Histoire récente du mouvement anarchiste en Ukraine

Histoire récente du mouvement anarchiste en Ukraine

samedi 1er octobre 2005, par Doubovik Anatoli

Description fort utile qui montre que sans militantisme social, l’anarchisme n’existe pas.

Et, si on reprend 1917, on peut constater que les anarchistes sans vision sociale n’ont opposé que peu de résistance aux marxistes léninistes, à la différences des anarchosyndicalistes et des partisans du mouvement makhnovistes.

Intro du traducteur, Frank, CNT 91

Histoire récente du mouvement anarchiste en Ukraine

Une des caractéristiques les plus étonnantes de l’anarchisme, comme idéologie du refus le pouvoir et de l’effort vers la libération de l’individu de toute forme d’oppression, est que les idées anarchistes trouvent des partisans à toutes les époques et dans tous les pays, quelles qu’aient été les menaces. On peut carrément affirmer qu’il est impossible d’anéantir l’anarchisme. On peut l’obliger à entrer dans la clandestinité, le priver de tout contact avec les masses, et même détruire physiquement tous les militants, d’autres combattant prendront leur place !

C’est ce qui s’est passé dans l’ex URSS. Après la destruction des derniers groupes anarchistes dans les années 30, il semblait que l’anarchisme avait définitivement disparu de la scène sociale et politique. Mais dès la fin des années 50 de nouvelles individualités anarchistes sont apparues, et même de petits cercles et des groupes. L’anarchiste le plus âgé d’Ukraine - du moins parmi ceux qui maintenait une activité jusqu’au rétablissement du mouvement au moment de la perestroika - était Nicolas Ozimov, de Tcherkassy, dans les années 1960-70, ce qui lui coûta de nombreuses arrestations, au total 15 ans dans les camps et les prisons. En 1979 une tentative fut prise pour créer une “ Union anarcho-communiste ” à l’université de Dnipropetrovsk. Cette union fut décimée lors d’une tentative clandestine de tirer des tracts dans l’imprimerie de l’université. Vladislav Strelkovski fut arrêté pour cette affaire et accusé ” de faire partie d’un groupe anarchiste agissant au sein de l’université de Dnipropetrovsk en 1976-77. Beaucoup d’autres parmi les futurs militants de l’“Union Révolutionnaire anarcho-communiste ” (AKRS), eurent alors plus de chance en distribuant dans les années 70 des tracts dactylographiés pro-makhnovistes dans les villages autour de la forêt de Dibrivski, célèbre base makhnoviste en 1918, sans être découverts par les flics “ rouges ”. Et dès le début des années 80, des individus apparemment isolés les uns des autres militaient dans deux cercles de jeunes assez important de Kharkov.

Vers le milieu des années 80 il y avait des anarchistes dans les villes suivantes d’Ukraine, Dnipropetrovsk, Tcherkassy, Zaporoje. Mais ils n’avaient as de liaison entre eux (souvent même dans une même ville), et presque tous étaient surveillés par le KGB. Il n’y avait personne pour apprendre les idées, puisque l’héritage des génération dans le mouvement avait été éliminé par la grande terreur des années 30, et qu’on ne pouvait même pas songer à des contacts avec les camarades de l’Ouest. L’expérience du syndicalisme européen et latino-américain des années 20, la révolution espagnole de 1936-1939, le “ mai rouge ” parisien de 1968, les nouvelles idées de l’anarchisme de la période 1960-70, étaient pratiquement inconnus. L’anarcho-communiste de Dnipropetrovsk, Oleg Doubrovski évoquait ainsi cette époque : “ Le culte de la liberté, Solidarnosc dans la Pologne de 1980-81 inspirant et appelant à l’action, l’apologie de Makhno et de l’insurrection de Kronstadt, les livres des classiques (Bakounine et Kropotkine), tels étaient les points de départ de la théorie et de la pratique des anarchistes et de “ l’appel ” de la première moitié des années 80. ”

Mais en 1987 la politique de la transparence, la “ glasnost ”, mise en place par la la direction réformiste du PC de l’URSS, avec toute son inconscience et son indécision, permit aux anarchistes pour la première fois depuis des décennies d’exprimer leurs vues et de commencer leur propagande. Il est symbolique que les premiers pas se firent : pratiquement simultanément, et de façon tout à fait indépendante l’une de l’autre, en Ukraine et en Russie. En septembre 1987 à Moscou le "club politique et socialiste Obshtina" (Commune, la sympathie des "communards" pour Bakounine n’apparaissait pas tellement, mais elle était pleinement consciente et établie). Ce même mois, durant une réunion "ouverte" du Parti, c’est-à-dire obligatoire pour tous les travailleurs, de l’une des entreprises de Dnipropetrovsk, il fut proposé aux "rouges" de faire leurs cours politiques (et également obligatoires) sous la forme de discussions avec les anarcho-syndicalistes. La réunion du Parti répondit unanimement et violemment avec indignation, mais un appel public fut lancé, et après un retard de près de six mois, le bureau politique de l’entreprise accepta ces discussions, et immédiatement des sanctions tombèrent d’en haut, de la branche industrielle du PC de l’URSS.

En 1988 un processus actif de renaissance du mouvement anarchiste commença en Ukraine. Les individus entraient dans des groupes et des cercles, établissant des contacts avec les sympathisants des autres villes. Les anarcho-communistes militaient à Dnipropetrovsk et à Tcherkassy, et accordaient une grande importance à l’étude de l’expérience et de la propagande du mouvement makhnoviste, en particulier au système des soviets libres. Les syndicalistes, surtout à Dnipropetrovsk, s’efforçaient de militer dans des groupes ouvriers, en apparaissant dans les structures officielles des syndicats et en cherchant à les transformer en moyen de combat contre l’administration (avec les slogans d’autogestion, la suppression du “ rôle exclusif ” du PC de l’URSS), tout en étant également proches des revendications économiques). Parmi les jeunes de Kiev, l’anarcho-individualisme s’est épanoui vigoureusement, adoptant des positions pour épater la galerie sur le plan de leur vie et de leur aspect extérieur. Par la suite ces camarades ont participé à des grèves de la faim en hommage à des étudiants devant l’immeuble du conseil suprême du PC d’Ukraine, et aussi à des actions écologiques. À cette époque, par exemple le vieux dissident de Zaporeje Vladimir Kiritchenko a commencé à élaborer des théories “ anarcho-mystiques ”, qu’il appelait (selon une tradition historique, mais comment avait-il pu la connaître ?) “ biocosmisme ”. Il se forma autour de Kiritchenko, un petit cercle qui prit le nom pompeux de “ Fraternité universelle des anarchistes ”. Dans la future capitale de l’anarchisme “ reconstruit ”, Kharkov, deux groupes d’étudiants (“ Novembre ” et “ Chance ”) surgirent d’un seul coup à l’automne 1988. Ils cherchaient à partir de positions anarchistes à réformer les jeunesses communistes : au point d’obtenir une grande indépendance (idéologique, entre autre). Le premier rapprocha le noyeau dur des jeunesses communistes de la masse des jeunes et de leurs intérêts et de leurs problèmes, etc. Il est tout à l’honneur de ces “ réformateurs ” de constater que ces tentatives furent vite écartées parce que complètement utopiques.

