Le sécuritaire,vu de la banlieue

Le sécuritaire,vu de la banlieue

vendredi 11 novembre 2005, par frank

Depuis des années, des sociologues, des cinéastes -« La Haine », etc.-, tous ceux qui travaillent et vivent dans les banlieues sentaient l’explosion venir et dénonçaient les causes sociales et politiques. Voici un témoignage de la CNT publié dans la revue Les Temps Maudits N° 18, janvier 2004

Le sécuritaire,
vu de la banlieue

Images superposées de “ cailleras ” (la “ racaille ”), de loubards sortant des ZEP, des CES, ou de jeunes chômeurs sans diplômes ; de pavillons cossus, en meulières, destinés à la fois à de riches familles et à des familles qui ont réussi à devenir propriétaires au bout d’années de privations ; de lotissements pavillonnaires vendus à plus d’un million de francs (construits à la va-vite et prévus pour ne durer qu’une quarantaine d’années) pour cadres ; d’immeubles quasi professionnels pour postiers, pour flics, etc. ; de HLM abritant des personnes à revenus modestes, voire très faibles, où les Français pauvres côtoient d’autres pauvres, venus de tous les coins de la planète ; d’empilements rutilants des publicités affichant l’insolence capitaliste des hypermarchés ; de galeries marchandes, de cinémas, de restauration rapide ; de zones industrielles, avec des entreprises entourées de gazons et de grilles rendant impossibles les collages militants...

La banlieue ! c’est aussi le mouvement des enseignants, des élèves et des parents de la Seine-Saint-Denis d’il y a trois ans et demi pour exiger des moyens éducatifs adaptés à une population marginalisée et démunie. Et le “ 9-3 ”, c’est l’image banalisée de l’éducation dans les zones “ difficiles ” de ce pays.

Avril 2002, la vague des manifestations anti-lepénistes des 14-20 ans, c’est en grande partie la banlieue.
La banlieue est donc un résumé des écarts économiques extrêmes entre les villes, que ce soit dans les espaces immenses des parkings pour les entreprises et les zones commerciales, ou qu’il s’agisse de l’importance des surfaces consacrées soit à la richesse soit à la pauvreté.


Une évolution vers le basculement

Je suis préoccupé par une anecdote. À la mi-mars, un camarade se fait verbaliser parce qu’il utilise son téléphone portable en conduisant. Les agents lui demande sa profession : il est enseignant en ZEP. “ Comment sont les rapports avec les élèves, demandent les forces de l’ordre. - Ça va, répond le copain. - ça doit être dur quand même, disent les agents ”, et ils lui retirent la contravention, comme s’ils étaient en quelque sorte collègues.
Flics, profs, même combat ? Je ne crois pas. Les profs sont-ils plus à l’aise que les flics avec les jeunes de banlieue ? Je ne le crois pas non plus. Évidemment, je suis obligé de m’appuyer sur une expérience limitée à un secteur : un lycée moyen, voire médiocre, de l’Essonne, de 1973 à 2002.

Des années 80 à aujourd’hui, la crise a creusé les différences sociales et culturelles. Mais l’ensemble des jeunes est semblable. Majoritairement blancs d’origine majoritairement française, ils sont maintenant à parts égales blancs-métèques et colorés, et ils doivent réagir de la même façon au manque d’emplois et, simultanément, à de multiples sollicitations pour consommer. Alors, deux attitudes priment chez ces jeunes, en alternance, suivant les moments ou les interlocuteurs : soit le refus de l’effort, tout en exigeant une sorte de revenu minimum garanti culturel, en attendant un vague boulot ou le RMI, soit l’arnaque et la triche pour avoir des notes autour de la moyenne. Pas plus soutenus aujourd’hui qu’hier par leurs familles, les jeunes zigzaguent entre les multiples responsabilités qui les accablent. Il faut consommer suffisamment et connaître plein de choses pour frimer et être accepté par les potes, tout en se gardant de “ ne pas être trop à l’Ouest ”, scolairement, vis-à-vis des parents, pour, en bout de course, se choisir un futur boulot pas trop con.

