Argentine info n° 7

lundi 27 mars 2006, par frank

Argentine info n° 7

(fin de rédaction 27.03.06)

Escrache (dénonciation publique) de Videla

Le samedi 18 mars, nous étions environ 10.000 pour défiler, de 16 h à 20 h, écouter des dénonciations et conspuer Videla devant son domicile.

Deux absences intéressantes : pas de Mères de place de Mai côté Hebe ni HIJOS, seules les Mères de Línea Fundadora et H.I.J.O.S. étaient présents ; nous avons appris que l’appartement de Videla est proche (même immeuble, étage différent) de celui du général Ibérico Saint Jean, qui n’est accusé de rien, comme s’il était un innocent.

Or Saint Jean a été gouverneur de Buenos Aires durant presque toute la dictature et est responsable donc des disparitions dans la capitale. En outre, il est l’auteur d’une déclaration qui est une sorte de loi des suspects de Saint Just à l’envers (justification des crimes de gauche, repris par la droite). “D’abord nous tuerons tous les subversifs, ensuite nous tuerons leurs collaborateurs, après [...] les sympathisants, enfin [...] ceux qui demeurent indifférents, et finalement, nous tuerons les timides [...] ”. (New York Times, del 25 de mayo de 1977, cité par Joseph Tulchin, La Argentina y los Estados Unidos. Historia de una desconfianza, Buenos Aires, Planeta, 1987, p.
261)

Une première série de déclarations est faite devant l’hôpital militaire, avenue du militaire Luis María Campos, où ont accouché de nombreuses disparues et 500 enfants ont été confiés à des familles de génocidaires ou de droite. Les prises de paroles étaient assumées par des petits-fils identifiés récemment par H.I.J.O.S et Mères de Línea Fundadora (82 jusqu’à maintenant).

Techniquement H.I.J.O.S avait loué un camion avec une remorque plateau de 20 m. (avec une demi douzaines d’essieux), 6 baffles de 1,8 m. sur 1 d’une côté et une dizaines d’autres petites. Il y avait aussi une petite plateforme à moteur électrique qui se plaça devant l’immeuble de Videla pour s’élever à la hauteur du 5 ème étage en déployant la banderole des photos de presque tous les 30.000 disparus. C’est de là que les projectiles de peinture rouge furent lancés contre l’appartement du génocidaire (voir la photo).

Face à l’immeuble, plusieurs mères ont pris la parole pour demander la liste des 500 enfants enlevés et confiés à des familles de militaires, la liste des lieux d’exhumations des disparus et « nous ne voulons pas de réconciliation ». Une allusion évidente aux manipulations du président Kirchner, qui a réussi à imposer le 24 mars comme nouveau jour férié (belle célérité quand les une grande partie des bouchers humains sont en liberté, quand les piqueteros touchent 150 pesos depuis 2001, etc.).

Deux jeunes femmes de H.I.J.O.S ont évoqués les valeurs défendues par leurs parents pour changer la société d’alors, valeurs encore actuelles contre les effets du néo libéralisme imposé par la dictature. La jeunesse doit se politiser et œuvrer pour une autre société,

Rappel du passé dans une cantine de Florencio Varela (faubourg de La Plata)

Devant une quarantaine de personnes, le 22.03.06, une Mère de place de Mai, un ex détenu et un petit-fils identifié devaient communiquer leur expérience. Un plateau de choix, avec la biographie des intervenants sur indymedia. En fait, la présentation et le premier exposé insistaient à plusieurs reprises sur les avancées de « ce gouvernement ». Du coup la Mère ne parla que de la nécessité de rejeter l’exploitation imposée depuis 1492 parce que la terre et ses richesses est à ceux qui la travaillent et la défendent. Hier comme aujourd’hui le combat continue.

Revendication des 50 disparus des chantiers navals d’Ensenada Astilleros Río Santiago (La Plata)

Quelques 300-500 ouvriers des chantiers navals, les 25-35 ans et les 50-60, se sont réunis le 23.03.06 dans la matinée pour rendre hommage à leur cinquante disparus et inaugurer un monument pensé et construit pour eux par les ouvriers du chantier, Toutes interventions, qu’elles viennent des ex détenus et disparus du chantier, des constructeur du monument, de syndicalistes, ont souligné la continuité de la répression, de l’exploitation.