Ces groupes avaient leur presse dactylographiée à quelques exemplaires, mais riche par son contenu : Le Makhnoviste de Tcherkassy, Delo Truda de Dnepropetrovsk. Et c’est aussi à l’automne 1988 que l’activité des anarchistes ukrainiens est consignée pour la première fois dans les medias : le journal des jeunesses communistes de Dnipropetrovsk Prapor Ionosti publie une série d’articles sur la tentative (reconnue sans effet) de l’administration de l’usine, de la section régionale du Parti et des sections de stopper l’agitation anarcho-syndicaliste parmi les ouvriers de l’entreprise Promenergouzla.

Un grand rôle pour la diffusion de l’anarchisme en URSS a été joué par la Fédération des Clubs Socialistes Sociaux (FSOK, qui vers juin-juillet 1988 prit le nom d’Union des Socialistes Indépendants SNS), réunissant des anarchistes, des sociaux-démocrates, des trotskistes, des verts ou écologistes de gauche. Sous l’influence du groupe précédemment évoqué "Commune" et de la revue du même nom, de nombreux membres du FSOK/SNS passèrent à l’anarchisme. En janvier 1989 la conférence du SNS décida de se transformer en "Confédération anarcho-communiste" (KAS). Pratiquement tous les militants actifs d’Ukraine entrèrent dans la KAS, et après quelques hésitations, de nombreux membres de la FSOK, qui jusqu’alors n’étaient pas anarchistes (à Zaporojie et ailleurs). En mai 1989 au congrès constitutif de la KAS, à Moscou, l’Ukraine envoya des délégués de Dnipropetrovsk, Kharkov, Zaporoje, Tcherkassy, Dombas. Ils manquaient les militants à côté de leurs pompes [bardatchno-beschabashni] de Kiev, ainsi que les délégués d’une série de groupes, qui venaient de se constituer et n’avaient pas encore de contacts avec les camarades, à Berdansk, Jitomir, Berditchev, etc.

Bien entendu, ce retour si spectaculaire de l’anarchisme du néant ne pouvait que provoquer une réaction contraire des forces au pouvoir. Dans leur militantisme les anarchistes se heurtèrent aux calomnies, aux provocations, aux menaces, aux pressions morales et matérielles. Des réunions pour les “ démasquer ” avaient lieu dans les entreprises à la demande des fonctionnaires du Parti et du Syndicat du PC pour “ dévoiler ” la coopération des anarchistes avec les services secrets occidentaux, leur origine juive, leur conduite immorale, etc., en somme, les clichés habituels. Les anarcho-syndicalistes étaient destitués des responsabilité syndicale des élections ( ! !), vu qu’ils refusaient "le rôle dirigeant du PC de l’URSS". Les militants activistes du mouvement étaient l’objet de discussions "prophylactiques" à la préfecture de police et au palais de justice. La diffusion de la presse anarchiste, les meetings, les piquets, etc., étaient interdits par la police (avec les amendes que cela supposait). À Kharkov, où les anarchistes en 1989-90 avaient eu une grande influence sur les étudiants de classes préparatoires à l’entrée en faculté, dans le but de s’opposer au collage de tracts anarchistes, il y eut des actions de nuit spéciales, avec des patrouilles dans les rues, des embuscades, des bagarres et des arrestations. Il y eut des perquisitions dans les appartements. En mars 1989 dans l’entreprise Promenergouzel de Dnipropetrovsk, le comité du syndicat officiel, perdant totalement le sens de la réalité et de l’honnêteté, adopta une résolution pour transmettre des informations sur "l’activité antiparti et de dissolution du collectif" des militants anarchosyndicalistes à la section locale du KGB ! En août, la même année la section idéologique de la région de Dnipropetrovsk du PC de l’URSS envoya aux cellules du Parti dans les usines et les fabriques des directives sur l’anarcho-syndicalisme, avec un bref panorama historique du développement du mouvement et des recommandation sur la contre propagande et sur ses points faibles face aux ouvriers.

Néanmoins l’anarchisme ukrainien a continué à se développer. Dans un certain nombre de ville du pays les anarchistes faisaient partie de groupes à l’initiative de la création de la Société pour le Mémorial [des victimes du communisme dans les prisons et les camps]. En plus du travail dans les syndicats officiels au niveau des usines, les anarcho-syndicalistes prenaient part aux tentatives de création de syndicats indépendants. Ce travail fut particulièrement actif en 1989 à Dnipropetrovsk et à Zaporojie. De nouveaux groupes et de nouveaux titres apparurent, comme des journaux et des revues à petits tirages Rokot chistogo serdtsa [le fracas du coeur pur] à Lugansk, présentant la culture rock, l’anarchisme et le bouddhisme simultanément, Goulaye Polie à Donetsk, Tchernie Internatsional [L’Internationale noire] à Jitomir, Bunt-Delo Pravoe [Insurrection est une action juste] à Tcherkassy, et des périodiques à gros tirages entre trois et cinq mille exemplaires : Nabat [alarme, tocsin] à Kharkov et Predtetcha [précurseur] à Jitomir. Les éditions anarchistes étaient diffusées en Ukraine et en Russie, et les revues les plus significatives étaient Obshtina [La Commune] de Moscou et Tchernoe Znamia [le drapeau rouge] de Léningrad.

Peut-être est-il temps de parler, de façon très concise, d’éléments comme l’idéologie, la structure organisationnelle, la base sociale du mouvement anarchiste de cette époque (1988-1991). En fait ils ne présentaient aucune différence dans la pratique avec le Russie.