Les parents ne servent pas à grand-chose pour résoudre ces problèmes. à Massy-Vilgénis, dans les années 70, il est arrivé qu’il y ait plus d’enseignants que de parents aux réunions parents-profs de seconde ou de première. Dans les années 1990-2000, c’est tout le contraire. La raison en est que les familles antillaises, portugaises, maghrébines, tamoules, etc., ont pris conscience que les diplômes associés à une bonne formation sont des gages pour l’avenir. Elles le disent à leurs enfants et acceptent de faire des sacrifices pour leur payer des cours supplémentaires, mais le message passe mal face à la réalité que vivent les adolescents.

L’exception, c’est les filles, qui pour échapper au carcan de l’islam et du catholicisme classique (aux sauces maghrébine et portugaise), réussissent mieux dans les études que les garçons, et cela à la grande satisfaction des professeurs.

L’attitude principale des garçons, c’est la “ rigolade ”, il s’agit de profiter le plus possible. Pendant les manifs de lycéens de 1999, un ou deux lycéens de BTS avaient demandé aux rares potaches partant en manif de faire partie du service d’ordre, mais ils avaient répondu (gentiment) qu’ils y allaient pour casser et pour voler. La majorité restait à la maison pour regarder la télé, habitude quotidienne, même si elle n’est guère enrichissante. En 2002, ils se mirent en grève, surtout pour ne rien foutre, tout en ayant sincèrement peur du FN.

Je considère que cet état d’indifférence, d’inconscience ou de cécité sociale, mâtiné de révolte, vient principalement de trois éléments :

- La revendication d’une culture jeune et non adulte qui élimine les parents, attitude fortement encouragée par les médias et les feuilletons de la télé.

- La confrontation précoce avec la répression policière contre la drogue, liée également à l’usage des deux-roues.

- Une incapacité de dialogue avec les profs, seuls adultes disponibles la majorité du temps, mais politiquement aveugles, pour la plupart, aux changements sociaux et impuissants à intervenir même dans le cadre de leur profession.

L’attention des adolescents en classe n’est pas meilleure ou inférieure d’une classe à l’autre, par exemple, entre une quatrième à Henri-IV en 1966 et une seconde à Massy-Vilgénis en 2002. Sur une trentaine de jeunes, il y a toujours cinq ou six groupes de deux à quatre élèves qui cherchent à piquer une trousse, à copier un devoir pour un autre cours, à bavarder de tel ou tel sujet sans rapport avec la leçon, à montrer quelque chose de nouveau, sans compter ceux qui rêvassent...

Auparavant, à Henri-IV, un simple signe du prof suffisait à imposer l’attention ; à Massy-Vilgénis, maintenant, il faut s’adresser simultanément à quatre ou cinq membres de chaque petit groupe pour que tous comprennent qu’il va être nécessaire d’écouter attentivement. Les études n’ont pas une grande importance dans leur vie quotidienne, c’est quelque chose dont on s’inquiète seulement en fin de trimestre ; le reste du temps, la consommation et les distractions effacent cette préoccupation. L’attention scolaire est réservée à ce que j’appelle les “ anormaux ”, capables de mémoriser l’essentiel et de le prouver. Les autres ne le font pas, parce que leur attention est ailleurs, vers le monde de la télé, ou vers le petit commerce entre adolescents.

Il y a pourtant toujours chez les parents et chez les jeunes une soif et une attente avide de réussite scolaire (comme le montrèrent les revendications de la Seine-Saint-Denis en 1999). Attitude minoritaire cependant : on se décourage vite face au “ système ” et à la culture qu’il colporte. En réponse, toutes les tricheries sont admissibles, puisque ce truc des diplômes reste incompréhensible à la plupart, mais que c’est la clé pour un boulot. Le ras-le-bol devient dramatique quand les ados s’aperçoivent qu’il y a diplômes et diplômes, que les impasses sont nombreuses et que la précarité touche également de plus en plus les Français de souche, bien nés et assez bien formés.

Paris, pour les jeunes de banlieue, c’est Tati, c’est telle boîte à narguilé, telle salle où, en groupe, on peut gueuler sa violence d’ado. Le Louvre, les musées, les expos, la culture sont complètement ignorés par la majorité des jeunes, qui ne voient là qu’un charabia élitiste, une exclusion de plus.

