Principes et enseignements de la révolution espagnole

vendredi 26 novembre 2004, par Leval Gaston

Principes et enseignements de la révolution espagnole

Tout ce qui par témoignage direct ou indirect a été exposé dans ce livre aide à la compréhension des enseignements suivants que j’ai formulés en synthèse comme sujet de méditation.

1. Le principe juridique des collectivités était entièrement « nouveau ». Ce n’était ni le syndicat ni la mairie au sens traditionnel du mot et non plus la commune du Moyen-Âge. Toutefois, elles étaient plus proches de l’esprit communal que de l’esprit syndical. Les collectivités auraient pu souvent s’appeler « communauté », comme c’est le cas pour celle de Binéfar et constituaient vraiment un tout dans lequel les groupes professionnels et corporatifs, les services publics les échanges, les fonctions municipales, restaient subordonnées, dépendant de l’ensemble, tout en jouissant de l’autonomie dans leurs structures, dans leur fonctionnement interne, dans l’application de leurs buts particuliers.

2. Malgré leur détermination, les collectivités étaient pratiquement des organisations libertaires communistes, qui appliquaient la règle « de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins », soit par la quantité de ressources matérielles assurées à chacun là où l’argent était aboli, soit au moyen du salaire familial là où l’argent avait été maintenu. La méthode technique différait, mais le principe moral et les résultats pratiques étaient les mêmes.

Cette pratique était en effet sans exceptions dans les collectivités agraires ; peu fréquente au contraire dans les collectivisa-tions et socialisations industrielles, la vie de la ville étant plus complexe et le sentiment de sociabilité moins profond.

3. la solidarité portée à un degré ex-trême était la règle générale des collectivités agraires. Non seulement le droit de tous à la vie était assuré, mais dans les fédéra-tions mères on établissait toujours plus le principe de l’entraide avec les fonds com-muns dont jouissaient les villages moins favorisés par la nature. À Castellón, on éta-blit dans ce but la Caisse de compensation. Dans le domaine industriel, cette pratique semble avoir commencé à Hospitalet, dans les chemins de fer catalans et plus tard elle fut appliquée à Alcoy. Elle aurait été plus générale si le compromis avec les autres partis n’avait pas empêché de socialiser ouvertement dès les premiers jours.

4. Une conquête d’une énorme importance a été le droit de la femme à la vie, quelques fussent ses fonctions sociales. Dans la moitié des collectivités agraires, le salaire qui lui était attribué était inférieur à celui de l’homme, dans l’autre moitié équivalent ; la différence s’expliquait en tenant compte que la femme célibataire vit rarement seule.

5. De même les enfants ont vu leur droit reconnu spontanément : non comme une aumône accordée par l’État, mais bien comme l’exercice d’un droit que nul ne pen-sait à refuser. En même temps, les écoles leur ont été ouvertes jusqu’à 14 ou 15 ans : seule façon d’éviter que les parents ne les envoient travailler avant l’âge, et pour rendre l’instruction réellement générale.

6. Dans toutes les collectivités agraires d’Aragon, de Catalogne, du Levant, de Castille, d’Andalousie et d’Extrémadure, il y a eu pour règle spontanée de constituer des groupes de travailleurs presque toujours fixés dans des zones précises et qui se partageaient les cultures ou les terres. C’est également spontanément que s’est fait la réunion des délégués élus par ces groupes avec le délégué local de l’agriculture dans le but d’orienter le travail général.

7. En plus de ces réunions et d’autres analogues des groupes spécialisés, des réunions de la collectivité avaient lieu sous formes spontanée également assemblées hebdomadaires, bi-mensuelles ou mensuelles. On s’y prononçait sur l’activité des conseillers nommés par elles et sur les cas spéciaux et les difficultés imprévus. Tous les habitants, hommes et femmes, et qu’ils fussent ou non producteurs de biens de con-sommation, intervenaient et déterminaient les accords pris. Souvent même les « individualistes » pouvaient se prononcer et voter.

