Appendice A d’Étatisme et Anarchie

vendredi 26 novembre 2004, par Bakounine

titre : Etatisme et anarchie. Appendice A.
titre de l’original :
date : mars-août 1873
lieu : Locarno
pays : Suisse
source : Gosudarstvennost’ i anarchija. Vvedenie. Seconde partie, pp. 1-22, 1873, Zurich, Genève
langue : traduction
traduction : Archives Bakounine, t. III, éd. par Arthur Lehning, Leyde, 1967, pp. 363-378
note : Publié d’après la première publication.

|1Appendice A.

Pour qu’il n’y ait pas malentendu, nous tenons à bien préciser que ce que nous appelons idéal du peuple n’a aucune analogie avec les solutions, formules et théories politico-sociales élaborées en dehors de la vie de celui-ci par des savants ou demi-savants qui en ont le loisir et généreusement offertes à la foule ignorante comme la condition expresse de son organisation future. Nous n’avons pas la moindre foi dans ces théories et les meilleures d’entre elles nous font l’effet de lits de Procuste par trop exigus pour enserrer le cours large et puissant de la vie populaire.
La science la plus rationnelle et la plus profonde ne peut deviner les formes que prendra la vie sociale dans l’avenir. Elle peut seulement définir les facteurs négatifs qui découlent logiquement d’une rigoureuse critique de la société actuelle. Ainsi, la science socio-économique, procédant à cette critique, en est arrivée à la négation de la propriété individuelle héréditaire et, par conséquent, au concept abstrait, et pour ainsi dire négatif, de la propriété collective comme condition nécessaire du futur système social. De la même manière, elle en est venue à nier la notion même de l’Etat et du système étatique, c’est-à-dire de tout système consistant à gouverner la société de haut en bas au nom d’un prétendu droit théologique ou métaphysique, divin ou scientifique# |2 et, par suite, à émettre le concept diamétralement opposé et partant négatif, à savoir : l’anarchie, c’est-à-dire l’organisation libre et autonome de toutes les unités ou parties séparées composant les communes et leur libre fédération fondée, de bas en haut, non sur l’injonction de quelque autorité que ce soit, même élue, pas plus que sur les formulations d’une théorie savante quelle qu’elle soit, mais en conséquence du développement naturel des besoins de toutes sortes que la vie elle-même aura fait apparaître.
Aucun savant n’est donc en mesure d’enseigner au peuple, ou de définir pour lui-même, ce que sera ou devra être le mode de vie du peuple au lendemain de la révolution sociale. Ce mode de vie sera déterminé, en premier lieu, par la situation de chaque peuple et, en second lieu, par les besoins qui naîtront en chacun d’eux et se manifesteront avec le plus de force, donc pas du tout par des directives ou des notes explicatives venues d’en haut et d’une manière générale par des théories quelles qu’elles soient conçues la veille de la Révolution.
Nous savons qu’à l’heure actuelle, il y a en Russie, une tendance favorable à la formation de soi-disant éducateurs du peuple. Certains prétendent que l’on doit commencer par instruire le peuple et que, lorsque celui-ci sera instruit et comprendra ses droits et ses devoirs, on pourra alors le pousser à la révolte. Mais une question se pose aussitôt : qu’allez-vous enseigner au peuple ? N’est-ce pas ce que vous ne savez pas vous-mêmes, ce que vous ne pouvez savoir et ce que vous devez tout d’abord apprendre de lui ?
Dans cette tendance ou ce parti, qui est d’ailleurs loin d’être nouveau, il y a lieu de distinguer deux catégories de gens :
La plus nombreuse est celle des doctrinaires, des charlatans dont la plupart se mystifient eux-mêmes et qui, sans refuser les satisfactions et les profits que la société actuelle procure à une minorité de riches et de privilégiés, veulent en même temps acquérir ou garder la réputation d’hommes foncièrement dévoués à la cause de l’émancipation du peuple, voire de révolutionnaires - quand cela n’entraîne pas de trop grands inconvénients. Beaucoup trop de ces beaux messieurs ont fait leur apparition en Russie. On les voit fonder des banques populaires, des coopératives de consommation et de production, s’occuper évidemment du problème de la femme et s’intituler bruyamment défenseurs de la science, positivistes et maintenant marxistes. Le trait commun qui les caractérise,# |3 c’est de n’accepter aucun sacrifice, de protéger et de ménager par-dessus tout leur chère personne et, en même temps, de vouloir faire figure d’hommes avancés sous tous les rapports.
Avec les gens de cette catégorie, si nombreux soient-ils, toute discussion est inutile. Avant la révolution, la seule chose à faire est de les démasquer et de les confondre ; en temps de révolution..., mais il faut espérer qu’à ce moment, ces gens-là auront disparu d’eux-mêmes.
Or, il y a une autre catégorie, composée de jeunes gens honnêtes, sincèrement dévoués et qui, ces temps derniers, se sont jetés, comme par désespoir, dans cette tendance uniquement parce qu’ils croient que, dans les circonstances actuelles, il n’y a pas d’autre cause à servir ni d’autre issue. Nous ne donnerons pas une caractéristique plus précise de ces jeunes gens pour ne pas attirer sur eux l’attention de la police ; mais ceux d’entre eux qui liront ces lignes comprendront que nos paroles s’adressent à eux.
Nous voudrions justement leur demander ce qu’ils entendent par instruire le peuple ? S’agit-il de lui enseigner la science rationnelle ? Autant que nous sachions, leur but n’est pas celui-là. Ils n’ignorent pas que le gouvernement arrêterait net, dès la première tentative, toute personne qui chercherait à introduire la science dans les écoles publiques et que, d’autre part, notre peuple lui-même, dans la situation misérable où il se trouve, n’en a cure. Pour lui rendre les questions théoriques accessibles, il faut modifier sa vie et, tout d’abord transformer radicalement les conditions matérielles de son existence en le soustrayant à la misère qui l’accable de toutes parts et le condamne, pour ainsi dire, aux tourments de la faim.
De quelle manière les gens honnêtes peuvent-ils modifier la vie matérielle du peuple ? Ils n’en ont nullement le pouvoir et l’Etat, comme nous essaierons de le démontrer plus loin, est incapable d’améliorer la condition matérielle du peuple ; la seule chose que l’Etat puisse faire en faveur de celui-ci, c’est de se dissoudre, de disparaître, attendu que son existence est incompatible avec le bonheur du peuple, bonheur qui ne pourra être créé que par le peuple lui-même.