La violence (inévitable dans cette atmosphère d’impasse sociale) apparaît d’abord entre les jeunes, on se rackette régulièrement. Des bagarres éclatent entre gars à propos de football, entre filles à propos de mecs. Des bandes de dealers règlent leurs comptes une fois tous les deux ans à la sortie du lycée (toujours les Ulis contre Massy). La violence entre profs et élèves est rare : un jeune qui vient menacer de mort son ex-copine, une prof s’interpose ; les bruits de voix entraînent l’intervention d’un prof d’une autre classe qui se prend un coup... Personnellement, je n’ai pas connu ça, mais j’ai dû calmer plusieurs fois des ados excités près à en venir aux mains entre eux.

L’incivilité n’est pas une notion vraiment nouvelle, elle est plus insidieuse, sans violence ; le luxe relatif des installations collectives (qui n’en est pas un, il s’agit simplement de propreté et de qualité du matériel) est inconsciemment ressenti comme une provocation pour beaucoup d’ados qui vivent dans des logements vétustes, mal entretenus. Les graffitis, les crachats, les rayures sont une façon irraisonnée de protester contre la crasse qu’on connaît chez soi et contre le luxe apparent qu’on voudrait avoir.

Justement, la violence tient en partie à l’urbanisme. La violence, c’est la BAC (brigade anti-criminalité), c’est le sécuritaire au gré des flics, presque toujours à côté de la plaque, des flics aussi jeunes que les jeunes, et leur faisant payer le fait de l’être encore, assujettis à l’autorité qu’ils représentent eux, alors que les autres sont insouciants et profitent pleinement de leur temps libre. Un exemple récent : deux jeunes mangent un sandwich dans une voiture sur un parking, vers 21 heures, à côté d’une restauration rapide. La BAC arrive, contrôle d’identité avec fouille au corps et fouille du véhicule. Rien d’anormal. Les policiers affirment pourtant qu’il va y avoir prise de drogue et ils démontent une roue pour empêcher le véhicule de repartir. Les deux jeunes et leur famille garderont un souvenir ineffaçable du comportement de la flicaille.

Conclusion

C’est précisément dans les cités misérables que se posent les problèmes, ainsi que dans tous les quartiers urbains similaires. Il est aisé d’en déduire que la dégaine et le faciès sont des indicateurs déterminants. S’y ajoute le fait d’être jeune et de déambuler, de se promener, signe évident du manque d’emploi, donc de deal. Ainsi les forces répressives de l’État agissent :

- Par xénophobie, attitudes remontant aux années 60 durant la guerre d’Algérie.

- Pour faire du chiffre afin de justifier le budget octroyé.

- Pour créer des abcès de fixation de la misère : la police n’a pas le pouvoir de trouver une solution au chômage ni de modifier le manque de formation des jeunes.

- De plus, ils ont conscience de l’inutilité de leur travail, étant donné l’absence de solution d’ensemble.

La crise sociale et les jeunes dits difficiles sont donc la justification des mesures sécuritaires majoritairement appliquées dans les banlieues.

La banlieue, c’est des zones industrielles et des quartiers où vivent des salariés, c’est aussi un immense échangeur de population arrivant le soir et repartant le matin vers la capitale, croisant sur le même rythme un flot identique issu de la capitale.

La routine des horaires lubrifie les engrenages des transports. Le sécuritaire en est absent, sauf pour les inévitables accidents qui dépendent des urgences médicales.
Le sécuritaire, c’est la multiplicité des gardes assermentés dans les espaces commerciaux, dans la capitale comme en banlieue ; le luxe, le toc aveuglant peuvent chambouler l’équilibre fragile de ceux qui n’ont rien, ou si peu. Le sécuritaire, ici, n’est que la rançon de cette provocation.
Le sécuritaire se vautre complaisamment sur les jeunes, coupables de ne pas entrer dans le maelström des populations à horaire fixe. Les jeunes, eux, ignorent leurs droits, le plus souvent, mais affichent leur fierté ; par-là, ils sont la proie facile de flics arrogants - avortons de la pensée - justifiant leurs primes de risques...

Les exceptions existent pourtant parmi ces policiers ; il y en a qui réfléchissent et comprennent que la cause première, c’est le manque de formation adéquate, l’absence d’emploi, et qu’ils sont face à une jeunesse abandonnée. La débrouille, les expédients, la drogue tolérée, c’est la réponse des pauvres.

La réponse du système, c’est aussi de laisser faire les dealers pour endormir ces couches socialement fragiles, le tout habilement manipulé par les différentes polices.

Frank Mintz [CNT 91]