétarienne”. Fidèle à mes principes, j’ai fait mon possible pour éveiller l’initiative de la population laborieuse de la localité, me bornant à l’intéresser, à l’entraîner et à l’aider. Les résultats dépassèrent toutes mes prévisions. Des dizaines d’hommes, sortis du sein du peuple, s’enthousiasmèrent à la tâche et se mirent à travailler avec une telle ardeur, et aussi avec une telle dextérité, avec une telle richesse d’idées et de réalisations, qu’il ne me restait plus qu’à combiner et à coordonner leurs efforts. Bientôt, la population entière s’intéressa à notre oeuvre. Mais... les autorités locales envoyèrent leurs rapports au Centre, à Moscou. On y comprit tout de suite que j’agissais d’après mon libre entendement ; que tous, nous oeuvrions librement, sans tenir compte des décrets et des ordres de Moscou. Un beau jour, je commençai à recevoir de là-bas, coup sur coup, de gros paquets bourrés de décrets, de règlements, de prescriptions, d’ordres formels... Je fus sommé de m’en tenir strictement aux textes de toute cette paperasserie stupide, à ces ordres impossibles, irréalisables, meurtriers... Après une courte résistance inutile, je dus partir, ne voulant pas me plier, sachant bien que l’exécution des ordres de Moscou allait tuer l’œuvre entreprise. Je prie le lecteur de noter que je me tenais, très loyalement, à mes devoirs professionnels, sans faire jamais allusion à mes idées anarchistes. Il ne s’agissait là nullement d’une propagande “subversive” quelconque et il n’en fut jamais question. Tout simplement, le Centre n’admettait pas qu’on pût ne pas suivre aveuglément ses prescriptions.) Mon successeur, fidèle serviteur de Moscou, appliqua à la lettre les règlements du Centre. Quelques semaines après, tout le monde déserta. L’organisme qui, récemment encore, était plein de vie, devint rapidement un cadavre et disparut. (J’ajoute que, quelques mois plus tard, cette entreprise de “culture prolétarienne” échoua lamentablement, sur toute l’étendue du pays.) Partout, dans tous les domaines, c’était pareil : on devait se plier aux ordres ou s’écarter. Encore un exemple : le Soviet (déjà une filiale du gouvernement) d’une des villes, dans le midi du pays, s’avérant impuissant à résoudre certains problèmes économiques locaux de grande urgence, les ouvriers de quelques usines - en 1918-1919 une pareille tentative était encore possible - demandèrent à la présidence de ce Soviet l’autorisation de s’occuper eux-mêmes des dits problèmes, de créer les organismes appropriés, de grouper autour d’eux tous les ouvriers de la ville, et d’agir de leur chef, sous le contrôle du Soviet. En résultat, ils furent sévèrement réprimandés et menacés de poursuites pour leur geste “désorganisateur”. Comme le lecteur voit, les soviets locaux agissaient à l’instar des autorités de Moscou. A l’approche de l’hiver, plusieurs villes manquaient de combustibles, les autorités n’ayant pas fait le nécessaire pour s’en approvisionner à temps. Souvent, les ouvriers proposaient d’entrer en relations avec les paysans des environs pour que ces derniers abattent et fournissent du bois. Invariablement, les soviets interdisaient aux ouvriers de le faire eu marge des établissements administratifs. Et, invariablement, ces derniers n’arrivaient pas à le faire en temps opportun. Comme résultat : ou les villes restaient sans combustible, ou ce dernier était payé fantastiquement cher, car le travail devenait très pénible et les routes impraticables à partir du mois de septembre. Parfois aussi, on obligeait les paysans de fournir du bois, tout simplement, par ordre militaire. Je pourrais couvrir des dizaines de pages d’exemples de ce genre puisés au petit hasard dans tous les domaines de l’existence. Production, répartition, transports, commerce, etc., etc., partout c’était la même chose : les masses n’avaient aucun droit d’agir de leur propre initiative, et tes administrations se trouvaient constamment en faillite. Les villes manquaient de pain, de viande, de lait, de légumes... La campagne manquait de sel, de sucre, de produits industriels... Des vêtements pourrissaient dans les stocks des grandes villes. Et la province n’avait pas de quoi s’habiller... Désordre, chaos, incurie, impuissance partout et en tout...

[Réflexions : marxisme léninisme et aléas militaires]

Le résultat psychologique d’un tel état de choses est facile à comprendre. Peu à peu, les masses se détournèrent du bolchevisme. Le mécontentement grandissait de jour en jour. Ce mécontentement servit de base à de vastes mouvements contre-révolutionnaires et ’les alimenta. La réaction en profita avec empressement. De grandes campagnes armées prirent pied, ourdies par les classes privilégiées vaincues, soutenues par la bourgeoisie des autres pays, dirigées par des généraux de l’ancien régime.

Le lecteur comprend maintenant pourquoi les soulèvements des années 1919 et 1920 portèrent un caractère autrement sérieux que les résistances spontanées et insignifiantes de 1917-1918. Le premier grand mouvement “blanc”, dirigé militairement par le général Denikine (1919), envahit rapidement toute l’Ukraine et une grande partie de la Russie centrale. A un certain moment, l’armée blanche, battant et refoulant les troupes rouges, atteignit la ville d’Orel, près de Moscou, de, sorte que le gouvernement bolcheviste s’apprêtait déjà à fuir. La durée et l’éventualité de triomphe de ce mouvement s’expliquent aisément par les sympathies d’une grande partie de la population, par la haine croissante du bolchevisme, bref, par les raisons que nous venons d’analyser. Le second mouvement, celui de Wrangel (1920), trouva une ambiance encore plus favorable et fut, à un moment donné, encore plus dangereux pour les bolcheviks que celui de Denikine, toujours pour les mêmes raisons.

Toutefois, les deux mouvements échouèrent. Celui de Denikine s’écroula d’un bloc. Son armée, arrivée “aux portes de Moscou”, dut subitement et précipitamment battre en retraite vers le sud. Là, elle disparut, ensuite, dans une débâcle catastrophique. (Ses quelques débris, errant un peu partout, furent peu à peu liquidés par des détachements de l’armée rouge descendus du nord sur les traces des fugitifs.) Détail curieux et significatif pendant au moins 24 heures, le gouvernement bolcheviste à Moscou, pris lui-même de panique, ne voulait pas croire à la retraite des troupes dénikiniennes, n’en saisissant pas la raison, ne pouvant pas s’expliquer le fait. (Il eut l’explication exacte beaucoup plus tard.) Se rendant, enfin, à l’évidence, il respira et dépêcha des régiments rouges à la poursuite des blancs. Le mouvement de Denikine était brisé. Celui de Wrangel, surgi un an plus tard, remporta d’abord, lui aussi, quelques gros succès. Sans être parvenu à atteindre Moscou, il inquiéta, cependant, le gouvernement, peut-être plus encore que le raid de Denikine ; car la population, de plus en plus dégoûtée du bolchevisme, n’avait nullement l’air de vouloir livrer une résistance sérieuse à ce nouveau mouvement anti-bolcheviste ; et, d’autre part, le gouvernement ne pouvait compter beaucoup sur sa propre armée. Néanmoins, après les succès du début, le mouvement de Wrangel fut ensuite, lui aussi, rapidement liquidé.

