Argentine info n° 6 17 mars 2006

Argentine info n° 6 17 mars 2006

samedi 18 mars 2006, par frank

Argentine info n° 6 17 mars 2006

Etat (rôle de l’Etat) et procès des génocidaires

Etat des lieux : Dès 1975 l’armée a unifié tous les corps des forces armées (gendarmerie, polices nationale et provinciales, armées de terre et de l’air et marine) pour lutter contre la « subversion ». Militairement, fin 1975, il ne restait plus de foyer de guérilla (des montoneros -péronistes de gauche - et « perros », prt, parti révolutionnaires des travailleurs, marxistes léninistes).

Le gouvernement péroniste de droite de la veuve de Perón avait signé tous les décrets militaires et de politique économique néo libérale, qui servirent de piliers aux généraux qui étaient à ses ordres, puis qui formèrent la dictature.

L’élimination du gouvernement péroniste le 24 mars 1976 ne fit qu’accélérer le processus de liquidation des groupes de base syndicaux et politiques. Les militaires accélérèrent également l’introduction du néo libéralisme et le trou de la dette extérieure.

30.000 militants furent « disparus », dont la moitié des cadres ouvriers, une grande quantité de péroniste de gauche et une minorité de léninistes et quelques anarchistes. Au moins 10.000 personnes connurent avec les disparus les mêmes conditions de tortures et d’empilement en cellules improvisées (de quelques jours à quelques années). Le système consistait à les libérer autant pour les discréditer moralement (si les uns sont morts, les survivants ne le sont que parce qu’ils ont « chanté ») que pour confirmer la terreur en cours. Les estimations demeurent floues et il semble possible que 60.000 personnes aient été emprisonnées dans ces conditions.

Sur le plan juridique, plusieurs Argentins ayant une double nationalité, des plaintes pour crimes avaient été déposées pendant la dictature en Espagne, en France, en Italie et en Suède. Avec le retour de la démocratie bourgeoise en Argentine en 1983, un grand procès eut lieu contre une vingtaine de généraux, qui furent condamnés et aussitôt amnistiés (pseudo pression de l’armée et enveloppes des multinationales distribuées aux personnes ad hoc) par le gouvernement radical et les parlementaires qui adoptèrent deux lois d’amnistie : « obéissance due et point final ». Les gouvernements successifs (péronisme de droite, centre gauche et encore le péronisme de droite) confirmèrent ces lois.

Le gouvernement de Kirchner - péroniste de province - (élu par défection du candidat péroniste de droite) s’est appuyé sur l’annulation des deux lois d’amnistie (entamée en 2003 entérinée en 2005) pour se gagner un secteur électoral, sans rien changer aux accords avec le FMI (inséparable de la dictature militaire et parfaitement anti constitutionnel), c’est-à-dire en conservant en sa faveur les voix du péronisme de droite, et la droite tout court.

Quelques dizaines d’officiers supérieurs et de responsables de la dictature militaire, tous âgés, ont été incarcérés dans des prisons dorées (casernes et arrestations domiciliaires, mais avec de nombreuses sorties des condamnés, pour acheter le journal, promener le chien, etc., comme Menéndez à Córdoba en 2005). Bien entendu, dans 90 % des cas, toutes ces personnes touchent leur retraite de généraux, etc.

Pourtant, le nombre de génocidaires impliquées (tortionnaires, médecins empêchant le prisonnier de mourir avant de parler, geôliers, infirmiers droguant les prisonniers pour le transport aux avions, chauffeurs des véhicules pour le transport aux aérodromes, pilotes des avions, personnel jetant les corps dans la mer, puis - changement de méthode - transport nocturne des cadavres pour des enterrements sous NN « Non Nominem », sans identification, ou destruction des corps, sans compter la hiérarchie supérieure planifiant et organisant les arrestations, se distribuant les biens des disparus et répartissant des enfants à adopter) semblent être de 2.500.

Bien entendu, les archives militaires sur ces questions ont disparu, ou sont sous contrôle du gouvernement actuel (qui ne fait rien pour les exhumer et les rendre accessibles).

Que les assassins pullulent en liberté est évident à la lecture de la presse : fin janvier 2006 un responsable d’un hôpital pour enfant de La Plata, le docteur Néstor Siri, a été suspendu « comme collaborateur de la répression illégale durant la dernière dictature. » Le 82 ème petit-fils identifié par le groupe des Mères de Línea Fundadora (Estela Carlotto) a entraîné des menaces de mort téléphonique contre sa grand-mère (1-III-2006, Indymedia). Les coupables cherchent à terroriser les familles qui voudraient identifier les assassins.

