Tomaso Serra

Tomaso Serra

samedi 6 août 2005, par frank

Tomaso Serra (23-3-1900 - 8-10-1985)

La presse anarchiste italienne a justement rendu hommage à ce camarade (Umanità Nova, Rivista A, Sardennia Contras). Mais quand on l’a connu, quand on est devenu anarchiste à cause de sa droiture, de sa constance morale et idéologique, on ne peut s’empêcher d’évoquer le souvenir de la personnalité qu’il était, le Tomaso qu’on voyait et qu’on aimait.

Fuyant les racontars, l’hypocrisie, Tomaso était simple et pratique et conséquent avec lui-même et ses idées. Devenu anarchiste tout jeune comme émigré économique, il devient émigré politique et propagandiste anarchiste, en étant expulsé de France, Belgique, Suisse, Luxembourg. A la nouvelle de la réaction des travailleurs espagnols au coup d’état militaire, il se rend dès qu’il le peut en Espagne où il arrive le 25 août et s’engage dans la colonne italienne de socialistes et d’anarchistes dans la colonne anarcho-syndicaliste Ascaso. Il écrit pour Il Risveglio de Genève ses impressions du front, et notamment un épisode qu’il n’oubliera jamais : D’ici, du château Francisco Ferrer, à plusieurs kilomètres des premières lignes, on contemple Huesca presque entièrement encerclé, on entend la mitraille, on voit les explosions qui démolissent et tuent à la fois, mais on reste presque indifférents, tandis que tout autour dans les champs on voit des paysans récolter pour la collectivité les produits qui étaient réservés à quelques parasites et il est émouvant de voir maintenant, à si peu de distance de l’ennemi, des paysans et des miliciens semer, mais plus pour les seigneurs. (avril 1937)

Ami de Berneri durant l’exil, il identifia son cadavre. Ensuite Tomaso fut incarcéré â Barcelone par les communistes, avec des dizaines d’autres anarchistes. Au bout de deux mois et demi, il fut libéré par une personnalité anti fasciste suisse, le doyen de l’Université de Genève, André Oltramare, qui lui avait permis auparavant de se rendre en Espagne dans sa voiture, alors que Serra était expulsé de France (et séjourné plus ou moins légalement en Suisse).

Après la guerre civile espagnole, en résidence surveillée en France, à Mende, Tomaso ne perdait pas ure occasion de propager ses idées. Lié à un groupe d’anarchistes espagnols - également en résidence surveillée - qui allaient parfois au bordel, Tomaso les accompagnait, mais il expliquait à la prostituée, dans la chambre de l’hôtel, la vision anarchiste de l’amour, tout en la payant et en refusant tout contact hors d’un sentiment profond.

Enfermé au camp du Vernet sur Ariège, Tomaso écrivait le 12-VI-1940 à une amie, en français : Delgado m’a fait lire votre lettre et je me sens ému de vos nobles sentiments envers nous. Le sort veut cela, chose que je ne mérite pas, de même que d’autres antifascistes, excepté les soi-disant communistes asservis et suiveurs aveugles de la politique et des méfaits du gouvernement de Moscou. Ici on voit le vrai visage des bolcheviks, satisfaits des exploits criminels d’Hitler, de l’entrée en guerre de l’ltalie contre les Alliés, espérant qu’en bref la guerre sera finie et qu’eux deviendront les nouveaux maîtres. Pauvre humanité ! Ça serait le plus grand malheur à prévoir. Déduction faite, ils sont les fascistes rouges dénoncés depuis de longues années par les anarchistes et qui marchent côte à côte avec le fascisme et le nazisme.

lncarcéré de septembre 1940 à septembre 1943, en France puis en ltalie, Tomaso participa à la résistance, puis fut de nouveau incarcéré et libéré pour retourner dans le village de sa famille à Barrali, province de Cagliari, en Sardaigne. Modeste et travailleur, paysan, comme ses soeurs et ses beau-frères (avec en plus un idéal et une formation de maçon, d’ouvrier), Tomaso allait à l’essentiel : la propagande et l’exemple. Il en vint l’idée de la création d’une maison de retraite anarchiste puisqu’en Italie en 1960, tout était monopolisé par l’Eglise et de vieux camarades n’avaient que la curaille comme dernier soutien.