Tous ont dénoncé la cérémonie du lendemain - pour les mêmes motifs - avec les autorités qui les répriment en janvier 2006 et les traitent de menteurs. L’année dernière les présidents argentin et vénézuélien, Kirchner et Chavez, sont venus claironner que six pétroliers allaient mis en chantier pour renforcer les rapports économiques directs entre les deux pays, avec les créations d’emplois que cela suppose. Or, les tôles ne sont pas encore là et des licenciements ont lieu.

Dénonciation du putsch à La Plata

L’après-midi du 23.03.06 les 2000 disparus de la ville de La Plata ont reçu l’hommage de 5000-6000 personnes (exceptionnel dans cette localité de 500.000 habitants) avec une majorité écrasante de 15-25 ans. En tête les mères, Hijos, les ex détenus, les membres des familles, puis une foultitude de groupes politiques. L’ex prison clandestine a été escrachée.

Dénonciation du putsch à Buenos Aires

En théorie, le 24.03.06, il devait y avoir en tête les mères, H.I.J.O.S, les ex détenus, les membres des familles, puis une foultitude de groupes politiques. Le groupe de Hebe de Bonafini et HIJOS ne manifestaient pas, puisque le gouvernement serait ami des Mères.

Des membres de MTD de La Plata - une cinquantaine - ont organisé une parodie dansée (chacun étant enveloppé dans un sac poubelle noir représentant en blanc un squelette) derrière une sorte de drapeau à tête de mort « Muertos de hambre, ¿Nunca más ? » ( Morts de faim, jamais plus ?). Un franc succès visuel et une expression du réel.

Toues les problèmes apparaissaient dans les pancartes et les slogans : libération des prisonniers politiques, « Génocidaires d’aujourd’hui : la police de Buenos Aires et la police fédérale coupables ».

Une dissension a surgi à la tribune sur un document, prétendument « consensuel », lu à la tribune devant les Mères qui le récusèrent aussitôt publiquement pour dire que le 24 mars appartient aux 30.000 disparus. De toute façon, les consignes unanimement adoptées étaient complètes :

« -Jugement, châtiment et détention en prison de droit commun, effective et perpétuelle pour tous les génocidaires. Annulation des grâces.

-Restitution des 500 jeunes séquestrés.

-Halte à la répression. Départ de la gendarmerie de Las Heras (voir Argentine info n° 4) et de tous les conflits sociaux. Non à l’impunité d’hier et d’aujourd’hui. Liberté pour les prisonniers politiques. Amnistie ou fin des procès pour les militants du peuple.

-Halte aux politiques générant la famine, le chômage et la pauvresse.

-Non au paiement de la dette extérieure, non à l’Alca [traité de libre commerce avec les USA], non aux traités de libre commerce.

-Dehors les Yankies d’Irak et d’Amérique latine. Départ immédiat des troupes argentines à Haïti. » (Página 12, 25.03.06, p. 2)

En fait, à mon avis, l’opposition se situe sur trois plans. D’abord, l’ampleur de la critique à présenter ; ensuite la manipulation des groupes des Mères et des droits de l’homme par les organisations politiques pour profiter d’un grand rassemblement (qu’elles sont incapables de convoquer) et balancer leurs slogans ; enfin (typique de l’esprit marxiste léniniste) la mystique du sermon interminable du comité central qui va pénétrer l’esprit des masses incultes. Ce dernier point est pourtant archi connu par les acteurs, les orateurs, les publicitaires : un message bref, clair- même idiot - reste dans la mémoire. Le texte en question, difficile (vu les sujets abordés et le vocabulaire) déclamé à toute allure aboutit une mémorisation fragmentaire, sans connexion global.

L’important est la participation gigantesque (par rapport aux années précédentes) des jeunes et ensuite des cinquante ans (la génération des jeunes d’il y a 30 ans). La mémoire des disparus est donc parfaitement honorée. C’est une victoire sur la banalisation de la terreur et de la répression militaire et ses séquelles. Au passage, la propagande des militaires et de leurs nervis intellectuels (qui écrivent encore et n’ont jamais été inquiété, comme si Himmler -responsable de la propagande nazi - avait occupé un poste sans importance) pour contrer les associations des droits de l’homme, appelées en Argentine « droits humains », avaient imaginé et propagé au moment du Mondial de 1978 « Nous les Argentins, nous sommes droits et humains ». La dérision face au sadisme ne convainc plus les masses. Les nostalgiques de la dictature sont archi minoritaires et se terrent dans leurs palaces.