Le sens de “ base sociale ” pour la compréhension du caractère de toute organisation ne demande pas d’explication particulière, en définitive et dans sa présentation, tout la délimite précisément. Et il faut reconnaître sans le regretter qu’une base sociale sérieuse, c’est-à-dire une couche sociale claire et nombreuse, adoptant les idées anarchistes, aurait peut-être été prête de façon passive à aider le travail des anarchistes, mais il n’y avait pas de mouvement. Parmi les militants, les organisateurs et les idéologues des groupes anarchistes, on ne trouvait que peu de travailleurs et des personnes cultivées de différentes professions (journalistes, enseignants, etc.). La majorité des anarchistes étaient des étudiants, rarement de fin d’études, et l’influence même des personnes cultivées était minime. Évidemment, il n’y avait rien d’étonnant à cela : la “perestroika” entraîna dans la vie politique et sociale active surtout et précisément des intellectuels, orientés vers les valeurs libérales (c’est-à-dire capitalistes), et ouvrit la voie à la formation de la classe bourgeoise (les “ coopérateurs ” et autres chefs d’entreprises). La classe ouvrière dans son ensemble se manifestait comme une force passive, encaissant les slogans du marché, de la démocratie et du capitalisme : “ Que viennent de propriétaires véritables et qu’ils nous traitent mieux ”. Dans ces conditions, pas une seule orientation socialiste, y compris anarchiste, marxiste révolutionnaire ou néo populiste, ne pouvait et ne put apparaître comme force sociale sérieuse.

Par ailleurs, il y avait une certaine catégorie de jeunes, qu’on pouvait considérer comme base sociale des anarchistes. Il s’agit des sous-couches du système soviétique, les unions d’hyppies informels, les punks, etc. Ils dessinaient très volontiers sur les murs des symboles anarchistes, ils lisaient la presse, ils participaient souvent à l’organisation de meetings anarchistes, de piquets et d’autres actions, jusqu’aux secteurs des écologistes radicaux, dont il va être question. Parmi les idoles de la chanson, certains interprétaient des textes révolutionnaires réinterprétés et dans de nombreux interviews ils affirmaient directement leurs sympathies anarchistes (en particulier pour le rock russe “de la partie rouge” des années 80, comme K.Kintchev, You. Chevtchouk, M. Borzikin). Finalement, la catégorie “informelle” constituait presque la majorité des membres des groupes anarchistes. Evidemment, le mouvement reçut de cette “ base ” plus de mal que de bien : les hyppies et les autres y apportèrent tous les traits négatifs de leur système, l’irresponsabilité, l’incapacité et le refus de mener une action systématique, l’opposition manifeste à la société existante et l’inévitable marginalisation, tels étaient les résultats de la symbiose entre anarchistes et personnes du “système” soviétique.

La situation lamentable (plus exactement l’absence) de base sociale ne pouvait qu’avoir des répercussions sur l’idéologie. Un facteur tout aussi important, qui se manifesta dans l’élaboration de l’idéologie, fut l’éloignement des anarchistes ukrainiens de leurs racines et de l’anarchisme existant à l’étranger. Comme on l’a vu, l’héritage des générations précédentes avait été détruit par la terreur des années 30 et l’accès aux travaux de Kropotkine, Bakounine et aux autres penseurs, sans parler de la vaste littérature des auteurs occidentaux, était très difficile. Parfois on pouvait connaître les “classiques” à partir de l’exposé de leurs points de vue présentées par des auteurs soviétiques, et N. Piroumova (1) était la source la plus importante. Et évidemment, l’orientation sociale du processus social et politique dans le pays centrée sur la crise profonde du “socialisme d’Etat” et le développement brutal du capitalisme en Ukraine ne purent qu’avoir une influence sur des jeunes, avec l’ignorance de toute expérience du mouvement anarchiste.

En conséquence le mouvement adopta une idéologie, avec un certain nombre de doute quant à la compréhension de ce qu’on comprenait et ce qu’on entend habituellement par anarchisme. Les points de vue en faveur du marché dans l’esprit du “modèle socialiste suédois” prédominait (que le périodique de Jitomir Predtetcha défendait ouvertement), les anarcho-syndicalistes de Kharkov attendaient l’assainissement de la production par l’introduction accélérée de l’autonomie financière et de “ la gestion ( !) de l’économie de marché ” (Nabat N°3). Les camarades de Zaporeje demandaient cela du marché et la diminution maximale de l’intervention de l’Etat dans l’économie, en se basant sur l’expérience des “ pays développés ” (Tchernaya Subbota samedi noir N° 3). Pour les groupes de travailleurs, c’est-à-dire la majorité du peuple exploité, sur lequel l’anarchisme s’est appuyé durant toute son histoire, il n’existait qu’un conseil : saisir dans l’Etat et chez les futurs capitalistes privés de l’entreprise, en transformant cela en propriété collective. Pour quels milieux doit se produire cette action ? Mène-t-elle à une société anarchiste ? On n’y pensait pas.

Il est évident qu’avec de tels positions libérales et démocratiques, il existait en fait nettement des sympathies pour “ l’opposition démocratique ” : le groupe inter-régional des députés au Soviet Suprême de l’URSS, Sakharov, etc., jusqu’aux publications des documents de ce groupe et l’apparition du “ regretté académicien ” dans la presse anarchiste (Nabat). La tendance à former un bloc avec les forces anti PC poussa l’organisation KAS de Kharkov, y compris les fondateurs de Roukha, qui s’appelait encore “ Mouvement de la reconstruction du peuple ukrainien ”. En fait, au bout de quelques mois les anarchistes abandonnèrent Roukha, convaincus de son évolution rapide vers le nationalisme et sa transformation en parti politique. Cela permit de comprendre que la démocratie, (but proche de la KAS type soc-démocrate), n’est pas du tout un idéal, et que dans le futur État parlementaire capitaliste il faut lutter contre les démocrates, les alliés actuels.

Le libéralisme apparut, et non l’élan révolutionnaire, dans les rapports du mouvement avec la violence durant les interventions dans les meetings, les articles dans la presse, et finalement, dans les documents officiels de la KAS, qui soulignait le refus comme principe de l’emploi de la violence dans n’importe quelle circonstance. L’exemple à suivre apparaissait non pas dans la makhnovitchina ou la révolution espagnole des années 30, mais dans l’opposition passive des masses de Ghandi : " L’État totalitaire doit être détruit par une capacité non violente. Pour ce faire, il faut le dépassement que sont les forces démocratiques" (!) (Tchernia Subbota N 4)

L’influence idéologique des leaders de la KAS (de Moscou et Kharkov) était alors déterminante (1989-1991). Le véritable anarchisme classique était représenté par quelques groupes, gravitant autour des "vétérans" des années 70 de Dnipropetrovsk, Cherkas, du mouvement Ivano-Frankovtchina. Ils s’étaient unis dans l’"Union Anarcho-Communiste Révolutionnaire" (AKRS), mais en même temps ils étaient dans la KAS, ne perdant pas l’espoir d’un assainissement idéologique de cette dernière. Cette tâche s’avéra difficile vu le manque de moyens et la quasi absence de presse : si on met de côté Tchernoe Znamia de Leningrad (publié de l’automne 1989 à l’été 1990), la seule publication de l’AKRS était Delo Truda (de Dnipropetrovsk), avec un tirage de quelques dizaines d’exemplaires. L’AKRS était fondée sur des positions de classe, prônant le combat révolutionnaire des salariés contre les classes exploiteuses, sans faire de différences entre la bureaucratie étatique de l’URSS et le capitalisme classique, porteur du marché, des élections démocratiques et d’autres revendications de l’opposition des années 80. Les slogans concrets de Delo Truda étaient de lancer des grèves expropriatrices, de former des bataillons de milices ouvrières et des syndicats combatifs indépendantes, l’autogestion ouvrière sous la forme de conseil de collectifs ouvriers et d’administration élus, le rétablissement des conseils comme organes réels d’autogestion (à l’image des makhnovistes).