Quelles furent donc les raisons de ces revirements presque miraculeux, de cet échec final des campagnes qui avaient commencé avec tant de succès ? Une analyse plus ou moins complète de ces mouvements demanderait des volumes. Je regrette de ne pouvoir les traiter ici autrement que grosso modo. Mais il est absolument nécessaire de leur consacrer quelques lignes, car les vraies causes et les circonstances particulièrement significatives de ces flux et reflux, sont, d’une part, peu connues, et, d’autre part, sciemment défigurées par des auteurs intéressés.
En peu de mots, les raisons principales des faillites retentissantes du mouvement “blanc” furent les suivantes :

D’abord, l’attitude maladroite, cynique et provocante des autorités, des chefs et des meneurs du mouvement. A peine vainqueurs, tous ces messieurs s’installaient dans les régions conquises en véritables dictateurs. Menant, le plus souvent, une vie de débauche ; impuissants, eux aussi, à organiser une vie normale ; bouffis d’orgueil, pleins de mépris pour le peuple laborieux, ils faisaient brutalement comprendre à ce dernier qu’ils entendaient bien restaurer l’ancien régime, avec toutes ses beautés. La terreur “blanche” et les représailles sauvages commençaient partout sans délai. Les anciens propriétaires fonciers et industriels, chassés ou partis lors de la révolution, revenaient avec les armées et se hâtaient de rentrer en possession de “leurs biens“. Bref, le système absolutiste et féodal d’autrefois réapparaissait brusquement.

Une pareille attitude provoquait vite chez les masses laborieuses une réaction psychologique inverse. Un autre facteur entrait tout de suite en vigueur. En effet, les masses craignaient le retour du tsarisme et du “pomestchik” beaucoup plus que la continuation du bolchevisme. Avec ce dernier, elles pouvaient, malgré tout, espérer arriver à certaines améliorations, à des perfectionnements et, finalement, à une vie libre et heureuse. Tandis qu’il n’y avait rien à espérer d’un retour du tsarisme. Les paysans surtout qui, à cette époque, profitaient, au moins en principe, de l’extension des terres disponibles, s’effrayaient à l’idée de devoir rendre ces terres aux anciens propriétaires.

Ainsi, la révolte contre les “blancs” reprenait au lendemain même de leur victoire. Les masses organisaient vite une résistance acharnée. Et, en fin de compte, des détachements, et même des armées de partisans créées en hâte et soutenues par la population laborieuse tout entière, infligeaient aux “Blancs“ des défaites écrasantes. (A cette époque, la population pouvait encore garder les armes. Plus tard, les autorités bolchevistes l’obligèrent partout de les rendre.)

[Réflexion : intervention militaire makhnoviste]

L’armée qui, matériellement, contribua le plus à l’écrasement des forces de Denikine et de Wrangel, fut celle connue sous le nom d’armée “makhnoviste”, car elle était commandée par l’anarchiste Nestor Makhno. Combattant au nom d’une société libertaire, obligée de lutter simultanément contre toutes les forces d’oppression, les blanches et les rouges, elle arrêtera notre attention un peu plus loin lorsque nous parlerons de l’autre résistance au bolchevisme, résistance “de gauche”. Mais, parlant de la réaction “blanche”, précisons ici même que la raison qui força Denikine de lâcher Orel et de battre précipitamment en retraite - raison que le gouvernement bolcheviste apprit plus tard - fut justement la défaite décisive infligée par l’armée makhnoviste aux arrière-gardes de Denikine, près du village Pérégonovka, dans les parages de la petite ville d’Ouman (gouvernement de Kiev). Me trouvant, à ce moment, à l’armée de Makhno, je puis témoigner que le raid fameux de son armée, - raid qui suivit cette bataille, - coupa en deux les forces de Denikine, séparant ainsi leur partie avancée de leurs arrière-gardes, de leur base de ravitaillement et de leurs dépôts de munitions. Le lecteur trouvera les détails de cet épisode dans le livre déjà cité : Histoire du mouvement makhnoviste, par P. Archinov. Quant aux forces de Wrangel, leur défaite décisive par l’armée de Makhno me fut avouée par les bolcheviks eux-mêmes, dans des circonstances assez curieuses. Lors de l’offensive, très dangereuse, de Wrangel, je séjournais en prison bolcheviste, à Moscou. De même que Denikine, Wrangel battait et refoulait l’armée rouge vers le nord. Makhno qui, à cette époque, se trouvait en état d’hostilités avec les bolcheviks, décida, vu le danger commun, de leur offrir la paix et de leur prêter main forte contre les blancs. Etant en mauvaise posture, les bolcheviks acceptèrent. l’offre et conclurent une entente avec Makhno. Ce dernier se jeta sur l’armée de Wrangel et la battit à plate couture, près d’Orékhov (Ukraine). La bataille terminée, il envoya un télégramme à Lénine (.Moscou), déclarant qu’il ne fera plus un pas en avant si l’on ne met pas immédiatement en liberté son ami Tchoubenko et moi. Ayant encore besoin de Makhno, les bolcheviks m’ont remis en liberté, en m’avouant, à cette occasion, les hautes qualités combatives de l’armée de Makhno et sa victoire brillante sur les forces de Wrangel. (Les détails sur la lutte contre Wrangel sont racontés dans le Livre précité.)

[Réflexions : interventions étrangères en URSS et caractère bourgeois du marxisme léninisme]

Pour terminer avec les réactions de droite, je dois démentir ici même certaines légendes inventées et sciemment répandues par des gens intéressés.

La première est celle de l’intervention étrangère, laquelle, d’après la légende, serait très importante lors des offensives de Denikine et de Wrangel. (C’est surtout par l’importance de cette intervention que les auteurs bolchevistes expliquent la force et les succès des mouvements blancs.) Cette affirmation ne correspond pas à la réalité. Elle est très exagérée. De fait, l’intervention étrangère, lors de la révolution russe, n’a jamais été bien vigoureuse. Une certaine aide, assez modeste, en argent, en munitions et en équipement, ce fut tout. Quant aux détachements de troupes envoyés en Russie, ils ont été toujours de peu d’importance et ne jouèrent dans les événements presque aucun rôle. Ceci se comprend, d’ailleurs, aisément. Les chefs militaires étrangers craignaient fort la “décomposition” de leurs troupes en contact avec le peuple révolutionnaire russe. Les événements démontrèrent que ces craintes étaient assez fondées. En effet, sans parler des détachements anglais et français ou autres qui ne sont, en somme, jamais parvenus à se battre contre les révolutionnaires, même les troupes d’occupation austro allemandes (après la paix de Brest-Litovsk), assez importantes et protégées par les forces du gouvernement ukrainien de Skoropadsky, furent vite décomposées et débordées par les forces révolutionnaires du pays. A ce propos, je me permets de souligner ici que le sort de l’occupation allemande confirme pleinement la thèse défendue par les anarchistes lors de la paix de Brest-Litovsk. Qui sait quelle serait aujourd’hui la face du monde si, à cette époque, le gouvernement bolcheviste, au lieu de traiter avec les impérialistes allemands, avait laissé leurs troupes pénétrer en Russie révolutionnaire, et si les conséquences de cette pénétration avaient été les mêmes que celles qui, plus tard, firent disparaître tous les Denikine, les Wrangel, les austro allemands, etc. ! Non, Lénine et ses camarades ne furent jamais des révolutionnaires. Ils ne furent que des réformistes quelque peu brutaux qui, en vrais réformistes, recoururent toujours à de vieilles méthodes bourgeoises. Ils n’avaient aucune confiance dans la vraie révolution et ne la comprenaient même pas. En confiant à ces bourgeois étatistes réformistes le sort de la révolution, les travailleurs russes révolutionnaires ont commis une erreur fondamentale. Là est une partie de l’explication exacte de tout ce qui s’est passé en Russie, depuis octobre 1917 à nos jours.) Nous avons vu quelles furent les véritables raisons de la vigueur des offensives contre révolutionnaires en Russie.

