rapport marxisme et syndicalisme

Trotsky et la CNT

lundi 22 novembre 2004, par frank

Trotsky et la CNT

La revue « Critique communiste » de mai 2003 (N° 168) de la LCR publie dans son dernier numéro un compte-rendu de livre signé par Michel Lequenne qui me pose problème.
Présentant le livre de Wilebaldo Solano « Le POUM dans la guerre d’Espagne », l’auteur décoche des affirmations catégoriques qui concernent la CNT actuellement. Se fondant sur les « leçons de la Ré-volution russe et [de] l’apport théorique de Trots-ky », l’auteur écrit sur le « crétinisme anti pouvoir » des anarchistes et le problème de « déborder la CNT-FAI », « les responsabilités énormes de la di-rection de la CNT-FAI, la plus importante force prolétarienne dans tout le pays. Si l’héroïsme de ses militants n’eut rien à envier à ceux du POUM, les « principes » anarchistes allaient révéler là leur né-gativité totale. Absents des élections par principe, ils ne leur opposaient rien. [...] cela allait les conduire à l’envers de leur apolitisme : l’envoi de deux minis-tres dans le gouvernement bourgeois, déjà largement passé aux mains des staliniens ! plus encore ! Quand les staliniens, qui avaient déjà, entre autres, assassi-né leur plus grand militant, Durruti, attaquèrent la citadelle révolutionnaire de Barcelone en mai 1937, ce furent des ministres anarchistes qui vinrent impo-ser aux forces de la CNT-FAI un compromis pourri avec le pouvoir stalino-bourgeois, laissant isolé le POUM et les Amis de Durruti. La direction du POUM aurait-elle pu ne pas ordonner ce repli ? [...] Pouvait-elle encore entraîner les masses anarchistes contre leur direction traître ? »
La position de Michel Lequenne n’est pas ori-ginale, elle répète consciencieusement les clichés staliniens, trotskistes et en partie conseillistes. Pour y répondre rapidement, il faut séparer deux plans : l’idéologie, la situation espagnole.
En fait, au-delà de la personnalité de Trotsky, c’est les rapports du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme avec le marxisme qu’il faut brièvement aborder.
L’anarcho-syndicalisme se situe dans la tradi-tion anarchiste et n’a de rapports avec le marxisme quand ce qui concerne l’analyse économique que Bakounine partageait en partie, sans oublier l’apport de Proudhon, tantôt admiré, tantôt haï par Marx.
Par contre, le syndicalisme révolutionnaire in-clut la position d’Allemane, guesdiste anti-parti, syndicaliste convaincu de la nécessité de l’État dans la société post-révolutionnaire. Un précurseur, en somme, de Shliapnikov et Kollontay, qui, en 1921 (bien tard), critiquaient Lénine et le PC pour deman-der l’autonomie du syndicat bolchevique, avant d’être écrasés ou fusillés par les arguments marxistes léninistes.
Du côté marxiste, et mises à part les excep-tions des syndicalistes cités, le syndicat est soumis au Parti, Guesde, Trotsky, Lénine, Staline, Kautsky, etc., sont sur la même ligne. Rosa Luxembourg ne fait pas exception. Dans sa brochure de 1905, « Grève générale, parti et Syndicats », commence par une affirmation qui montre les limites intellec-tuelles de l’auteure : « La Révolution russe, cette même Révolution qui constitue la première expé-rience historique de la grève générale, non seule-ment n’est pas une réhabilitation de l’anarchisme, mais encore équivaut à une liquidation historique de l’anarchisme. [...] L’anarchisme [...] n’est pas la théorie du prolétariat combattant, mais l’enseigne idéologique de la canaille contre-révolutionnaire »
Rosa présente une analyse peu originale : « le socialisme doit, dans un mouvement de masse, pren-dre et garder la direction réelle, gouverner tout le mouvement dans le sens politique » La justification du syndicat courroie de transmission est : « Les syn-dicats ne représentent que les intérêts de groupes et un stade de développement du mouvement ouvrier. Le socialisme représente la classe la classe ouvrière et les intérêts de son émancipation dans leur ensem-ble. »
La synthèse et la pratique sont données en fé-vrier 1922 par l’Internationale communiste, texte en fait de Lénine . On y lit que l’Opposition ouvrière a pour thèse « l’organisation de la direction de l’éco-nomie populaire [...] qui [...] incombe au congrès panrusse des producteurs, réunis dans les syndicats de production, lesquels élisent un organe central dirigeant toute l’économie populaire de la Républi-que. » Lénine juge cette idée « radicalement fausse » parce que les producteurs s’écartent de la lutte de classe, les sans partis dominent le Parti. De plus, les lois de l’URSS impliquent les syndicats dans la direction de l’industrie.