C’est une victoire morale, renforcée (pour les Mères, avec Nora Cortiñas et H.I.J.O.S.) par la répétition des trois demandes essentielles : -identifications des 420 autres enfants de prisonnières disparues au moyen des archives militaires encore sous scellées, localisation des restes des 30.000 disparus, refus de la réconciliation.

Pour les Mères et HIJOS de Hebe, pas de revendication puisque ce gouvernement est ami des Mères ; pour les Mères de Línea Fundadora de Estela Carlotto l’identification est fondamentale.

Les médias et le putsch

La radio et la TV ont subitement changé de chemise et de couleur entre le 20 et le 26 mars. Des successions de témoignages brefs au milieu des journaux télévisés et avant presque chaque émission, Des projections de bons films sur la dictature sur trois chaînes. Nous avons vu, les « apparus ». C’est un film sur la ville côtière de Santa Teresita où une centaine de cadavres mutilés ont été rejetés sur la côte en 1977-1978. Des interviews de pompiers, d’habitants, de fossoyeurs montrent l’ampleur du phénomène ; puis on passe aux anthropologues chargés de l’identification des restes humains qui expliquent comment le type de rupture des os des membres inférieurs et du thorax démontre une chute depuis une hauteur élevée, c’est-à-dire le fait d’avoir été jeté des avions de la marine. Le film finit par l’identification des restes de Mères fondatrices du mouvement, avec une des religieuse française.

La soirée du 24 mars a été couronnée par la diffusion du film français de Monique Robin « Escadrons de la mort » sur une des chaînes les plus populaires. Mais les évocations ne se sont pas bornées au passé. Une émission sur la « picana » (envoi de charges électriques sur des fils de fer pour orienter le bétail dans telle ou telle direction) invention argentine des 1910-1920 et devenue universelle, application d’électrodes sur des humains [la « gégène » de la guerre d’Algérie] comme sévices policiers. Des prisonniers de la dictature expliquent le procédé, des ex détenus d’aujourd’hui montrent leurs cicatrices dues à l’emploi récent - années 1990 - de la picana. Achat de dizaines de picana neuves dans l’état de Buenos Aires début des années 2000 et leur destruction à la demande du gouverneur actuel - Solá, impliqué dans d’interminables saloperies -, ce qui permet de ne pas avoir de preuve par l’ADN des personnels de police coupables d’abus.

Le dimanche 26 l’émission scientifique hebdomadaire est consacrée à l’identification par ADN et les témoignages se poursuivent contre la dictature. C’est la cinquième « Course à pied de Miguel » à Buenos Aires, un athlète disparu par les militaires, à laquelle participent des amateurs et des célébrités pour montrer leur solidarité.

Les séquelles actuelles sur les familles des disparus

Nora Cortiñas, lors de sa causerie à la Biblioteca Nacional de Buenos Aires (Argentine info N°6) a donné un exemple simple. Après la disparition de son fils Gustavo, elle ne se sentait plus capable de préparer deux plats qu’elle faisait avec lui ; et un jour son deuxième fils lui dit à la cuisine, moi aussi j’aime tel plat et je peux t’aider à le faire. La douleur pour un fils impossible à localiser, mort ou vif, devait être surmontée pour ne pas heurter l’autre.

Et dans bien des familles, un slogan propagé par les militaires eut un effet ravageur : « Algo habrán hecho » (ils ont dû faire quelque chose - de mal - ; il n’y a pas de fumée sans feu). Les parents de disparus devenaient les brebis galeuses de la famille et de la société. Ce n’étaient plus des victimes, ils étaient de fait coupables de ne pas avoir bien élevé leurs enfants.

Le 23 mars un travailleur ex disparu et détenu des chantiers navals a expliqué : On a dit que nous avions dû faire quelque chose. C’est inexact : nous étions dans toutes choses, pour lutter contre l’exploitation, pour changer la société (cité de mémoire). Une belle façon de dépasser la falsification qui suppose que la dictature impliquait la règle et la justice et que les détenus étaient des subversifs, des révoltés, des gens stupides et à traiter comme des sous-hommes (voir la déclaration d’Ibérico Saint Jean, imprégné de doctrine nazi).