Les désaccords se firent jour pour la première fois en octobre 1989, à la deuxième conférence de la KAS à Zaporoje. La conférence était consacrée au centenaire de la naissance de Nestor Makhno, et la presse de la ville avait porté la pression un mois durant sur la “ bagarre ” imminente ; entre autres délires, on imprima même des appels à cacher les enfants, car des anarchiste de toute l’URSS allaient se réunir pour célébrer le centenaire de leur “ batko ” en sacrifiant cent jeunes. La Conférence se déroula bien dans l’ensemble. Mais dans l’euphorie due à l’élargissement géographique du mouvement anarchiste, les premières fissures apparurent, indiquant de futures scission. Les membres en faveur du marché de la KAS de Kharkov et les anarcho-communistes de Dnipropetrovsk n’étaient pas arrivé à une compréhension commune sur la question de la tactique des anarchistes, et dans l’ensemble sur plusieurs approches du développement de la capitalisation du pays. L’affaire en vint au point que les leaders de Kharkov soulignèrent qu’ils allaient interrompre la diffusion du périodique Tchernoe Znamia de l’AKRS dans leur ville, considérant la propagande en faveur de la lutte de classe comme “ du fascisme ”.

L’approfondissement des contradictions entraîna une scission au sein de la KAS à la deuxième conférence en mars 1990 à Moscou. C’était le congrès le plus représentatif des anarchistes de l’URSS, réunissant de 100 à 200 personnes de 26 villes, presque la moitié étant composée d’Ukrainiens. La tendance autoritaire des leaders de Moscou, le refus de la majorité des congressistes de retirer la position sur “ le socialisme de marché ”, l’adoption des principales motions par le vote, sans tenter d’aboutir à un consensus, fit que de nombreux activistes quittèrent le congrès. Parmi ceux qui s’en allèrent, il y avait les vétérans de l’anarchisme ukrainien. La minorité sortante décida de tenir son propre congrès, qui par la suite (durant l’été de la même année) amena la constitution d’une nouvelle union des anarchistes d’URSS, l’Association du Mouvement des anarchistes (ADA). Au milieu de toute une série d’injures et de la confusion, les Ukrainiens tinrent leur propre assemblée dans les couloirs, où ils décidèrent de se rassembler le 1 mai à Kharkov pour la reconstitution de l’union des anarchistes ukrainiens, la Confédération des anarchistes d’Ukraine “ Nabat ” (KAU). La spécificité de la situation sociale ukrainienne, toute la grande séparation de l’Ukraine de l’URSS en décomposition, la nécessité, comme le soutenaient alors de nombreux activistes (même après le départ de Roukha), d’une étroite collaboration avec le mouvement ukrainien national-libérateur, tels étaient les facteurs principaux, qui déterminaient la séparation de l’organisation des anarchistes ukrainiens de celle du mouvement en URSS.

À ce moment l’organisation de Kharkov de la KAS était la plus solide en Ukraine (avec plus de cent membres). On y trouvait en position de leader le chercheur scientifique I. Rassokha, les étudiants E. Soloviev et V. Radtchenko, l’ex combattant en Afghanistan V. Fidelman. Ce dernier fut à l’initiative au début de 1990 de l’“ Union combattante anarcho-révolutionnaire (BARS) car il circulait à Kharkov des bruits sur la préparation d’un pogrom antisémite, et pour lui opposer une résistance d’ex combattants en Afghanistan entrèrent dans la BARS, de jeunes travailleurs, des étudiants. Des moyens d’autodéfense furent préparés, pendant les nuits les plus agitées, des tours de surveillance furent fait dans les rues, mais le pogrom n’éclata pas. La BARS, cependant, loin de se dissoudre continua à entraîner ses combattants, du printemps à l’automne 1990, en êtant prête à répondre à toute provocation.

C’est ainsi que le 1 mai 1990 à Kharkov il fut décidé de constituer la KAU, unissant les anarchistes de toute tendance de 20 villes et villages d’Ukraine. À la manifestation du 1 mai, les anarchistes de la ville et les délégués du congrès participèrent avec leur cortège de 200 personnes avec les drapeaux noirs et noirs et rouges. En tout en l’Ukraine en 1990 il y avait 500 militants dans le mouvement, et, selon la presse officielle, “ la KAU en 1990 était la plus forte et la plus populaire des organisations de gauche en Ukraine ”.

Mais la chute commença à l’automne 1990. Le processus de formation et de croissance des groupes locaux ralentit, puis s’arrêta complètement. Une série de scandales agita durant deux mois et disloqua l’organisation KAS / KAU de Kharkov. Les anarchistes de Kharkov ne supportaient pas la présentation de la question nationale. “ Si Kharkov devient une terre ukrainienne, nous en ferons un nouvel Ulster ! ”, de telles déclarations des ambitieux leaders de Kharkov servaient de prétexte pour déclencher un processus destructeur éphémère. La sortie de Nabat fut interrompue, et à l’arrivée de l’hiver, de l’organisation de cette ville il ne restait qu’une ombre pâle : la BARS, n’ayant pas trouvé d’action, s’était dissoute, les leaders de 1989-1990 s’éloignaient de l’anarchisme, et au début de 1991 l’organisation KAS / KAU disparut définitivement. Les leaders - représentants de l’intelligentsia en faveur du marché - entrouvraient les portes du pouvoir, en oubliant vite leurs “ péchés de jeunesse ”, en ralliant ceux que peu de temps auparavant ils critiquaient au nom de la minorité exploitée. Députés de soviets locaux, porte parole du président du parlement ukrainien, candidat pour être député au Soviet Suprême, voilà où allaient ces jeunes gens, qui “ s’étaient fait un nom ” sous les drapeaux noirs, dans la politique informelle de l’Ukraine de l’Ouest.

