Un "Mai 68" des banlieues ?

Un "Mai 68" des banlieues ?

jeudi 29 décembre 2005, par Wilfrid

Un "Mai 68" des banlieues ?

Pour une authentique resyndicalisation des quartiers

Amusant le gouffre qui sépare deux événements. La révolte des étudiants de 1968, issus de la bourgeoisie et aujourd’hui confortablement installés au sein des élites politiques et économiques, et la révolte contemporaine des classes populaires des cités. Pour les uns, reconnaissance sociale, violence créatrice, acte fondateur d’une société libérale. Pour les autres, racailles, voyous, imbéciles qui embrasent leur propre quartier et font le jeu du Front national.

C’est que la classe qui maîtrise le décodeur médiatique est certes plus proche des soixante-huitards (ceux qu’elle fête, pas les millions de grévistes, pas les lycéens établis ensuite abandonnés par les leaders universitaires) que de ces sauvages qu’elle ne comprend pas. C’est que la bourgeoisie de gauche a ses combats : l’antifascisme de salon, l’écologie, l’antiracisme branché. Et qu’elle ne connaît rien du combat beaucoup plus terre à terre des jeunesses des classes populaires : pouvoir vivre, avec un travail et un salaire décent, dans un quartier qui ne soit pas un territoire occupé par une police “ républicaine ”. Républicaine ? Rappelons ce qui a déclenché les émeutes : une telle terreur d’un simple contrôle de police, que trois jeunes en règle ont préféré risquer leur vie en se réfugiant dans un transformateur électrique.

Mais on se gausse chez les gauchistes branchés. Ces imbéciles détruisent leur propre quartier, brûlent les voitures d’aussi pauvres qu’eux. Et les révolutionnaires de canapé conseillent : allez donc brûler les Mercedes des beaux quartiers. S’ils avaient vécu quelques jours dans la peau d’un “ jeune ” des cités, ils sauraient que celui-là ne feraient pas 20 mètres dans le huitième avant de se faire embarquer par la police. Alors ils brûlent leur quartier, leur prison, le lieu d’un no man’s land sans avenir où leurs pères, leurs frères ont déjà succombé. Ils brûlent les témoins de promesses jamais tenues : des écoles, une ascension sociale impossible ; des entreprises, un CDI illusoire au bout d’une précarité qui dure une vie ; des équipements sociaux, cerises sans gâteau, et ce qu’ils veulent, c’est leur part du gâteau.

Une révolte sans perspectives

Ce qui est inquiétant, ce n’est pas cette flambée de violence. Avec ses débordements, avec ses drames, elle serait plutôt l’indice salutaire que la résignation, qui a vaincu les pères, n’a pas encore maté les fils. La preuve également, malgré tous les mensonges politico-médiatiques sur la prétendue islamisation des banlieues, que les classes populaires se retrouvent toujours sur le terrain de l’affrontement de classe. Certes, chaque voiture qui brûle est la vieille bagnole d’un prolo qui n’aura pas de quoi s’en racheter une. Certes, des gestes apparemment insensés prennent pour cible des bus, des logements, des foyers, où se trouvent la famille des incendiaires. Mais quelle est cette “ république ” qui ne laisse plus comme possibilité de révolte que celle de se détruire ? La jeunesse d’une classe ouvrière se trouve à ce point marginalisée, “ exclue ” de l’espace “ commun ”, qu’elle ne peut affirmer sa présence qu’en s’en prenant à elle-même.

Ce qui est inquiétant, c’est ce que révèle le caractère désordonné et autodestructeur de cette révolte. Il existe une coupure totale entre la rébellion et toute perspective politique, entre les émeutiers et tout ce qui est censé structurer les luttes de la classe ouvrière. Cette lame de fond qui a touché toute la France, révélatrice de clivages profonds, semble parfaitement étrangère aux mouvements syndical et politique, se joue hors de leur terrain d’intervention. Il est extrêmement inquiétant qu’une large frange des exploités n’ait plus aucun lien avec les organisations censées structurer leurs luttes. Et c’est une régression sans précédant, par rapport aux luttes passées, qui ont vu au contraire s’organiser la classe ouvrière. Une régression qui explique notre fragilité, et l’arrogance des classes dominantes, la destruction systématique des droits acquis par les luttes passées. Aussi légitime qu’elle soit, cette révolte restera sans lendemain, puisque incapable de se structurer et de se doter de perspectives. C’est le résultat d’un syndicalisme institutionnalisé n’intégrant plus les jeunes prolétaires confrontés aux nouvelles formes d’exploitation développées depuis une trentaine d’années.

