Propos sur le nationalisme

Propos sur le nationalisme

jeudi 25 août 2005, par frank

Propos sur le nationalisme

Des milliers de pages réparties dans des centaines de brochures et volumes dans des dizaines de langues inondent le problème que nous prenons ici dans le sens large de groupe culturel (pas forcément linguistique ; comme les autonomistes jurassiens) ou/et ethnique qui veut faire respecter ce qu’il estime lui revenir, que ce soit au niveau régional ou national.

Au lieu de faire une étude pour justifier et démontrer un point de vue, je donne mes conclusions :

1) Il existe une communauté de langue (pas suffisante en soi) et de culture (pas suffisante non plus : tous les musulmans ou catholiques ne se sentent du même pays) et de région qui est ressentie aussi bien dans une société colonisée que dans une société d’abondance (Indiens aux USA, Bretons en France, etc.) comme unique, solidaire, une grande famille, avec tous ses défauts. C’est-à-dire que cette « famille » peut servir aussi bien à étouffer les problèmes de la lutte des classes qu’à réagir contre une oppression, voire l’autoritarisme sous toutes ses formes.

2) Il demeure que la réaction régionaliste, nationaliste est toujours agressive, sans nuances ni réflexions et oppose la haine à la haine, le racisme au racisme.

3) Le seul moyen de raisonner, d’orienter cette force est d’y participer en tant que militants anarchistes non autoritaires (les deux étant parfois différents. Par exemple : les révolutionnaires bulgares au comportement anarchiste du XIX siècle, comme Vassil Levski (« Camarade, lui demandaient les paysans, tu seras notre sultan lorsque nous aurons chassé les Turcs ? Non j’irai ailleurs continuer la révolution ») et Christo Botev (opposé aux bourgeois, patriotes au sens d’utiliser le peuple comme chair à canon, pour leurs intérêts financiers), partisans de l’indépendance contre le pouvoir turc, mais sans pour autant chasser les minorités turques du pays.

4)Comme toute chose simple (la lutte contre la hiérarchie et les chefs, contre les capitalistes, et le rejet, parmi les révolutionnaires, de l’inégalité entre l’homme et la femme) le nationalisme est mal compris, en particulier, par les libertaires, qui en général le refusent parce que synonyme de nouvel État. Deux exemples. D’abord la position anti-algérienne de la FA pendant la guerre d’Algérie, et à l’opposé le soutien critique de Noir & Rouge aux Algériens. « Ensuite, nous sommes contre les nations. Ceci nous amène à condamner les campagnes et actions des autonomistes qui voudraient voir naître ou renaître des « nations » corse, bretonne, basque, occitane, etc. (C’est diviser pour régner [...] pour en revenir aux langues régionales, nous disons carrément, NON ! » (Raymond Beaulaton, L’Anarchie, XI-1978)

Ceci étant dit, il reste que les nationalismes doivent être encadrés dans une vision économique. Il y a trois cas :

a)une grande nation avec des îlots minoritaires, USA, Indonésie, le niveau économique n’a guère d’importance ;

b) Un pays formé de beaucoup d’ethnies, l’Inde, la Yougoslavie, l’Espagne ;

c) une nation où les groupes sont relativement égaux en nombre : Belgique, Suisse.

Les politiques de racisme sont différentes dans les premiers pays, il est « normal » de jouer la carte de l’extermination ou du racisme intégral (USA, France, Allemagne nazi). Dans le second type, il s’agit d’une association des groupes se considérant les plus forts pour écraser les autres( ex URSS, Inde). Enfin dans un dernier groupe, un certain respect existe. Mais il y a de nombreuses exceptions comme la Roumanie, où les Hongrois, un gros tiers de la population, sont exploités, et on a eu les cas de la Rhodésie et de l’Afrique du Sud.

Les interprétations idéologiques des nationalismes -en particulier des marxistes et des anarchistes- sont loin d’être claires, comme certains exemples de personnes et de pays cités, le démontrent.

En fait, il y a deux types d’interprétations : l’évolution économique et le fait politique. L’évolution économique est un concept d’origine marxiste, fort peu clair chez Marx lui-même, mais repris de façon mécaniste par ses disciples. Le cas le plus typique est celui des conseillistes (en particulier Paul Mattick) pour lesquels les cas de l’URSS, de Cuba, de tous les nationalismes sont voués à l’échec révolutionnaire parce que les conditions économiques ne sont pas remplies (voir Intégration capitaliste et rupture ouvrière de Paul Mattick, p.68, 77, 259, 261. Mattick réaffirme ses positions en 1978 dans la préface de Anti-bolchevik communism.