La décrue du mouvement anarchiste se défaisait aussi vite, sinon plus, que le flux de 1988-1990. Les pressions matérielles fire t cesser la parution de Predtetcha, de Makhnoviste, de Delo Truda. L’un après l’autre, les groupes locaux se dissolvait, disparaissant sans laisser de traces. Le deuxième congrès de la KAU en décembre 1990 est une preuve marquante de la crise générale : seuls y participèrent des délégués de Zaporoje et de Kharkov. Le congrès ne servit qu’à un échange sur place d’information sur la situation du mouvement fin 90.

A Zaporojie à ce moment il existait une Confédération de syndicats indépendants (KHP), à la tête de laquelle se trouvait le militant de la KAS A. Grigorian. Ce groupe réunissait quelques milliers d’individus et publiait le périodique déjà cité Tchernaia Subbota. La KNP, suivant la majorité de la KAS, avait pris position pour s’unir aux anarcho-communistes et aux “condors ” des syndicalistes contre les “ anarcho-capitalistes ”.

A Kiev, les “ actions oranges ” étaient devenues populaires parmi les membres de la KAS. C’était des actions théâtralisantes, pour épater la galerie. L’intention, selon leurs participants, était de conduire clairement à des idées prévues, à des slogans et à la “ consommation ”. De nombreux militants de Kiev étaient alors plus intéressés par la beuveries amicales que par la diffusion des idées anarchistes. Les méthodes “ oranges ” trouvèrent leur application la plus éclatante en la personne des étudiants nouveaux-venus O. Novikov et de J. Dokoukine, interprétant l’anarchisme uniquement comme un moyen d’auto affirmation. Pour commencer, ils créèrent le “ Comité ukrainien des anarchocommunistes ” (FARA), puis “ l’ultra-radical ”, “ front de l’avant-garde anarcho-révolutionnaire ”. Un an durant, ces jeunes diffusèrent publiquement des manifestes au nom de la FARA, soit pour annoncer “ la révolution anarchiste universelle”, soit pour condamnerà mort plusieurs hommes politiques (du député Khmar au président Bush).

Fin 1990, l’Union anarchiste de Jitomir (JAS) reprit des activités, principalement en transformant le périodique Predtetcha en agence d’information “ Nestor ”, puis avec le bulletin du même nom, publié au nom de la KAU. En deux ans, il y eut environ 300 numéros de “ Nestor ”, pas toujours au même niveau de réflexion et d’expression. L’inspiration de tous les militants de Jitomir provenait de l’énergique journaliste indépendant J. Anisimov, qui virait de plus en plus vers une position en faveur de la consommation.

A Dombas, une organisation régionale apparut durant l’été 90, la “ Fédération des Anarchistes du Dombas ” (FAD), qui entrait simultanément dans la KAU et dans la KAS. Le pole principal était le groupe de Donetsk, autour duquel se regroupaient les anarchistes des provinces de Donetsk et de Lougansk. Personne alors ne parlait du futur rôle de la FAD comme noyau de l’anarchisme ukrainien. Et c’est précisément ces militants qui furent à même de créer la première commune anarchiste en URSS, dans une agglomération, Brianka de la province de Lougansk. La commune subit une forte influence du mouvement hippy, et vécut plus d’un an, et échoua pour les mêmes raisons, que Kropotkine a analysées en détail au début du XX siècle, en étudiant l’expérience de tentatives semblables (voir son œuvre la science actuelle et l’anarchisme).

La situation à Dnipropetrovsk était plus stable en 1990-début 1991 : sans agitations éclatantes, et sans chutes catastrophiques. Une grande quantité de publications anarchistes était systématiquement diffusée dans les quartiers ouvriers et dans les usines de la partie industrielle de la ville. Dans une des entreprises, il y avait eu une opposition contre l’arbitraire de l’administration, entraînant la défaite complète de l’adversaire idéologique : le PC de l’URSS. Certains militants de Dnipropetrovsk étaient tentés par une collaboration avec des trotskistes, et c’est pourquoi en même temps que la littérature anarchiste, ils diffusaient des œuvres de Trotski et la presse des groupes trostkistes de Russie. L’aboutissement logique de cette tendance se concrétisa dans la personne de L. Ilderkine, simultanément membre de l’AKRS et du “ Noyau des prolétaires révolutionnaires ” trotskiste. L’ “ anarcho-trotskisme ” fut théoriquement “ justifié ” par une série d’articles d’Ilderkine sous le titre de “ le pouvoir ouvrier comme instrument de la révolution ”, Les anarchistes de Dnipropetrovsk furent obligés en conséquence d’abandonner “ Sotsprof ” [syndicats socialiste] et “ Ukrsotsprof ” [syndicats ukrainiens socialistes], des pré-syndicats organisés sur le mode des trade-unions. En janvier 1991 ils créèrent leur syndicat anarcho-syndicaliste l’“ Association internationale ouvrière ” (IRA), à laquelle adhérèrent rapidement des groupes de plusieurs villes de Russie et d’Ukraine (Jitomir, Léningrad, Zaporeje, etc.). N’ayant pas réussi à sortir du cadre des petits cercles anarcho-syndicalistes, l’IRA, vers le milieu de l’année, cessa en pratique son activité.

Une certaine activité de l’anarchisme ukrainien fut stimulée par une action écologique à Zaporoje en juillet-août 1991. Elle fut organisée et faite par les anarchistes de Saratov et de Moscou, membres de l’ADA, qui avaient l’habitude de réaliser de telles actions depuis 1989, avec la participation de militants anarchistes et du mouvement des verts dans certaines villes d’URSS. L’action eut lieu sous la forme d’un camp de protestation contre le monstre industriel, l’usine chimique de cock, avec l’objectif d’obtenir la ré-élaboration des éléments dangereux. Les actions efficaces des anarcho-écologistes ne se limitaient pas à des affrontements directes avec les miliciens, l’occupation de la direction de l’usine et la grève de la faim sans absorption de liquide (au bout de quatre jours, l’anarchiste de Dnepropretovsk Anna Doubovnik fut hospitalisée en réanimation), leur but fut atteint : la population fut alarmée et prête à soutenir massivement les revendications écologistes des anarchistes. Les autorités locales abandonnèrent la production des parties dangereuses pour qu’elles soient ré-élaborées, avec le paiement des heures non travaillées pour les ouvriers. La victoire fut quelque peu escamotée par le putsch du GUKTCHEP [sigles des militaires putschistes d’août 1991] ; après un coup de fil de Kiev, la production fut à nouveau abandonnée et ce n’est qu’après un certain temps, (début 92) que les écologistes locaux en menaçant l’administration régionale de revenir avec les anarchistes, que la ré-élaboration se fit enfin.

