Lettre de Bakounine à Talandier (sur Netchaev)

Lettre de Bakounine à Talandier (sur Netchaev)

dimanche 14 août 2005, par Bakounine

Cette lettre présente l’avantage d’être écrite en français et de résumer les critiques que Bakounine avait adressées en russe directement à Netchaev (lettre du 2 juin 1870 - volume 5 de l’édition de Lehning -, pp. 103-134).

Je remarque la logique et l’honnêteté de Bakounine de séparer les bons et les mauvais côtés de Netchaev (incapacité de Marx et Engels sur ce plan). Je constate aussi la présence de caractère semblable à celui de Netchaev chez bien des personnes, intrigantes et avides de pouvoir et de manipulation des autres, courantes dans tous les milieux et tant chez les autoritaires que les libertaires.

Des noms dans ce dernier cas ?

Je ne prendrais que les personnes décédées : Germinal Esgleas pour la CNT en exil, Guéorgui Balkanski pour la Fakb bulgare.

Frank, CNT 91.

Lettre de Bakounine à Talandier (membre du Conseil général de l’AIT à Londres)

Neufchâtel en retournant à Locarno, ce 24 juillet 1870.

Mon cher ami - Je viens d’apprendre que Netchaev s’est présenté chez vous, et que vous vous êtes empressé de lui faire connaître l’adresse de nos amis (Mroczkowski et sa femme). J’en conclus que les deux lettres par lesquelles Ogarev et moi nous vous avons prévenu et supplié de le repousser, vous sont arrivées trop tard, et sans exagération aucune, je considère le résultat de ce retard comme un véritable malheur. Il peut vous paraître étrange que nous vous conseillons de repousser un homme, auquel nous avons donné des lettres de recommandation pour vous écrites dans les termes les plus chaleureux - Mais ces lettres datent du mois de mai, et depuis nous avons découvert et avons dû nous convaincre de l’existence de choses tellement graves, qu’elles nous ont forcés de rompre tous nos rapports avec Netchaev, et au risque de passer à vos yeux pour des hommes inconséquents et légers, nous avons pensé que c’était un devoir sacré de vous en prévenir et de vous prémunir contre lui.

Maintenant je vais essayer de vous expliquer en peu de mots les raisons de ce changement.

Il reste parfaitement vrai que Netchaev est l’homme le plus cruellement persécuté par le gouvernement russe, et que ce dernier a couvert tout le continent de l’Europe d’une nuée d’espions pour le chercher dans tous les pays et qu’il en a réclamé l’extradition tant en Allemagne qu’en Suisse. Voici ce qui le rend sacré à nos yeux. Il est encore vrai que Netchaev est un des hommes les plus actifs et les plus énergiques que j’aie jamais rencontré. Lorsqu’il s’agit de servir ce qu’il appelle la cause, il n’hésite et ne s’arrête devant rien, et se montre aussi impitoyable pour lui-même que pour tous les autres. Voici la qualité principale qui m’a attiré et qui m’a fait rechercher longtemps son alliance. Il y a des personnes qui prétendent que c’est tout simplement un chevalier d’industrie - C’est un mensonge - C’est un fanatique dévoué mais en même temps un fanatique très dangereux et dont l’alliance ne saurait être que funeste pour tout le monde - Voici pourquoi :

Il avait fait d’abord partie d’un Comité occulte qui réellement avait existé en Russie. Ce Comité n’existe plus. Tous ses membres ont été arrêtés - Netchaev reste seul, et seul il constitue aujourd’hui ce qu’il appelle le Comité. L’organisation russe en Russie ayant été décimée, il s’efforce d’en créer une nouvelle à l’étranger. Tout cela serait fort naturel, fort légitime, fort utile, mais la manière dont il s’y prend est détestable. Vivement impressionné par la catastrophe qui vient de détruire l’organisation secrète en Russie, il est arrivé peu à peu à se convaincre que pour fonder une société sérieuse et indestructible il fallait prendre pour base la politique de Machiavel et adopter pleinement le système des Jésuites, pour corps la seule violence, pour âme le mensonge.