De façon brusque, Lénine passe de l’Opposi-tion ouvrière à « les syndicalistes et les anarchistes » qui suppriment le rôle du Parti, et donc « on détruit d’une manière petite-bourgeoise, anarchique, ce travail et on ne peut aboutir ainsi qu’au triomphe de la contre-révolution bourgeoise. »
La conclusion est que « les conceptions de "l’Opposition ouvrière" et d’éléments analogues non seulement sont fausses en théorie, mais encore ex-priment en pratique les hésitations et les fluctuations petites-bourgeoises et anarchistes, affaiblissent en fait la ligne directive ferme du parti communiste et aident en réalité les ennemis de classe de la révolu-tion prolétarienne. »
Le raisonnement réducteur permet d’englober dans le même rejet les opposants dans le parti com-muniste, les syndicalistes qui ne se plient pas aux ordres, les anarchistes, sous-entendus les anarcho-syndicalistes.
Il est nécessaire de préciser que les anarchistes partagent une idéologie aux multiples facettes et que les anarcho-syndicalistes fédèrent des travailleurs opposés au patronat et aux manipulations entre pa-trons et certains syndicalistes, vers une société sans Etat, sans capitalisme, des travailleurs qui peuvent conserver des positions « autoritaires » dans de nombreux domaines, que le syndicat peut mettre en discussion si cela est en rapport avec les luttes en cours.
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Il faut revenir chronologiquement en arrière pour saisir la vision marxiste léniniste vis à vis des anarchistes pendant la révolution russe. C’est d’abord l’union des communistes bolcheviks, des anarchistes, des SR de gauche contre les blancs, les partisans du tzar et du capitalisme, puis une fois la victoire assurée, l’élimination de tous les non mar-xistes léninistes fidèles à leurs idées.
C’est la clé des alliances entre les forces de Makhno et celles des bolcheviks en Ukraine. Trots-ky s’y opposa d’abord en juin 1919 dans un texte fameux : « Makhno et ses complices les plus proches se considèrent comme anarchistes et, sur cette base, "récusent" tout pouvoir gouvernemental. Seraient-ils par conséquent des ennemis du pouvoir soviétique ? De toute évidence, puisque le pouvoir soviétique est le pouvoir gouvernemental des ouvriers et des pay-sans laborieux [...] Impossible de trouver la moindre trace de discipline ou d’ordre dans cette armée [...] Dans cette armée, les commandants sont élus. Les acolytes de Makhno hurlent : « A bas les comman-dants nommés ! » [...] Est-il pensable dans ces con-ditions de laisser sur le territoire de la république soviétique exister des bandes armées [...] ? Non, il est temps d’en finir avec cette corruption anarcho-koulak, d’en finir fortement, une fois pour toute, pour qu’ainsi personne n’ait plus envie de recom-mencer. [...] Trotsky poursuit dans un autre texte sa critique des officiers élus : « Ainsi, ils n’induisent en erreur que leurs propres soldats, les plus obtus. On ne pouvait parler de "commandants nommés" que sous le régime bourgeois, [...] les commandants nommés par le pouvoir soviétique central sont mis en place par la volonté des millions de travailleurs, tandis que les commandants des bandes de Makhno reflètent les intérêts d’infime clique anarchiste, qui prend appui sur les koulaks et l’obscurantisme . »
Et la mise en place du « socialisme réel » contre les makhnovistes était efficace : « Extrait d’un rapport du 17 juin 1920 d’un chef des lignes arrières du district de Pavlograd au chef des lignes arrières de la province d’Ekaterinoslav ».
« Urgent et Secret [...] en application de votre télégramme N° 104 sur la répression de la popula-tion du village de Znamenka... (trois tâches : confis-cation des armes, contributions obligatoires), prise d’otages d’au moins 10% de la population totale, sans exempter les femmes, [...] 20 maisons brûlées, 10 individus fusillés, prise de 301 otages entre 5 et 75 ans , confiscation de 150 bêtes à cornes, de 1.500 pouds [environ 2,5 tonnes] de grains et 81 che-vaux »
Trotsky, responsable du front en Ukraine, choisit d’attaquer le mouvement makhnoviste, préci-sément lorsque le général blanc Dénikine lance son offensive, l’armée rouge recule, en étant même obli-gée de réarmer des prisonniers makhnovistes -15.000- afin de limiter les pertes.