Que peuvent faire ses amis ? Le pousser à un mouvement et à une action autonomes et tout d’abord - affirment précisément les défenseurs de bonne foi de la tendance dont nous venons de parler - lui indiquer les voies et les moyens qui le mèneront à l’émancipation.
Voies et moyens peuvent être de deux sortes : les uns purement révolutionnaires et visant directement à l’organisation d’un soulèvement# |4 général du peuple ; les autres plus pacifiques, abordant son émancipation par une transformation systématiquement lente, mais en même temps radicale, de ses conditions d’existence. Cette deuxième tactique, si l’on veut la suivre avec sincérité, exclut, cela va sans dire, l’indécent battage des économistes bourgeois en faveur de l’épargne, pour la simple raison que le peuple prolétaire en général et le nôtre en particulier ne peut pas mettre le moindre sou de côté.
Or, que peuvent faire les gens honnêtes pour pousser notre peuple dans la voie d’une lente, mais radicale transformation de ses conditions matérielles ? Créer dans les campagnes des chaires de sociologie ? Premièrement, le gouvernement vigilant autant que paternel ne le tolérera pas ; deuxièmement les paysans, hélas ! n’y comprendront goutte et se paieront la tête des professeurs ; et enfin, la sociologie elle-même est la science du devenir ; à l’heure actuelle, elle est infiniment plus riche en questions non résolues qu’en réponses positives, et nous n’avons pas besoin de dire que nos misérables moujiks n’ont vraiment pas le loisir de s’intéresser à elle ; on ne peut agir sur eux que par une action pratique, nullement par de la théorie.
Quelle peut être cette action pratique ? Doit-elle se fixer comme but principal, sinon comme unique but, de pousser notre immense masse paysanne dans la voie des transformations économiques n’intéressant qu’elle et conçues dans l’esprit de la sociologie moderne ? Cette action ne peut alors être autre chose que la formation d’associations artisanales et de sociétés coopératives de prêts, de consommation et de production, ces dernières surtout, plus directement que les autres allant dans le sens du but : l’émancipation du Travail de la domination du Capital.
Mais cette émancipation est-elle possible dans les conditions économiques qui régissent la société actuelle ? La science, s’appuyant sur des faits et précisément sur toute une série d’expériences accomplies ces vingt dernières années dans différents pays, répond catégoriquement que c’est impossible. Lassalle, dont, soit dit en passant, nous sommes loin d’être de ses adeptes a dans ses brochures démontré cette impossibilité de la façon la plus brillante et la plus populaire et là-dessus sont d’accord avec lui tous les économistes modernes, bourgeois, certes, mais sérieux, qui semblent à contrecoeur découvrir l’impuissance du système coopératif, en qui# |5 ils voient assez justement un paratonnerre contre la foudre de la révolution sociale.
De son côté, l’Internationale a, pendant des années, agité la question des associations coopératives ; se basant sur de nombreux arguments, elle en est arrivée aux conclusions suivantes formulées au Congrès de Lausanne (1867) et confirmées au Congrès de Bruxelles (1868).
La coopération sous tous ses aspects est incontestablement une forme équitable et rationnelle du futur système de production. Mais pour qu’elle puisse atteindre ses buts qui sont l’émancipation des masses laborieuses, leur rétribution en fonction du produit intégral de leur travail et la satisfaction de leurs besoins, la terre et le capital, sous quelque forme que ce soit, doivent être convertis en propriété collective. Aussi longtemps que cela n’aura pas été fait, la coopération, dans la plupart des cas, sera écrasée par la concurrence toute-puissante du grand capital et de la grande propriété foncière ; dans les rares cas où, par exemple, telle ou telle société de production, fonctionnant forcément plus ou moins en vase clos, réussira à supporter et à surmonter cette concurrence, ce succès aura pour seul résultat d’engendrer une nouvelle classe privilégiée d’heureux coopérateurs dans la masse misérable des prolétaires. Ainsi, dans les conditions actuelles de l’économie sociale, la coopération ne peut apporter l’émancipation aux masses ouvrières ; néanmoins, elle offre cet avantage que, même dans le présent, elle habitue les travailleurs à s’unir, à s’organiser et à conduire eux-mêmes leurs propres affaires.
Cependant, malgré cette incontestable utilité, le mouvement coopératif qui, au début, avait avancé à grands pas, s’est sensiblement affaibli en Europe au cours de ces derniers temps pour la simple raison que les masses ouvrières, convaincues aujourd’hui qu’elles ne peuvent obtenir, par ce moyen, leur émancipation, n’ont pas jugé nécessaire de recourir à la coopération pour parfaire leurs connaissances pratiques ; n’ayant plus confiance en ce moyen pour atteindre leurs buts, elles se sont détournées aussitôt du chemin qui mène à la coopération ou plutôt qui n’y mène point et elles n’ont plus de temps à consacrer à ces exercices, même utiles.
Ce qui est vérité à l’Ouest ne saurait être erreur à l’Est# |6 et nous ne pensons pas que le mouvement coopératif puisse prendre une bien grande ampleur en Russie. A l’heure actuelle, la coopération s’y heurte à plus d’obstacles encore qu’en Occident. Une des principales raisons de son succès là où elle a réussi a été l’initiative individuelle, la persévérance et le courage, mais l’esprit individuel est beaucoup plus développé en Occident qu’en Russie où règne encore l’esprit grégaire. Au surplus, les facteurs externes eux-mêmes, qu’ils soient politiques ou sociaux, ainsi que le degré d’instruction, sont incomparablement plus propices en Occident qu’en Russie à la formation et à l’expansion des sociétés coopératives, et malgré tout le mouvement coopératif est en déclin. Dès lors, comment pourrait-il s’implanter en Russie ?
On dira que le caractère grégaire des mouvements populaires russes peut le favoriser. Ce qui constitue le progrès, c’est le perfectionnement incessant de l’organisation du travail, de l’industrie et de ses produits ; sans ce perfectionnement, la lutte contre la concurrence du Capital, déjà si inégale, est impossible, voire incompatible avec une activité grégaire forcément routinière. C’est ce qui fait qu’en Russie la coopération ne peut se développer que dans des limites très faibles pour ne pas dire infimes ; et, tant qu’il en sera ainsi, le Capital, avec son écrasante supériorité, et le gouvernement, avec ses moyens plus écrasants encore, ne sentiront ni sa présence ni ses effets.