La vérité, la confiance mutuelle, la solidarité sérieuse et sévère n’existe qu’entre une dizaine d’individus qui forment le sanctus sanctorum de la société. Tout le reste doit servir comme instrument aveugle et comme matière exploitable aux mains de cette dizaine d’hommes réellement solidarisés.
Il est permis, il est même ordonné de les tromper, de les compromettre, de les voler et même au besoin de les perdre. C’est de la chair à conspiration. Exemple : vous avez reçu Netchaev grâce à notre lettre de recommandation ; vous lui avez donné en partie votre confiance, vous l’avez recommandé à vos amis, entre autres à M. et Mme Mroczkowski. Le voilà implanté dans votre monde. Que fera-t-il ? Il vous débitera d’abord une foule de mensonges pour augmenter votre sympathie et votre confiance. Mais il ne se contentera pas de cela. Les sympathies d’hommes tièdes, qui ne sont dévoués à la cause révolutionnaire qu’en partie, et qui en dehors de cette cause ont encore d’autres intérêts humains : tels qu’amour, amitié, famille, rapports sociaux. Ces sympathies ne sont pas à ses yeux une base suffisante. Au nom de la cause, il doit s’emparer de toute votre personne à votre insu. Pour cela il vous espionnera, il tachera de s’emparer de tous vos secrets, et pour cela, en votre absence, resté seul dans votre chambre, il ouvrira tous vos tiroirs, lira toute votre correspondance, et quand une lettre lui paraîtra intéressante, c’est à dire compromettante à quelque point de vue que ce soit, soit pour vous-même, soit pour l’un de vos amis, il la volera et la gardera soigneusement comme un document contre vous ou contre votre ami (Il a fait cela avec Ogarev, avec moi, avec Tata [fille de Herzen], et avec d’autres amis - et lorsqu’en assemblée générale nous l’avons convaincu, il a osé nous dire cyniquement : eh bien oui, c’est notre système - nous considérons comme des ennemis, et nous avons le devoir de tromper, de compromettre toutes les personnes qui ne sont pas complètement avec nous - c’est à dire tous ceux qui ne se seront pas convaincus de la beauté de ce système et n’auront pas promis de l’appliquer comme eux-mêmes.)

Si vous l’avez présenté à un ami, son premier soin sera de semer entre vous la division, les cancans, l’intrigue - en un mot de vous brouiller. Votre ami a une femme, une fille, ils tacheront de la séduire, de lui faire en enfant, pour l’arracher à la moralité officielle et pour la jeter dans une protestation révolutionnaire forcée contre la société. Tout lien personnel, toute amitié, toute liaison sont considérés par eux comme un mal, qu’ils ont le devoir de détruire, parce que tout cela constitue une force qui se trouvant en dehors de l’organisation secrète amoindrit la force unique de cette dernière. Ne criez pas à l’exagération, tout cela m’a été amplement développé et prouvé. Se voyant démasqué, ce pauvre Netchaev est encore si naïf, si enfant, malgré sa perversité systématique, qu’il avait cru possible de me convertir, il est allé même jusqu’à me supplier de vouloir bien développer cette théorie dans un journal russe qu’il m’avait proposé d’établir. Il a trahi la confiance de nous tous, il a volé nos lettres, il nous a horriblement compromis, en un mot il s’est conduit comme un misérable. Sa seule excuse c’est son fanatisme. Il est un terrible, ambitieux sans le savoir, parce qu’il a fini par identifier complètement la cause de la révolution avec sa propre personne. Mais ce n’est pas un égoïste dans le sens banal de ce mot, parce qu’il risque horriblement sa personne, et qu’il mène une vie de martyre, de privations et de travail inouï. C’est un fanatique et son fanatisme l’empêche d’être un jésuite accompli, par moments, il le rend tout simplement bête. La plupart de ces mensonges sont cousus de fil blanc. Il joue au jésuitisme comme d’autres jouent à la révolution. Malgré cette naïveté relative, il est très dangereux parce qu’il commet journellement des actes, des violations de confiance, des trahisons contre lesquels il est d’autant plus difficile de se sauvegarder, qu’on en soupçonne à peine la possibilité. Avec tout cela Netchaev est une force, parce que c’est une immense énergie. C’est avec une grande peine que je m’en suis séparé, parce que le service de notre cause demande beaucoup d’énergie et qu’on en rencontre rarement une développée à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de m’en convaincre, j’ai dû m’en séparer, et une fois séparé, j’ai dû le combattre à outrance. Son dernier projet a été ni plus ni moins que de former une bande de voleurs et de brigands en Suisse, naturellement dans le but de constituer un capital révolutionnaire. Je l’ai sauvé en le forçant de quitter la Suisse, parce qu’il est certain qu’il aurait été découvert, lui et sa bande, dans l’espace de quelques semaines, il se serait perdu et nous aurait perdu tous avec lui.