De son côté, privé par l’armée rouge d’approvisionnement en armes depuis des mois, Makhno poursuit la lutte, et réussit même à enfoncer les lignes arrières de Dénikine, contribuant à sauver Moscou. Autant d’éléments qui montrent l’étendue de l’erreur de Trotsky. Une courte alliance entre les bolcheviks et les makhnovistes est même signée à la fin de l’année 1920, suivi de l’écrasement des forces makhnovistes.
Petite remarque : l’argument du pouvoir so-viétique comme reflet de la volonté de millions de travailleurs, notamment plus tard quand Staline et ses camarades dénonçaient Trotsky, ne pouvait convaincre ni Makhno, ni plus tard Trotsky lui-même quand il se retrouva à la place des anarchistes, comme ennemis du Parti.
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L’insurrection des marins de Kronstadt répri-mée par Trotsky en mars 1921 exprimait globale-ment les mêmes revendications que celles des makhnovistes : -des soviets élus librement par les ouvriers et les paysans, - « Etablir la liberté de pa-role et de presse pour tous les ouvriers et paysans, pour les anarchistes et pour tous les partis socialistes de gauche », - « Libérer tous les prisonniers politi-ques socialistes, ainsi que tous les ouvriers, paysans, soldats rouges et marins, emprisonnés à la suite de mouvements revendicatifs », - « Supprimer tous les « départements politiques », car aucun parti ne doit avoir de privilèges pour la propagande de ses idées, ni recevoir de l’Etat des moyens financiers dans ce but ».
La réponse du PC est une longue déclaration de Lénine, la synthèse étant « les thèses de l’Opposition ouvrière c’est de la démagogie sur laquelle se fondent les éléments anarchistes de Makhno et de Kronstadt », et un document signé par Trotsky et Kamenev : « Seuls, ceux qui se seront rendus sans conditions, pourront compter sur la clé-mence de la république soviétique. Je donne, en même temps, l’ordre de préparer l’écrasement par la force armée par la force armée la rébellion et les mutins. »
Les « Izvestia » de Kronstadt écrivent cet éditorial, dont le titre est : « Tout le pouvoir aux soviets, non au Parti ». « Le maréchal Trotsky, me-nace Kronstadt, libre et révolutionnaire révolté con-tre le pouvoir absolu qu’exercent depuis ans les commissaires politiques. [...] le dictateur de la Rus-sie soviétique, violée par le parti communiste, se soucie peu de la mort violente des masses laborieu-ses, pourvu que le parti communiste conserve le pouvoir. Il a le culot de parler au nom de la Russie soviétique martyre et de promettre la clémence. Mais c’est lui, le sanguinaire Trotsky, le chef de l’Okhrana communiste, c’est lui qui fait couler des torrents de sang pour maintenir le pouvoir absolu du Parti, »
Deux jours avant la fin, le titre et les deux premières phrases de l’éditorial sont prémonitoires « La maison de commerce Lénine, Trotsky et C° Elle a bien travaillé la maison de commerce Lénine, Trotsky et C°. La criminelle politique absolutiste du parti communiste au pouvoir a conduit la Russie à l’abîme de la misère et de la ruine. »
Trotsky définissait longuement l’insurrection de Kronstadt dans un article de 1938, il avait eu le temps de réfléchir, comme : « une réaction de la petite-bourgeoisie contre les difficultés de la révo-lution socialiste et la rigueur de la dictature du pro-létariat. [...] Quelles qu’aient été les causes de l’insurrection de Kronstadt proches ou lointaines, celle-ci signifiait au fond une menace mortelle con-tre la dictature du prolétariat. Est-ce que la révolu-tion prolétarienne, si même elle avait commis une erreur politique (obstination à maintenir les métho-des du communisme de guerre) devait pour se punir elle-même, recourir au suicide ? »
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Lénine, Trotsky et C° n’utilisent qu’une logi-que : qui ne suit pas mes idées est mon ennemi. C’est la logique de la dictature. D’où la déduction d’anarchistes russes en 1928 : « Trotski, Zinoviev, Kamenev et tutti quanti, une fois installés au pou-voir, n’auraient-ils pas appliqué la même politique despotique insensée contre ceux qui n’ont fait qu’ou-vrir la bouche ? N’y-a-t’il pas dans la conscience de l’opposition actuelle autant de fautes grandes et pe-tites que celles qu’elles collectionnaient il n’y a pas encore si longtemps ? Si un coup de théâtre de l’his-toire faisait que les trotskistes tuent les staliniens du Kremlin et qu’ils prennent le pouvoir, ne reverrait-on pas le même cirque ? La pratique soviétique aban-donnerait-elle le favoritisme, la création de laquais, la paperasse, la censure, les emprisonnements et les exécutions ? Tout cela serait comme avant et chacun le sait. »
La même étude synthétisait le régime soviéti-que : « L’esclavage dans le travail, la suppression, dans la fonction de travailleur et d’employé, de l’in-dividu en tant que personnalité, l’extension du rôle exploiteur de l’État, l’augmentation du chômage, l’impossibilité caractérisée pour les masses tra-vailleuses de défendre leurs intérêts, quand ils sont menacés par les directives du pouvoir, la transfor-mation des syndicats en perroquets impuissants du Parti, les sanctions impitoyables contre les individus qui protestent, l’accroissement monstrueux des for-ces de répression, l’éducation offerte aux groupes de parasites et de privilégiés, qui ont uniquement une fonction de surveillance et de contrôle, telles sont les caractéristiques principales du système étatique et capitaliste soviétique. »
« Seuls les philistins et les fanatiques peu-vent voir dans la forme soviétique de salariat l’émancipation des travailleurs. Ce que nous venons de dire des ouvriers s’applique également aux pay-sans. » [...]