Au demeurant, nous comprenons parfaitement que des hommes jeunes, trop sérieux et trop honnêtes pour se consoler avec des phrases libérales et dissimuler leur égoïsme sous les bavardages doctrinaires, sans âme et sans pensée, en un mot sous les savants bavardages des Mirtov et des Kedrov, trop pleins de vie et d’enthousiasme, d’autre part, pour rester les bras croisés dans une honteuse passivité et ne voyant pas d’autre issue devant eux, se lancent dans le mouvement dit coopératif. Cela leur donne au moins le moyen et l’occasion d’entrer en contact avec les travailleurs, de prendre place à leurs côtés en travaillant avec eux, de les bien connaître et, dans la mesure du possible, de les grouper pour atteindre ne fût-ce qu’un objectif quelconque. Tout cela est évidemment infiniment plus consolant et utile que de ne rien faire du tout.
De ce point de vue, nous ne sommes pas adversaire des expériences coopératives ;# |7 mais en même temps nous pensons que les hommes jeunes qui les tentent ne doivent pas avoir d’illusions sur les résultats qu’ils peuvent en attendre. Dans les grandes villes et dans les bourgades possédant une fabrique, parmi les ouvriers, ces résultats peuvent être assez appréciables. Par contre, ils seront insignifiants dans la population rurale où ils se perdront comme le grain de sable dans le désert ou la goutte d’eau dans la mer...
Mais est-il vrai qu’il n’y a pas aujourd’hui, en Russie, d’autre issue ou d’autre cause à servir en dehors des entreprises coopératives ? Nous pensons franchement que cela n’est pas exact.
Il y a dans le peuple russe, à l’échelle la plus large, deux facteurs que nous pouvons considérer comme les conditions préalables de la révolution sociale. Ce peuple a toutes les raisons de se targuer d’une misère extrême et d’une servitude qui est un modèle du genre. Ses souffrances sont infinies, et il ne les supporte point avec patience et résignation, mais avec un profond et farouche désespoir qui, deux fois dans l’histoire, s’est traduit par d’effroyables explosions populaires : la révolte de Sten’ka Razin et celle de Pugaev, et qui, aujourd’hui encore, ne cesse de s’exprimer dans de continuelles émeutes paysannes.
Qu’est-ce donc qui l’empêche de faire une révolution victorieuse ? Est-ce l’absence d’un idéal commun capable de concevoir une révolution populaire, de lui donner un but bien défini, idéal sans lequel, comme nous l’avons déjà dit, il n’y a pas de révolte simultanée et généralisée du peuple entier possible et, par conséquent, de succès de la révolution ? Mais serait-il juste de dire que cet idéal ne s’est pas d’ores et déjà créé dans le peuple russe ?
Si cet idéal n’existait pas, s’il ne s’était pas façonné dans la conscience du peuple, du moins dans ses traits essentiels, il faudrait abandonner tout espoir d’une révolution en Russie, parce que cet idéal vient des profondeurs de la vie du peuple, qu’il découle nécessairement des épreuves que celui-ci a subies à travers l’histoire, de ses aspirations, de ses souffrances, de ses protestations, de sa lutte, tout en étant l’expression pour ainsi dire imagée, intelligible à tous et toujours très simple de ses véritables besoins et espoirs.
Il est clair que si le peuple ne façonne pas de lui-# |8même cet idéal, nul ne sera en mesure de le lui donner. On ne peut, en effet, donner à l’individu, à la société ou au peuple ce qui n’existe pas en eux non seulement en germe, mais même développé jusqu’à un certain degré. Prenons l’individu ; si une idée n’existe pas en lui à l’état de notion plus ou moins claire qui aide pour ainsi dire l’instinct à se révéler, quoi que vous fassiez, vous ne la lui expliquerez pas et surtout vous ne la lui ferez pas concevoir. Prenez un bourgeois, satisfait de son sort ; avez-vous l’espoir de lui faire admettre un jour que le prolétaire a le droit de développer pleinement son humanité et de participer sur un pied d’égalité à toutes les jouissances, à toutes les satisfactions, à tous les avantages de la vie sociale ou de lui démontrer la légitimité et la salutaire nécessité de la révolution sociale ? Evidemment non, si vous n’avez pas perdu la raison, vous ne l’essaierez même pas ; et pourquoi ne l’essaierez-vous pas ? Parce que vous serez sûr (en admettant même que ce bourgeois soit bon de nature, qu’il soit intelligent, qu’il ait de la noblesse de caractère, de la grandeur d’âme, qu’il soit porté à la justice - voyez les concessions que je fais et des bourgeois de ce genre il n’en existe pas beaucoup - qu’il soit très cultivé et même savant) qu’il ne vous comprendra pas et ne sera jamais un révolutionnaire socialiste. Et pourquoi ne le sera-t-il pas ? Pour la simple raison que la vie n a pas créé en lui les aspirations naturelles correspondant à votre idée révolutionnaire socialiste. Si au contraire ces aspirations existaient chez lui, même en germe, voire sous les formes les plus saugrenues, quel que soit l’agrément pour sa sensibilité ou la satisfaction de son amour-propre que lui procure sa situation sociale, il ne pourrait être content de lui.
Par contre, prenez l’individu le moins instruit ou le plus niais, pour peu que vous découvriez en lui des sentiments instinctifs et, même obscures, des aspirations désintéressées correspondant à l’idée révolutionnaire socialiste, aussi primitives que soient ses véritables notions, vous ne vous effraierez pas, mais au contraire vous vous occuperez de lui avec sérieux, avec amour et vous verrez avec quelle amplitude et quelle passion il saisira, assimilera votre idée ou, plutôt, la sienne propre, parce qu’elle ne sera pas autre chose que l’expression claire, entière et logique de son propre instinct, de sorte qu’au fond vous ne lui aurez rien donné, rien# |9 apporté de nouveau, mais simplement révélé ce qui existait en lui bien avant votre rencontre. Voilà pourquoi je dis que nul ne peut rien donner à personne.
Mais si cela est vrai appliqué à l’individu, cela l’est d’autant plus appliqué au peuple tout entier. Il faut être un triple sot ou un incurable doctrinaire pour s’imaginer que l’on peut donner quoi que ce soit au peuple, lui faire cadeau d’un bien matériel quelconque ou d’une autre mentalité ou moralité, voire d’une vérité neuve et imprimer arbitrairement à son existence une nouvelle orientation ou, comme le prétendait feu aadaev, il y a trente-six ans, en parlant justement du peuple russe, écrire sur lui comme sur une page vierge n’importe quoi.