Son projet n’attira pas l’enthousiasme. Certaines figures du mouvement italien considéraient la Sardaigne comme une sorte de désert. Ils pensaient même que cette initiative retirait des fonds au mouvement, à la presse, ou bien ils raillaient l’idée d’une communauté de vieux, puisque les communes échouent toujours. Tomaso, à un congrès de la FAI italienne (vers 1962 ?), répliqua à cet argument en répondant que la révolution avait également toujours échoué et pourtant on y croyait encore, donc lui croyait à son idée.

A partir de 1968, Tomaso reçut plus de visites et d’aides. D’où l’orientation nouvelle que le projet de départ prit : une maison coopérative bibliothèque ouverte à tous. Paysan et maçon, Tomaso avait construit quelques pièces et obtenu des crédits bancaires dans le cadre le la mise en valeur du midi italien.

En I963, Tomaso écrivait (en italien) Quand je retourne à mon grabat dans la solitude, je m’examine, je me blâme de ne pas avoir fait quelque chose de plus, la tranquillité n’inquiète, je ne peux dormir, et alors je prends du papier et un stylo, et je commence à prendre contact avec celui pour lequel ma conscience me harcèle.

En 1961, malgré son anticommunisme théorique et idéologique, Tomaso connaissait des syndicalistes paysans communistes et leur parlait des collectivités espagnoles. Il saluait le curé du village qui lui répondait, parce que Tomaso considérait inutile d’être grossier envers les individus, tout en critiquant l’institution qu’ils servent.

Je retrouve Tomaso dans l’évocation de Sardennia Contra : Alors que chez nous tous, ou presque, la paresse, le pessimisme et la déception prennent le dessus face aux maigres fruits de notre action sociale, Tomaso nous réveille de la passivité et des tentatives d’abandon de la lutte. Et ce n’est pas par des paroles - encore que ce soit un excellent orateur -, mais par des faits concrets. Tous les jours, à la fin de sa journée de travail, il envoie des chèques de soutien à la presse anarchiste et libertaire de tous les continents ; ainsi que des mandats de solidarité aux camarades en prison ; et il fait le bilan des rentrées de la vente du miel de la collectivité qu’il verse ponctuellement aux victimes de la répression policière et étatique ; il fait ses comptes et sur sa petite pension de combattant anti-fasciste, il la verse à chaque fois entièrement à la presse libre ou pour soutenir des activités du mouvement.

Tous ceux qui l’ont connu, anarchistes ou pas, et même ceux qui n’ont jamais partagé sa foi politique, ont trouvé en lui un ami désintéressé, une pureté et une simplicité humaine, qui font de lui si ce n’est une personne à imiter sans hésiter, du moins une personne à respecter.

Et il se prive de tout, pour manger comme pour s’habiller, et il continue à mener une vie faite de si petites choses que, habitués comme nous sommes à vivre dans la consommation et le gaspillage, dont nous avons tous assimilé une bonne partie, elle nous semble frôler l’absurde.

Le 2 octobre I985, 6 jours avant de mourir, Tomaso, atteint d’un cancer à la bouche, léguait son corps à la médecine et déclarait que "dans le monde il n’y aura jamais de paix, jamais d’amour, jamais de bonheur entre les hommes, à cause de l’injustice qui existe entre le riche et le pauvre, créée par la société elle même. [...] il est humiliant qu’au XX siècle, avec le développement de la science et du progrès il y ait encore des hommes incapables de réagir et d’orienter le genre humain vers la voie directe, qui mène à un monde où tout serait à tous, comme le soleil qui nous éclaire et nous chauffe. [...Alors] La paix sera dans le monde entier. Aimer son prochain comme soi-même, vive la paix vive la liberté.

Personnellement je ne vois pas comment on peut aimer son prochain, quel qu’il soit, dans un régime d’exploitation. Pour moi, Tomaso a voulu dire que lorsque la paix exister, on pourra aimer son prochain, mais en attendant c’est en luttant par la parole, par l’exemple par les réalisations, par les armes, selon les moments (et comme Tomaso en Espagne et en Italie) que nous vaincre l’injustice, liée à la hiérarchie.

Israël Renov (Frank Mintz) CPCA N° 33, 1986 (corrigé en août 2005).