Le 24 mars à Buenos Aires vers 17 h (le départ a eu lieu à 17 h 30), nous regardons la banderole déroulé par terre regroupant par ordre alphabétique des photos de dizaines de milliers de disparus et nous trouvons deux des fils de ma compagne. Un homme dans la cinquantaine est à côté et regarde aussi, María Esther, avec son foulard sur la tête, lui demande qui il cherche, il dit les frères Tello, « Je suis leur mère ». Il pleure, elle le prend dans ses bras. « J’étais au lycée avec Rafa ... Je ne suis pas militant, tu sais, je viens pour pleurer pour Rafa. » Et il s’éloigne en disant qu’il ne peut pas s’exprimer.

Le 23 mars, Emiliano, 3 ans quand ses parents ont été arrêtés et que son père n’est jamais revenu, a accepté d’aller avec nous à un hommage aux disparus d’Astilleros Río Santiago. Sa grand-mère est saluée par une amie à notre arrivée, puis on entend un appel au micro de la part de collègues de son fils. Elle s’attend à voir des jeunes gens, ce sont deux hommes dans la cinquantaine, mais depuis trente ans son fils a toujours 28 ans ... Emiliano parle à ses hommes, leur donne son numéro de téléphone. Depuis la fin de la dictature, aucune réunion publique n’a eu lieu dans le chantier pour évoquer les disparus. Il n’ y a pas eu de contact personnel pour chercher l’autre. La douleur est lourde à mouvoir.

Sandra Russo, de Página 12, fine, sensible et intuitive, a publié le 24 mars ses impressions sur 1976. Elle était au première année de faculté : « En cours, personne ne parle à personne. On ne donne pas d’adresses et de numéros de téléphones. [...] Je suis bloquée. Je ne sais pas ce qui se passe. C’est la peur. La peur a commencé à m’envahir, et elle restera en moi sept durant. C’est elle qui orientait mes pas, mes secrétions, mes humeurs, mes égarements, mes mélancolies et mes douleurs, qui installait une membrane entre le bonheur et moi [...] j’abandonne mes études en août. Quand je vais retirer mon diplôme de baccalauréat, une fille pleure dans l’ascenseur. Je lui demande ce qui lui arrive. Elle me montre son livret universitaire en m’expliquant que pour qu’on valide les nombreuses matières réussies, il lui faut la signature de ses professeurs. Et les professeurs n’apparaissent pas.

Les gens alors ne disparaissaient pas encore. Les gens cessaient d’apparaître. C’est la durée de la transition entre la peur et la panique. Les gens étaient en danger, nous étions tous en danger, Il y eut des légendes ; L’année suivante, 1977, en fac de lettres à La Plata, on ne parlait pas sur les places publiques. La nuit on ne se parlait pas. [C’est une ville pleine d’arbres dans chaque rue, avec de nombreuses places] On disait qu’il y avait des installations en haut des arbres et que les conversations étaient écoutées.

[...] Je suis devenue une fille qui haïssait ce pays. Qui haïssait ses maîtres. Qui haïssait, avec une haine fort proche du mépris et de la répugnance, tout ce qui était argentin. [le même sentiment existait chez pas mal de jeunes dans les pays du socialisme réel...] La haine est mal vue. Ce n’est pas digne d’un bon chrétien, mais je ne suis pas chrétienne. Je crois que la haine est un sentiment horrible qu’on ne devrait pas ressentir. Mais e crois aussi que c’est un piège. Un mensonge que nous ont répété ceux qui veulent nous domestiquer, pour faire n’importe quoi, pour nous faire du mal. Et à partir de ce moment j’ai la haine. C’est de cette haine que jaillit l’humiliation, l’impuissance et l’assujettissement, qui m’aident à conduire ma vie et continuer à désirer, à penser, à aimer durant ces années où tout est si triste, tout est étouffé. Cette haine se dessine en moi. Je ne ferais de mal à personne. Parce que je suis meilleur. Seulement pour ça. Mais j’ai toujours la haine, parce j’en ai le droit. Et je pense aussi que ce genre de haine est nécessaire à certaines époques de l’histoire parce que c’est la dague qui s’enfonce, l’aimant qui appelle, le reliquaire qui contient les restes du passé maudit, et également les restes des lumières que, eux, ont éteintes. Et il existe des choses qu’on ne pardonne pas. Je ne leur pardonne pas. »

Techniquement parlant « Les deuils dérivés de situations traumatiques, lorsqu’ils ne sont pas résolus par une génération, demeurent en suspens pour les générations successives. Dans le cas des disparus, l’absence du corps s’ajoute comme facteur déstructurant, empêchant la réalisation des rites funéraires, présents dans toutes les cultures. Cette particularité, en plus des inductions psychologiques officielles, a encore plus gêné le travail du deuil, en lui donnant un caractère extrêmement pénible et tragique. Nous pouvons dire que l’effet a été multigénérationnel -plusieurs générations on été touchées simultanément -, intergénérationnel -se traduisant par des conflits entre générations- et transgénérationnel -les effets réapparaissant de différentes façons dans les générations suivantes -.