Parmi les grands génies, il en est peu jusqu’ici qui aient vraiment fait quelque chose pour le peuple ; les génies du peuple sont de grands aristocrates et tout ce qu’ils ont fait jusqu’à présent n’a servi qu’à instruire, fortifier et enrichir la minorité exploiteuse ; les masses misérables, abandonnées et opprimées par tout le monde, durent frayer leur route d’immense martyre vers la liberté et la lumière par d’incessants efforts, obscurs et stériles. Les plus grands génies n’ont pas apporté et ne pouvaient apporter une substance nouvelle à la société et, créés eux-mêmes par elle, ils n’ont, en poursuivant et en amplifiant l’oeuvre des siècles, apporté et n’apporteront que des formes nouvelles pour cette même substance que renouvelle et développe sans cesse l’évolution de la vie sociale.
Mais, je le répète, les plus illustres génies n’ont rien fait ou bien peu fait jusqu’ici à proprement parler pour le peuple, c’est-à-dire pour les millions et les millions de prolétaires. La vie, l’évolution, le progrès du peuple appartiennent exclusivement au peuple lui-même. Ce progrès ne s’accomplit pas, bien sûr, au moyen d’études livresques, mais par un accroissement naturel de l’expérience et de la pensée ; transmis de génération en génération, le progrès évolue nécessairement, développe sa propre substance, se perfectionne et prend forme évidemment avec une extrême lenteur ; un nombre infini de lourdes et d’amères épreuves historiques ont, de nos jours, fait enfin comprendre aux masses populaires de tous les pays,# |10 tout au moins des pays d’Europe, qu’elles n’ont rien à attendre des classes privilégiées et des Etats actuels, voire d’une manière générale des révolutions politiques, et qu’elles ne pourront s’émanciper que par leur propre effort, au moyen de la révolution sociale. Cela même définit l’idéal universel qui, aujourd’hui, anime les masses populaires de ces pays et les fait agir.
Cet idéal existe-t-il dans la conception du peuple russe ? Il existe, cela n’est pas douteux, et point n’est besoin même d’analyser profondément la conscience historique de notre peuple pour en définir les traits fondamentaux.
Le premier et le principal de ces traits, c’est la conviction, partagée par le peuple entier, que la terre, cette terre arrosée de sa sueur et fécondée par son labeur, lui appartient intégralement. Le deuxième, non moins important, c’est encore la conviction que le droit à la jouissance du sol appartient non pas à l’individu, mais à la communauté rurale tout entière, au mir, qui répartit la terre, à titre temporaire, entre les membres de la communauté. Le troisième de ces traits, d’une importance égale à celle des deux précédents, c’est l’autonomie quasi absolue en même temps que la gestion communautaire du mir et, par conséquent, l’hostilité manifeste de ce dernier envers l’Etat.
Tels sont les trois traits fondamentaux qui caractérisent l’idéal du peuple russe. Par leur nature, ils correspondent pleinement à l’idéal qui s’est formé ces derniers temps dans la conscience du prolétariat des pays latins, lesquels sont aujourd’hui infiniment plus proches de la révolution sociale que les pays germaniques. Toutefois, l’idéal du peuple russe est obscurci par trois autres traits qui en dénaturent le caractère et en compliquent à l’extrême, en la retardant, la réalisation ; traits que nous devons, par conséquent, combattre de toute notre énergie et qu’il est d’autant plus possible de combattre puisque le peuple même a déjà engagé le combat.
Ces trois traits sont : 1. l’état patriarcal ; 2. l’absorption de l’individu par le mir ; 3. la confiance dans le tsar.
On pourrait ajouter, comme quatrième trait caractéristique, la religion chrétienne, que celle-ci se réclame de l’Eglise orthodoxe officielle ou d’une secte ; mais, selon nous, en Russie, cette question est loin de revêtir la même importance que dans les pays catholiques, voire dans les pays protestants d’Europe occidentale. Les révolutionnaires socialistes, cela va sans dire, ne la négligent pas# |11 et profitent de chaque occasion pour dire, devant le peuple, la vérité meurtrière au Seigneur Sabaoth et à ses représentants sur la terre, théologiens, métaphysiciens, politiciens, juristes, policiers et économistes bourgeois. Mais ils ne mettent pas la question religieuse au premier plan, persuadés que la superstition du peuple, pendant naturel de son obscurantisme, est, cependant, moins enracinée dans son ignorance que dans sa misère, dans ses souffrances matérielles et dans les vexations inouïes de toute espèce que ce peuple subit quotidiennement ; que les idées et les histoires religieuses, ce penchant fantastique pour l’absurde, ont un aspect beaucoup plus pratique que théorique et, dès lors, sont moins une aberration qu’une protestation de la vie, de la liberté et de la passion contre le poids insupportable de l’existence ; que l’Eglise est pour le peuple un genre de cabaret des cieux comme le cabaret est un genre d’église céleste sur la terre ; à l’église comme au cabaret, le peuple oublie, ne fût-ce qu’un instant, la faim, l’oppression, les humiliations et essaie d’apaiser la sensation de sa misère quotidienne tantôt par une croyance insensée, tantôt par le vin. L’une et l’autre ivresse se valent.
Les révolutionnaires socialistes le savent et sont, dès lors, convaincus que l’on ne pourra supprimer le sentiment religieux dans le peuple que par la révolution sociale et nullement par la propagande abstraite et doctrinaire des soi-disant libres penseurs. Ces messieurs libres penseurs sont de la tête aux pieds des bourgeois, d’incorrigibles métaphysiciens par leurs manières, leurs habitudes et leur façon de vivre, même lorsqu’ils se disent positivistes et se croient matérialistes. Il leur semble que la vie découle de la pensée, qu’elle est l’accomplissement d’une idée préétablie et, partant de là, ils affirment que la pensée, bien entendu leur indigente pensée, doit diriger la vie même ; ils ne comprennent pas que la pensée découle au contraire de la vie et que pour modifier la pensée il faut transformer la vie. Donnez au peuple une large existence humaine et il vous étonnera par le profond rationalisme de ses idées.
Les doctrinaires invétérés qui s’intitulent libres penseurs ont encore une autre raison de préférer la propagande doctrinale antireligieuse à l’action# |12 pratique. Ce sont pour la plupart de piètres révolutionnaires et des égoïstes vaniteux en même temps que des poltrons. Au surplus, par leur situation sociale, ils appartiennent aux classes cultivées et ils tiennent à leur confort, au luxe raffiné, aux vains plaisirs de l’esprit dont la vie de ces classes est remplie. Ils comprennent que la révolution populaire, brutale et expéditive par nature comme par les fins qu’elle poursuit, ne s’arrêtera pas devant l’abolition du monde bourgeois qui leur procure tant de délices ; dès lors, indépendamment du fait qu’ils ne sont nullement disposés à s’attirer les sérieux désagréments auxquels on s’expose en servant honnêtement la cause révolutionnaire et à susciter l’indignation de leurs protecteurs, admirateurs, amis, collègues, moins libéraux et moins téméraires qu’eux, mais fort utiles, avec lesquels ils sont liés par leur formation intellectuelle, leurs relations mondaines, leur goût du luxe et du confort, ils n’ont pas la moindre envie de déclencher une révolution dont ils ont peur, qui les renverserait eux-mêmes de leur piédestal et leur ferait perdre sur-le-champ tous les avantages de leur situation actuelle.