La seconde légende fort répandue est celle du rôle de l’armée rouge. D’après les “historiens” bolchevistes ce fut elle qui battit les troupes contre-révolutionnaires qui écrasa les offensives blanches et remporta toutes les victoires. Rien n’est plus faux. Dans toutes les offensives contre-révolutionnaires importantes, l’armée rouge était battue et fuyait. Ce fut le peuple en révolte et partiellement, en armes qui battait les blancs. L’armée rouge revenait invariablement après coup (mais en nombre), pour prêter main forte aux partisans victorieux, pour donner, ensemble avec ceux-ci, le coup de grâce aux armées blanches déjà en déroute, et pour si faire adjuger les lauriers de la victoire.

Je n’ai pas parlé de l’offensive assez importante de l’amiral Koltchak, en Sibérie, - offensive soutenue par l’armée tchécoslovaque. En effet, je ne connais pas assez les événements de Sibérie. D’après ce que je sais indirectement, les raisons générales des premiers succès et de l’échec final de cette offensive furent les même ; qu’ailleurs. Mais, je ne puis l’affirmer avec la même force et précision, n’ayant pas été témoin immédiat de ces événements. Je sais, cependant, d’une façon certaine, que le mouvement des partisans en armes a été aussi très important en Sibérie, et que son rôle dan la défense révolutionnaire fut considérable. Je rappelle au lecteur qu’au moment de l’offensive tchécoslovaque (juin juillet 1918), afin d’éviter toute complication, l’exécution du tsar Nicolas II et de sa famille, déportés à Ekaterinbourg, fut décidée par le Soviet régional et accomplie dans la nuit du 15 au 16 juillet.

Indépendamment de ces réactions de droite, se formèrent aussi vers la même époque et plus tard, de mouvements allant dans le sens opposé, mouvements révolutionnaires qui combattirent le pouvoir bolcheviste au nom de la vraie liberté et des vrais principe de la révolution sociale, bafoués, piétinés par le bolchevisme.

[Réflexion : les oppositions au marxisme léninisme, Kronstadt et les Makhnovistes]

La politique générale néfaste, l’étatisme et le centralisme outrés, la “trahison” et l’impuissance flagrant des bolcheviks provoquèrent, d’abord, des mouvement de révolte et d’opposition dans les rangs mêmes du gouvernement et du parti. C’est ainsi que survinrent en été 1918, le soulèvement - d’ailleurs purement politique - des socialistes révolutionnaires de gauche et la rupture entre eux et le parti bolcheviste. Ayant participé, jusque là, au gouvernement, les socialistes révolutionnaires de gauche le quittent, déclarent la guerre aux bolcheviks et tombent bientôt sous les coups de la répression (en même temps que les anarchistes). C’est ainsi, également, que se forme, plus tard, au sein même du parti bolcheviste, la soi-disant “opposition ouvrière”, dont les premières manifestations contraignent Lénine à publier son pamphlet connu sur la “ maladie infantile du gauchisme ”, et qui succombe, ensuite, sous les mêmes coups d’une répression farouche. C’est ainsi, enfin, que, sur toute l’étendue du pays, se dessinent, de temps à autre, des mouvements de gauche, vite réprimés par les autorités.

Obligés de condenser, nous ne nous arrêterons ici que sur deux de ces mouvements, tous les deux importants, significatifs, et tous les deux calomniés par les bolcheviques.

L’un fut le soulèvement de Cronstadt, en mars 1921. Les marins de Cronstadt ont tenu leur parole révolutionnaire donnée en 1917. Devant la carencé totale du gouvernement bolcheviste, révoltés par sa “trahison“, profondément émus par la situation épouvantable pays, sans issue tant que subsistait la politique du parti au pouvoir, soulevés d’indignation et de colère en apprenant la répression sauvage des troubles ouvriers à Moscou et à Petrograd, ils se soulevèrent, d’ailleurs pacifiquement, en protestant contre la conduite du gouvernement et en formulant des réclamations décisives du salut révolutionnaire. Naturellement, le gouvernement bolcheviste ne céda pas. Il attaqua, Cronstadt avec des armes et noya le mouvement dans le sang ; L’histoire future mettra à jour toutes les péripéties de cette lutte inégale et héroïque au cours de laquelle les bolcheviks se trouvèrent, cependant, à un cheveu du péril. Cette lutte fut terrible. Les révoltés défendirent finalement chaque maison, chaque pouce de terrain. Ils succombèrent sous la force des “junkers rouges“ et payèrent cher leur noble geste. Des centaines de cadavres, d’autres centaines de prisonniers assassinés lentement dans les geôles bolchevistes, tel fut le bilan de la révolte. L’atrocité de la répression dépassa toute imagination.

Ce qui nous intéresse ici, c’est, d’abord, la façon écoeurante dont cette révolte fut calomniée à travers le monde par le gouvernement bolcheviste. On la qualifia effrontément comme une mutinerie contre-révolutionnaire. Ce fut un mensonge de plus dans tout le système mensonger des bolcheviks. Un jour, l’histoire dégagera et
proclamera hautement la vérité entière sur la “Commune de Cronstadt” et sur le rôle de Trotski, le “Galliffet rouge ”. Mais je voudrais fournir ici même quelques preuves du caractère révolutionnaire du soulèvement.

1° Au cours de la révolte, le Comité Révolutionnaire publiait un journal où l’on imprimait tous les appels, déclarations, manifestes, ou autres documents relatifs au mouvement. Il est regrettable que toute cette documentation ne soit pas encore recueillie et publiée en langues étrangères. (Elle existe pourtant en langue russe.) Les ouvriers européens devraient demander au gouvernement bolcheviste de le faire. Cette publication serait édifiante. Naturellement, les bolcheviks ne la feront pas. Mais, leur refus obstiné serait déjà un aveu concluant. Ayant sous la main quelques-uns de ces documents, je me permettrai de citer, ici, quelques lignes de l’un des premiers appels du Comité Révolutionnaire de Cronstadt, en date du 2 mars 1921 :

A la population de la forteresse et de la ville de Cronstadt.
Camarades et Citoyens !