[...] Un effet particulièrement sinistre est celui produit sur une personne par l’enlèvement d’un fils, d’un ami, d’un voisin, est de voir à l’extérieur un démenti permanent, une non reconnaissance, une négation de sa propre perception. Le refus de la perception génère
une situation psycotisante, aggravée ensuite par l’absence d’information.
 » [mêmes effets dans les pays du socialisme réel pour les familles des emprisonnés, des émigrés politiques à l’étranger, voir Tatko je v komandirovke Papa est en voyage d’affaire d’Emir Kusturica]

(Página 12, 23.03.06, Mémoire du disparu, effets du terrorisme d’Etat sur les membres des familles des victimes par Diana Kordon, Lucila Edelman, Darío Lagos, Daniel Kersner, Silvia Schejtman et Mariana Lagos, texte complet : Psicosocial www.eatip.org.ar)

Fernando « Pino » Solanas, réalisateur de « mémoire du saccage », a donné une analyse que je trouve importante et juste (Página 12, supplément sur les 30 ans, 21.03.06) :

« -Comment voyez-vous le fait que les familles des disparus n’aient jamais exercé la vengeance ?

C’est un signe de maturation et de culture. [... ] Malgré tout, malgré la très grande souffrance et le fait d’avoir senti, sûrement, l’énergie de la haine - la haine est une énergie positive car de même que la peur, si on la conduit avec soin - la rage, la réaction vis-à-vis d’un fait répulsif ou aberrant, agit comme un boomerang et devient une énergie de résistance. Les familles, à commencer par les Mères, ont construit une des pages les plus belles de l’histoire contemporaine de l’humanité. »

Le gouvernement et sa gauche

Si on envisage que le pays n’est que les classes moyennes, la politique du gouvernement est certainement hardie : prôner une certaine éthique au sein des cloaques tient du numéro de trapèze sans filet. La lenteur s’explique alors par la crainte de forces économiques négatives omniprésentes, qui sont simultanément celles qui profitent du gouvernement et qui ignorent ses excès de langage et certaines décisions, comme le font des parents avec des ados en crise.

Si on voit le pays dans son ensemble, aucune justification n’est admissible. La lenteur devient l’incapacité de remettre les pendules à l’heure, avec une classe dirigeante sans mains souillées par la corruption. Comme dans les ex pays du socialisme réel, la nomenklatura marxiste léniniste là bas, péroniste néo libérale ici, s’est recyclé avec armes et bagages dans le tout FMI. En Argentine les péronistes de droite enrichis par la pauvreté généralisée parient sur l’équipe dirigeante actuelle pour faire du droit de l’homme au cas par cas, en menant la même politique néo libérale.

Lorsque le socialisme réel existait, la gauche n’acceptait pas les critiques pour ne pas les partager avec la droite. Les livres de Gide (Retour d’URSS) de Camus (L’Homme révolté) étaient une trahison à la classe ouvrière. Modestie à part, un témoignage anonyme de 1970 d’une vingtaine de pages sur la vie quotidienne en Bulgarie, envoyés à la presse anarchiste d’Australie, de France, Grande Bretagne et Italie, fut totalement ignoré. A mon avis, la même vision de la gauche traditionnelle infectait les anars de l’époque.

L’alcoolisme gigantesque, la profusion de divorces en URSS étaient attribués à des traits traditionnels de la Russie ou à des problèmes individuels non généralisables ; Les émeutes ouvrières de 1953 (Berlin Est), 1956 (Hongrie et Pologne), 1962 (Novotcherkesk en URSS), 1968 (Tchécoslovaquie), 1981 (Pologne) étaient dues aux agents impérialistes. De même aujourd’hui, à Cuba, le système de santé est excellent (mais les médicaments valent sont à des prix astronomiques), l’éducation est donnée à tous et l’analphabétisme a été supprimé (mais tout est manipulé et falsifié) est - pour la gauche - le miroir aux alouettes qui justifie tout le reste.