Or, cela, ils ne veulent pas l’admettre et ils se croient tenus d’épater le monde bourgeois par leur radicalisme et d’entraîner dans leur sillage la jeunesse révolutionnaire et, si possible, le peuple lui-même. Mais comment faire ? Il faut épater le monde bourgeois, mais ne point l’indisposer ; il faut entraîner la jeunesse révolutionnaire et en même temps éviter l’abîme révolutionnaire ! Pour cela, il n’y a qu’un moyen : tourner la colère pseudo-révolutionnaire contre Dieu. Ils sont si sûrs que Dieu n’existe pas qu’ils ne craignent pas son courroux. Bien différentes sont les choses quand il s’agit des autorités, de quelque autorité que ce soit, depuis le tsar jusqu’au dernier sergent de ville ! Bien différentes également quand il s’agit de gens riches ou que leur situation sociale rend puissants, depuis le banquier et le juif usurier jusqu’au dernier gros marchand de campagne ou propriétaire terrien ! La colère de ces gens-là peut s’exprimer de façon plus cuisante.
En vertu de ce raisonnement, les libres penseurs déclarent une guerre implacable à Dieu, rejettent de la manière la plus radicale la religion dans toutes ses manifestations et sous toutes ses formes, fulminent contre la théologie et les chimères métaphysiques, contre les superstitions populaires quelles qu’elles soient, au nom de la science, qu’ils ont bien entendu dans leur poche, et dont ils enveloppent leurs écrits interminables - mais en même temps ils s’adressent avec la plus grande urbanité à tout ce qui# |13 représente ici-bas une autorité politique ou sociale et s’il arrive que, poussés par la logique ou l’opinion publique, ils se permettent de récuser l’une ou l’autre, ils le font en termessi courtois, si lénifiants qu’on a l’impression qu’il faut avoir l’esprit bien mal tourné pour se fâcher contre ces autorités ; ils leur laissent d’ailleurs des portes de sortie et expriment l’espoir qu’elles se corrigeront. Cette aptitude à espérer et à croire en ces autorités est si grande qu’ils vont jusqu’à supposer comme une chose possible que notre Sénat gouvernant deviendra tôt ou tard l’organisme qui affranchira le peuple. (Voir le dernier programme, le troisième en date, de "Vpered", publication non périodique, dont la parution est attendue pour bientôt à Zurich.)
Mais laissons là ces charlatans et passons à notre problème.
On ne doit jamais, sous aucun prétexte et quel que soit le but poursuivi, tromper le peuple. Cela serait non seulement criminel, mais au surplus néfaste en tant que moyen de servir la cause révolutionnaire ; néfaste parce que toute duperie quelle qu’elle soit est, par essence, bornée, mesquine, étriquée, toujours cousue de fil blanc et pourri et, dès lors, la jeunesse révolutionnaire elle-même serait forcément placée devant la direction la plus trompeuse, la plus arbitraire, la plus insensée et la plus opposée au peuple. L’individu n’est fort que lorsqu’il défend farouchement sa bonne cause, lorsqu’il parle et agit selon ses convictions profondes. Alors, quelle que soit la situation, il sait toujours ce qu’il convient de dire et de faire. Il peut succomber, mais se compromettre et compromettre sa cause est impossible. Si nous cherchons à affranchir le peuple par le mensonge, nous nous fourvoierons à coup sûr, nous quitterons la bonne route, nous perdrons de vue le but lui-même et, si nous avons tant soit peu d’influence sur le peuple, nous le ferons dévier de son chemin, ce qui veut dire que nous agirons dans le sens de la réaction et à son profit.
Aussi bien, attendu que nous sommes des athées profondément convaincus, adversaires de toute croyance religieuse, et des matérialistes, chaque fois qu’il nous arrivera de parler de la religion devant le peuple, nous aurons l’obligation de lui exprimer franchement notre athéisme, je dirai plus : notre hostilité envers la religion. A toutes les questions qu’il nous posera à ce sujet nous devrons répondre honnêtement, et même, lorsqu’il le faudra, c’est-à-dire, quand on pourra en attendre des résultats, on s’efforcera de# |14 lui expliquer et de lui démontrer la justesse de nos arguments. Mais nous ne devons pas provoquer nous-mêmes de tels entretiens. Nous ne devons pas mettre la question religieuse au premier plan de notre propagande dans le peuple. Le faire équivaut, nous en avons la conviction, à trahir sa cause.
Le peuple n’est ni doctrinaire ni philosophe. Il n’a ni le temps ni l’habitude de s’intéresser à plusieurs questions à la fois. En se passionnant pour une, il oublie les autres. D’où l’obligation pour nous de poser devant lui la question essentielle dont, plus que de toute autre, dépend son affranchissement. Or, cette question est indiquée par sa propre situation et par toute son existence, c’est la question économico-politique : économique dans le sens de la révolution sociale ; politique dans le sens de l’abolition de l’Etat. Amuser le peuple avec la question religieuse, c’est le détourner du problème essentiel, c’est trahir sa cause.
Cette cause consiste uniquement à réaliser l’idéal du peuple en le corrigeant éventuellement selon les aspirations de celui-ci et en suivant, parce qu’elle sera la meilleure, la direction plus directe et plus courte que le peuple lui-même dictera. Nous avons indiqué trois traits malheureux qui avant tout obscurcissent l’idéal du peuple russe. Disons maintenant que les deux derniers : l’absorption de l’individu par le mir et le culte du tsar, sont pour ainsi dire les effets naturels du premier, c’est-à-dire de l’état patriarcal du peuple et, dès lors, cet état est un mal historique, le plus grand de tous, malheureusement un mal qui vient du peuple et que nous devons combattre de toute notre énergie.