La dernière tentative convulsive des gros bonnet du PC de l’URSS de conserver leur pouvoir décroissant - l’aventure du putsch du GUKTCHEP - s’acheva trop vite, pour que les anarchistes puissent montrer leur possibilité (ou leur incapacité) d’agir dans des conditions extrêmes. Pratiquement dans toutes les villes où il existait des groupes anarchistes, tous les militants distribuèrent des tracts contre les putschistes, parfois ils essayèrent de lancer des grèves (Dnipropetrovsk, Zaporeje), et à Kharkov les “ Afghans ” de la BARS se reconstituèrent dans l’urgence sérieusement pour des actions de partisans. La position des anarchistes par rapport à la tentative de soulèvement fut prise sans aucune discussion et plus tard elle fut adoptée au troisième congrès de l’ADA (novembre 1991). Le mouvement avait choisi comme “ moindre mal ” non seulement le régime démocratique, mais il agissait activement contre la menace (réelle ou pas, ce qui est une autre question) du rétablissement du totalitarisme et de la répression politique.

La situation, plus complexe après l’éclatement du PC et de l’URSS au début 1991, accéléra la chute du “ vieil ” anarchisme et de l’anarchisme “ reconstruit ” : la perte de l’ennemi habituel désorientait de nombreux militants, n’arrivant pas à “ ouvrir un front ” contre le nouvel État démocratique, en acceptant ses “ valeurs ” (marché, libertés démocratiques), pour lesquelles ils s’étaient battus entre 1989 et 1991. Certains leaders, par définition des personnes actives et dénuées de complexes petits bourgeois, poussaient dans le sens de monter des entreprises, où au début des années 90 il existait une énorme champ d’action inoccupé. A dire vrai, l’entrée dans les affaires n’était pas toujours de l’opportunisme conscient, bien des fois le nouveau entrepreneur commençait à faire du commerce, pour faire de l’argent pour la propagande anarchiste. Souvent des collectifs d’entreprises naissaient dans des groupes (Zaporeje, Kharkov, Jitomir) avec les intentions les plus saines, mais tôt ou tard l’intérêt pour l’activité première tombait vertigineusement, en même temps que la montée des revenus grâce au business. Conserver une conviction anarchiste avec des bases capitalistes s’avérait impossible.

Ainsi et cependant, courant 92, la décomposition du mouvement anarchiste atteignit presque le niveau de la disparition, jusqu’en 1993. La KAU tint encore deux congrès avec un contenu minimal (mai et septembre 92), puis disparut définitivement. Il en fut de même pour les restes des groupes de la KAS / KAU à Kharkov, Kiev, Zaporeje, la FA de Dombas. L’union des groupes de Dnipropetrovsk se réduisit encore mi 91, et en octobre 92, après l’échec de la grève de Promergouzle, le vétéran du mouvement anarchiste O. Dubrovski, meneur de la grève dans l’entreprise, fut viré. En URSS, il existait en Ukraine un système administratif et policier qui lui interdisait de travailler durant une année, mais dans cette période d’absence de lien entre l’anarchisme et le monde ouvrier de Dnipropetrovsk, ce délais passa à 7 et huit ans.

En 1992-1993, la propagande anarchiste était assurée par de très faibles groupes ou des individus à Kharkov, Dnipropetrovsk, la région de Donetsk, Zaporeje, Nikolaev, Sebastopol, c’est-à-dire dans la partie occidentale du pays. L’effet de cette activité ne peut être comparé à celui de 1989-1990, à certain moment le mouvement anarchiste ne sentait plus la pression des organes de l’Etat et des radicaux de droite. Seule exception, l’union des jeunesses anarchistes de Tcherkas, qui, venant de se créer et de commencer sa propagande, se heurta à l’opposition déclarée des “ cosaques ” nationalistes, et qui, après quelques affrontements sérieux se dispersa. Une partie des militants tout en continuant de se considérer anarchiste, se rallia au mouvement écologiste radicale, pour participer à des actions comme celle de Zaporeje en 91 près de Petersbourg (en 1992, la centrale nucléaire de Sosnovoborskaya), à Lipetsk (1992 construction d’une usine de la firme suédoise Viking-Raps), à Tcherepovts (1993-94, le colosse de la métallurgie soviétique Tchemk), à Odessa (1994, construction d’un terminal pétrolier). Des militants de Kiev, ainsi que de jeunes anarchistes de Kharkov, Donetsk, Zaporeje participaient à l’organisation et au déroulement de ces actions.

Dès 1992, un processus avait commencé dans le mouvement, imperceptible dans ce fond de crise, mais posant les bases d’un renouveau à venir. L’Ukraine revenait dans le “ cours du développement normal ”, et était sur “ la voie, que suivent tous les États civilisés ”, autrement dit, c’était la mise en place rapide de la misère d’un pays capitaliste dont la fonction est de fournir des matières premières bon marché sur le marché mondial et être consommateur de produits importés peu élevés. Le capitalisme a amené non pas la prospérité universelle, mais un chômage massif, la paupérisation, la perte des garanties sociales minimales, qui existaient en URSS. Le terrain de la lutte des classes du prolétariat contre la bourgeoisie était préparé. Mais sur le terrain, le prolétariat lui-même était absent, désorienté, perdu, privé de toute organisation, en un mot, n’étant pas encore une force socio-politique active, il ne pouvait réunir les rares individus, ne voulant pas et ne pouvant pas se contenter de la misère de cette nouvelle vie.

Il s’avérait impossible d’être anarchistes, et de ne pas être révolutionnaires, de ne pas voir et d’ignorer la lutte de classes, de continuer de partager des illusions sur la période de la “ perestroika ”. Le seul anarchisme possible, orthodoxe, classique, si on veut, avec son commencement dans les travaux de Bakounine et de Kropotkine, et son apparition dans les grandes révolutions du passé, l’anarchisme, portant fièrement le nom de communisme, l’anarchisme, qui se base sur la forme organisationnelle du syndicalisme, cet anarchisme, méconnu du temps de la KAS-KAU-AKRS jusqu’au milieu des années 90, reprenait ses positions. Après de nombreuses ruptures avec les visions passées, un retour aux racines de l’anarchisme s’avéra extrêmement difficile, et ceux qui ne surent pas prendre cette voie, abandonnèrent le mouvement, rejoignant l’écologie pure, le business, la religion, plus prosaïquement la vie de petit-bourgeois.

En 1992 le leader des anarcho-communistes de Moscou V. Damie prévoyait que le mouvement libertaire des limites de l’ex URSS se composerait d’organisation anarchistes de gauche et de “ droite ” (procapitalistes). La prévision fut inexacte, du moins pour l’Ukraine où depuis 1996 il n’y a pratiquement pas eu de différent idéologique et théorique entre les anarchistes.

