CONCEPTIONS CLASSIQUES DE L’ORGANISATION SOCIALISTE

CONCEPTIONS CLASSIQUES DE L’ORGANISATION SOCIALISTE

mercredi 15 février 2006, par Desnais Paul, Martín Bellido Antonio

CONCEPTIONS CLASSIQUES DE L’ORGANISATION SOCIALISTE

Notes critiques

L’Autogestion, qui n’est encore qu’un projet, pourrait devenir la forme de lutte des classes la plus efficace dans les pays industrialises. Sa capacité à pouvoir déboucher sur le pouvoir direct des travailleurs est liée à la réflexion socialiste révolutionnaire. C’est la question de l’organisation qui est posée. Comment le pouvoir peut-il ne pas être confisque aux masses et finalement exerce en leur nom, alors que le processus révolutionnaire doit être maintenu ?

Un des anciens schémas organisationnels reste-t-il valable sous réserve d’adaptation, ou doit-on s’orienter vers un nouveau type d’organisation ?

Communisme et centralisme démocratique.

Constatons tout d’abord qu’il existe toujours des partis prétendant représenter la classe ouvrière. En raison de l’influence qu’ils exercent, certains pensent qu’il suffirait, à la place du centralisme bureaucratique qui règle les rapports internes d’en revenir au véritable centralisme démocratique, d’ailleurs défini dans leurs statuts. D’autres positions encore existent, au-delà des nuances, le centralisme démocratique restant la condition de l’efficacité et de la justesse.

La thèse de Lénine qui inspira en 1903 son projet d’organisation du Parti Ouvrier Sociale-Démocrate russe et provoqua la séparation d’avec les mencheviks, était la suivante : la masse travailleuse n’est que la porteuse d’une énergie révolutionnaire et n’est capable d’un rôle organisateur traçant les voies de la révolution ni de créer les formes de la société future. Cette tache incombe au groupe de révolutionnaires éclairés se consacrant à la révolution et dont le premier devoir est donc d’établir son hégémonie sur les masses, ce qui n’est possible que si le Parti est construit sur le principe de la centralisation rigoureuse, autour d’un Comite Central prenant toutes dispositions faisant loi pour tout le Parti.

Des 1904, dans un article de Neue Zeit, Rosa Luxembourg en faisait la critique : “ C’est un système de centralisme ne s’arrêtant devant rien, dont les principes vitaux sont : d’une part, celui de délimiter, de séparer l’avant-garde organisée de révolutionnaires professionnels actifs, du milieu inorganisé, mais révolutionnairement actif les entourant ; d’autre part, celui d’une discipline sévère et d’une ingérence directe, catégorique, décisive du Comité Central du Parti dans tous les gestes et actes de ce dernier. Il suffit, par exemple de rappeler que, conformément à cette conception, le Comité Central du Parti a la droit d’organiser tous ses comités locaux, par conséquent, de déterminer la composition personnelle de Genève à Liége, jusqu’à Tomsk et Irkoutsk, d’imposer à chaque organisation les statuts élaborés au Centre, de dissoudre ou de recréer ces organisations et, par conséquent d’influencer finalement et directement la composition même de l’instance suprême du Parti : le Congres. De cette façon, le Comité Central devient le noyau tout puissant du Parti, tandis que toutes les autres organisations ne sont que ses organisations exécutives. ”

Il est bien évident qu’à partir de telles prémisses et quels que soient les considérants sur la liberté de discussion à tous les échelons et l’élection démocratique des organismes dirigeants, une organisation bolchevique paraît congénitalement inapte à œuvrer dans le sens d’une auto-organisation des masses et de l’autogestion même si, telle la Ligue Communiste, elle le prétend.

Certes Lénine, dira bien qu’il a forcé la note en prétendant que livre à lui-même le mouvement ouvrier ne peut qu’être subordonné à l’idéologie bourgeoise, ripostant aux économistes qui le réduisaient à un étroit syndicalisme réformiste. La baguette étant tordue dans un sens, il l’avait ployée dans un autre sens, mais ce ploiement ne sera pas transitoire et ne fera que s’accentuer. En 1921 l’Internationale Communiste enjoindra au Parti français de se subordonner les syndicats. Un débat interne dans ce type d’organisation a d’abord tourne autour des fractions et des tendances qu’on a d ‘abord tenté de différencier, pour rapidement les condamner. Le centralisme démocratique a pense résoudre le problème en terme de majorité et de minorité. Cela aboutit au monopole par ralliement, même s’il n’est qu’apparent, de la minorité à la majorité, ou au contraire, à des scissions perpétuelles.

L’organisation sociale démocratique et sa pratique

Le respect de la minorité a toujours été la règle proclamée des partis sociaux démocrates. Ainsi la SFIO prétendait que la direction du Parti appartenait au Parti lui-même, c’est à dire au Congres National annuel, fixant souverainement la politique du Parti, se prononçant sur les rapports élabores par les organismes centraux et renouvelant ces derniers sur la base de la représentation proportionnelle.

Moyennant quoi le tripotage des votes a toujours été l’une des aptitudes profondes de la bureaucratie socialiste !

Ainsi si la minorité a toujours pu s’exprimer, son influence sur les décisions de la Commission Administrative Permanente ou du Comite Directeur a-t-elle toujours pu être stérilisée.

