Classes, lutte de classes

Classes, lutte de classes

vendredi 26 août 2005, par frank

Classes, lutte de classes (notes brèves)

Examinant le problème des nouveaux patrons, Amedeo Bertolo souligne le "labyrinthe terminologique" existant sur les concepts de classes, castes, strates, presque classes et sous-classes, couches, élites, etc. Et il indiquait le livre de Stanislaw Ossovski Struttura di classe e cosciensa sociale, traduction de l’édition polonaise lors du dégel suivant l’arrivée de Gomulka en 1957, l’auteur ayant été professeur de sociologie jusqu’en 1952 date á laquelle la sociologie fut supprimée en Pologne. Ainsi lorsque l’auteur aborde le marxisme, est-il bien placé pour remarquer que Marx n’est arrivé à aucune conclusion sur la notion de classe et laisse Le Capital sans conclusion. Tout au plus Marx parle de lien psychique entre les individus qui forment alors uns classe, et il introduit les notions de "classe en soi" et de "classe pour soi", mais sans approfondir.

Une citation de Lénine sur la définition des classes hante les manuels de marxisme, mais elle mélange la place dans la production, les rapports sociaux et la fonction sociale, sans qu’il soit possible de savoir si les trois caractères sont nécessaires pour constituer une classe ou. si chacun d’eux est suffisant. Ainsi un ingénieur, par exemple, du fait qu’il est salarié devrait être assimilé aux prolétaires, mais comme pour Marx le prolétaire est extrêmement exploité, ce n’est pas le cas pour l’ingénieur. Mais si on prend le rapport vis â vis des moyens de production, l’ingénieur ne peut être différencié du prolétaire, lui-même "nettement différent" du sous-prolétariat (Marx Luttes de classes en France).

Le point de vue marxiste est important parce qu’il est fondé sur trois points magiques : les prolétaires étant les plus exploités sont un ferment révolutionnaire, - la discipline des fabriques capitalistes leur donne une cohésion, une unité, - les révolutionnaires donnant la stratégie. Kautsky, puis Lénine, élaboreront la théorie de l’absence de conscience révolutionnaire sans la présence du Parti. Ainsi les "ennemis de classe" menacent le prolétariat, et ce n’est pas seulement une formule des PC. des pays de l’Est. « Pour nous, la classe ouvrière est une, dans le temps, à travers les générations et dans l’espace, au-dessus des frontières. » Rivoluzione Internazionale 1978, N°14, p. 11). On est en plein mysticisme à partir de pseudo définition. Les mêmes marxistes considèrent que "la nature contre-révolutionnaire des syndicats, des partis de gauche, des luttes de libération nationale, d’autogestion et de nationalisations, sont une série de points acquis que le prolétariat a payés par des millions de morts." Tout étant faux, seul les mages marxistes ont la révélation.

D’un autre côté la même vision de Père, Parti-Guide (en allemand Führer, en italien duce et en russe vojd, similitude des concepts et des résultats) permet de dire que la société des pays de l’Est ne connaît pas de classes, puisqu’il n’y a pas de propriété privée des moyens de production. L’explication du stalinisme par l’Encyclopédie Philosophique - édition russe de1970 - est remarquable :

Dans ses travaux Staline a proposé des positions véritablement marxistes (sur l’unité morale et politique du peuple soviétique, sur la critique et l’autocritique comme force de mouvement sur le socialisme, etc.), cependant dans la pratique Staline a bien souvent contredit l’exposé de ses idées et de ses positions.

Le marxisme, le léninisme n’offrent aucune compréhension des déviations du Parti, ni de définition claire du prolétariat et encore moins de la prise de conscience révolutionnaire. Des affirmations de type religieux sont proposées. le matérialisme historique, la tâche du prolétariat, qui au maximum et dans le meilleur des cas s’applique à l’Europe occidentale, et sont inutiles ou insuffisants pour l’histoire sociale des autres civilisations.

Bakounine se disait marxiste, la lutte des classes est le fondement de l’anarcho-syndicalisme : la critique des classes dans le marxisme n’entraîne-t-elle pas celle de l’anarchisme en soi ?

Bakounine a fait un certain nombre de réserves que je résumerai schématiquement puisque lui-même ne me semble pas l’avoir fait en un seul texte.