En fait ce processus a pris quelques années. Alors qu’en 1992-93, nous le répétons, il ne faisait que s’amorçait. Déjà en janvier 1992 à Dnipropetrovsk il y avait eu la conférence constitutive de la “ Fédération des anarchistes révolutionnaires ”, qui cherchait à unir les rares anarcho-communistes et anarchosyndicalistes d’Ukraine, de Russie et de Belarus. Cette tentative échoua : la Fédération ne put remplit sa tâche (de coordination du travail des groupes locaux) et disparut silencieusement en 1994-95. Au printemps 95 à Kiev, un groupe de jeunes anarcho-communistes se forma à partir des restes de la KAS/KAU, en fait, dans la tradition des militants de Kiev de foncer vers les “ orangistes ”. A cause de cette déplorable tradition, le groupe, après plusieurs changement de noms (les plus fameux étant “ Fraction Anarchiste de la Jeunesse Unie de Gauche ” et “ Initiative des Anarchistes Révolutionnaires d’Ukraine ” -IREANU-), trouva un langage commun avec le fameux aventurier des cercles de gauches de Moscou D. Kostenko, qui avait pas mal œuvré comme provocateur chez les anarchistes, les trotskites, les maoistes, les staliniens de la CEI. Le seul point positif de l’entreprise de l’IREANU fut la création en 1993 du syndicat étudiant “ Priamoe Deistvie ” [action directe]. Sous l’influence idéologique de ce groupe, un petit nombre d’autres groupes se formèrent entre 1992 et 1995 dans la région de Suma, à Sebastopol, à Levov, et dans une certaine mesure à Rovno. Ce dernier groupe se forma à partir de la section locale des jeunesses nationalistes de l’“ Autodéfense de la nation ukrainienne ”, le groupe abandonnant cette organisation pour se déclarer anarchiste.

Lors de ce processus général de rétablissement de l’anarchisme classique, une grande importance revint à la réunion des syndicalistes révolutionnaires de la CEI, qui eut lieu dans les couloirs de la conférence internationale anarchiste d’Europe occidentale (été 1992 à Königsberg). Des délégués de Moscou, Gomel et Donetsk (FAD) décidèrent de collaborer, et le but principal que tous envisageaient était de créer chez eux des sections réelles, importantes de l’Association Internationale des Travailleurs, l’organisation internationale anarchosyndicaliste.

Donetsk fut le centre du mouvement anarchiste ukrainien dans les années 90. En novembre 1992, la FA de Dombas avait été relancée, avec la participation de Makeevki, Kadievki : et Lugansk. L’organisation reconstituée, estimait que, si on n’obtenait pas de succès parmi les travailleurs (il s’agissait avant tout de la partie la plus active de la classe ouvrière d’Ukraine, les mineurs), il n’était pas possible d’être une force sérieuse dans l’ensemble de la société. Et à l’automne 92 la FAD commença à faire une propagande hésitante anarchosyndicaliste immédiate dans les entreprises (à l’embauche, dans les ateliers, etc.). Les membres de la FAD participaient dans la pratique à toutes les actions de masse des travailleurs (et également à la formation et à la culture des ouvriers et des étudiants), les grèves, les meetings et les piquets. La participation de la FAD à la grève générale de juillet 1993 des travailleurs et des employés de Donetsk fut une action importante : la diffusion de textes, les discussions avec les travailleurs, la distribution de tracts. Les résultats attendus de ces actions (augmentation des membres et de l’influence), il est vrai, ne vinrent pas. On sentait, d’abord, l’absence d’expérience de propagande dans la classe ouvrière (des textes imprimés, entre autres), ensuite, du gaspillage des forces et des moyens en actions “ superficielles ”, comme participer à des meetings des différents partis politiques, etc., ce qui en fait permettait une pression plus forte des policiers (“ discussions prophylactiques ”, arrestations, etc.), jusqu’à l’accusation d’“ appels à la terreur et à la violence ”. Une partie des militants de la FAD, dont une section entière, ne supporta pas cette pression.

En plus du militantisme courant, les leaders de la FA de Dombas suivaient de près la situation de l’anarchisme en Russie. Ils furent parmi les premiers à signaler ouvertement que le mouvement était malade à cause de la désorganisation, du manque de responsabilité et d’une approche superficielle des problèmes importants de leur activité. Les conséquences normales de ces conclusions ont été le renforcement de l’unification d’un mouvement réorganisé dans son ensemble et de la KAS (à laquelle tous les camarades de Dombas adhéraient encore par inertie) en particulier. Une tentative fut décidée au sixième congrès de la KAS (début 1994 à Moscou) et n’aboutit à rien : en parole la majorité des vétérans du temps de la perestroika (ceux qui parmi eux n’avaient pas rompu avec l’anarchisme en 1994), étaient d’accord avec la proposition de la FAD, mais les décisions concrètes (le changement du programme et des statuts de la KAS) n’eurent pas lieu. Mais les initiateurs des changements avaient une forte réputation des gens invivables et trop exigeants.

Globalement, l’année 1994 fut riche en rencontres entre les villes et les régions de la CEI. En mai et en juin, à l’initiative de l’IREANU de Kiev, deux rendez-vous eurent lieu : pour une reprise de la KAU (sans aucun succès) et en juillet le septième congrès de l’ADA à Kiev, rassemblant des délégués de Russie et d’Ukraine. Une partie des délégués ukrainiens (Kharkov, Dnipropetrovsk qui représentaient Donetsk) proposèrent aussi de réorganiser l’ADA sur les principes révolutionnaires de l’anarchisme de classe, avec une résolution plus stricte sur la question de l’organisation. Mais le reste des participants au congrès n’arriva pas à établir une motion claire, les questions devant être discutées préalablement dans les groupes.

Les militants de Donetsk reprirent l’initiative du renouveau de l’organisation anarchiste en Ukraine. Au printemps et durant l’été 1994 ils allèrent dans certaines villes, prendre des contacts personnels avec les éléments les plus constructifs sur place, expliquant leurs positions et discutant de plans de travail. À Donetsk, à partir de juillet, le bulletin de discussion et d’informations Anarko-sindikalist commença à sortir. Finalement, les 15 et 16 octobre 1994 à Donetsk la Conférence constitutive de la confédération révolutionnaire anarcho-syndicaliste (RKAS) établit, par étape, une organisation anarchiste à peu près sérieuse pour tout le territoire de l’ex URSS.

