LA FORME LIBERTAIRE DANS LES FILMS DE JEAN VIGO

vendredi 19 mai 2006, par Lamaña Julio

LA FORME LIBERTAIRE DANS LES FILMS DE JEAN VIGO

Interprétant Luc Mouillet et Jean Luc Godard : Le travelling est une affaire de morale ou bien la morale est-elle une affaire de travelling ? Questionnons-nous sur ce que définit un film, la mise en scène, le thème, l’idée principale. La question a déjà été amplement débattue par les critiques et il n’y a jamais eu de consensus sur le sujet.

Celui-ci ne serait qu’un des aspects qui ne trouve de solution que du point de vue idéologique. Les gens de gauches ont toujours été plus favorables à des films dans lesquels les sujets traités sont les clés de la narration filmique et un cinéma plus à droite, finalement formaliste, qui mettra plus l’accent sur la mise en scène ou les aspects esthétiques définissant la morale du film.

Ici sera défendue une position plus équilibrée, amplifiée de manière utopique, puisqu’il est impossible de s’abstraire de notre subjectivité dès lors que nous donnons un point de vue personnel. Et comme notre exemple porte sur le centenaire de Jean Vigo nous parlerons de la forme libertaire dans son cinéma. Dans ce cinéma la morale réside dans la forme et la forme dans la morale.

Deux coups de pinceau historiques pour connaître Vigo. Né à Paris en avril de 1905, Jean Vigo est fils d’Eugène Bonaventura Vigo qui, en 1901 adopta le pseudonyme de “Almereyda”, ce qui donne, en changeant l’ordre des lettres veut dire “Y’a la merde”. D’abord anarchiste, Vigo versa dans le pacifisme. Dans son enfance Jean Vigo vit comment son père fut emprisonné plusieurs fois et fut même arrêté en sa présence. (1).
Le 14 août 1917 Almereyda fut trouvé “suicidé” dans sa cellule. Depuis les circonstances de sa mort se sont éclaircies et font penser plutôt à un “assassinat”.
Seulement l’histoire familiale d’un enfant privé de son père, qui vécut dans une ambiance de lutte des classes, peut expliquer la souffrance et la rage qui envahirent toute l’œuvre de Vigo. Exemple significatif, conscient ou inconscient, des thèses anarchistes montrées sous forme cinématographique.

Quelques exemples :

“A propos de Nice (1930)”. L’image décadente d’une ville bourgeoise et de ses morts-vivants qui l’habitent.

L’anarchisme du début du siècle était basé principalement sur le refus de l’Etat, du droit et de la propriété privée. C’est-à-dire contre une société bourgeoise, ici représentée par des baigneurs qui se transforment en crocodiles, en volatiles, qui disposent d’un vestiaire pour se différencier mais qui une fois isolés (la séquence qui, image par image montre une femme qui se déshabille) sont réduits à leur condition d’individualités.

Ici la forme que Vigo choisit se concrétise dans le choc entre deux images hérité de Eisenstein, des travaux théoriques de Poudovkine et du travail que son opérateur, puise dans Boris Kauffman, frère de Driga Vertov l’Homme à la camera (1919). Le montage qui nous montre les défilés militaires alternant croix et tombes est une claire allusion aux idées antimilitaristes et pacifistes que Vigo vécut dans sa famille. L’utilisation dans la dernière partie du ralenti montre des danseurs de carnaval dans un festival de chairs, où l’image crève l’écran. La rage de Vigo à travers le montage formalise la rage antimilitariste, pacifiste, antibourgeoise et en définitive s’oppose à la société et à l’Etat.

“Zéro de conduite(1932-1934)”. En 1946 Vigo obtenait enfin le droit de projeter son film en salle que la censure lui avait refusé, mais il était déjà mort depuis douze ans.
Ce film qui est l’histoire d’un complot est le plus anarchiste de Vigo. Il appelle à la révolte, à la révolution. Un groupe d’enfants dans un internat s’affrontent aux institutions qui les tyrannisent. L’éducation et les différents systèmes que l’anarchisme proposait, passaient en définitive par le besoin de détruire le système en vigueur, pour construire un autre dans lequel l’individualité de l’enfant fut le moteur de l’éducation. rejetant toute idée d’autorité comme contraire à la raison et à la notion de liberté individuelle.