Notre pays traverse une période difficile. Voici déjà trois ans que la famine, le froid et le chaos économique nous tiennent dans un étau terrible. Le parti communiste qui gouverne le pays, s’est détaché des masses et s’est révélé impuissant à sortir le pays d’un état de débâcle générale. Le Parti n’a tenu aucun compte des troubles qui viennent d’avoir lieu à Petrograd et à Moscou, et qui prouvent clairement qu’il a perdu la confiance des masses ouvrières. Il n’a tenu, non plus, aucun compte des réclamations formulées par les ouvriers. Il considère ces
réclamations comme des résultats des menées contre-révolutionnaires. Il se trompe profondément. Ces troubles, ces réclamations, c’est la voix du peuple entier, de tous les travailleurs. Tous les ouvriers, tous les marins, tous les soldats rouges voient nettement, aujourd’hui, que, seuls, les efforts communs, seule la volonté commune des travailleurs, pourront donner au pays du pain et du charbon, pourront vêtir et chauffer le peuple, pourront sortir la république de l’impasse où elle se trouve.” Ensuite, l’appel recommande à tous de maintenir partout l’ordre révolutionnaire, d’organiser “sur des bases justes” les nouvelles élections au Soviet local et de prendre garde aux menaces du gouvernement. (Préalablement, les délégués de toutes les organisations ouvrières, de marins et de soldats, réunis en une assemblée générale, créèrent ce Comité Révolutionnaire Provisoire, chargé de gérer les affaires de la ville et de la forteresse, et .veiller sur leur sécurité.)

D’autre part, dans une résolution adoptée là veille par l’assemblée générale des marins, on demandait au gouvernement, entre autres : “La liberté de la parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, pour les anarchistes et pour les partis socialistes de gauche” ; “la liberté des réunions et des organisations professionnelles, ouvrières et paysannes” ; “la mise en liberté de tous les détenus appartenant aux partis socialistes ainsi que de tous les ouvriers, paysans, soldats et marins emprisonnés en liaison avec des mouvements ouvriers et paysans” ; “le choix d’une commission chargée de réviser les affaires de tous les détenus dans les prisons et les camps de concentration”, etc.

2° Le journal qui paraissait à Cronstadt pendant le mouvement, était rempli de déclarations des membres du parti communiste, lesquels dévoilaient la faillite révolutionnaire du bolchevisme, rompaient avec le parti et se solidarisaient avec le mouvement. Ces déclarations étaient si nombreuses que, finalement, on dut les grouper, faute de place.

3° Les membres du Comité Révolutionnaires étaient de simples marins - ouvriers ou paysans - de tendance gauche. Le président du Comité, Petritonenko, était un anarchisant.

4° J’ai encore une petite preuve personnelle, mais assez éloquente, de l’orientation révolutionnaire du mouvement de Cronstadt. Etant à ce moment en prison, j’ai su qu’une délégation du Comité Révolutionnaire était venue à Petrograd dans l’intention d’emmener à Cronstadt notre camarade d’alors, Yartchouk, et moi, tous les deux connus à Cronstadt. Le Comité voulait que nous vinssions l’aider dans sa tâche. (Il ne savait pas que, tous les deux, nous étions en prison.) Il est évident qu’un mouvement contre-révolutionnaire ne songerait jamais à demander le concours des anarchistes.

J’ai cité ici au hasard quelques faits significatifs. Mais je répète que seule une publication complète de la documentation relative au mouvement pourrait faire éclater toute la tragique vérité. Il existe une excellente brochure sur le soulèvement de Cronstadt, par Alexandre Berkman, assez documentée. Je l’ai lue en anglais. Je ne sais pas si elle existe en français.

Ce qui nous intéresse ensuite, ce sont les conséquences des événements cités.

Lénine n’a rien compris au mouvement de Cronstadt. Il eut peur et proclama, quelques jours après les événements, sa fameuse “nouvelle politique économique” : la NEP. Cette dernière octroya une certaine liberté à l’activité économique de la population. Mais, le sens même de cette “liberté” fut complètement faussé. Au lieu d’une libre activité créatrice des masses (ce que réclamait Cronstadt), ce fut la “liberté” pour certains individus de faire du commerce et de s’enrichir. On a souvent considéré la NEP comme un recul stratégique permettant de fortifier les positions acquises, comme un genre de “épit économique” analogue au “répit militaire” de l’époque de Brest-Litovsk. C’est possible. En tout cas, la NEP ne changea rien dans l’état général des choses. Elle trompa quelques milliers de naïfs ; elle berça de faux espoirs certaines couches de la population ; elle fit accumuler des montagnes de bêtises à l’étranger. Les quelques années de la NEP permirent surtout à l’Etat d’augmenter, en attendant, ses forces matérielles et militaires, de créer, en silence, son appareil administratif, politique, bureaucratique et néo-bourgeois, de se sentir définitivement fort pour serrer tout dans sa poigne de fer. Si l’on veut parler du “recul” dans ce sens, c’est exact. Bientôt après la mort de Lénine (en 1924) et l’avènement - en résultat de quelques luttes intestines - de Staline, la NEP fut supprimé, les “nepmans” arrêtés, déportés ou fusillés, et l’Etat, définitivement, armé, blindé, bureaucratisé, capitalisé, établit résolument son omnipotence. Toutes ces péripéties n’avaient plus rien de commun avec la révolution sociale et les aspirations des masses travailleuses.

Le second mouvement révolutionnaire antibolcheviste, de très vaste envergure, fut celui de l’Ukraine, connu sous le nom de “mouvement makhnoviste”, déjà cité au cours de notre exposé. Plusieurs départements, avec une population de 7 millions d’hommes environ, furent plus ou moins englobés dans ce mouvement qui dura de 1918 à 1921 et qui défendit crânement la révolution sociale contre tous ses ennemis, contre tous ses faussaires et fossoyeurs, y compris les bolcheviks.

Il m’est absolument impossible de faire ici une étude, même sommaire, de cette épopée vraiment exceptionnelle dans les annales révolutionnaires. Une pareille étude sommaire ne donnerait rien. Une analyse complète demanderait au moins un volume. Je ne puis que renvoyer, une fois de plus, le lecteur s’y intéressant, au livre de P. Archinov : Histoire du mouvement makhnoviste. S’il ne l’a pas encore lu, il y trouvera un excellent exposé du mouvement, suffisamment complet. Si, au contraire, il l’a lu, il a une idée exacte des événements.

Ayant pris part personnellement, pendant quelques mois, à ce mouvement, je tiens à formuler ici certaines appréciations et conclusions que j’en ai tirées et que je considère comme importantes pour tout lecteur cherchant à se faire une idée, autant que possible juste et nette, des différentes phases et des divers aspects de la révolution russe. Et je m’y bornerai.