Cependant, il s’avéra difficile de dépasser ce niveau, des représentants de la FA de Dombas et des militants de Dnipropetrovsk et Kharkov entrèrent dans la RKAS. Il demeurait de la période précédente des gens, dont beaucoup étaient visiblement incapables de suivre un travail systématiquement sérieux de propagande dans les entreprises. C’est pourquoi la RKAS s’appuya sur des bases essentielles dès le départ. La conséquence du travail prolongé des militants de la RKAS fut que au début de l’année 1996 une base minimale fut atteinte lorsque la Confédération fut constituée de personnes de Donetsk, et d’individus de Dnipropetrovsk et Makeevik. Ce reste de militants nullement déprimés par cette situation, consolida lentement son expérience et les bases de l’organisation. En plus du bulletin Anarko-sindikalist, en 1995 ils lancèrent la parution du périodique Anarkhia destiné à toute l’Ukraine, et qui atteint rapidement des milliers d’exemplaires, et la feuille Golos Truda (“ Agence d’information du mouvement ouvrier ”, édition créée par la RKAS) ne circulant qu’à Donetsk en 1995-1996. A la différence de toutes les organisations anarchistes pré-existantes en Ukraine, la RKAS a eu une structure précise, et a appliqué une pratique de division du travail à l’intérieur de l’organisation, solutionnant de l’intérieur des problèmes de discipline. Les principes programmatiques établis ont clairement formulé les positions révolutionnaires anarcho-communistes, la lutte de classe, l’orientation de l’action syndicale des salariés. Les statuts de la RKAS ont été adoptés lors de la formation de la Confédération, en 1994. Le programme aussi, après de longues discussions, a été entériné par un référendum fin 1998.

Entre la fin de 1994 et le début de 1996, on peut souligner dans l’activité de la RKAS les actions de propagande dans les entreprises de Donetsk et d’autres villes du Dombas ( Makeevka, Kramatorsk, Lisitchansk, etc.), et la participation à la grève de la faim de trois mois des mineurs en attente de leurs salaires de Gorlovka. Une rupture apparut pendant l’été 1996, à la fin de la préparation de cet article, lors de la grève générale des mineurs. Durant les mois de juillet et août la RKAS mena un travail des plus actif, dont on peut juger l’ampleur sans doute par le fait que durant ces deux mois il y eut quatre numéros d’Anarkhia et de Golos Truda (avec un tirage de 4.500 exemplaires pour chacun) et pas moins de quatre tracts (à 1.600 exemplaires chacun). Les périodiques et les tracts posaient des questions sur les résultats de la grève et abordaient au maximum les possibilités opérationnelles. Ainsi quand le 1 août M. Krilov, président du comité de branche ouvrière de Donetsk (nom du comité de grève des mineurs) fut arrêté, dès la nuit du 3 août, quelques centaines de tracts fut diffusés dans les rues et les mines de Donetsk, avec les commentaires de la RKAS sur ce coup de force des Autorités et des appels à continuer le combat. Face à cette situation de déchaînement de la répression et des arrestations des leaders du mouvement ouvrier, la RKAS s’efforça d’être la force de coordination, autour de laquelle devaient se regrouper les partisans de la poursuite de la grève. Cela n’eut pas lieu, parce que l’esprit de combat des travailleurs retomba vite. Mais c’est précisément depuis août 1996 que la RKAS est devenue une organisation connue des travailleurs militants, et considérée comme un allié et une composante indivisible du mouvement ouvrier. Les représentants de la RKAS, depuis août 96, participent aux réunions des militants ouvriers syndiqués, les périodiques et les tracts anarchosyndicalistes sont distribués avec l’aide directe des structures syndicales de base des mineurs, enfin, depuis ce moment le renforcement, si longtemps attendu, en militants de la RKAS dans le Dombas a commencé, et parmi eux des travailleurs d’usine. Au début de ce XXI siècle il n’est pas rare que des militants de la RKAS fassent des appels à la grève et à la création de commissions syndicales dans les mines.

En dehors de la RKAS à la fin des années 90 il n’existe qu’un groupe anarchiste ukrainien : le groupe de jeunes (principalement des étudiants) “ Tigra Nigra ” à Kiev. Se déclarant anarcho-communiste, ce groupe s’est limité à des happening de rues, dans la tradition des “ orangistes ”, des piquets à plusieurs reprises devant le parlement et le siège du gouvernement, à l’édition de quelques numéros de la feuille Pereday dalshe [va plus-loin]. Après un piquet devant l’immeuble du tribunal suprême en 1998, “ Tigra Nigra ” a subi un fort pressing de la part des forces spéciales (arrestations préventives, perquisitions, lettres [d’intimidation] aux employeurs et au établissements scolaires et universitaires des militants). De fait, il en est résulté une dissolution du groupe.

En ce qui concerne la RKAS, son travail continue à augmenter, ce qui explique de fréquents comptes-rendus détaillés de cette organisation. On ne peut donner actuellement qu’une information globale sur le travail de la Confédération, qui représente la force la plus active et la plus construite de l’anarchisme ukrainien.

Les groupes locaux (sections) de la RKAS sont actifs à Donetsk, Dnipropetrovsk, Kiev, Kharkov et dans certaines villes il y a également des adhésions individuelles, comme à Lvov, Poltava, Goulaie-Polie, Yasinovatia, Ougledar. Les sections locales sont principalement formées d’étudiants des grandes écoles, des membres des PTOU [ ?], d’ouvriers de la production, de mineurs, de chômeurs, d’employés. La forme de leurs activités consiste en actions d’agitation et de propagande, en diffusant directement dans les entreprises les périodiques et les tracts, en faisant des collages dans les quartiers ouvriers, par des interventions orales et par des discussions. Toutes ces actions sont également effectuées lors de campagnes dans d’autres villes. Sans oublier des séminaires, des discussions, des concerts à tendance idéologique d’un groupe de rock formé de membres de la RKAS, la participation à des actions directes de travailleurs (grèves, etc.).

La presse de la RKAS est constituée par Anarkhia (18 numéros sortis, avec un tirage de trois à quatre mille exemplaires) ; le bulletin d’analyse et de théorie Anarkho-sindikalist (26 numéros) ; la revue de culture et de théorie Vosstayushaya Ukrania [l’Ukraine insurgée] (2 numéros) ; la feuille d’information Izvesia RKAS [les nouvelles de la RKAS]. De plus, depuis 1995, des brochures relativement nombreuses ont été éditées, comme des classiques de la pensée anarchiste (Malatesta, Novomiski), comme des auteurs anarchistes contemporains (Gu. Khadjiev [ = Georges Balkanski], D. Ruem, M. Harris), et parmi eux des membres de la Confédération (A. Asin, M. Bolin)

Anatoli Doubovik (2001)

Piroumova Natalia (1920 ?-1997) Les livres de cette camarade sur Kropotkine et Bakounine, en dépit de la censure et de l’apparente fidélité à l’idéologie obligatoire, étaient nettement libertaires dans leurs citations. Avec la décomposition de l’URSS , elle réjoignit le mouvement anarchiste, voir Golos Truda Sibir, Tomsk N°2, 1997 [Note du traducteur].