Un patronat en ordre de marche

Cette carence ouvre la voie aux classes dominantes, qui bénéficient, elles, d’une haute conscience de leur intérêt, construisent des stratégies cohérentes et efficaces, et sont parvenues sur le devant de la scène politique. L’intervention du Medef, en pleines émeutes, pour réclamer l’ordre et prôner plus de liberté d’exploiter comme solution à la crise, révèle le rôle primordial du patronat dans le rapport de force social. Elle est à rapprocher du silence des syndicats de travailleurs. Le vocabulaire qui sert à décrire les émeutiers, ces “ racailles ” à nettoyer au “ karcher ” permet de renouer avec un discours non pas fasciste, mais bien capitaliste : ce sont les classes dangereuses, les classes délinquantes, “ incivilisées ”, dont il convient de mater durement les révoltes.

Car, de nouveau, la culture dominante construit un fossé civilisationnel entre les exploités et les exploiteurs, qui permet de justifier l’exploitation. Au XIXe siècle, un véritable racisme de classe avait été développé, qui considérait l’exploité comme un être inférieur dont il fallait mater les révoltes. Thiers, des années 1830 jusqu’à la Commune de Paris, a personnifié cette conception. Aujourd’hui, c’est l’intégriste musulman qui devient la figure emblématique de l’“ autre ” inassimilable qui terrorise. Tout est donc fait pour faire entrer la réalité dans ce shéma : les autorités religieuses, alliées de fait à l’ordre policier, prononcent une ridicule “ fatwah ” pour appeler au calme, comme si les insurgés étaient tous des intégristes musulmans ! Certes, l’absence d’effets de ces gesticulations en démontre l’imbécillité, mais peu importe, cela marque les esprits. Et les éditorialistes brodent sur un prétendu problème d’“ intégration ”, alors que l’immense majorité des émeutiers sont français, nés en France !

L’instauration de l’Etat d’urgence, avec ses références historiques (Algérie, Nouvelle-Calédonie), tend à conforter l’idée d’une extériorité des émeutiers. Cette révolte qui vient du cœur de nos quartiers, du cœur du prolétariat démembré, serait une offensive extérieure conte l’ordre républicain. Et au nom des valeurs républicaines, l’ordre doit être rétabli grâce à des mesures parfaitement antidémocratiques. Que l’on se rassure, elles ne toucheront pas les quartiers aisés. Cette “ république ” ressemble de plus en plus à celles du XIXe et du début du XXe siècle, qui prônaient l’exploitation comme principe de civilisation et de progrès, et noyaient impitoyablement dans le sang les révoltes ouvrières.

Communautarisme VS unité de classe

Après deux siècles de conflits de classe en France, qui ont permis aux travailleurs-esclaves d’accéder au rang d’êtres humains, de bénéficier de protections collectives face à leurs exploiteurs, l’Etat sarkozyste cherche à construire une société communautariste basée sur l’exemple anglo-saxon. Un modèle garant, au-delà de révoltes ponctuelles, de la pérennité du système et de la domination du patronat. Dont les chefs communautaires sont les alliés naturels, eux-mêmes bénéficiant d’un pouvoir directement en rapport avec ce système.

Mais ce projet n’a pas de base sociale en France, car il va à l’encontre de notre culture sociale. Le danger d’“ américanisation ” est cependant évident. Et il est plus que temps de reconstruire sur de nouvelles bases l’outil des classes laborieuses qui leur permettra de prendre en main collectivement leur destin. Nous tous qui faisons partie du mouvement syndical, d’un syndicalisme de lutte de classe, d’un syndicalisme à finalité révolutionnaire, nous devons travailler à ce que plus jamais, la jeunesse prolétaire puisse se battre seule face à un pouvoir ultraréactionnaire alliant politiciens, patronat et chefs religieux, sans que nous soyons capables d’intervenir à ses côtés pour l’aider à donner un sens à ses révoltes. Notre avenir se jouera en fonction de notre capacité à intégrer l’ensemble des prolétaires dans une dynamique et une culture révolutionnaire communes. L’heure n’est plus au constat critique, mais à l’action.

Wilfrid, SIPM-CNT [Syndicat Interprofessionnel de la Presse et des Medias] 8-XII-2005