Tout cela n’est pas un hasard : si l’on pense que les organes de la démocratie bourgeoise peuvent servir à la transformation socialiste de la société, et que d’ailleurs ils constituent, soustraits à l’influence de la bourgeoisie, des organes politiques convenant aussi bien à la démocratie socialiste, le parti qui espère se confondre un jour avec l’état adopte les règles de fonctionnement et l’idéologie de cette démocratie.

Rapidement d’ailleurs les élus dans les différentes instances de la démocratie bourgeoise sont devenus les principaux personnages du parti. Leur horizon s’ouvrant jusque vers les ministères et la présidence de l’état, les perspectives de carrière et d’avantages divers deviennent la finalité de l’organisation sociale-démocrate et son lien interne tacite. Il peut bien alors y avoir là-dedans une gauche, une droite et toutes les nuances, un groupe peut même se faire le champion d’un projet autogestionnaire, mais alors tout naturellement il n’imaginera que la possibilité d’octroi de ce qu’il appelle autogestion par un état e train de concentrer le capital entre ses mains.

Que retenir des positions anarchistes ?

Les anarchistes, du moins ceux qui ont poursuivi dans la voie du courant socialiste antiautoritaire de la 1ere Internationale, se sont, eux, évidemment places sur le terrain de l’auto-organisation des masses puisqu’ils pensaient qu’elle pouvait complètement se substituer à l’état et pratiquement du jour au lendemain.

En 1887, après l’ère des attentats pendant laquelle l’action individuelle paraissait la seule dont les anarchistes fussent capables et alors qu’il n’y avait que des petits groupes autonomes, Malatesta constatait qu’il existait parmi eux qui revendiquaient le nom d’anarchistes, avec divers adjectifs ou sans adjectifs deux catégories : les partisans et les adversaires de l’organisation. Et il démontrait patiemment sa nécessite et les aberrations sur lesquelles débouche immédiatement sa négation. Déjà pour lui la question était triple :

-  l’organisation en général comme principe et condition de la vie sociale, aujourd’hui comme dans la société future.

-  l’organisation du parti anarchiste.

-  L’organisation des masses de travailleurs pour la résistance contre le gouvernement et contre le capitalisme.

Mais c’est l’époque ou le syndicalisme va se développer et prendre au moins en France des options franchement révolutionnaires, les anarchistes montrant dans ce travail de grandes capacités d’organisation.

Et précisément le syndicalisme révolutionnaire va considérer la CGT comme le véritable et grand parti des travailleurs. Et la polémique va commencer entre, d’une part, ceux qu voient dans le syndicalisme révolutionnaire un anarchisme régénéré, réaliste et ouvrier, et dans le syndicat l’outil révolutionnaire suffisant, et d’autre part, ceux qui en proclamaient les limites.

Au congres anarchiste international d’Amsterdam en 1907, Monatte défendra la thèse alors que Malatesta en fera une critique vigoureuse, évoquant d’ailleurs au passage à propos de la fameuse grève générale que la question était d’ailleurs moins pour les ouvriers de suspendre le travail que de le continuer pour leur propre compte.

Le syndicalisme révolutionnaire français allait inspirer l’anarcho-syndicalisme espagnol, mais au bout de quelques années de l’existence de la Confédération Nationale du Travail, se constituait une organisation spécifique, la Fédération Anarchiste Ibérique, devant veiller à maintenir la Centrale Syndicale sur la voie révolutionnaire. Cela aboutit à une étroite symbiose et la CNT renforça sa puissance et sa capacité révolutionnaire comme elle le montra en répliquant au putsch militaire par la lutte armée et l’autodéfense des masses, et par l’appropriation collective. Mais on ne peut dire que l’apport de la FAI fut déterminant pour garantir les conquêtes révolutionnaires. En effet, une attitude purement idéologique laissa le champ libre à la reconstruction d’un état bourgeois volatilisé, permettant aux adversaires de la révolution sociale autogestionnaire de la contrôler d’abord, puis de la liquider progressivement.

Anciens types d’organisation et luttes actuelles

Que peut-il rester de toutes ces expériences aujourd’hui, alors même que la filiation historique se continue dans des organisations incarnant ces divers courants ? Qu’est-ce qui demeure justifie et adapte aux conditions actuelles ?

Ce qui est critiquable dans la conception de Lénine ce n’est pas tant d’avoir expose brutalement les limites de la spontanéité et la tendance à la fixation au stade réformiste du mouvement abandonne à lui-même, que d’avoir laisse entendre que l’essentiel est extérieur à la classe ouvrière, qui risque alors de ne pouvoir agir que par procuration et finalement ne pas pouvoir agir du tout. Le type de décentralisation descendante ne fait que découler de cette conception.

Depuis 1968, les luttes autonomes par leur profondeur, leur étendue et leur radicalité, débordent les organisations traditionnelles. Le regroupement des révolutionnaires ne peut se faire qu’en symbiose avec ces luttes et en respectant leur esprit, ce qui exclut de simples opérations d’état majors. Mais il est évident qu’il est nécessaire de mener la lutte politique contre le pouvoir bourgeois, celle-ci ne peut se confiner sur le terrain choisi par l’adversaire. Une sélection indispensable consiste à écarter de ce regroupement les propagateurs des illusions réformistes.

Paul Desnais - Antonio Martín Bellido (Les Dossiers d’ACTION - n. 7 -Mai 1973)