Sur Land and Freedom

Sur Land and Freedom

vendredi 3 février 2006, par frank, Z Éric

Land and Freedom (film britannique, en couleur, 1994, 1 h 49)

deux commentaires publiés dans

CNT Éducation 91 N° 7 (mai-juin 1996)

Vision cinématographique de Land and Freedom

Parmi les différents films tournés durant et après la guerre civile espagnole, c’est le premier qui pose réellement les problèmes sociaux. Ni L’espoir de Malraux, ni Pour qui sonne le glas, d’après Hemingway, tout en finissant sur un enterrement ou la mort des protagonistes, ne sortent du champs héroïque individuel figé dans une époque.

Les sources sont évidentes : à 80% il s’agit de Hommage à la Catalogne de Georges Onvell, écrit en 1937-38. On v trouve les réflexions sur la bêtise de l’entraînement militaire (Chapitre I A mon grand désespoir ”, je m ’aperçus qu’on ne nous apprenait rien du maniement des armes. La prétendue instruction consistait simplement en exercices de marche du genre le plus ancien et stupide. - trad. de l’anglais.) : la vétusté des armes (Chap. II Mausers de 1896) , les insultes d’une tranchée à l’autre (Chap. II et IV Fascistas maricones. ¡Viva España, Viva Franco !), le scénario en ajoute d’autres ; les remarques sur l’élection des officiers et l’absence de différences entre ceux-ci et les soldats (Chap. III et VIII) : la mauvaise qualité de certaines armes et les blessures qu’elles occasionnent (Chap. II) ; le climat de Mai 1937 à Barcelone et la dénonciation de la trahison du PC et de l’URSS.

Il est intéressant de remarquer les aspects cinématographiques non retenus par Ken Loach : les enfants de 15 ans et les plus jeunes, placés dans les milices par leurs parents pour toucher leur salaire ; la saleté des villages, des miliciens et des tranchées : - le chien marqué POUM dans le pelage accompagnant le chef des miliciens caracolant sur son cheval noir : l’attaque de nuit, la prise d’une tranchée et le retour à la case départ, après avoir erré dans la boue : les citations de Lénine ad nauseam (jusqu’à écoeurement) par les trotskistes : l’opposition entre Andalous et Catalans, la transformation de Barcelone entre 1936 et avril 1937 (Chap. IX Les formes révolutionnaires du langage commençaient à tomber en désuétude. Les inconnus rarement vous adressaient la parole, en tutoyant, c’était habituellement señor et Usted. Buenos días commençait à remplacer Salud) ; la préférence d’Orwell pour les milices de la CNT (Chap. IX).

Ken Loach a privilégié une vision "politiquement saine" des milices (notamment en ne disant rien de l’opposition du POUM à la CNT-FAI), en ajoutant trois caractéristiques laissées de côté par Orwell l’anticléricalisme justifié (l’épisode de la prise du village et du curé terroriste et délateur) : la collectivisation des terres (la discussion dans l’ex-demeure du riche propriétaire foncier) ; l’émancipation féminine (Maïté qui rattrape et convainc un milicien de ne pas céder à la haine, Blanca qui donne à Dave l’adresse où elle sait qu’elle ira le retrouver ; elle rompt dès qu’elle sent que leur accord profond n’est pas solide).

Le contenu historique est excellent, parce qu’on retrouve cet élan d’enthousiasme de création révolutionnaire, en particulier pour la discussion sur la collectivisation. Elle reprend les arguments communistes (de même que pour la militarisation) et on peut remarquer qu’ils avaient une certaine force puisque Dave serait allé dans les brigades internationales ; s’il n’avait pas été pris par mai 1937. On a une description fantaisiste du POUM, avec des combattants étrangers anarchistes, alors qu’il y avait en Aragon la colonne Ascaso qui accueillait la plupart des anarchistes étrangers. On entend une chanson de fin 1938 (l’Aragon était occupé par Franco), quand on est dans l’été 37. On a aussi trop d’Espagnols parlant anglais (Orwell ne semble pas en avoir rencontré) et une invraisemblance dans l’arrivée solitaire de Dave en Espagne, alors qu’il a sa carte du PC. Mais ce ne me semble pas grave.

Le déroulement du scénario est linéaire. On passe de l’accident cardiaque de Dave à Liverpool, pour arriver à son enterrement, entre un immense flash-back sur 1936-1939.