Ce mal a déformé toute la vie russe, lui a donné ce caractère d’immobilisme lourdaud, d’épaisse crasse familière, de mensonge foncier, d’hypocrisie avide et, enfin, de servilisme qui la rendent insupportable. Le despotisme du mari, du père, et ensuite du frère aîné a fait de la famille, déjà immorale par son fondement juridico-économique, l’école de la violence et de la bêtise triomphantes, de la lâcheté et de la perversion quotidiennes au foyer domestique. Sépulcres blanchis est une expression qui caractérise bien la famille russe. Le père de famille russe, même effectivement bon mais sans caractère, est un simple pourceau bonasse, innocent ou irresponsable, un être n’ayant aucune conscience# |15 claire de quoi que ce soit, ne sachant pas au juste ce qu’il veut, faisant indifféremment et sans même s’en rendre compte, voire presque en même temps, le mal et le bien. Ses actes sont beaucoup moins déterminés par un but que par les circonstances, par ses dispositions du moment et surtout par le milieu ; habitué à obéir au foyer, il continue à obéir et à courber l’échine au gré du vent et dans la société il est fait pour être et rester esclave ; mais il ne sera point un despote. Il n’en aura pas la force. Aussi bien, il ne donnera les verges à personne, et il soutiendra à coup sûr le malheureux, coupable ou innocent, qu’il plaira à l’autorité de faire fustiger, l’autorité revêtant à ses yeux trois aspects essentiels et sacrés : le père, le mir et le tsar.
S’il a du caractère et le sang chaud, il sera simultanément esclave et despote ; un despote exerçant sa tyrannie sur tous ceux qui sont sous sa coupe et dépendent de son arbitraire. Il ne reconnaîtra pour maître que le mir et le tsar. S’il est le chef de famille, il se conduira chez lui en despote absolu, mais il sera le domestique du mir et l’esclave du tsar.
La communauté rurale est tout son univers. Elle n’est rien d’autre que sa famille et, sur un plan plus large, son clan. C’est ce qui explique que, dans le mir, prévalent le principe patriarcal, une odieuse tyrannie aussi bien qu’une lâche soumission et, partant, une négation absolue de tout droit de l’individu, comme dans la famille. Les décisions du mir, quelles qu’elles soient, font loi. "Qui ose braver le mir !" s’écrie le moujik. Nous verrons qu’en plus du tsar, de ses fonctionnaires, de ses seigneurs qui sont, à vrai dire, en dehors du mir ou plutôt au-dessus de lui, il y a, dans le peuple russe, un personnage qui a l’audace de braver le mir : c’est le brigand. Voilà pourquoi le brigandage est un important phénomène historique en Russie - les premiers révoltés, les premiers révolutionnaires en Russie, Pugaev et Sten’ka Razin, étaient des brigands.
Dans le mir, le droit de vote est réservé aux anciens, aux chefs de famille. Célibataires ou même mariés, mais non séparés des parents, les jeunes doivent exécuter les ordres et obéir. Mais au-dessus de la communauté, de toutes les communautés rurales, il y a le tsar, patriarche universel et fondateur du clan, père de toutes les Russies. Son pouvoir sans limites vient de là.
Chaque communauté forme un tout en vase clos, ce qui fait - et c’est là un des grands# |16 malheurs de la Russie - que pas une communauté n’a ni n’éprouve le besoin d’avoir le moindre lien organique autonome avec les autres communautés. Elles ne se rattachent les unes aux autres que par l’intermédiaire du petit père le tsar et seulement par le pouvoir suprême, patriarcal, qu’il exerce.
Nous disons que c’est là un grand malheur. Il est clair que la désunion paralyse le peuple, condamne ses révoltes presque toujours locales et dispersées à une défaite certaine et par cela même consolide la victoire du despotisme. Aussi bien, un des principaux devoirs de la jeunesse révolutionnaire est d’établir coûte que coûte et par tous les moyens possibles un lien vivant de révolte entre les communautés rurales désunies. La tâche est difficile, mais elle n’est pas impossible, l’histoire nous montrant qu’au temps des troubles, par exemple lors de la guerre intestine du faux Dmitri, lors de la révolution de Sten’ka Razin et de Pugaev, de même qu’au cours du soulèvement de Novgorod, au début du règne de l’empereur Nicolas, les communautés rurales s’efforcèrent d’établir de leur propre chef ce lien salutaire.
Les communautés rurales sont innombrables et leur petit père commun, le tsar, se tient trop haut au-dessus d’elles, quoique un peu en dessous du Seigneur, pour pouvoir s’occuper personnellement de toutes. Or, si Dieu lui-même a besoin pour gouverner le monde, de faire appel à une multitude de serviteurs et de forces célestes : séraphins, chérubins, archanges, anges à six ailes et à deux ailes, le tsar ne peut, à plus forte raison, se passer d’auxiliaires. Il lui faut toute une administration, militaire, civile, judiciaire et policière. Ainsi, entre le tsar et le peuple, entre le tsar et la communauté rurale, il y a l’Etat, militaire, policier, bureaucratique et forcément centralisé.
Imaginé sous ces traits, le tsar-petit-père, protecteur et bienfaiteur du peuple, est placé très haut, très haut, comme qui dirait au fond des cieux, tandis que le véritable tsar, le tsar-knout, le tsar-voleur, le tsar assassin : l’Etat, occupe sa place. D’où ce fait étrange que le peuple vénère un tsar imaginaire et en même temps exècre le tsar réel, matérialisé dans l’Etat.
Notre peuple déteste profondément et passionnément l’Etat et tous ceux qui, sous quelque forme# |17 que ce soit, le représentent à ses yeux. Naguère encore, sa haine était partagée entre les nobles et les fonctionnaires et, parfois même, il semblait détester les premiers davantage que les seconds, bien qu’au fond sa haine des uns et des autres fût égale. Mais à partir du moment où, par suite de l’abolition du servage, la noblesse se trouva manifestement acculée à la ruine et à la disparition ou à l’obligation de revenir à sa forme primitive de caste au service exclusif de l’Etat, le peuple l’engloba dans sa haine commune de tous les fonctionnaires. Il n’est pas besoin de démontrer à quel point sa haine est légitime !
L’Etat écrasa et corrompit sans retour la communauté rurale russe déjà suffisamment viciée par son système patriarcal. Sous son joug, les élections communautaires elles-mêmes devinrent une duperie, les personnes élues pour un temps déterminé par le peuple : chefs, doyens, dizainiers, syndics, furent transformées, d’une part, en instruments du pouvoir et de l’autre, en domestiques vénaux des riches campagnards. Dans ces conditions, les derniers vestiges de justice, de vérité et de simple humanité finirent par disparaître des communautés rurales, ruinées au surplus par la taille et les corvées et littéralement écrasées par l’arbitraire des autorités. Plus que jamais, le brigandage devint la seule issue pour l’individu et le soulèvement général, la révolution, pour le peuple tout entier.