-La société est divisée en deux

Voici donc la société partagée en deux catégories, pour ne pas dire encore en deux classes dont l’une est composée de citoyens de l’immense majorité des citoyens, se soumettant librement au gouvernement de ses élus ; l’autre formée d’un petit nombre de natures privilégiée [...] Fédéralisme, socialisme, Anti-théologisme.
On peut remarquer que Bakounine ne fixe pas de terme à priori, et en parlant des marxistes, il emploie le terme "de nouvelle caste"(Œuvre, tome 5, p.349, mais en russe p.150 on trouve soslovie, c’est-à-dire "état" dans le sens du tiers état, ou corporation).’

Bakounine donne dans L’Avertissement pour l’empire knouto-germanique une autre séparation : " J’appelle donc bourgeois tout ce qui n’est point travailleurs des fabriques, des ateliers et de la terre ; et peuple, la masse des ouvriers proprement dits aussi bien que des paysans qui cultivent soit leur terre propre, soit la terre d’autrui de leurs bras. Moi qui écris, je suis malheureusement. un bourgeois.

-il n’y a pas de groupe social révolutionnaire privilégié

Nous préférerions dire "comme masse" déshéritée et déclassée cette définition de classe appliquée au prolétariat pouvant donner lieu à une équivoque [...] (Le •Manifeste de Marx tend à) présenter le monde des travailleurs comme classe, non comme masse. Savez-vous ce que cela signifie ? Ni plus ni moins qu’une aristocratie nouvelle, celle des ouvriers des fabriques et des villes à l’exclusion des millions qui constituent le prolétariat des campagnes, et qui, dans les prévisions de Messieurs les démocrates socialistes d’Allemagne deviendront proprement les sujets dans leur grand Etat soi—disant populaire. Classe, Pouvoir, Etat sont trois termes inséparables, dont chacun suppose nécessairement les deux autres, et qui tous ensemble se résument définitivement par ces mots : l’assujettissement politique et l’exploitation économique des masses. (Lettre à un français sur la crise actuelle, citée par Leval La pensée constructive de Bakounine p.242 et Ribeil Socialisme autoritaire / Socialisme libertaire, tome 1,p•390).

Refus de la lutte de classes ? Non, mais refus de la dictature sous couvert de classe pour l’organisation des masses :

L’initiative du mouvement vers l’avenir appartient au peuple, jamais à la bourgeoisie, même dans cette partie de la [petite] bourgeoisie. A l’occident, cette initiative appartient aux ouvriers industriels, aux ouvriers des villes en général ; en Russie, en Pologne, dans les pays slaves en général, cette initiative pour le moment appartient aux paysans. (Fédéralisme, socialisme et anti-théologisme, selon Noir & Rouge, N° 20, mars 1962, p.45).

- La prise de conscience révolutionnaire : (En 1793) La bourgeoisie et le prolétariat étaient bien ennemis naturels ennemis éternels, mais sans le savoir, et par suite de cette ignorance attribuant l’une ses craintes, l’autre ses maux, à des raisons fictives non à leur antagonisme réel, ils se croyaient amis (Lettre a un Français, dans De la guerre à la commune, éd. Anthropos, de Rude, p.109).

Quant a la disposition révolutionnaire dans les masses ouvrières, - je ne parle naturellement pas ici de quelques individus exceptionnels - elle ne dépend pas seulement d’un plus ou moins degré de misère et de mécontentement mai encore de la foi ou de la confiance que les masses ouvrières ont de la justice et de la nécessité du triomphe de leur cause (cité par Munoz, Bakounine la Liberté pp.168,165)

-"Le pouvoir corrompt les hommes même les plus intelligents même les plus dévoués » (Ribeil o. c., I, p.215)
- 
- C’est là une de ces lois sociologiques fatales et qui ressortent tant de l’étude de l’histoire du passé que des expériences du présent : donnez â un homme quelconque, le meilleur, le plus intelligent, le plus sincèrement dévoué, ou à un groupe d’hommes pareils, la domination, et ils vous la rendront les uns immédiatement, les autres un peu plus tard, en exploitation. Ribeil o. c,. 1 p.232)