On a aussi le film dans le film, avec la présentation du communiste espagnol à Liverpool. Des indices clairs sont présentés : le drapeau noir et rouge dans le village libéré par les poumistes, les foulards noirs et rouges lors de l’enterrement des jeunes de la FIJL (Federación Ibérica de Juventudes Libertarias) et de la discussion sur la collectivisation : Blanca porte d’abord un foulard noir et rouge et elle met un foulard rouge et un cordon noir lorsque son amour pour Dave est net en elle-même ; c’est sans doute un signe de deuil et de poursuite de la révolution : l’officier franquiste et l’officier communiste portent leur casquette enfoncée sur les yeux, pour accentuer leur sévérité et montrer l’identité de leur autoritarisme, tandis que l’officier du POUM a toujours la casquette qui lui dégage le front, parce qu’il se veut franc et loyal ; Blanca est enterrée sans que personne ne porte de foulard rouge (on a du blanc et du bleu), sans doute pour marquer la lassitude devant tant de crimes au nom de la révolution ; lorsque la petite fille de Dave a fini de lire le poème de William Morris, un vieux lève le poing et tous font de même, c’est elle qui assure la réapparition et la poursuite du message révolutionnaire.

Je déplore une mauvaise traduction dans un sous-titre à propos des insultes d’un immeuble à l’autre à Barcelone : el Tercio n’est pas le troisième régiment, mais la légion étrangère espagnole. Autrement dit, les communistes accusent les anarchistes d’être des franquistes.

Ayant amené un petit groupe d’étudiantes de secrétariat trilingue, je leur ai demandé de choisir les deux scènes qui les avaient le plus touchées et quel sens elles donnaient au film. Sur dix réponses, neuf retiennent la mort de l’amant de Blanca et une le dialogue d’un balcon à l’autre en mai 1937, et dix la scène finale du désarmement des miliciens. Quant au sens, il y a : ne pas suivre un parti politique et penser par soi-même (deux personnes) ; l’incapacité de s’unir (deux) ; pessimisme et optimisme (ne pas répéter les erreurs) ; la solidarité : le danger du fascisme ; le danger d’une idéologie : la lutte pour un idéal.

Je pense que le film, particulièrement à la fin, est effectivement polysémique : la nièce répand sur la tombe de Dave la terre collectivisée qu’avait connue Blanca, et ainsi leurs deux âmes s’unissent et leur message perdure : les amis de Dave ne montrent leur attachement à la révolution que lorsque la nièce montre qu’elle revendique le passé de Dave ; sans doute par imitation ; mais on peut douter de leurs capacités ; tous lèvent le poing, mais les problèmes que la révolution a connu en Espagne sont toujours aussi aigus. A Liverpool la misère pullule, et l’enthousiasme de changer le monde, peut revigorer les individus. Dave est mort seul, sans sa femme et sa fille, mais sa nièce a dépoussiéré sa valise de souvenirs et s’est imprégnée d’un amour fort, né d’une situation forte, qui valait la peine d’être vécue. De façon sous-jacente, on sent que la seule passion digne dans une vie, c’est se changer soi-même - par un profond amour physique - en abattant l’exploitation sociale.

Le scénario (malheureusement sans aucune indication technique, mais avec les interventions en anglais, mais pas en catalan a été publié par la revue de Barcelone Viridiana, n° 10. 1995.

Si la cassette du film sort, on peut l’utiliser sans complexe de 1996 à 1999, pour célébrer les anniversaires de : mai 37 : été 37 et l’attaque militaire communiste des collectifs aragonais : mars 38 et la perte de l’ Aragon ; février 39, chute de Barcelone : 1 avril 1939, fin de la guerre, été 39, pacte germano-soviétique, déjà ébauché en Espagne. (fin 37-début 38) ...

Frank Mintz

Le fond et la forme

Nous ne le répéterons jamais assez le film de Kenneth Loach, Land and Freedom, fut au-delà du thème traité, un des heureux événements de l’actualité cinématographique de l’année passée. Il est devenu depuis fort opportun : sa large diffusion et l’écho favorable qu’il remporte auprès du grand public, ne sont pas pour peu dans la balbutiante et partiale commémoration, en France et en Espagne, des événements de la guerre civile espagnole de 1936.