Dans cette situation que peut faire notre prolétariat intellectuel, la jeunesse révolutionnaire-socialiste russe, intègre, sincère et dévouée à l’extrême ? Elle doit indubitablement aller au peuple parce qu’aujourd’hui partout dans le monde, mais surtout en Russie, en dehors du peuple, en dehors des millions et des millions de prolétaires, il n’y a plus ni existence, ni cause, ni avenir. Mais comment et pourquoi aller au peuple ?
A l’heure actuelle, après le malheureux épilogue de l’aventure Neaev, les avis, semble-t-il, sont chez nous très partagés ; mais de la confusion générale des idées, deux tendances principales et diamétralement opposées se détachent dès maintenant. L’une, de caractère plus pacifique, penche pour l’action préparatoire ; l’autre, favorable aux mouvements insurrectionnels, tend directement à mettre le peuple en état de se défendre.
Les partisans de la première tendance ne croient pas que la révolution soit réellement possible. Mais comme ils ne veulent et ne peuvent rester spectateurs passifs de ses malheurs, ils sont résolus à aller au peuple pour# |18 partager fraternellement ses misères en même temps que pour l’instruire et le préparer à l’action, non pas théoriquement, mais pratiquement, en donnant l’exemple. Ils iront parmi les ouvriers des fabriques et, travaillant côte à côte, s’efforceront de répandre parmi eux le goût de l’association...
D’autres tâcheront de fonder des colonies rurales, où en plus de la jouissance en commun de la terre, ce que nos paysans connaissent bien, on appliquera un principe qu’ils ignorent encore, mais qui, du point de vue économique, est indispensable, à savoir, la culture collective de la terre commune et le partage égal des produits ou de leur valeur, cela conformément à la plus rigoureuse équité, non pas juridique mais humaine, c’est-à-dire en exigeant plus de travail des capables et des forts et un plus petit effort de ceux qui sont moins aptes et plus faibles, les gains étant répartis non en proportion du travail accompli, mais en fonction des besoins de chacun.
Ces instigateurs espèrent séduire les paysans par leur exemple et surtout par les avantages qu’ils attendent de l’organisation du travail collectif ; c’est le même espoir que nourrissait Cabet quand, après l’échec de la Révolution de 1848, il partit, avec ses icariens, en Amérique, où il fonda sa Nouvelle-Icarie, dont l’existence fut éphémère ; or il faut dire que, pour le succès de ce genre d’expérience, le terrain américain convenait tout de même mieux que le terrain russe. En Amérique règne une complète liberté, tandis que dans notre Russie bénie règne... le tsar.
Mais là ne se limitent pas les espoirs de ceux qui veulent préparer et initier pacifiquement le peuple. En organisant leur vie domestique sur la base d’une complète liberté, ils entendent s’opposer à l’odieux régime patriarcal, sur qui repose tout l’esclavage russe. C’est dire qu’ils veulent attaquer notre principal mal social dans sa racine et, par conséquent, s’employer effectivement à corriger l’idéal du peuple et à répandre chez ce dernier des notions pratiques sur la justice, la liberté et les moyens de s’émanciper.
Tout cela est très beau, extrêmement magnanime et noble, mais est-ce réalisable ? En admettant que l’entreprise de-ci de-là réussisse, ce ne serait là qu’une goutte d’eau dans la mer et une goutte d’eau est loin de suffire pour préparer, soulever et affranchir notre peuple ; de toute façon, cela demanderait beaucoup de moyens, beaucoup de forces vives et les résultats seraient infimes.#
|19Ceux qui font des plans de ce genre en désirant sincèrement les réaliser ferment à coup sûr les yeux pour ne pas voir dans toute son horreur notre réalité russe. On peut d’avance leur prédire les pires désillusions dès qu’ils passeront à l’exécution parce que, sauf dans un petit nombre, un très petit nombre de cas heureux, la plupart d’entre eux ne dépasseront pas le stade initial et n’auront pas le courage d’aller plus loin.
Qu’on tente l’expérience si l’on ne voit rien d’autre devant soi, mais qu’on se dise aussi que cela est peu, trop peu pour affranchir, pour sauver notre pauvre peuple martyr.
L’autre tendance est celle de la lutte, de la révolte. Nous lui faisons confiance et d’elle seule nous attendons le salut.
Notre peuple a manifestement besoin d’aide. Il se trouve dans une situation si désespérée que l’on pourrait sans peine pousser à la révolte n’importe quel village. Mais bien que toute révolte, même quand elle échoue, ait toujours son utilité, des actions isolées ne sont cependant pas suffisantes. Il faut soulever toutes les campagnes à la fois. Que la chose soit possible, c’est ce que démontrent les vastes mouvements populaires conduits par Sten’ka Razin et Pugaev. Ces mouvements nous prouvent que dans la conscience populaire vit effectivement un idéal que le peuple s’efforce de réaliser ; mais de l’échec de ces mouvements nous tirons la conclusion que cet idéal a de graves lacunes qui ont fait et continuent de faire obstacle au succès.
Ces lacunes nous les avons signalées en même temps que nous exprimions notre conviction que le premier devoir de notre jeunesse révolutionnaire est de tout faire pour les combattre dans la conscience populaire ; et, afin de prouver que cette lutte est possible, nous avons montré que, dans le peuple même, elle est depuis longtemps commencée.
La lutte contre le régime patriarcal est aujourd’hui engagée presque dans chaque village, dans chaque famille et la communauté rurale, le mir, est à tel point devenu un instrument du pouvoir d’Etat, détesté du peuple, et de l’arbitraire bureaucratique que la révolte contre ce pouvoir et cet arbitraire est en même temps une révolte contre le despotisme de la communauté rurale et du mir.
Reste le culte du tsar ; nous pensons qu’il s’est sérieusement effrité et affaibli dans la conscience populaire au cours des dix ou douze dernières années grâce# |20 à la politique de sagesse et d’amour du peuple de l’empereur Alexandre le Bon. Le seigneur-propriétaire-foncier-esclavagiste n’existe plus ; or il était un paratonnerre qui généralement attirait la foudre de la haine populaire. Sont restés le noble, le marchand-propriétaire terrien, le paysan aisé, et surtout le fonctionnaire, ange ou archange du tsar. Or le fonctionnaire est l’exécuteur de la volonté du tsar. Tout plongé qu’il soit dans les ténèbres par sa confiance historique insensée dans le tsar, notre moujik commence enfin à le comprendre. Et comment ne pas le comprendre ! Depuis une dizaine d’années, et des coins les plus reculés de la Russie, le moujik dépêche auprès du tsar ses députés-solliciteurs qui tous entendent de la bouche même du tsar une seule et même réponse : "vous n’obtiendrez pas d’autre liberté !"