Du reste une partie des marxistes affirment que le nationalisme est un frein à la lutte de classes et, par voie de conséquence, l’affirmation de la lutte de classes éloignera les masses ouvrières des problèmes nationaux (Pannekoek , Nations et lutte de classes, 10/18, p.176-177). Il arrive que l’analyse marxiste aboutisse à des paradoxes : « [...] les prolétaires allemands n’ont presque pas été touchés par le nationalisme, ils sont pour ainsi dire des internationalistes nés. » (même source, Otto Strasser, p.103, écrit en 1912).

À ces visions, auxquelles on pourrait ajouter celles de Rosa Luxembourg, aussi délirantes, semble-t’il, il faut opposer les affirmations de Lénine, plus intéressantes. En effet, Lénine dit que les ouvriers grands russes et ukrainiens doivent « se montrer d’une parfaite tolérance en ce qui concerne la langue de la propagande et des questions de détails purement locales ou purement nationales dans cette propagande. » (Notes critiques sur la. Question nationale - Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Moscou, p.19 ). « Un peuple peut-il être libre qui en opprime d’autres, Non. » (pp. 63, 159). Mais deux éléments théoriques démolissent cet aspect. D’abord, c’est la croyance en l’assimilationnisme comme facteur de l’internationalisme du mouvement ouvrier, facteur que le capitalisme accentuerait (pp.13-14). Or les États-Unis, et pas seulement avec les Indiens et les chicanos et les portoricains, ne sont nullement le « creuset », mais bien un assemblage où les gens d’origine juive, italienne, polonaise, germanique luttent pour conserver en partie leur identité.

Ensuite, et c’est un gros problème, Lénine répond à l’argument que Marx était contre le nationalisme des Tchèques ; des Serbes, des Hongrois, en disant que ces nationalismes étaient réactionnaires à l’époque où Marx les dénonçait -1848-50- parce qu’en faveur du tzar, et que « les intérêts de l’émancipation de plusieurs grands, très grands peuples d’Europe sont supérieurs aux intérêts du mouvement d’émancipation des petites nations. » (p.157, souligné par FM). Strasser disait aussi : « Nous le défendons si l’intérêt du prolétariat l’exige. » (p.65).

En fait ce problème fut aussi un point de désaccord profond entre Bakounine et Marx. Bakounine défendait toutes les autonomies slaves. Pour le combattre, Engels publia Le panslavisme démocratique (1849) et à propos de la guerre entre les USA et le Mexique (qui perdit plus de la moitié de son territoire, soit 2 millions 300.00 km2, la Californie, New Mexico,Texas, Colorado, etc.(1), Engels concluait :

Et Bakounine reprochera-t’il aux Américains une « guerre de conquête » qui porte, certes, un rude coup à sa théorie fondée sur la « justice et l’humanité » mais qui fut menée purement et simplement dans l’intérêt du progrès de la civilisation ? Ou bien est-ce un malheur que la splendide Californie soit arrachée aux Mexicains paresseux qui ne savaient qu’en faire ? [...] « L’indépendance » de quelques Californiens et Texans espagnols peut en souffrir, la « justice » et autres principes moraux peuvent être violés çà et là, mais qu’est-ce en regard de faits si importants pour l’histoire du monde ?(2)

J’en déduis que le colonialisme (soviétique et chinois) et les camps de travaux forcés sont implicitement présents et justifiables dans la pensée de Marx et Engels, et aussi Lénine (citation précédente)..

Bakounine cependant, utilisait dans sa critique l’antisémitisme comme un argument fort contre Marx : « Les Juifs sont les banquiers du capitalisme et s’aident entre eux »(3), argument typique plus tard d’Hitler, ainsi que des bolcheviks. L’ensemble du mouvement libertaire ne suivit pas Bakounine dans cette voie - et les Juifs anarchistes furent nombreux et les publications en yiddish également -, mais on trouve des traces de ce raisonnement au début de l’affaire Dreyfus et dans des considérations de Reclus sur les pogroms 1905 en Russie.

Plus grave est le fait que Bakounine se lança dans une opposition entre les pays latins et germaniques qui lui firent écrire à propos de la défaite française en 1870 : L’intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse unie au knout du tzar de Saint-Petersbourg vont assurer la tranquillité et l’ordre public au moins pour cinquante ans sur le continent de l’Europe. (4)

C’est sur cette position que s’est appuyé Kropotkine pour annoncer en 1905 son choix pour la France en cas de guerre contre l’Allemagne, d’où sa déclaration de 1916 (5). On peut remarquer que pendant la seconde guerre mondiale, les anarchistes participèrent à la lutte contre le nazisme en France, en Italie, en Bulgarie en tant que forces organisées (bien qu’il y eût des voix critiques : Le Réveil de Genève et Cultura Proletaria de New York), ce qui revient, suivant l’optique qu’on a, soit à l’application du point « 3 » évoqué au début, soit à la confirmation de l’idée de Kropotkine d’un choix historique à assurer à un moment donné.