Procès en cours : en Espagne, sous couvert de lois contre le génocide touchant des citoyens espagnols, un tortionnaire argentin vivant en Espagne depuis vingt ans [évidemment pas réclamé par le gouvernement actuel], est jugé en ce moment, après une condamnation d’un autre militaire criminel Argentin (Página 12, 09.02.06).

En France, un juge s’occupe en théorie de la cause de Marcelo, Pablo Daniel et Rafael Tello (militants anarchistes du groupe Resistencia Libertaria - voir le témoignage sur ce site -), disparus en 1976 et 1878. Comme son prédécesseur avait convoqué en 2000 un ex ministre des Affaires étrangères des USA - Kissinger - et un général assassin pendant la guerre d’Algérie -Aussaresses -, comme responsable de la formation des tortionnaires argentins, et que le juge s’est retrouve bombardé d’une haute fonction à l’étranger, l’affaire est au point mort (avec ou sans jeu de mots). De plus une avocate du PC de certains franco-argentins disparus a demandé une expertise - acceptée par le juge -pour déterminer si le régime de Videla était dictatorial. Une vision qui entre dans le schéma du PC de perversion de l’histoire (pour diminuer son appui à la Junte).

Deux juges suivent le cas des trois camarades, à Buenos Aires et à Córdoba, et un procès était annoncé pour septembre octobre 2005 à Buenos Aires. Il est évident que le pouvoir judiciaire est plus que dépendant du politique et que tel ou tel procès concernant la période dictatoriale ne surgira que lorsqu’il pourra être bénéfique pour la santé du gouvernement (provincial ou national).

En Argentine, les principaux assassins ont été condamnés pour enlèvement d’enfants, mais leur culpabilité envers les adultes reste à démontrer (selon la vision juridique). Le cas de Patti est exemplaire : ex commissaire de police et criminel durant la dictature, il est devenu parlementaire et a été élu normalement élu cette année. Un vote exceptionnel l’a privé de son immunité et il est en procès pour assassinat de deux militants péronistes en 1982.

Perspectives Un panorama a été publié par Página 12 du 2 janvier 2006 “rapport spécial sur l’évolution des causes pour atteinte aux droits de l’homme pour 2006 ». Plus de mille procès contre 503 accusés, dont 204 sont en état d’arrestation, les régions ayant le plus de procès étant les plus touchées pendant la dictature (Tucumán, Rosario, Córdoba). Les 503 accusés viennent surtout de l’armée (309) et des corps de police (120).

Le rapport souligne “la durée extravagante des procès pénaux en Argentine où l’arrestation préventive est considérée comme la condamnation [typique d’un pays où la corruption n’est pas sanctionnée], la méfiance envers la Justice et les vingt dernières années d’impunité, [qui] sont des raisons qui font que les sentences sont critiquées »

Une autre critique vient de Nora Cortiñas lors d’un exposé à la Biblioteca Nacional de Buenos Aires, le 14 mars 2006.

Après un exposé sur sa lutte et une affirmation au passage que le paiement de la dette au FMI est illégal et que Kirchner avait annoncé 15 jours avant de verser des millions de dollars en décembre 2005, qu’il n’allait pas le faire, Nora indique qu’elle n’est pas contre ce gouvernement et que les marches de protestation des Mères vont continuer (allusion à Hebe de Bonafini). Elle explique également que son retard d’une grosse demi-heure vient du fait qu’il y a eu dans la journée une forte discussion entre les mères de Línea Fundadora sur l’acceptation ou non du projet du gouvernement de faire du 24 mars un jour férié.

Bien entendu, Nora, comme de nombreuses associations, Abuelas de Plaza de Mayo (= Hebe), Madres de Plaza de Mayo Línea Fundadora, Familiares de Desaparecidos (membres des familles des disparus) et Detenidos por Razones Políticas ( détenus pour raisons politiques) et Hermanos de Desaparecidos por la Verdad y la Justicia (Frères des disparus pour la vérité et la justice), etc., sont contre parce que le 24 est la date du début du massacre qui aboutit aux 30.000 disparus et au pillage du pays par le FMI (continué par les radicaux et les péronistes de droite). Rien à voir avec un jour de repos ou un éventuel pont pour aller se baigner, comme est devenu le 1 mai, le jour des martyrs de Chicago.

(Bien entendu, Kirchner et ses partisans, majoritaires au parlement, sont en train de faire passer une loi faisant du 24 mars un jour férié.)