Comme le fait remarquer Frank Mintz dans l’article voisin ce film marquera l’histoire du cinéma pour deux raisons :

La première, parce qu’il est le premier film de fiction à traiter (enfin) des aspects méconnus de la guerre civile espagnole : de la révolution de 1936, de l’importance du mouvement anarcho-syndicaliste dans la lutte antifasciste et de la trahison des communistes, et à la république qu’ils prétendaient soutenir, et à l’idéal révolutionnaire qu’ils prétendaient incarner.

La seconde, parce que le film marque également une rupture dans le style et dans le propos de Ken Loach. Avec ce film celui-ci rompt délibérément avec son cycle réaliste et social qu’il avait inauguré en 1969 avec Kes, et dans lequel il cherchait à décrire les différentes formes d’aliénation quotidienne que produit la société britannique, pour se consacrer à un cinéma dont le discours est plus ouvertement engagé politiquement. Il semble depuis Ladybird, inaugurer une réflexion et une réévaluation de la geste révolutionnaire dont Land and Freedom et le nouveau film qu’il tourne en ce moment sur l’insurrection sandiniste au Nicaragua seraient les premiers arguments.

Dans ce film sur la "révolution espagnole de 36", il semble prendre parti pour la forme révolutionnaire des libertaires et des anarchistes contre le modèle marxiste-léniniste.

Il est clair que le réalisateur de Kes, de Raining stones ou du Hidden agenda, qui n’avait eu de cesse de critiquer et d’accuser sur le mode de la comédie ou du drame, l’inhumanité de toute forme de pouvoir, ne pouvait qu’être révolté par le sort qui fut réservé aux révolutionnaires espagnols, qu’être interpellé par l’entreprise de refoulement et de désinformation savamment entretenus par les communistes et les démocraties libérales, pour faire oublier la dernière tentative révolutionnaire du XX° siècle, de vivre une utopie sociale. Si le film fut pour de nombreux spectateurs un enseignement, c’est bien parce qu’il révéla, de façon encore trop allusive, le rôle positif et émancipateur que joua la pensée et la pratique libertaire dans l’histoire de la modernité. C’est à ce titre que de nombreux compagnons cénétistes ont pu voir dans le film divers clin-d’oeil (historiquement inévitables) non seulement au rôle historique que joua la CNT dans le conflit, mais également aux principes et aux valeurs sur lesquels elle continue de fondre son action syndicale.

Il ne faut pourtant pas se précipiter, - comme le font par exemple les trotskistes, qui tentent de récupérer historiquement le POUM, alors que son dirigeant Andrés Nin avait au début du conflit, rompu depuis longtemps avec le gros Léon. - pour faire dire à ce film ce qu’il ne dit que du bout des paupières.

Comme le fait remarquer Frank, le film n’est pas un film historique, qui s’adressant aux militants cénétistes, communistes ou trotskistes justifierait rétrospectivement les positions des uns et des autres, mais bien une fiction dans laquelle Ken Loach tente de dire quelque chose au grand-public. La deuxième grande rupture qu’il opère dans ce film est d’ordre stylistique : il rompt avec la forme de la chronique "tranche de vie" qui devait beaucoup à sa formation de cinéaste documentaire à la BBC, pour choisir le drame épique et historique dont le nœud restera pour beaucoup l’illustration de la trahison du parti communiste.

Le genre, pour bien fonctionner doit s’appuyer à fond sur l’identification affective du spectateur aux personnages principaux. Il faut bien admettre que les personnages de Land and Freedom n’ont plus le même poids d’humanité qu’avaient par exemple dans ses deux derniers films, les prolos irlandais de Raining stone ou la chanteuse de bar de Ladybird. Ils incarnent beaucoup plus des personnages historiquement symboliques que des êtres psychologiquement complexes.

Même le personnage principal du jeune communiste anglais, ne vaut que pour le parcours initiatique qui le conduit de son engagement comme combattant antifasciste, au moment paroxystique où déchirant sa carte du parti, il "s’éveille" enfin à une conscience révolutionnaire.

Ken Loach fait œuvre de propagande, à savoir que son film comme ceux produits par le cinéma hollywoodien ou comme celui qui était produit par l’ex-Union soviétique, est un film démonstratif. Tous les ressorts narratifs et dramatiques tendent vers un même but : illustrer explicitement les valeurs humanistes et libertaires qui n’étaient dans sa filmographie jusque là, que implicites.