Le mouvement makhnoviste fut. un élan révolutionnaire sublime de vastes masses laborieuses - ouvrières et paysannes - lesquelles, sous l’influence, d’une part, des événements ukrainiens très particuliers, et, d’autre part, de l’idéologie anarchiste propagée dans le pays par des camarades actifs (surtout par ceux de la Confédération du “Nabat”) et représentée par plusieurs guides du mouvement lui-même (dont N. Makhno fut le plus influent), menèrent une lutte désintéressée, héroïque et Inégale pour la vraie révolution sociale intégrale, anti étatiste et antiautoritaire, contre toutes les forces qui lui étaient opposées, donc aussi contre les bolcheviks, jusqu’à l’épuisement complet.

Les constatations les plus importantes qu’on peut tirer de cette épopée extraordinaire, sont les suivantes

1° L’idée anarchiste n’est ni une utopie ou une fantaisie, ni un idéal trop lointain, inaccessible aux masses actuelles, réalisable à peine dans des centaines d’années. Quand les circonstances favorables sont là, quand les masses laborieuses ont la possibilité de faire elles-mêmes leur révolution, et quand leur activité libre et consciente est éclairée, secourue, librement guidée par l’idée anarchiste, cette dernière leur devient vite familière et chère. Elles saisissent facilement et rapidement sa profonde vérité ainsi que son essence concrète. Et alors, l’idée s’incarne en un beau mouvement réel, animé d’un élan sublime, capable de toutes les réalisations les plus audacieuses. Ainsi, sous certaines conditions données, les aspirations anarchistes deviennent normalement, naturellement, activité concrète des masses laborieuses.

2° Lorsque les masses accomplissent elles-mêmes leur révolution, elles sont parfaitement capables de résoudre tous ses problèmes, de surmonter toutes ses difficultés et de la mener à bon port. Ni les “difficultés sans nombre”, ni les obstacles les plus ardus, ni même l’ “entourage capitaliste”, avec ses blocus et ses menaces, ne sont pas bien redoutables pour elles II n’y a, alors, qu’une seule force qui peut les écraser : c’est la force brutale des armes. Mais cette force ne prouve rien. Et puis, les masses en vraie révolution vendent cher leur liberté. Et, enfin, face à une vraie révolution, la force armée est une épée à deux tranchants.

3° Pour faire leur vraie révolution, les masses n’ont aucun besoin de partis politiques, d’élites gouvernantes ou dirigeantes, etc. Par rapport à tous ceux qui possèdent de l’instruction, des connaissances techniques, économiques, sociales ou autres, de la culture intellectuelle, des aptitudes spéciales, etc., les masses laborieuses n’ont besoin que de leur aide libre, bénévole, désintéressée. Ce ne sont pas les “élites”, mais les millions d’hommes qui, avec leurs intelligences, leurs connaissances, leurs aptitudes et leurs activités variées, fécondes et combinées, sont seuls à même de mener à bien la révolution sociale. Les “élites” n’ont qu’à les aider, et non pas à les gouverner.

4° Faisant leur vraie révolution, les masses laborieuses se débarrassent sans aucune difficulté, et sans aucune contrainte, de tous les préjugés : nationaux, religieux ou autres. Ce n’est pas la contrainte gouvernementale qui tue ces préjugés, mais le libre élan et le succès de la vraie révolution faite par les masses elles-mêmes.

De même que le bolchevisme a pleinement confirmé le côté critique, négatif, de la doctrine anarchiste, l’épopée makhnoviste confirma ses côtés positifs et constructifs.

On a souvent reproché su mouvement makhnoviste sa spontanéité exagérée, le manque de cohésion et, surtout, l’absence, dans son sein, d’une organisation ouvrière syndicale. Il n’y a pas de doute que si le mouvement avait eu le temps et la possibilité matérielle de s’appuyer sur une vaste organisation syndicale révolutionnaire, il aurait gagné beaucoup en ampleur, en profondeur et en vigueur. J’ai déjà dit plus haut que l’absence d’organismes ouvriers expérimentés fut, à mon avis, l’une des raisons de la non-réussite de l’idée anarchiste dans la révolution russe.

L’existence très agitée du mouvement makhnoviste, les déplacements perpétuels de ses forces vitales, et, enfin, sa courte durée, l’empêchèrent de s’occuper de près du problème syndical. D’ailleurs, le mouvement avait, incontestablement et naturellement, ses côtés faibles. Mais, en comparaison avec sa base saine et solide, ces défauts n’avaient pas une importance capitale. Et c’est pourquoi nous ne nous y arrêtons pas ici. L’analyse de ces défauts, très instructive sans aucun doute, devrait avoir sa place dans un ouvrage spécial.

Au lecteur qui voudrait faire une connaissance plus approfondie du mouvement makhnoviste ; nous pouvons recommander encore les mémoires de N. Makhno lui-même, qu’il a récemment commencés. (Unou deux volumes en ont paru en français).

[Réflexions sur le devenir de la révolution russe et de la révolution mondiale, la situation de l’URSS]

Peut-on considérer la révolution russe de 1917 comme terminée en tant que révolution ? Autrement dit, sa période constructive, a-t-elle effectivement commencé, et son avenir, peut-il être conçu comme une évolution logique et positive des fondements jetés aujourd’hui ?

A cette question, je réponds par un non catégorique. Tout ce qui précède, explique déjà cette réponse. Mais je voudrais insister, ici, sur deux points d’une importance primordiale

1° On ne peut pas concevoir la révolution russe (je parle toujours de la révolution de 1917) comme un événement isolé nationalement ou historiquement. Il est certain qu’elle fait partie d’un immense processus social, d’envergure mondiale, qui vient de commencer et dont elle est, pour ainsi dire, l’introduction. Elle est donc étroitement liée aux événements mondiaux. Elle exerce sur eux une certaine influence. A son tour, son avenir dépend beaucoup de ce qui se passera dans d’autres pays. Or, depuis quelque temps déjà, j’ai la conviction ferme que le monde actuel est entré dans l’époque de la grande et vraie révolution sociale, et qu’il se trouve aujourd’hui au début de la période destructive de cet immense processus. Au cours de cette période, toute la société actuelle, avec tout ce qu’elle porte en elle - économie, politique, régime social, “culture” moderne, moeurs, préjugés, etc., etc. - doit être détruite de fond en comble, sans quoi la construction de la société nouvelle sera impossible. Une des premières “choses à détruire” est le principe - plutôt le préjugé - politique, autoritaire, étatiste. Pour que ce principe soit détruit, la révolution sociale est historiquement obligée de passer par l’expérience concrète, c’est-à-dire par la tentative de vaincre, d’arriver à la construction nouvelle, su moyen d’un Etat, d’un parti politique, d’une autorité, d’une dictature. Sans cette expérience négative, l’humanité ne comprendra pas le vrai chemin. Le bolchevisme - étape de la révolution russe et de la révolution mondiale - représente cette expérience négative. Le moyen étatiste et autoritaire l’a acculé à une impasse dont il ne peut plus sortir. Si une expérience pareille s’était produite en pleine évolution florissante du capitalisme mondial, elle aurait abouti certainement à la restauration du régime bourgeois, à une contre-révolution victorieuse. Mais - et c’est là une des preuves de l’agonie du capitalisme et du caractère social-révolutionnàire de notre époque - le capitalisme en déclin est impuissant- à produire en Russie la “marche en arrière”. Alors, la Russie “attend”. Maintenue, par la force des armes, dans sa terrible impasse, impuissante à faire le moindre mouvement, soit en arrière, soit en avant, elle attend - d’une part, que les événements mondiaux fassent un grand. bond et, par répercussion, la “débloquent”, et, d’autre part, que le monde, en faisant ce bond, prenne bonne note de l’erreur fondamentale de la révolution russe, de son “expérience négative”. En attendant, cette révolution, à son stade bolcheviste actuel, ne peut pas créer, ne peut pas construire. Pour commencer à construire, elle doit être “débloquée” ; elle doit, ensuite, détruire le régime actuel comme un nouvel obstacle, - de même qu’elle a détruit les régimes précédents, - donc, elle doit continuer en tant que révolution. Telle est une des raisons de mon “non” catégorique. (Deux réserves importantes : il va de soi que, les événements mondiaux pouvant traîner en longueur ou se développer ; pour assez longtemps, dans un sens ne touchant pas la révolution russe, celle-ci pourrait arriver à briser elle-même son obstacle. Et il va de soi, également, que, dans n’importe quel cas, le “déblocage” pourrait produire, momentanément, une réaction “en arrière” en Russie. Vu le sens général de l’époque, ceci ne changerait en rien ni mes appréciations générales, ni l’évolution définitive des événements. Une telle réaction ne serait qu’un épisode passager de la période destructive de l’immense processus social-révolutionnaire, au même titre que le fascisme, l’hitlérisme, etc.)