[....] ils ont fini par s’imaginer qu’ils étaient des hommes indispensables. C’est ainsi qu’imperceptiblement s’est formée, au sein même des sections si franchement populaires des ouvriers en bâtiment, une sorte d’aristocratie gouvernementale (Munoz, o. c., p.204)

"Mais cette minorité disent les marxistes, se composera d’ouvriers. Oui, certes, d’anciens ouvriers, mais qui, dès qu’ils seront devenus des gouvernants ou des représentant du peuple, cesseront d’être des ouvriers et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l’Etat, ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions â le gouverner. Qui en doute ne connaît pas la nature humaine. "(Étatisme et Anarchie, 1872, 0euvre 4, p. 347)

Alors que Malatesta et une partie du mouvement italien ont bien saisi la pensée de Bakounine et ont éprouvé de grands doutes sur la cohésion des masses ouvrières réunies sur des objectifs corporatifs, l’anarcho-syndicalisme a repris bien souvent un certain nombre de conceptions purement marxistes : "un idéal de classe, un économisme historique (dans l’interprétation des phénomènes sociaux dans ce sens qu’ils apprécient l’homme avant tout comme producteur), une surestimation du rôle des syndicats et des méthodes exclusivement économiques dans la lutte..." (Jivko Kolev "Le rôle et l’importance des différentes classes dans la lutte pour la liberté, Noir & Rouge N° 20, mars 1962, p.40)

Makhaeski, récemment édité par Skirda, tout en soulignant avec raison le danger que représente les intellectuels, a utilisé de façon abstraite l’analyse de Bakounine, en redonnant comme les marxistes une valeur magique aux travailleurs. En fait, le pouvoir corrompt tout le monde.

La position la plus logique demeure celle de Jivko Kolev "L’origine de classe, l’appartenance de classe sans avoir donc un caractère exclusif et absolu, jouent un grand rôle dans l’un et l’autre sens sur la personnalité humaine, surtout la solidarité, la persévérance, Ia combativité." L’anarchisme admet "la lutte de classe (mais non le pouvoir de classe)" Noir et Rouge N° 21, juin 1962, pp.56, 63.

Ces considérations sur la hiérarchie post-révolutionnaire qui se greffe sur la conception de la lutte de classes, n’excluent absolument pas la nécessité de l’analyse sociale pour combattre les chocs et les manœuvres du pouvoir.

Aujourd’hui on constate que l’analyse de la bourgeoisie de Bakounine ne correspond pas exactement. Il y a une prolétarisation de professions traditionnellement "nobles", enseignants, ingénieurs, cadres, fonctionnaires. Ce mouvement ne fait que s’accentuer du fait que les Etats sont de plus en plus dominés par des groupes politiques réduits, qui excluent la majorité des technocrates, des détenteurs du savoir. Visible à l’Est, la situation des savants simples exécutants et courroie de transmission des ordres et des besoins du Parti, est aussi celle des pays de l’Ouest (ce qui va dans le sens contraire de l’idée que les managers dirigent).

Parallèlement, les antagonismes raciaux et nationaux se développent au fur et à mesure que la crise politique et économique est plus forte, ce qui permet au Pouvoir d’isoler les couches sociales, puisque bien souvent ce sont les groupes sociaux minoritaires (donc plus éveillés et stimulée intellectuellement) qui forment los cadres et les intellectuels (Juifs, Irlandais, Sardes, etc.), et que de vastes secteurs des travailleurs non qualifiés appartiennent á des ethnies spécifiques (travailleurs étrangers, ou à l’Est, Slovaques, Tziganes, musulmans, etc. j

La lutte de classes est donc une notion sociale, pas seulement limitée au plan du travail, à l’image de la chaîne évoquée par certains : le travailleur exploité à l’usine, exploite chez lui sa femme, qui par réaction exploite ses enfants.

On peut remarquer la facilité avec laquelle la majorité des marxistes léninistes se sont adaptés pour passer de l’ex socialisme réel (ou pas) à construire un capitalisme efficace en participant à la casse des enclaves ouvrières en fractionnant et en délocalisant.

Au-delà des formules et des étiquettes, une pratique anti-capitaliste horizontale permet de trouver un nouveau souffle, à condition qu’elle demeure horizontale. ’S

Arnold ( = FM) février 1980 (revu en août 2005)