Or c’est là que réside toute l’ambiguïté du projet de Loach, faire à la fois œuvre de pédagogie en conduisant le spectateur à s’interroger sur ceux qui en Espagne ont réellement participé à la "collectivisation" de la terre, sur ceux qui ont nationalisé les moyens de production, et faire œuvre de propagande, à savoir se servir des armes rhétoriques du divertissement pour faire passer plus facilement des valeurs idéologiques, en l’occurrence défendre, réévaluer et justifier les positions politiques des révolutionnaires de 36. Kenneth, né en 1936, semble s’être posé la question suivante : comment parler de l’anarchie comme pratique politique, sans heurter les à priori ou le manque de curiosité du grand public visé ?

Loach a choisi de n’en parler que de manière allusive : à ce titre la scène de la collectivisation des terres est exemplaire de la stratégie choisie.

Pour peu qu’on ait un peu de culture politique, on reconnaît rapidement dans les propositions des ouvriers agricoles aragonais celles de la CNT. On y assiste à un basculement de situation : les libérateurs du village qu’on pouvait croire être les dépositaires de la parole révolutionnaire, se trouvent être à la fin de la séquence véritablement dépassés par la culture révolutionnaire et pratique des paysans. Pour faire la révolution, pas besoin d’avant-garde éclairée, il suffit de réels débats démocratiques ou les idées des uns et des autres sont envisagées dans leurs finalités pratiques. Et le plan séquence de s’achever sur le retour enthousiaste au front de la milice du POUM, entonnant - oh surprise ! - l’hymne de la CNT, ¡A las barricadas !.

En voulant à tout prix concilier son propos sur la guerre civile espagnole avec le genre spectaculaire du "film-historique-avec-costume". Kenneth me semble s’être acculé dans une contradiction qu’il n’a pas su dépasser. J’en veux pour preuve son "faux raccord" du récit de la guerre d’Espagne à l’actualité contemporaine de la Grande Bretagne. Que raconte Loach à travers cette scène de l’héritage posthume et transgénérationnel d’une conscience politique d’un grand-père à sa petite fille ?

A un premier niveau d’analyse il semble nous dire qu’il y, a nécessité de se souvenir des luttes passées même si elles échouèrent, parce qu’elles sont porteuses d’enseignement, et par là même d’espoir.

Mais dans le même temps il nous parle d’un échec dans cet enseignement : la petite fille semble redécouvrir le passé de son grand-père dans une vieille valise oubliée où sont entassés pêle-mêle, ses souvenirs de 1936 et ceux de ses luttes syndicales auprès des mineurs dans les années 80 contre le gouvernement de Mme Tatcher. Un oubli qui résonne comme une série d’actes manqués avec l’histoire des luttes sociales. Le film se clôt sur un cimetière où la petite fille parle de résister, devant un parterre de vieux camarades aux poings levés. Cet effet pathétique et franchement commémoratif, qui n’est pas sans rappeler celui que fit Mitterand après son élection en 1981, quand il déposa une rose sur la tombe de Jaurès, n’est-il pas un peu convenu et en parfaite contradiction avec les scènes jubilatoires qui se déroulaient dans la campagne aragonaise ? Loach n’a-t-il pas là arrondi les angles de son propos en confondant aujourd’hui l’acte révolutionnaire avec la simple conscience et la volonté de résister ?

Ce qui est sûr, c’est que cette dernière scène au caractère délibérément nostalgique, fonctionne comme une sorte de viatique permettant à tous les spectateurs de se réconcilier autour du film, sachant qu’il n’y a pas de plus belles révolutions que celles qui ont échoué.

A supposer que ce fut son propos, Loach me semble avoir échoué à faire un film de pédagogie sur ce que fut la pratique révolutionnaire de l’anarchosyndicalisme. Un vrai film libertaire sur la guerre d’Espagne pourrait-il d’ailleurs, seulement se contenter d’être un film de propagande ?

D’accord, ce film a le mérite d’exister, mais comme le souligne l’article de Frank Mintz qu’il vous faut décidément lire, beaucoup d’autres films sur la guerre civile espagnole sont encore à faire. Restera pour les cinéastes convaincus de la nécessité de réfléchir sur des pensées et pratiques politiques alternatives à celle triomphante et totalitaire du néolibéralisme, à s’interroger sur les leçons à retenir de l’action menée par les anarchistes et les anarcho-syndicalistes, durant ce conflit à tout point emblématique de l’histoire du XX° siècle.

Éric Zafon