2° Quels sont les fondements sur lesquels le bolchevisme prétend pouvoir dorénavant “construire” ? Il y en a deux : la fameuse “industrialisation” du pays, et la soi-disant “collectivisation” de l’agriculture. La tâche entière devra être accomplie par des étapes régulières de 5 ans, chaque étape étant fixée d’avance par un plan spécial dit “quinquennal”. L’ensemble de ces “plans quinquennaux” est l’expression même de la prétendue “économie dirigée”. Il serait important d’analyser tout cet édifice dictatorial en détails, dans un ouvrage spécial, afin de démontrer nettement sa non-valeur. Ici, je ne puis que souligner l’appréciation donnée plus haut.

L’industrialisation d’un pays ne peut être productive que si elle provient d’une croissance générale naturelle, si elle se trouve en harmonie avec l’ensemble de la vie économique, et si, par conséquent, ses effets et ses résultats peuvent être utilement assimilés, “digérés” par la population. Dans le cas contraire, elle aboutit à des érections, peut-être impressionnantes, mais mortes, inutiles et inutilisables, semblables à ces grandes Pyramides d’Egypte érigées par les pharaons. On peut ériger tout ce qu’on veut, lorsqu’on dispose de certains moyens et surtout d’une main-d’oeuvre asservie, maniable à volonté et payable par l’Etat patron comme bon lui semble. Le problème ne consiste cependant pas à avoir des érections, mécaniques ou autres, mais à pouvoir en tirer profit. Or, j’affirme catégoriquement, m’appuyant sur des données précises et incontestables, que l’ “industrialisation” bolcheviste en Russie aboutit précisément, dans l’écrasante majorité des cas, à toutes sortes de mécanismes, d’installations et de constructions mortes, inutiles et inutilisables. J’affirme que les 80 % de toutes ces érections restent sans vie, ne fonctionnent pas du tout ou fonctionnent très mal. J’affirme que les milliers de machines importées de l’étranger sont, pour la plupart, rapidement mises hors de service, abandonnées, perdues. J’affirme que la main d’oeuvre actuelle en Russie ne sait pas les manier, les utiliser et qu’enfin, la population n’en tire aucun profit.

L’ “industrialisation” en U. R. S. S. n’est pas une prouesse, n’est pas une “réalisation” de “l’Etat socialiste”. Elle est une entreprise de l’Etat patron obligé, après la faillite des méthodes du “communisme de guerre” et, ensuite, de la NEP, de jouer sa dernière carte : bercer ses propres sujets, et aussi les gogos à l’étranger, par la grandeur illusoire de ses projets, dans l’espoir, de pouvoir ainsi se maintenir jusqu’aux “temps meilleurs”... L’ “industrialisation” de l’U. R. S. S. n’est qu’un bluff, rien de plus.

La “collectivisation” ? Pour que le lecteur puisse saisir son vrai sens, disons en quelques mots quelle a été, exactement, la “politique paysanne” de la dictature bolcheviste, depuis les débuts jusqu’à nos jours.

Comme le lecteur sait, les paysans commencèrent à s’emparer des biens fonciers, en en chassant les propriétaires, déjà avant la révolution d’octobre. Le gouvernement bolcheviste n’eut qu’à sanctionner cet état de choses. Au début, il ne toucha pas aux paysans, et c’est pour cette raison encore que ceux-ci le soutinrent, lui laissant ainsi le temps nécessaire à consolider son Etat et son pouvoir. (A cette époque, on disait même, surtout à l’étranger ; que les paysans gagneraient le plus à la révolution, et que les bolcheviks seraient obligés de s’appuyer, plus tard, sur eux.) Cependant, au fur et à mesure que l’État s’affermissait et que, d’autre part, les villes, leurs provisions épuisées, tournaient leurs regards vers la campagne, Lénine resserrait de plus en plus le cercle autour des paysans. Par une série de décrets, il somma ces derniers de remettre la plus grosse partie de leurs récoltes à l’État. Ce fut la période des réquisitions, d’impôts en nature, d’expéditions armées, et du “communisme de guerre”. Bientôt, cette “politique” aboutit à des troubles sérieux. Apeuré, Lénine recula et proclama la NEP qui permettait aux paysans de vendre leurs produits, au lieu de les voir enlevés. Mais, la NEP n’ayant tout de même pas servi à grand chose, Staline dut choisir entre deux solutions : soit, élargir l NEP, c’est-à-dire marcher vers la restauration économique st politique du capitalisme privé ; soit, supprimer la NEP et reprendre l’offensive de l’État contre les paysans. Après avoir tout pesé, sûr de la force et de la sécurité définitive du nouvel Etat capitaliste, Staline prit cette dernière décision. Il entreprit l’étatisation définitive de l’agriculture appelée sa “collectivisation”. Les “sovkhoz“, (“économies soviétiques” exploitées directement par l’État) et les “kolkhoz ” (“économies collectives” exploitées en commun par des paysans) devinrent tous des entreprises directes de l’Etat. L’État se mit à écraser, à anéantir le paysan resté propriétaire, même moyen ou petit. Par ta force de la terreur et des armes, il rentra en possession effective et complète de tout le sol et transforma le paysan, non seulement en son fermier, mais en son serf. Ensuite, il groupa ces serfs en “collectivités” et les obligea de travailler pour lui. La majorité écrasante de la population paysanne se trouve aujourd’hui dans cet état de servage. Et, naturellement, une lutte à outrance, encore sourde, mais déjà effective, des paysans contre leurs nouveaux maîtres, est entamée. Il est certain que les bolcheviks maintiendront leur “politique paysanne” actuelle de plus en plus difficilement. Depuis quelque temps, ils sont déjà de nouveau obligés de recourir largement à la force militaire pour forcer les paysans à se soumettre, à ne pas “saboter”, à travailler, à ne pas cacher le blé, etc.