Son compagnon et camarade Serebrennikov est un franc coquin, un menteur au front d’airain, sans l’excuse, sans la grâce du fanatisme. Il s’est passé devant moi des vols nombreux de papiers et de lettres qu’il a commis.

Et voici les gens que Mroczkowski, malgré qu’il ait été prévenu par Joukowski, a cru devoir présenter à Dupont et à Bradlaugh.

Le mal est fait, il faut le réparer sans bruit, sans scandale, autant que faire se peut.

1) - Au nom de votre paix intérieure, de la tranquillité de votre famille et de votre considération personnelle, je vous supplie de leur fermer votre porte - Faites le sans explication coupez simplement. Pour beaucoup de raisons, nous ne désirons pas qu’ils sachent maintenant que nous leur faisons la guerre sur tous les points. Il faut qu’ils soupçonnent que les avertissements contre eux sont venus du camp de nos adversaires, ce qui d’ailleurs sera parfaitement conforme à la vérité, car je sais qu’on a écrit très énergiquement contre eux au Conseil général de Londres. Ne nous démasquez pas donc prématurément à leurs yeux. Ils nous ont volé des papiers, dont nous devons nous réemparer d’abord.

2) Persuadez Mroczkowski que le salut de toute sa famille exige qu’il rompe complètement avec eux - Qu’il garde contre eux Marie. Leur système, leur bonheur c’est de séduire et de corrompre les jeunes filles. Par cela on tient toute la famille. Je suis désolé qu’ils aient appris l’adresse de Mroczkowski, car ils seraient capables de le dénoncer. N’ont-ils pas osé m’avouer ouvertement en présence d’un témoin, que dénoncer à la police secrète un membre peu dévoué ou dévoué seulement à moitié, est un des moyens dont ils considèrent l’usage comme fort légitime et utile quelquefois. S’emparer des secrets d’une personne, d’une famille pour la tenir en les mains - c’est là leur moyen principal.

Je suis tellement effrayé qu’ils sachent l’adresse de Mroczkowski que je leur conseille, que je les supplie de changer de logement de manière à ce qu’ils ne puissent les découvrir - Si après cela Mroczkowski, infatué de son propre jugement, continue ses rapports avec ces Messieurs, que les conséquences funestes, inévitables de cet aveuglement vaniteux retombent sur lui-même.

3) Il faut que vous et Mroczkowski avertissiez tous les amis auxquels vous avez pu présenter ces Messieurs de se tenir sur leurs gardes et de ne leur donner ni confiance, ni assistance.

Netchaev, plus obstiné que jamais se perd fatalement, l’autre est perdu. Il ne faut que nos amis participent à leur ruine honteuse.

Tout cela est fort triste et très humiliant pour nous qui vous les avons recommandés, cher ami, mais la vérité est encore la meilleure issue et le meilleur remède contre toutes les fautes.

(écrit en français)
(style et orthographe légèrement corrigés par FM)

Amsterdam, IISG, Archives Bakounine ; CDR et volume 5, pp.150-153.