« La violence vis à vis du prolétariat dans toutes ces formes, en commençant par les exécutions et en finissant pat le travail obligatoire, est, quelque paradoxal que cela puisse paraître, la méthode pour former l’humanité communiste à partir des individus issus de l’époque capitaliste. » (Boukharine) [...]
« La dernière instance supérieure pour établir la vérité et la justice est la tchéka, aujourd’hui ap-pelée guépéou. Voici le système exploiteur brillant, le système bolchevique définitif d’encasernement des individus, en dirigeant tous les aspects de l’existence, en ne s’arrêtant pas face à la destruction des valeurs culturelles, au gaspillage sauvage de l’énergie humaine. Le système s’appuie sur les bayonnettes, les prisons, les camps de concentration, le bannissement, les exécutions. »
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Logiquement, les articles de Trotsky sur l’Espagne reproduisent les mêmes tares que sa prati-que en URSS : le rôle de sauveur du Parti face au désordre anarchiste.
En 1931, il écrivait : « La Confédération Na-tionale du travail concentre autour d’elle, sans aucun doute, les éléments les plus combatifs du prolétariat. La sélection s’est produite ici durant une série d’années. Consolider cette confédération et la trans-former en une véritable organisation de masses est un devoir pour chaque ouvrier avancé et avant tout pour les communistes. [....] Mais en même temps nous ne pouvons pas nous faire d’illusions quant au sort de l’anarcho-syndicalisme comme doctrine et méthode révolutionnaires. Par l’absence de pro-gramme révolutionnaire et l’incompréhension du rôle du parti, l’anarcho-syndicalisme désarme le prolétariat. [....] Quant aux anarcho-syndicalistes, ils ne pourraient se mettre à la tête [de la révolution] qu’à condition de renoncer à leurs préjugés anar-chistes. Notre devoir est de les aider en ce sens. En effet, il faut supposer qu’une partie des chefs syndi-calistes passera aux socialistes ou sera rejetée de côté par la révolution ; les véritables révolutionnai-res seront avec nous ; les masses se joindront aux communistes, de même que la majorité des ouvriers socialistes . »
Ces prédictions ne se sont jamais réalisées, ni pour les marxistes du PC, ni pour ceux proches de Trotsky. Par contre, Trotsky est plus inspiré durant la guerre civile dans « Leçons d’Espagne » de dé-cembre 1937.
« Sans les persécutions contre les trotskistes, les poumistes, les anarchistes révolutionnaires et les socialistes de gauche, les calomnies fangeuses, les documents forgés , les tortures dans les prisons staliniennes, les assassinats dans le dos, sans tout cela, le drapeau bourgeois, sous le drapeau républi-cain, ne se serait pas maintenu deux mois . »
Et Trotsky savait de quoi il parlait, puisque c’est le système qu’il contribua à mettre en place en URSS.
« Les anarchistes ont fait preuve d’une incom-préhension fatale des lois de la révolution et de ses tâches lorsqu’ils ont tenté de se limiter aux syndicats, c’est-à-dire à des organisations de temps de paix, imprégnées de routine et ignorant ce qui se passait en dehors d’eux, dans la masse, dans les partis politi-ques et dans l’appareil d’État. Si les anarchistes avaient été des révolutionnaires, ils auraient avant tout appelé à la création de soviets réunissant tous les représentants de la ville et du village, y compris ceux des millions d’hommes les plus exploités qui n’étaient jamais entrés dans les syndicats. Dans les soviets, les ouvriers révolutionnaires auraient natu-rellement occupé une position dominante. Les stali-niens se seraient trouvés en minorité insigni-fiante . »
Trotsky confond l’efficacité des manipula-tions marxistes léninistes, dont il a usé et abusé, et l’élan révolutionnaire de la base qu’il a toujours canalisé et contrecarré.