Une remarque d’une personne dans la salle souligne le fait que l’arrestation domiciliaire des responsables militaires de la dictature n’est qu’une prérogative, dont dispose le juge et en aucun cas une obligation. « C’est pourquoi la lutte des Mères ne jamais s’arrêter parce qu’il y a encore des choses à changer. »

Nora après avoir souligné que de nombreux détenus de droit commun âgés sont en prison sans être soignés, alors que les génocidaires du même âge sont dans des prisons en or et entourés de mille soins, note : « Il y a encore peu de juges qui sont décidés à rendre la justice. Mais il faut encore avancer et cela demande beaucoup d’effort. »

Nora fait allusion à l’identification des petits-fils et des trois mères à l’origine du mouvement Azucena Villaflor (péroniste d’origine libertaire qui eut l’idée de manifester sur la place de Mai), Esther Ballestrino de Careaga (paraguayenne, militante du Parti Revolucionario Febrerista, d’orientation socialiste et anti impérialiste, exilée à Buenos Aires à cause de la dictature de Stroessner ; ayant retrouvé sa fille, elle demeura avec les autres mères à la recherche de leur disparus car “ Nous devons trouver tous les autres, tous sont mes enfants”) et María Eugenia Ponce (chrétienne)

«  Elles ont été torturées ensemble à l’ESMA [centre de la marine, technique transmise par le ministère des armées de la France -Aussaresses - et par la CIA, avec des innovations argentines, comme « disparaître » les individus, laisser les proches dans l’incertitude, en rendant presque impossible le deuil] et jetées dans la mer au même instant. Et la mer n’a pas voulu être une nouvelle fois complice et les a rendues à la plage par un témoignage de vie et de lutte.

Et ces petits corps nous disent de continuer à combattre, comme un nouveau témoignage, car « ils » n’ont pas pu les cacher. Je crois que c’est la force que nous avons pour continuer à lutter. Ces trois mères nous indiquent également le chemin à suivre, pour poursuivre les recherches et dire que personne ne doit demeurer libre, que nous ne voulons pas de vengeance, mais ils doivent être en prison.

En effet celui qui n’est pas libre est en état de dépendance et n’a pas de pardon. Donc ni pardon, ni oubli. C’est pour cette raison que nous continuons à lutter et que nous allons être dignes pour que vous nous accompagniez toutes ensemble. »

Une mère Mai attaquée à Córdoba le 13 mars 2006

Sonia Torres, 77 ans, était chez sa fille à 22 h 30, après avoir participé à des réunions pour préparer la manifestation du refus du terrorisme d’Etat du 24 mars ; les agresseurs profitèrent du fait que sa fille arrivait en voiture pour entrer chez elle les armes à la main en mettant en joue les personnes présentes : Sonia Torres, sa fille, ses petits-fils, la fiancée d’un petit-fils et une employée de maison. D’après Sonia, les trois agresseurs ont dans les 25 30 ans. Le plus grand lui ordonna de se lever, ce qu’elle refusa de faire. Il l’a frappé deux fois à la tempe avec son revolver et l’a poussé dans les toilettes en lui cognant sur la tête et sur la nuque. Sonia leur cria : « Sortez parce que dans cinq minutes toute la police va vous chercher ! » L’un des agresseurs lui cria de se lever, Sonia refusa. Elle a eu plusieurs points de suture. Argentina Indymedia

Pagina 12 a signalé le lendemain qu’à Mar de Plata plusieurs appels téléphonique de menace avaient été reçus par l’association des Mères.

MOCASE (suite du N° 5)

Violente expulsion de paysans de Santiago del Estero (7.000 hectares) « La présidente du Movimiento Campesino Santiagueño (Mocase), Nelly Veliz, a dénoncé aujourd’hui que des groupes armés, secondent les propriétaires d’autres provinces, pour expulser de leurs terres des anciens habitants de la région, en prétextant être en possession de titres légaux. » (Página 12, 03.02.06)

Le même article cite le prêtre Sergio Lamberti, du diocèse de Santiago del Estero, qui affirme qu’il existe "une attaque contre les paysans et leurs droits ancestraux à la possession de la terre ". Lamberti ajoute que le travail pastoral des prêtres tend à "freiner la violence", et aussi à arrêter le "processus de concentration et d’« étrangerisation » de la terre ce qui est en soi une violence". Il a affirmé viser à la "défense de la famille", et aussi "un développement de la province très différent de ce que propose le gouvernement, qui renforce ces objectifs pour attirer des capitaux étrangers".

Le même journal avait publié un papier d’Alejandra Dadan (spécialisée dans la critique sociale) le 26 décembre 2005 « Arrestations de paysans à Santiago del Estero : avec des méthodes de la dictature un juge ordonne la détention de vingt paysans accusés d’association illicite, parce qu’ils occupent des terres. » mesure d’autant plus détestable que Página 12 venait de publier un témoignage sur trois employés de la sécurité reconnaissant avoir frappé et tiré, en étant cagoulé, contre 120 paysans dans la même région.

On comprend que la pourriture juridique est difficile à secouer pour remuer les crimes de la dictature.