“Zéro de conduite” est un film dans lequel la mise en scène appelle à grands cris cette liberté. La première séquence, magistralement mise en scène sans aucun dialogue et avec la musique de Maurice Jabert montre les deux protagonistes dans la liberté de leur amitié, moment privilégié avant d’entrer en contact avec les institutions : les professeurs. Tous mettent en scène les maux d’une société pourrie : voleurs, menteurs, pédophiles, alcooliques, incompétents, autoritaires, tyrans ...

L’élève révolutionnaire (Gérard de Bédarieux), s’inspirant de l’histoire anarchiste du père de Vigo, cria contre le directeur de l’internat, “Je vous dis merde !”, avec un mouvement de va-et-vient de la caméra, qui modélise l’affrontement entre les deux parties.

La révolution anarchiste, utopique dans le film, vit son moment dans la séquence clé de la lutte des enfants dans le dortoir de l’internat. Réalisme magique avant la lettre, l’utilisation du ralenti, montre un moment d’utopie dans la triste réalité lors de la sortie des enfants en pyjama.

L’assaut depuis les toits rappelle par moments le cinéma postérieur d’Emir Kusturica et celui de Fellini. Dans un mouvement de travelling, la cour de l’école où se déroule la fête scolaire en présence des autorités (administrations locales, religieuses et militaires (2)) nous apparaît comme une image onirique et surréaliste. Les gosses déguisés en marionnettes circulant derrière les personnalités transforment la séquence en stand de tir de foire, en jeu de “tueurs”. Le mouvement de l’échange entre le drapeau français (jeté par terre) et celui que portent les enfants, fait que le film fut accusé, à juste raison, d’antipatriotique et d’anti-français. La force des plans, la description des personnages et l’utilisation du langage font de ce film le plus libertaire du cinéma de Vigo.

Enfin L’Atalante (1934). Le film sortit en salle sous le titre Le chaland qui passe, avec un montage non autorisé par son auteur. Jean Vigo ne vit jamais son film tel qu’il l’avait conçu.

La forme est mise en danger dans la mise en scène du film et se remarque dans le bateau qui navigue vers Paris sous forme d’un espace fermé, tel que Vigo l’avait montré dans Zéro de conduite. Alain Bergala dira de Vigo qu’il était un “cinéaste d’aquarium” définissant l’espace de cadrage comme celui d’un réceptacle fermé oppressif.

Vigo ne pouvait mieux traduire ses souvenirs d’oppression morale et physique de son enfance qu’en les reconstruisant avec son langage cinématographique particulier. L’espace fermé à la vie dans la péniche contraste avec l’image mythique de l’espace ouvert que représente Paris comme destination finale du voyage. Destination finale aussi utopique que le bonheur conjugal.

Dans les relations sexuelles, l’amour libre est aussi un concept de l’imaginaire collectif anarchiste. Ce concept, difficile à montrer au cinéma, situe, théoriquement et expérimentalement, l’individu comme entité libre et souveraine dans le contexte de n’importe quelle relation sociale, que ce soit le mariage ou dans autre chose. Ceci explique la séquence amoureuse de Dita Parlo avec le marin incarné par Michel Simon, d’un érotisme ambigu, mais qui renforce le caractère fortement individualiste du personnage féminin du film. Cette individualité est renforcée par la séquence dans laquelle Dita Parlo et son mari, interprété par Jean Dasté, maintiennent (encore une fois par la magie du montage) une relation sexuelle basée sur la masturbation avec comme élément de mise en scène la lumière qui traverse le rideau et dessine sur le corps des deux amants, le même motif, unis dans la distance. Cette relation basée sur la satisfaction individuelle est un autre exemple du film le plus individualiste de Jean Vigo. Les personnages s’enferment dans la souveraineté du Moi mais partent à la recherche de la liberté, qui est finalement individuelle.

La synthèse de cette histoire, la morale de ce conte, est l’heureuse symbiose entre forme et fond dans le cinéma de Jean Vigo, l’un des maîtres du cinéma. C’est un exemple à prendre lorsqu’on analysera les films, en tenant toujours compte de la forme et du fond.

Julio Lamaña

Notes

1 - Le 31 juillet 1914, Vigo se trouvait présent en compagnie de son père sur les lieux de l’assassinat de Jean Jaurès.

2 - “ Nous rejetons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même si elle émane du suffrage universel, car nous sommes convaincus qu’elles ne pourront jamais servir l’intérêt de l’immense majorité contre celle de la minorité dominante et exploiteuse. - Michel Bakounine (1814-1876)