« Les avocats de l’anarchisme qui prêchent pour Cronstadt et pour Makhno ne trompent per-sonne. Dans l’épisode de Cronstadt et dans la lutte contre Makhno, nous avions défendu la révolution prolétarienne contre la contre-révolution paysanne. Les anarchistes espagnols ont défendu et défendent encore la contre-révolution bourgeoise contre la révolution prolétarienne. Aucun sophisme ne fera disparaître de l’histoire le fait que l’anarchisme et le stalinisme se sont trouvés du même côté de la barri-cade, les masses révolutionnaires et les marxistes de l’autre. Telle est la vérité qui entrera pour toujours dans la conscience du prolétariat . »
Trotsky reste fidèle à la vision globalement marxiste, mais que Marx mit en doute dans sa « Lette à Vera Zasoulevitch » et que Lénine et ses camarades firent semblant de méconnaître pour s’ériger en nouvelle classe dirigeante, des mouve-ments de travailleurs des campagnes comme étant contre-révolutionnaires. Cet axe étant placé, Trotsky reprend l’argument léniniste de l’anarchisme comme phénomène petit-bourgeois, alors que la CNT est anarcho-syndicaliste. Trotsky nie la réalité histori-que sur ce plan et se laisse aller à identifier stali-nisme et CNT, deuxième erreur grossière par rapport aux événements en cours.
Mais Trotsky retrouve sa verve et son analyse habituelle largement mise au point quand il était responsable de l’armée rouge : « [recommandation] 6) De l’armée révolutionnaire doivent être impitoya-blement chassés les ennemis de la révolution socia-liste, c’est-à-dire les éléments exploiteurs et leurs agents, même s’ils se couvrent du masque de « dé-mocrate », de « républicain », de « socialiste » ou d’ « anarchiste » . »
On retrouve l’esprit de la tchéka et les raisons qui justifiaient les revendications des insurgés de Kronstadt.
Quant au POUM, il est intéressant de citer des propos de Solano : « [ ...] nous avons sous-estimé l’esprit collectiviste des ouvriers et paysans d’Espagne, nous étions peut-être trop obsédés par le problème du pouvoir politique, et nous n’avons pas pensé qu’il y avait là une force cachée formidable et que pour l’avenir du socialisme elle était essentielle. Cela ne veut pas dire que nous étions contre l’autogestion, la collectivisation. [...] Tirer la con-clusion que tout réside dans l’autogestion, comme certains camarades le pensent actuellement, est faux. Sans le pouvoir politique, sans la planification de l’économie, l’autogestion est condamnée à l’échec. »
Le témoignage est important parce qu’il mon-tre comment des militants révolutionnaires sincères peuvent être bernés par la vision marxiste au point d’ignorer la réalité quotidienne connue depuis des dizaines d’années. La conclusion que présente Sola-no (historien du POUM) est ce que faisait la base cénétiste, qui fut en partie appliquée par le Conseil d’Aragon et que Makhno avait pratiquée en Ukraine : le pouvoir revient aux libertaires, avec la participation d’autres organisations et l’économie, il est planifié par les collectifs à la base et selon leurs besoins.
Grâce à Solano, on peut remarquer que Trots-ky n’a rien écrit sur la prise en main de l’économie par les travailleurs industriels et agricoles espagnols. Les lunettes marxistes léninistes ne permettent pas de voir, pas plus durant la révolution russe qu’avant et après, les capacités d’autogestion des travailleurs, sinon à quoi servirait le parti guide ?
Pour combler cette lacune, qui finit la partie idéologique, je passe au récit historique que le cama-rade de « Critique communiste » a dangereusement comprimé pour avancer des idées qui sont sensée servir le présent en 2003, mais écartent la réflexion et la compréhension tant du passé que de ce même présent, en simplifiant à l’extrême les problèmes syndicaux et politiques.
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L’histoire du mouvement des travailleurs es-pagnols est originale puisqu’elle présente un syndi-cat socialiste fort, hégémonique dans certaines ré-gions, qui de réformiste, devient presque révolution-naire dans les années 30 et carrément durant la guerre civile (sans répression armée du PS, comme dans l’Allemagne des années 20). L’autre caracté-ristique est l’omniprésence du mouvement anarcho-syndicaliste avant la lettre (puisque le mot n’apparaît sous l’influence du russe que dans vers 1923) à par-tir de 1868-1870 jusque dans la fin des années 40.