Or dites-vous bien que si le moujik est ignorant, il n’est pas sot. Et il faudrait qu’il fût le plus grand des niais pour ne pas comprendre enfin, après tant de faits qui crèvent les yeux et d’épreuves subies dans sa propre chair, qu’il n’a pas de pire ennemi que le tsar. Lui expliquer cela, le lui faire sentir par tous les moyens possibles et, en exploitant tous les incidents pitoyables et tragiques dont est remplie journellement la vie russe, lui montrer que tous les actes d’arbitraire et de violence, de brigandage et de pillage des fonctionnaires, des propriétaires fonciers, des popes et des riches campagnards qui lui rendent la vie si dure, émanent directement de l’autorité du tsar, s’appuient sur cette autorité et ne sont possibles que par elle ; lui démontrer en un mot que cet Etat tant détesté c’est le tsar lui-même et rien d’autre que le tsar, telle est aujourd’hui la tâche essentielle, la tâche obligatoire de la propagande révolutionnaire.
Mais ce n’est pas tout. Le vice principal qui paralyse et a jusqu’à présent rendu impossible le soulèvement général du peuple en Russie, c’est l’organisation en vase clos des communautés rurales, l’isolement et la désunion de ces communautés. Il faut à tout prix briser ces cloisons étanches et relier entre elles toutes les communautés rurales isolées par le courant actif de la pensée, de la volonté et de la cause révolutionnaire. Il faut rattacher entre eux les paysans les plus éclairés des villages, des cantons et si possible des régions, les hommes d’avant-garde, les révolutionnaires issus naturellement du monde rural russe et, partout où la chose est possible, établir les mêmes liens vivants entre les ouvriers des fabriques et les paysans. Ces liens ne peuvent être qu’individuels. Tout en agissant, cela va sans dire, avec la plus grande circonspection, il est nécessaire que les paysans les plus actifs et les plus avancés de chaque# |21 village, de chaque canton, de chaque région soient mis en rapport avec les mêmes paysans des autres villages, cantons et régions.
Il faut convaincre avant tout ces éléments avancés des campagnes et, par eux, sinon le peuple tout entier, du moins la plus grande partie de celui-ci, la partie la plus énergique, que pour l’ensemble du peuple, des villages, des cantons et des régions de toute la Russie, voire hors de ses frontières, il n’existe qu’un mal commun et, partant, qu’une cause commune. Il faut les convaincre que le peuple porte en lui une force invincible contre laquelle rien ni personne ne saurait résister ; et que si cette force n’a pas jusqu’à présent affranchi le peuple, c’est uniquement parce qu’elle n’est puissante que lorsqu’elle est unie et agit partout à la fois, à l’unisson, dans un même but et que jusqu’ici on ne l’a pas unifiée. Pour l’unifier, il faut que les villages, les cantons et régions fassent leur liaison et qu’ils s’organisent suivant un plan commun et avec l’unique but d’affranchir le peuple. Afin de donner à ce dernier le sentiment et la conscience d’une unité réelle, il faut créer une sorte de journal, imprimé, hectographié ou écrit à la main, voire retransmis verbalement, qui aurait pour objet de faire connaître sur-le-champ et partout à la fois, dans les coins les plus reculés, dans les régions, les cantons et les villages, tout soulèvement, qu’il soit populaire, paysan ou ouvrier, venant à éclater sur un point quelconque du pays, ainsi que les mouvements révolutionnaires importants du prolétariat d’Europe occidentale ; ceci pour que notre paysan ou notre ouvrier russe ne se sente pas seul, mais sache au contraire qu’il a derrière lui, courbée sous le même joug, mais animée du même enthousiasme, la masse innombrable des prolétaires du monde entier qui se préparent au soulèvement universel.
Telle est la tâche et, disons-le franchement, l’unique objet de la propagande révolutionnaire. De quelle manière cette action doit-elle être concrétisée par notre jeunesse, il n’y a pas lieu de le préciser dans les écrits.
Disons seulement que le peuple russe ne reconnaîtra la jeunesse intellectuelle comme étant la sienne propre que lorsqu’il la verra partager sa vie, sa misère, sa cause et sa révolte désespérée. Désormais, il faut que cette jeunesse soit présente non pas comme témoin, mais comme participante active, au premier rang de l’action et qu’elle soit prête à se sacrifier, en tous lieux et à tout moment, dans tous les mouvements et soulèvements populaires, les plus grands comme les# |22 plus petits. Il faut que, tout en agissant selon un plan rigoureusement conçu et efficace et en soumettant dans ce sens tous ses actes à la plus stricte discipline, afin que soit créée cette unanimité sans laquelle il n’y a pas de victoire possible, elle apprenne elle-même et apprenne au peuple non seulement à résister farouchement, mais aussi à passer hardiment à l’attaque.
Un mot encore pour conclure. La classe que nous appelons notre prolétariat intellectuel et qui, en Russie, est déjà dans une situation franchement socio-révolutionnaire, autrement dit dans une situation impossible et désespérée, doit être imbue maintenant d’une passion raisonnée pour la cause révolutionnaire-socialiste, si elle ne veut pas succomber honteusement en pure perte ; c’est elle qui désormais est appelée à être l’organisateur de la révolution populaire. Pour elle, il n’y a pas d’autre issue. Certes, elle aurait pu, grâce à l’instruction qu’elle a reçue, chercher une petite place plus ou moins avantageuse dans les rangs déjà bien encombrés et très peu accueillants des détrousseurs, exploiteurs et oppresseurs du peuple. Mais tout d’abord ces places se font de plus en plus rares, si bien qu’elles ne sont accessibles qu’à un tout petit nombre. La plupart des bénéficiaires ne récoltent d’ailleurs que la honte de la trahison et terminent leur vie dans le besoin, la platitude et la bassesse. Notre appel ne s’adresse donc qu’à ceux pour qui la trahison est inconcevable, voire impossible.
Ayant rompu sans retour tout lien avec le monde des exploiteurs, des assassins et des ennemis du peuple russe, ils doivent se considérer comme un précieux capital exclusivement réservé à la cause de l’affranchissement du peuple, capital qui ne devra être dépensé que pour développer la propagande dans les masses populaires et pour préparer graduellement, tout en l’organisant, le soulèvement du peuple entier.#