Andres NIN

Premier mai 1937

mardi 18 octobre 2005, par Nin Andrés

Article paru dans La "Batalla", quotidien du POUM, daté du 1er mai 1937. Traduit en français par www.marxists.org

Il y a six ans, la classe ouvrière espagnole célébrait le premier mai dans un grand enthousiasme, le cœur plein d’espoir. Quinze jours auparavant le régime monarchique haï était tombé. La République du 14 avril vivait sa lune de miel. Et Alcala Zamora, président du gouvernement provisoire, promettait à la foule ouvrière le commencement d’une nouvelle ère de justice sociale.

Mais le caractère véritable de la transformation politique qui avait eu lieu en Espagne n’a pas tardé à se manifester. La bourgeoisie, avec l’aide directe des socialistes, a profité de l’enthousiasme populaire pour se mettre à consolider bien vite ses positions endommagées, pour renforcer, derrière le masque démocratique, sa domination, mise en danger par le mouvement révolutionnaire des masses. Inspirée par son esprit de classe, elle a freiné la révolution elle-même, en conservant, pour l’essentiel, les bases économiques et l’infrastructure étatique de la monarchie.

L’idylle d’avril a été brève, comme on pouvait s’y attendre. Contrairement à ce que prétendait la bourgeoisie, la révolution était non seulement inachevée, mais entrait dans une nouvelle phase, dangereuse mais ouverte aux possibles. "La période qui s’ouvre (disions nous alors) n’est pas une période de paix, mais une période de lutte ouverte". Et dans cette lutte les intérêts fondamentaux et tout l’avenir de la classe ouvrière seront en jeu. La classe ouvrière sera mise en échec si, au moment décisif, elle ne dispose pas des éléments de combat nécessaires. Elle triomphera si elle peut compter sur ces éléments, si elle se détache de tout lien avec la démocratie bourgeoise, pratique une franche politique de classe et sait tirer profit du moment clé pour donner l’assaut pour le pouvoir ".

En effet, la lutte de classes a retrouvé son acuité, avec davantage d’intensité que sous la monarchie, car en régime démocratique les antagonismes de classe se manifestent à nu et l’expérience des six dernières années nous a démontré que la démocratie bourgeoise, incapable de résoudre les problèmes fondamentaux du pays, préparait le terrain du fascisme, avec pour seule sortie de crise la révolution prolétarienne.

Avec le soulèvement militaire du 19 juillet, la guerre civile et la révolution qui s’en suivirent, on a eu en condensé, pour ainsi dire, toute cette expérience. Et c’est en ce moment crucial de notre histoire, "dans lequel sont en jeu les intérêts fondamentaux et tout l’avenir de la classe ouvrière", que les partis qui se prétendent ouvriers et marxistes essayent de juguler la révolution, de frustrer les immenses possibilités qui s’offrent au prolétariat espagnol, en sacrifiant ses intérêts supérieurs - qui convergent avec ceux de la civilisation humaine - à ceux de la République démocratique parlementaire, c’est-à-dire à la bourgeoisie et à son mode d’exploitation.

Le premier mai de cette année coïncide avec la phase la plus critique de ce moment historique. La bourgeoisie, effrayée dans les premiers mois de la révolution, relève la tête et essaye de consolider ses positions. En spéculant sur la guerre et ses difficultés, elle essaye d’arracher - avec un certain succès indéniable - les conquêtes du prolétariat. Et, comme dans toute période révolutionnaire, elle trouve son collaborateur le plus efficace dans le réformisme. Mais le rapport de forces, bien que modifié ces derniers temps, reste favorable au prolétariat. Pour que ce rapport de forces favorable soit décisif, il est nécessaire que la classe ouvrière retrouve pleinement confiance en elle-même, largue les amarres qui l’attachent à la démocratie bourgeoise et s’engage résolument sur le chemin de la conquête du pouvoir. Il est encore temps aujourd’hui. Il sera peut-être trop tard demain.

Qui ne s’est pas laissé influencé par ceux qui prétendre tout subordonner aux nécessités de la guerre, ceux qui prétendent mettre en place une "union sacrée" basée sur de constantes concessions du prolétariat à ses ennemis de classe. La guerre a une importance énorme, mais est indissolublement liée à la révolution. La bourgeoisie préférera la défaite militaire au triomphe de la classe ouvrière, pour l’écrasement duquel elle n’hésitera pas, si les circonstances l’exigent, à s’allier avec ses ennemis d’aujourd’hui. Seul un gouvernement ouvrier et paysan est capable d’organiser la victoire, de bâtir une puissante industrie de guerre puissante, de mener la guerre jusqu’à la fin, de créer une authentique morale combative sacrifiant les intérêts particuliers à l’intérêt général.

Seul un gouvernement ouvrier et paysan, qui rompt tout lien avec la bourgeoisie nationale et avec l’impérialisme étranger, et imprime un vigoureux élan à la révolution internationale, peut définitivement écraser le fascisme, tant dans au front qu’à l’arrière.

Le mot d’ordre qui porta les masses populaires au premier mai 1913 était : Vive la République du 14 avril ! Le mot d’ordre des masses ouvrières d’Espagne, dans ce Premier mai tragique et glorieux, doit être : Vive la révolution sociale ! Vive le gouvernement ouvrier et paysan ! Ce n’est qu’avec le triomphe de ce mot d’ordre que le sacrifice et l’héroïsme magnifiques du prolétariat espagnol, sans précédent dans l’Histoire, n’auront pas été vains.