Ni les tentatives du PC dirigé par Moscou, ni les différents groupes assez distants entre eux et pas du tout trotskistes, autour de Nin, Maurín, Andrade, Arquer ne purent noyauter la CNT créée en 1910. L’explication de cet échec était pour les uns et les autres le retard économique de l’Espagne, et donc la présence d’une mentalité petite-bourgeoise des tra-vailleurs liée à l’artisanat, l’industrie étant propice à la compréhension du marxisme. Si on laisse de côté l’Angleterre et les USA où cette vision mécaniste et primaire de l’histoire fonctionne mal pour les mar-xistes, le problème est qu’aussi bien Marx qu’Engels considéraient l’Espagne comme au même niveau de développement que les autres pays européens . Le PC comme le POUM (fondé après un an de tracta-tions pour les élections de 1936) étaient des plus réduits en juillet 1936, 100.000 et 5.000 affiliés en prenant une fourchette haute. L’UGT socialiste et la CNT regroupaient au même moment 1.200.000 et environ 800.000 syndiqués.
La FAI, clandestine, devait regrouper quel-ques dizaines de milliers de militants. Fondée en 1927, comme un regroupement des anarchistes pen-dant la dictature militaire, elle change de nature à partir de 1929, pour devenir un groupe de pression dans la CNT afin de contrecarrer le poids de mili-tants très influents (Pestaña, Peiró), accusés d’être réformistes (ce qui était relativement exact). Durruti, García Oliver, et leur groupe, manipulaient en grande partie la FAI, qui tentait de manipuler la CNT, mais les syndicats (où les partisans de Pestaña, Peiró avaient toujours leur influence) étaient parta-gés, en allant de plus en plus vers une préparation à l’affrontement armé.
Au risque de se répéter, il est évident de constater que les 800.000 cénétistes n’étaient pas 800.000 « anarchistes ». La quasi totalité des mem-bres étaient des travailleurs agricoles et industriels, souvent analphabètes au sens scolaire et bourgeois du terme, mais parfaitement politisés, tout en n’ayant pas d’autre formation que celle de cénétiste pour la plupart, les autres pouvant être aussi anar-chistes, poumistes, franc-maçons. Les intellectuels étaient archi minoritaires. S’il faut donner un chiffre des anarchistes, un cénétiste, cité par Vernon Ri-chards, les évaluer à 5.000.
La position cénétiste face aux élections a tou-jours été de privilégier la lutte, en particulier en 1933, avec le slogan « Face aux urnes, la révolution sociale ». Mais en février 1936, pour obtenir la libé-ration des prisonniers politiques (une trentaine de mille), le choix conscient fut de s’abstenir de toute campagne d’abstention, afin de faire passer la gau-che. Dans certaines régions (Aragon, Catalogne et Andalousie), des augmentations notables eurent lieu avec des résultats surprenants : élection de Pestaña (candidat de son parti syndicaliste) et de nombreux communistes.
« Face aux urnes, la révolution sociale » n’était pas qu’un slogan. Il se basait sur la brochure d’Isaac Puente « le communisme libertaire », qui donnait un exposé convainquant sur les capacités de gestion économique et sociale des travailleurs et sur comment réorganiser à la base et pour la base. Plu-sieurs événements augmentèrent la pression : -des heurts spontanés entre les travailleurs et les forces de répression en théorie de la république, mais avec une mentalité du régime précédent (Castilblanco en dé-cembre 1931 en Extrémadure, Arnedo dans le nord-est de la Castille en 1931, deux parties sans grande politisation) ; insurrection et proclamation du com-munisme libertaire dans les mines de Berga -nord de Barcelone- en décembre 1932 ; -même chose en jan-vier 33 en Andalousie et dans la région de Valence ; -même chose en décembre 33 en Aragon ; insurrec-tion contre le gouvernement aux Asturies lancée par le parti socialiste sans armes lourdes, appuyée par la CNT, l’UGT et les deux PC, organisation analogue au communisme libertaire, impossibilité de résister aux attaques puissantes (artillerie) de l’armée, ré-pression très sévère ; revendication de ce modèle organisationnelle par les anarcho-syndicalistes, les communistes des deux partis (le POUM fut créé en pratique en septembre 35) et, dans une certaine me-sure, par une partie des socialistes. Il est évident que cette dernière tentative était un pion sur l’échiquier tactique du PS dans l’espoir de faire reculer la droite qui n’hésita aucunement à envoyer les troupes d’élites (celles stationnées dans la zone espagnole du Maroc) pour écraser le mouvement.