8. Dans la collectivisation de la terre, les modifications les plus importantes ont été : l’augmentation du machinisme et de l’irrigation, l’extension de la polyculture, la plantation d’arbres de toutes espèces. Dans l’élevage des bestiaux : la sélection et la multiplication des espèces, leur adaptation aux conditions du milieu du climat de l’ali-mentation, etc., et la construction sur une vaste échelle d’étables, de porcheries et de bergeries collectives.

9. On étendait continuellement l’harmonie dans la production et la coordination des échanges, de même que l’unité dans le système de répartition. L’unification com-munale était complétée par l’unification régionale, où la Fédération nationale était élue.

À la base, la « commune » organisait l’échange. Exceptionnellement la commune isolée la pratiquait, mais sur autorisation de la fédération qui prenait note des échanges et pouvait les interrompre s’ils causaient un préjudice à l’économie générale. Cela arriva pour une collectivité isolée de Castille, qui ne vendait pas le blé pour son compte mais envoyait le client à l’office du blé à Madrid.

En Aragon, la Fédération des collectivités, fondée en janvier 1937, et dont la résidence centrale se trouvait à Caspe, commença à coordonner les échanges entre toutes les communes de la région, ainsi qu’à appliquer l’entraide.

La tendance à l’unité est apparue plus clairement avec l’adoption d’une carte de « producteur » unique, et d’une carte de « consommateur » également unique, qui impliquait la suppression de toutes les monnaies, locales ou non, suivant la résolution prise au congrès constitutif de février 1937.

La coordination des échanges avec les autres régions et de la vente à l’extérieur s’améliorait toujours davantage. Dans le cas de bénéfices dus aux différences de change, ou à l’obtention de prix supérieurs au prix de base déjà excédentaires, la Fédération régionale les employait pour aider les collectivités les plus pauvres. La solidarité dépassait le circuit communal.

10. La concentration industrielle tendait à se généraliser. Les petites usines, les ateliers antiéconomiques disparurent. Le travail se rationalisa avec un objectif et une forme hautement sociale aussi bien dans les industries d’Alcoy que dans celles d’Hospitalet, dans les transports urbains de Barcelone que dans les collectivités d’Aragon.

11. La socialisation commençait souvent avec la répartition (à Segorbe, Granollers et différents villages d’Aragon). Dans certains cas nos camarades arrachè-rent à la municipalité des réformes immédiates (municipalisation des loyers, de la médecine à Elda, Benicarló, Castellón, Alcañiz, Caspe, etc.)

12. L’enseignement progressa avec une rapidité jusqu’alors inconnue. L’immense majorité des collectivités et des municipalités plus ou moins socialisées a construit une ou plusieurs écoles. Chacune des collectivités de la Fédération du Levant avait son école au début de 1938.

13. Le nombre de collectivités augmentait continuellement. Le mouvement, né avec plus d’élan en Aragon, avait gagné dans les campagnes une partie de la Catalogne, prenant un essor extraordinaire, surtout dans le Levant, et ensuite en Castille, dont les réalisations ont été, selon des témoins responsables, peut-être supérieures à celles du Levant et de l’Aragon. L’Extrémadure et la partie de l’Andalousie que les fascistes tardèrent à conquérir - surtout la province de Jaén - ont eu aussi leurs collectivités. Chaque région ayant les caractéristiques propres à son agriculture et à son organisa-tion locale.

14. Dans mes enquêtes, je n’ai trouvé que deux cas d’échecs : celui de Boltaña et celui d’Ainsa au nord e l’Aragon.

Le développement du mouvement et les adhésions qu’il ecevait peuvent s’exprimer par ces faits : en février 1937 la région d’Angüés avait 36 collectivités (chiffre communiqué au congrès de Caspe). Elle en avait 57 en juin de la même année. Nous manquons de chiffres exacts sur le nombre de collectivités créées dans toute l’Espagne. Me basant sur les statistiques incomplètes du congrès février en Aragon, et sur notes recueillies durant mon séjour prolongé dans cette région, je peux affirmer qu’il y en avait au moins 400. Celles du Levant étaient de 500 en 1938. Nous devons y ajouter celles des autres régions.