Eh bien !, nous affirmons qu’une telle “collectivisation“ n’est nullement la vraie solution sociale du problème agraire. Nous affirmons que le paysan ne sera gagné à la cause de la révolution sociale que par des moyens n’ayant rien de commun avec ce retour au servage moyenâgeux, retour qui remplace seulement le maître féodal par le maître Etat.

La “collectivisation” bolcheviste est loin d’être une “réalisation” socialiste. Elle est un système de violence inutile, un mécanisme sans âme, sans progrès, sans avenir.

Peut-on “construire” quoi que ce soit sur de telles bases ? Certainement non. Et les résultats du premier “plan quinquennal” le prouvent. En effet, me basant sur des données nettes, sur des faits et sur des chiffres précis, j’affirme que ce plan a fait une faillite lamentable, complète, et qu’aujourd’hui le gouvernement bolcheviste se trouve devant la situation la plus tragique qu’il eût jamais à affronter. L’ “industrialisation” n’a abouti à aucun résultat appréciable. La “collectivisation” n’a amené qu’un accroissement de la misère et le retour d’une famine dont l’étendue et la gravité dépassent de beaucoup celles de 1924-1925. Le pays se débat dans une agonie épouvantable. Le pouvoir bolcheviste ne se maintient qu’à l’aide d’une terreur policière, d’une tromperie, d’une démagogie inouïes, et d’une violence armée sans précédent. Là dictature est acculée à un état de siège, entourée par une population épuisée, écrasée, désarmée, impuissante, mais hostile, prête à se soulever, à se révolter, à bondir sur ses oppresseurs à la moindre possibilité matérielle.

Dans ces conditions, parler d’une révolution terminée, d’une période constructive commencée, et d’une évolution positive des “fondements acquis”, ce serait ne rien comprendre - ou plutôt ne rien vouloir comprendre - dans ce qui se passe en Russie actuelle.

Conclusions

Ayant déjà tiré de nombreuses conclusions au cours même de mon exposé, je me bornerai ici à les compléter par quelques dernières réflexions qui me paraissent indispensables.

1° Tous ceux qui se demandent comment un pareil régime peut encore tenir, ne doivent pas oublier que, outre les raisons que j’ai déjà exposées, il en existe une très importante que voici : le parti bolcheviste compte aujourd’hui environ un million de membres et de sympathisants qui forment, dans le pays, une couche - on pourrait même dire : une classe privilégiée. L’écrasante majorité de ces hommes sont jeunes, ignorants (donc, faciles à manier), brutaux, fiers, avides et jaloux de leur situation privilégiée, pleins de mépris pour les masses subjuguées et exploitées, bref, ce sont de véritables “ parvenus ” et profiteurs du capitalisme étatisât. S’appuyant sur toute la force réunie de l’appareil politique, économique, militaire, policier, technique, scientifique et “ moral ” (presse, etc.) qui se trouve entièrement entre leurs mains, profitant de l’épuisement et de l’état désorganisé des mas ses laborieuses, ces nouveaux maîtres pourront se main tenir au pouvoir assez longtemps (à moins de quelque choc brusque dont notre époque est si riche), jusqu’au jour où, d’une part, la “force” de l’ “appareil“ tombera trop bas et, d’autre part, la puissance des masses remontera. On raconte qu’au début du bolchevisme, Trotski aurait répondu à quelqu’un qui exprimait des doutes sur la longévité du régime : “300.000 nobles ont maintenu ce peuple en obéissance, pendant trois siècles ; pourquoi donc 300.000 bolcheviks ne pourraient-ils faire autant ?”. Ce petit colloque n’est, peut-être, qu’une légende. Mais, cette légende exprime quelque chose de très concret. D’ailleurs, Mussolini et, tout dernièrement, Hitler l’ont suffisamment prouvé. Les grèves et les révoltes sont assez fréquentes en U.R.S.S. Elles sont impitoyablement réprimées, et le gouvernement n’en souffle pas mot.

2° Ceux qui excusent - et même justifient - le bolchevisme en raison des difficultés qu’il eut à surmonter, et surtout en raison de l’ “entourage capitaliste”, ne doivent pas oublier que A) justement en Russie, - vu son étendue, ses richesses immenses, la faiblesse de sa bourgeoisie, etc., - une vraie révolution, complète, belle, facilement. triomphante et humanitaire, était possible malgré l’entourage capitaliste qui, à notre époque, n’y pourrait rien ; et B) que la carence de la révolution russe devant cet entourage capitaliste est imputable au bolchevisme lui-même.

3° Le bolchevisme n’est qu’un égarement, une erreur, une étape négative (donc, à surmonter) dans la révolution russe et aussi dans le développement de la révolution mondiale. Il a sa place historique dans la période destructive et négative - et non pas créatrice et positive - de cette dernière. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le préciser, il y a quelques années (Choses vécues, dans la Revue Anarchiste des années 1922-1924), un point important de cette période est la destruction totale de tout ce qui forme, dans la lutte décisive entre le vieux et le nouveau monde, le milieu modéré, vacillant, mou et vague (destruction du socialisme modéré) ; un autre point important est la destruction du principe politique, étatiste, dictatorial dans la révolution sociale (destruction du bolchevisme, après son expérience négative vécue). La révolution sociale ne pourra trouver son vrai chemin qu’après avoir fait table rase aussi bien du socialisme que du bolchevisme, après avoir renoncé à l’un comme à l’autre. C’est en partie le fascisme qui, historiquement, s’en charge et prépare le terrain... non pas au bolchevisme, comme d’aucuns le pensent, mais, en fin de compte, à la vraie révolution sociale. Car, le fascisme contribuera puissamment à la destruction définitive du principe étatiste et dictatorial, en dépit de ses aspirations opposées. Et si le bolchevisme - c’est-à-dire le communisme autoritaire - le remplace (ce qui est possible), l’avènement de ce dernier ne sera pas, non plus, décisif ni, même durable : ce sera, tout simplement, une expérience négative de plus.