Différentes contradictions subsistaient : le slogan issu des Asturies, UHP (Unión de Hermanos Proletarios, l’Union des Frères Prolétaires), était valable dans la rue, mais pas dans les états-majors des partis et des syndicats, aucune mesure sérieuse n’était prise par le gouvernement républicain (centre gauche et franc-maçons) contre les éléments de droite qui complotaient.
Les premières heures de la guerre furent marquées par les hésitations de certains vis à vis des militaires, qui eux étaient résolus ou attendaient le moment le plus favorable, lorsqu’ils étaient trop minoritaires : « On tiendra compte que l’action doit être extrêmement violente pour réduire le plus vite possible l’ennemi qui est fort et bien organisé. Bien entendu, on mettra en prison tous les dirigeants des partis politiques, des sociétés ou des syndicats non sympathisants du Mouvement, en appliquant des châtiments exemplaires à ces individus pour étouffer les mouvements de révolte ou les grèves. »
La situation fut très différente là où les tra-vailleurs conscients et préparés, dans leur très grande majorité des militants anarcho-syndicalistes, ainsi que des deux partis communistes, surent s’op-poser par la force aux militaires factieux, avec l’aide suivant les endroits de militants de partis de gauche, et des forces de police, voire de la garde civile à Barcelone (ce fut l’exception qui confirma la règle de la participation de ce corps au coup d’État). En effet, tout naturellement, les travailleurs, ceux qui avaient fait le coup de feu et la très grande majorité des autres, se saisirent des entreprises, des usinesetdesterres pour les gérer eux-mêmes. C’est à Barce-lone que les réalisations les plus ambitieuses apparu-rent : -transformation d’entreprises métallurgiques pour les besoins de la guerre (blindage de camions, fabrication de munitions et pièces d’armement, éla-boration d’une sorte de mitraillette, etc.) ; -unification (quelques jours après la fin des combats) de trois compagnies de chemins de fer à Barcelone, ce qui supposait l’intégration des employés, du matériel de trois compagnies différentes, et la refonte des horai-res ; -adoption dans presque tous les collectifs de mesures d’améliorations des conditions de travail (horaires, aération, sécurité des machines, etc.), ainsi que l’application de la retraite à partir de 60 ans, création d’une école pour les enfants des travailleurs, aide pour le front (en argent, en nature, en volontai-res).
Face à cette élan des travailleurs pour conti-nuer les événement d’avant juillet 36, tous les états-majors faillirent à leur mission. Les anarcho-syndicalistes de la CNT-FAI firent cesser l’autoges-tion dans les entreprises contrôlées par le capital anglais dès fin juillet et ne reprirent aucune consi-gne de communisme libertaire (première mention dix jours après la fin des combats, les premières directives concernant la lutte et des unions avec les autres forces politiques). Le parti communiste, parti-san de soviet de paysans, d’ouvriers et de soldats jusqu’en 1934, annonçait dès fin juillet 36, « ce qui se fait actuellement dans notre pays est la révolution démocratique bourgeoise qui, dans d’autres pays comme la France, s’est déroulée il y a plus d’un siè-cle ». Le POUM se limitait à approuver la CNT-FAI, tout en déplorant sa lenteur à se transformer en parti politique. L’UGT et les socialistes ne prônaient aucune mesures sociales, mais à la base les militants participaient à l’autogestion. Au total, au moins deux millions d’Espagnols travaillaient et dépendaient de cette tentative autogestionnaire.
Pour revenir aux brèves indications de la revue que nous commentons, il faut souligner que la mort de Durruti n’a jamais été un mystère au sein de la CNT. Ce fut un accident banal dû au mauvais fonctionnement de la sécurité d’une mitraillette (un modèle sorti d’une fabrique autogérée, malheureu-sement), d’où une blessure à brûle-pourpoint. La banalité de cette mort fut transformée par García Oliver, ami de Durruti et ministre de la Justice, en une mort suite aux tirs des fascistes (donc à quelques centaines de mètres). La contradiction entre l’explication officielle et le fait clinique d’une bles-sure de près permit les interprétations les plus falla-cieuses (règlement de comptes entre cénétistes), la thèse favorite des léninistes, trotskistes, voire fran-quistes.
Peirats, V. Richards, Leval, etc., ont insisté sur les erreurs de la direction de la CNT-FAI dès les premiers jours de la guerre civile, en cédant aux politiciens en Catalogne dans l’espoir d’obtenir au-tant dans les autres régions et d’avoir accès à des armes lourdes. Le problème est que la base de la CNT ne suivit pas cette orientation, formée dans la confiance en sa propre créativité et ses capacités critiques, elle appliqua, dès les premiers jours de juillet qui suivirent la victoire sur les putschistes (la droite royaliste, fasciste et catholique), le commu-nisme libertaire. Conception associée dans l’esprit des travailleurs à l’expérience de l’insurrection de quinze jours des Asturies de 1934 des socialistes et de l’UGT, aux tentatives de quelques jours janvier et décembre 1933 de la CNT, avec la suppression de la monnaie, des bons de consommation distribués par le syndicat, que la propagande de la gauche avait amplement diffusée.