Dans la pratique, la position la plus élaborée fut celle des Makhnovistes en Ukraine. À part le livre d’Archinoff, un texte (6) longtemps inédit en français « le problème national » résume leur position (7) :

Il est évident que chaque nationalité a le droit naturel et indiscutable d’employer librement sa langue, de vivre avec ses coutumes, de conserver ses croyances et ses rites, d’organiser ses manuels scolaires et son administration dans tous les domaines. »

Évidemment cette position simple et claire n’a rien à voir avec le nationalisme étroit de caractère « indépendant » qui oppose une nation à une autre et transforme la lutte pour la « libération au niveau du travail et de la société des gens » en une séparation artificielle, funeste, causée par la lutte pour une union nationale.

Un peuple qui veut son indépendance doit naturellement accorder le même droit aux autres peuples, sinon il provoquera la haine. Ne pas le comprendre, c’est adopter une attitude bourgeoise et funeste qui épuise les énergies du peuple et conduit à des guerres nationales absurdes et inutiles.

La construction d’une nouvelle vie sur l’union des masses travailleuses, par le socialisme « volontaire », sans exagération de la « question nationale », permettra à chaque nationalité de développer sa culture.

Si nous, Makhnovistes, nous parlons de l « indépendance de l’Ukraine », nous ne la comprenons pas comme celle de Petlioura (8), mais comme sociale et professionnelle, non pas comme une « autodétermination de la nation », mais comme une « autodétermination des travailleurs.

Le peuple travailleur d’Ukraine des campagnes et des villes a montré par sa lutte héroïque, à tous qu’il n’accepte pas et n’a pas besoin d’aucun pouvoir politique. C’est pourquoi nous considérons que toute prétention politique de diriger l’Ukraine sera repoussée par le peuple travailleur ukrainien, qui montre un élan vers l’organisation collective sans État. Les masses travailleuses de l’Ukraine considèrent contre-révolutionnaire une force politique, qui voudrait commander, qu’elle qu’en soit l’origine, et mènera contre elle une lutte décidée, en défendant son droit à l’organisation libre jusqu’à la dernière goutte de sang.

Malgré le ton pompeux et la manie d’attribuer aux travailleurs des sentiments qu’ils n’avaient sans doute pas tous, il demeure que ce document exprime sans ambages ni confusion une position anarchiste.

Position qu’on avait pu voir également exprimée chez des socialistes à propos de la question macédonienne en 1900-1903 où les anarchistes eurent un grand rôle. Position que l’on a retrouvée chez les anarchistes basques du groupe Askatasuna. Malheureusement, de même que cette position a été mal comprise dans la CNT d’alors, la question macédonienne n’est pas claire parmi les anarchistes bulgares. Et pendant la guerre d’Espagne de 1936 à 1939, on a pu constater le paradoxe de la CNT en faveur du catalanisme, de l’autonomie de l’Aragon, mais presque indifférente à l’indépendance du Maroc, argument sur lequel comptait beaucoup Berneri pour bouleverser les arrières de Franco .

En conclusion, si le marxisme - malgré les idées apparemment claires de Lénine, qu’il s’empressa de nier en théorie et dans la réalité à partir de 1917 en manipulant et en brimant les nationalités - n’apporte rien, l’anarchisme (en dépit d’exemples probants, anarcho-communiste en Ukraine, anarcho-syndicaliste en Espagne) reste confus, à cause de bon nombre de positions de certains camarades, plus colonialistes qu’émancipateurs.

Il importe donc que nous soyons conséquents avec nous-mêmes, comme cela se fait en Irlande et au Pays basque.

I-1979 (revu pour le style, VIII 2005)

1) D’après le livre soviétique Novaya istoria stran latinskoy Ameriki, Moscou, 1970, p. 227.

2) Reproduit dans Marx/Bakounine Socialisme autoritaire ou libertaire, 10/18, tome I, pp.40-41.

3) Même source , I, pp.197-198.

4) Idem, p.168.

5) Voir mon étude dans Kropotkine Œuvres, Maspero.

6) Voir ma traduction en espagnol en 1975 dans Espoir.

7) Projet-déclaration de l’armée insurgée révolutionnaire d’Ukraine (makhnoviste) distribué à Alexandrovsk en octobre 1919, édité par de Skirda, Nestor Makhno (le cosaque libertaire 1888-1934, la guerre civile en Ukraine 1917-1921). 8) Représentant du capitalisme et de la droite.