Femmes de Tartagal (suite de Argentine info n ° 4) et femme piqueteras en général

En pleine crise due à l’écroulement du pont, le 27 janvier une trentaine de femmes sont allés à Piquirenda, à 25 Km au nord de Tartagal pour réclamer des emplois. Durant l’après-midi, des femmes policiers leurs imposèrent de libérer la voie publique, mais les manifestantes refusèrent en formant une chaîne humaine. Le lendemain vers 13 h, sur ordre d’un juge, les femmes policiers accompagnées de l’infanterie ont imposé la fin du barrage. En fait, le juge a cédé aux pressions des représentants de la multinationale Pan American Energy- Refinor. Vu l’imminence de la répression, les manifestantes décident de mettre à l’abri les plus faibles d’entre elles et 17 demeurent sur la route en faisant un nouveau barrage. L’attaque commence et elles sont brutalement frappées, arrêtées et conduites au commissariat. Une femme enceinte fait partie des détenues.

A minuit, le juge libère 12 femmes, en laissant en prison : Marlene Monteros ; Marta Lerma ; Linda Tejerina ; Aída Arias et Juana Gómez, qui sont sorties cinq jours plus tard (sans explication).

Pour Sara Juárez la seule raison est que "On a cherché à nous donner une leçon, Escudero -qui représente les intérêts du gouverneur Romero et de l’entreprise à Tartagal- a obligé les juges à nous libérer rapidement." Selon elle :” les choses marchent comme ça à Tartagal, ils contrôlent tout, avec les énormes montants de fric dont ils disposent." Comme exemple, il suffit de dire que l’avocat de Pan American, Antonio Restom, ex secrétaire des Droits de l’homme de la province de Salta, était candidat pour être député aux dernières élections. Actuellement, c’est le délégué personnel de Romero aux actes officiels qui ont lieu à Tartagal.

Avant de sortir, une mutinerie avait éclaté dans la prison, et les mutins avaient provoqué un incendie. La police retarda l’évacuation, sans appeler les pompiers et les 5 militantes eurent du mal à sortir de leur cellule, porte coincée.

Le Mouvement des Femmes en Chômage de Tartagal s’est formé en août 2005, plus de 40 femmes en font partie, dans leur majorité des jeunes chefs de familles. Elles sont à l’écart des deux mouvements piqueteros majoritaires de la ville, principalement masculins. Beaucoup d’entre elles y ont participé, mais elles avaient des points de vue différents. Elles ont décidé finalement de s’organiser de façon autonome et à exiger du travail sans intermédiaire, en tant que femmes.

Elles ont fondé une bourse de travail et ont commencé à demander des emplois. La réponse la plus courante est qu’il n’y a du travail que pour les hommes. Sara Juárez - membre du Mouvement - note que pour les actions piqueteras faites par les hommes les réponses sont rapides, mais elles ne trouvaient pas de solutions. Avant noël, elles ont décidé de couper les routes. Elles furent toutes arrêtées, mais aussitôt relâcher. Le lendemain, même scénario, et l’entreprise leur accorda 11 postes avec un seul paiement de 500 pesos. Elles acceptèrent l’offre en se répartissant l’argent égalitairement. Le harcèlement judiciaire a alors commencé, avec des charges retenues contre plusieurs d’entre elles.

Elles continuent d’animer la bourse du travail, dans l’attente de possibilités d’en haut. Elles ont aussi trois vergers. Leur principale demande est d’avoir des emplois dignes et permanents, et des bourses pour tous les niveaux scolaires pour que leurs enfants puissent étudier.

Cette expérience est apparue dans tout le pays « Les récits des piqueteras [...] indiquent les difficultés qu’elles ont eu et qu’elles continuent à avoir - bien qu’il y ait eu des avancées- non seulement pour accéder à des espaces de décision à l’intérieur de leurs organisations (formées majoritairement par des femmes), mais pour que des choses aussi élémentaires que la condamnation de la violence contre les camarades femmes dans leur couple soient reconnue comme des problèmes qui dépassent le "plan personnel". Des revendications basiques comme la fourniture de méthodes anticonceptionnelles ont fait partie d’une lutte intense qui finalement a été assumée par les orgas. C’est une lutte contre des siècles de patriarcat, à Tartagal comme ailleurs. Ce n’est pas facile « d’être femme et chômeuse dans une société machiste ». (Indymedia argentina)

Nouvelle cantine pour précaires au milieu de la haute société de Buenos Aires

Castells a lancé -une initiative plus personnelle que collective, à première vue -, une cantine à Puerto Madero à côté des Sheraton, restos de luxe, etc., (qui paient une misère pour un terrain curieusement estimé comme non cultivable). La justification est nourrir les cartoneros (récupérateurs et recycleurs de vieux papiers et cartons et des ordures en général), ce qui est vrai et ce qui est très bien pour que les riches argentins et étrangers voient et n’oublient pas les pauvres, ce qui est très bien.

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