Le choc de mai 37 fut précédé de multiples incidents plus ou moins sanglants entre communistes (dont le nombre avait presque quintuplé grâce à l’adhésion de la bourgeoisie de gauche, des catholi-ques ), flics d’une part et des cénétistes, des ugétis-tes parfois, sans que les autorités puissent endiguer rapidement la violence (Vilanesa en mars 1937, à quelques kilomètres de Valence, siège du gouver-nement républicain). Le comble fut atteint en mars 1939 avec un putsch anticommuniste à Madrid, et des combats de presque une semaine entre une divi-sion anarchiste et deux divisions du PC, et la fuite du gouvernement et du comité central du PC et des conseillers soviétiques, le rejet des représentants de la CNT-FAI, du PS et autres partis de gauche, déjà en exil en France, par leurs sections restées dans la zone républicaine. Un règlement de compte tardif, qui avait pour but de discuter les conditions de la défaite, afin que les militants les plus compromis échappent aux poteaux d’exécution. Franco s’opposa à la mansuétude de ses propres négociateurs et peu de militants purent s’exiler. La CNT reconstitua des cadres afin de soudoyer des gardiens de camps de concentration, d’acheter le matériel d’imprimerie permettant de faire de faux documents de libération de prisonniers grâce à de l’or enterré par des petits paysans partisans et artisans du communisme liber-taire. Heureusement, les marxistes léninistes à la Trotsky ou Staline ne les avaient pas fusillés comme en URSS. Quant aux communistes, une des premiè-res actions fut de traquer Chacón, un dirigeant du PC qui avait dénoncé le pacte Staline Hitler pour lutter contre le franquisme et ils réussirent à le liquider, tandis que de nombreux militants, des années durant, étaient fusillés dans les prisons franquistes en criant « Viva Stalin ».
La guerre d’Espagne a entraîné de nombreu-ses contradictions (ugétistes pro-communistes et ugétistes pro-communisme libertaire, cénétistes pro-gouvernementaux et cénétistes pro-communisme libertaire, socialistes pro-communistes et socialistes anticommunistes, communistes pro-soviétiques et communistes de plus en plus anti soviétiques, pou-mistes anti-trotskistes et catalanistes et poumistes plutôt pro-communisme libertaire ) que pratique-ment aucune organisation espagnole n’a tranché jusqu’à aujourd’hui. Cela explique, en plus de la propagande franquiste et de celle de la transition (oublier le combat fratricide), la difficulté des géné-rations espagnoles actuelles et passées à aborder la guerre et la révolution espagnole de 1936-1939.
Pour revenir aux affirmations de départ sur le « crétinisme anti pouvoir » « Absents des élections par principe, ils les anarchistes] ne leur opposaient rien. », et la remarque de Solano, et le socialisme réel des Lénine, Trotsky et C°, il est évident que c’est dans la rue, les lieux de travail, que les salariés changent la vie et l’économie. Et c’est leur capacité de résistance militaire aux capitalistes et aux Lénine, Trotsky et C°, qui est fondamentale. C’est en vou-lant faire du marxisme léninisme qu’une partie des dirigeants de la CNT-FAI s’est retrouvé du côté des exploiteurs, pour finir par comprendre (en mars 1939) que la force des canons (de Cipriano Mera) était la meilleure façon d’en finir avec le PC comme menace militaire. L’exemple de Makhno n’avait pas été assimilé par ces dirigeants. Les militants de base formés à l’action directe surent maintenir la logique de la CNT de la réalisation du communisme liber-taire, de la destruction du système d’exploitation et de la construction d’un régime égalitaire.
Et si le marxisme léninisme présente une pro-fonde unité, entre Lénine, Trotsky, Staline, etc., au moment de la répression des travailleurs pour con-server le pouvoir, il est aussi capable, à l’opposé, au départ d’un mouvement social, de se servir de l’autonomie, de l’horizontalisme. Avec, bien enten-du, une structuration souple d’abord pour canaliser les réalisations de la base vers les buts du Parti (voir l’Argentine où on constate en partie cette tendance).
C’est en reprenant, discutant, voyant les ten-tatives à la base de gestion directe qu’une con-science créatrice peut se forger.

Frank Mintz (juin 2003)