4° Nous pouvons rassembler et résumer ici, en deux mots, quelques déductions de détail parsemées le long de cet exposé

a) Ce n’est ni une “ élite ”, ni un parti politique, ce ne sont pas “Lénine” ou “Trotski” qui ont fait la révolution (interprétation de tous les autoritaires bourgeois, socialistes et “communistes” qui, psychologiquement, ne peuvent pas concevoir les choses d’une autre façon), mais les vastes masses armées du peuple laborieux des villes et de la campagne. Le parti bolcheviste sut en profiter pour monter ail pouvoir ;

b) Après avoir commencé la révolution, les masses ont commis l’erreur fondamentale de confier ses destinées à un parti politique, à un gouvernement, à une dictature. Cette dictature a temporairement faussé la révolution russe et mondiale ;

c) Ce ne sont pas les “élites”, les “führers” (guides), les partis, les dictateurs qui sauront mener et mèneront la révolution sociale à bon port, mais les millions d’hommes - les masses “océaniques” - acculés à la faire et à savoir la faire, par la marche historique des choses. La “légende de l’élite” devra être et sera détruite au cours de cette révolution ;

d) Les masses sont acculées à la révolution par la destruction et l’expérience historique. La destruction et l’expérience sont aussi les premiers éducateurs des masses. Deux conditions doivent s’y ajouter pour que la révolution puisse prendre le bon chemin et passer à la vraie construction : l’existence d’un mouvement ouvrier révolutionnaire indépendant des partis politiques, et une intense propagande libertaire. L’absence totale de celui-là et l’insuffisance de celle-ci furent la raison principale de la non-réussite de l’idée anarchiste et de la “victoire ” du bolchevisme dans la révolution russe ;

e) Le véritable rôle des “élites” est d’aider les masses, de les éclairer, de les enseigner, d’agir dans leur sein, de leur donner l’exemple, mais non pas de les gouverner ;

f) La dictature est toujours la violence publique d’une personne, violence soutenue par une couche privilégiée et fatalement dirigée contre les masses subjuguées et exploitées ;

g) Au cours de la vraie révolution, les masses savent se débarrasser facilement, et sans contrainte, de tous les préjugés inhérents à la société actuelle.

5° La dernière conclusions qui se dégage des faits étudiés, la plus importante, la plus féconde et encourageante, est celle-ci : Pour beaucoup de gens, le vrai .sens de notre époque est la lutte décisive - la “lutte finale”— entre le capitalisme (acculé à son dernier rempart : le fascisme) et le bolchevisme (qui, pour ces gens,représentela vraie révolution et l’émancipation). C’est une erreur. Le sens historique profond de notre temps sera d’avoir posé et résolu d’une façon concrète cette question fondamentale : Peut-on vaincre le capitalisme, accomplir la Révolution Sociale et supprimer l’exploitation des masses à l’aide d’un groupe d’hommes - ou d’un homme - qui mènera ces millions d’humains au moyen de la violence politique ; ou, au contraire, sont-ce ces millions d’humains eux-mêmes qui, par leur action libre et librement coordonnée, pourront seuil atteindre le but ? Qui fera la Révolution Sociale : une élite, un dictateur bolcheviste qui tirera, “par les cheveux” les masses forcées de lui obéir, ou bien les masses libres, conscientes de leur tâche et agissant à l’aide de leurs organisations ’librement créées ?

Le vrai sens de notre époque n’est pas la lutte entre le capitalisme, d’une part, et le bolchevisme, d’autre part, mais la lutte entre le capitalisme sous toutes ses formes (le “socialisme” autoritaire ou “bolchevisme” en est une) et le socialisme libre, antiautoritaire.

Le véritable problème de notre époque n’est pas celui d’un choix entre la dictature blanche et la dictature rouge, mais celui d’un choix entre la dictature et la liberté comme levier de la Révolution Sociale. Et le véritable sens de la révolution russe est d’avoir posé concrètement, définitivement, et dans toute sa grandeur, ce problème fondamental qui, ainsi, sera résolu pour les masses d’une façon expérimentale.

Je ne doute pas un instant qu’il sera résolu, par les événements qui vont suivre, dans le sens de la liberté.

La destruction continuelle, fatale, catastrophique, acculera les masses à la Révolution Sociale. L’expérience durable, présente, de la révolution russe leur permettra d’éviter, en temps opportun l’erreur bolcheviste. Elles ne voudront plus édifier un nouvel Etat, une nouvelle autorité, un nouveau gouvernement, sur les ruines de l’Etat capitaliste détruit. Alors commencera la période vraiment constructive de la Révolution Sociale, dans l’ambiance d’une liberté d’action des masses laborieuses librement organisées et soutenues dans cette action par les vastes masses tout entières et par les individus. Et c’est alors que sera hautement, mondialement, concrètement et triomphalement confirmée et reconnue l’idée anarchiste. (Lire sur la Révolution Sociale l’ouvrage connu de P. Besnard : Les syndicats ouvriers et la Révolution Sociale.)

Tout en se rattachant à l’étude de la révolution russe (d’ailleurs, inséparable de la révolution sociale mondiale), ces conclusions complètent dans une certaine mesure, en l’illustrant et en le concrétisant, l’intéressant aperçu général sur la Révolution Sociale par Sébastien Faure (voir plus haut).

Voline

Bibliographie

Au cours de mon étude, j’ai déjà cité quelques ouvrages à lire. Naturellement, ce n’est pas suffisant. Toutefois, pour le moment, je ne saurais recommander au lecteur aucune oeuvre sur la révolution russe, digne du sujet. Je lui conseille donc de lire tout ce qu’il pourra trouver, à condition, bien entendu, que le livre et l’auteur soient sérieux. Le sujet est extrêmement vaste et presque inexploré. Chaque ouvrage contiendra donc des faits intéressants et inconnus, et aussi des grains de vérité, sans aucun doute. Mais alors, encore une condition s’impose celle d’apporter à la lecture de chaque ouvrage assez de sens critique. A cette condition, le lecteur saura, je l’espère, lui-même dégager les choses vraies, les faits définitivement acquis, des affirmations douteuses. Il saura aussi, dans la mesure du possible, formuler quelques déductions et conclusions. S’il continue ses lectures au fur et à mesure de la publication de nouveaux ouvrages, il pourra constamment comparer et contrôler, aussi bien les faits que les appréciations.

A titre d’exemples, je dirai quelques mots sur deux ouvrages assez connus, notamment :
1° Les oeuvres de Trotski. - Il faut les lire avec une très grande circonspection. En effet, extrêmement subjectives et partiales, pleines de polémiques, de haines et de rancunes, traitant les faits à travers une doctrine préconçue, passant sous silence certaines choses, défigurant certaines autres, ces oeuvres ne méritent pas une grande confiance. Mais, en sa qualité de l’un des acteurs principaux de l’épopée gouvernementale bolcheviste, l’auteur fournit sur certains événements une documentation exceptionnellement intéressante, souvent inédite.
L’An I de la Révolution Russe, pas Victor Serge. - Ce livre n’est pas mauvais. Il contient beaucoup de faits exacts. Mais, en même temps, il a été écrit assez nonchalamment. Séjournant depuis longtemps en Russie, connaissant la langue, ayant été en relation, non seulement avec presque tous les bolcheviks éminents, mais aussi avec des anarchistes, lui-même ancien anarchiste, (aujourd’hui trotskiste en disgrâce et déporté), l’auteur puise, néanmoins, sa documentation uniquement aux sources bolchevistes. Il ne s’est même pas donné la peine de contrôler cette documentation intéressée, partiale, souvent mensongère, de vérifier certains faits à d’autres sources. En résultat, à côté des informations et des appréciations exactes, son oeuvre contient beaucoup d’erreurs, d’inexactitudes, d’omissions, et même d’interprétations complètement fausses. Naturellement, ceci diminue de beaucoup sa valeur. La lecture de cet ouvrage exige aussi la plus grande circonspection.

V.