15. Les collectivités ont été complétées en certains lieux par d’autres formes de socialisation. Le commerce fut socialisé après mon passage à Carcagente. Alcoy vit naître une coopérative de consommation complétant l’organisation syndicale de la production. D’autres collectivités s’agrandirent : Tamarite, Alcolea, Rubielas de Mora, Calanda, Pina, etc.

16. Les collectivités n’ont pas été l’œuvre exclusive du mouvement libertaire. Bien qu’elles aient appliqué des principes juridiques nettement anarchistes, elles étaient souvent la création spontanée de personnes éloignées de ce mouvement (« libertaires » sans le savoir). La plus grande partie des collectivités de Castille et d’Extrémadure ont été l’œuvre de paysans catholiques et socialistes, inspirés ou non par la propagande de militants anarchistes, isolés.

Malgré l’opposition officielle de leur organisation , beaucoup de membres de l’UGT (Union générale des travailleurs) sont entrés dans les collectivités ou les ont organisées ; et aussi des républicains sincèrement désireux de réaliser la liberté et la justice.

17. Les petits propriétaires étaient respectés. Les cartes de consommateurs faites aussi pour eux, le compte courant qui leur était ouvert, les résolutions prises à leur égard l’attestent. On les empêchait seule-ment d’avoir plus de terres qu’ils n’en pou-vaient cultiver, et d’exercer le commerce individuel. L’adhésion aux collectivités était volontaire ; les « individualistes » y adhéraient seulement quand ils étaient persuadés des résultats meilleurs du travail en commun.

18. Les principaux obstacles aux collectivités furent :
- la coexistence de couches conservatrices, des partis et des organisations qui les représentaient : républicains de toutes ten-dances, socialistes de droite et de gauche (Largo Caballero et Prieto), communistes staliniens, souvent poumistes. (Avant d’être expulsé par le gouvernement de la Généralité, le P.O.U.M. ne fut pas réellement un parti révolutionnaire. Il le devint quand il se trouva contraint à l’opposition. En juin 1937, un manifeste distribué par la section aragonaise du P.O.U.M . attaquait les col-lectivités.) L ’U.G.T. constituait l’instrument principal utilisé par ces différents politiciens.

- l’opposition de certains petits propriétaires (paysans, catalans et pyrénéens).

- la crainte manifestée même par quelques membres des collectivités que, une fois la guerre terminée, le gouvernement ne détruise ces organisations. Cette peur fit hésiter même beaucoup de ceux qui n’étaient pas réellement réactionnaires et des petits propriétaires qui, sans cela, se seraient décidés à adhérer aux collectivités.

- la lutte active contre les collectivités : il ne s’agit pas de l’action évidemment destructrice des troupes de Franco là où elles pouvaient arriver. Cette lutte contre les collectivités a été conduite les armes à la main en Castille par les troupes commu-nistes. Dans la région de Valence, il y eut même de vrais combats dans lesquels inter-vinrent les chars d’assaut. Dans la province de Huesca, la brigade Karl Marx a persécuté les collectivités. La brigade Macía-Companys a fait de même dans la province de Teruel (mais toutes deux ont toujours évité le combat contre les fascistes). La première a toujours été inactive pendant que nos troupes luttaient pour prendre Huesca ou d’autres positions importantes. Les troupes marxistes se réservaient pour l’arrière-garde. La seconde abandonna sans lutte Vinel del Río et d’autres communes de la région carbonifère d’Utrillas. Les soldats qui s’enfuirent en chemise devant une petite attaque que d’autres forces continrent sans difficultés, furent ensuite des combattants intrépides contre les paysans désarmés des collectivités.

19. Dans l’œuvre de création, de transformation et de socialisation qui a été réalisée, le paysan a montré une conscience sociale très supérieure à celle de l’ouvrier des villes.

Gaston Leval

(traduction de F. Mintz, revue en mai 2001)

Publié dans « Le Monde Libertaire » N°622, 4.4.1986