Aujourd’hui, même des militants ex anarchistes accompagnent toute critique de la société de différentes rengaines :

- (protestations écologique à la frontière de l’Uruguay -voir Argentine info n° 4 - « ce sont des gens des classes moyennes »,
-  les familles des 194 morts d’un dancing -voir Argentine info n° 2 - « ce sont des types manipulés par la droite »,
-  des critiques des chômeurs sur la misère, des Mères sur la lenteur des procès « mais ce gouvernement a avancé énormément »,
-  des ouvriers sur l’absence de les fausses promesses et l’absence de futur pour leur emploi -voir ce numéro sur les chantiers navals - « ce sont des trotskistes, qui critiquent tout le temps ».

Face à des effets médiatiques au compte goutte, des annonces de sanctions presque jamais respectées, la majorité de la gauche semble frappée d’auto flagellation. On se fout d’elle, oui mais avant c’était des insultes ou le mépris, on distribue à foison des sinécures et du fric à certains, oui mais avant on achetait les gens et c’était la corruption généralisée, dans des manifes parfois la police tire ou laisse faire des nervis, oui mais avant c’était pire.

Une bonne définition de la classe moyenne vis-à-vis de son passé (caricature de Rep)

J’ai fait des affaires avec la dictature ; Je le savais ; nous avons profité de l’argent facile ;J’ai parlé à des Hollandais de la campagne anti Argentine ; dans mon Club, j’ai dit : « Ils [les disparus] ont sûrement dû faire quelque chose » ; Nous avons applaudi le putsch ; Je n’ai pas présenté d’habeas corpus (un avocat) ;J’étais au PC et nous sympathisions avec Videla [parce que sensé être une colombe contre les faucons, ensuite parce que les génocidaires vendaient du blé à l’URSS] ;J’ai dénoncé un syndicaliste ;J’ai fait confiance à Massera [membre de la Junte et pilier du génocide] ;J’étais un fidèle de Primatesta [évêque de Córdoba et proche du pape durant la dictature] ;C’est quand qu’on fera une manife vraiment sincère ?

Des fous de foots, des hooligans exemplaires le 19 mars 2006

Après la gauche et la classe moyenne, quel but ? Depuis des années, les stades argentins offrent souvent des scènes de bagarres entre supporters ou ces derniers contre la police. Mais (mea culpa en tant que traducteurs du livre de Zibechi - voir présentation globale d’Argentine info n° 4 - à propos de la politisation indirecte des jeunes spectateurs de foot, pour ne pas avoir indiqué en note) que dès la dernière année de la dictature les montoneros - en partie péronistes de gauche - avaient lancé des slogans parmi les supporteurs « se va a acabar, paredón » (Ça va finit, au poteau). Puis, le chauvinisme des stades semblait avoir tout réduit à des bagarres entre excités de villes à villes, de quartier à quartier (pendant les derbyis).

Subitement, comme s’ils avaient entendu le message des Mères et des enfants des disparus, le dimanche 19 mars 2006 les dizaines de milliers de supporters des équipes River et Olimpo ont entonné avant le match « hay que saltar, hay que saltar, el que no salta es militar » (chant des manif : faut sauter, faut sauter, celui qui ne saute pas est un militaire). Les fans de Ri ver ont déployé un drapeau de six mètres sur un avec la légende “30 años. Nunca más”(30 ans, jamais plus), sur fond blanc, et chiffres et lettres en rouge et noir.

Pour le match entre Racing et Lanus, les fans de Racing ont commencé à entonner « Paredón, paredón, a todos los milicos que vendieron la Nación » ( Au poteau, au poteau [exécution de] tous les militaires qui ont vendu la Nation) repris par les fans de l’autre équipe. Le début du match a été aussi celui e la reprise du chant « Paredón » « suivi d’un long applaudissement qui pendant un moment, a fait oublier la raison pour laquelle on était dans le stade du ”Monumental.” (Pagina 12, supplément sportif)

C’est clair et efficace et les membres des organismes de droits de l’homme, pour l’escrache contre Videla, pour le 24 avec les Mères, tous chantent : « Como a los nazis los va a pasar, adonde vayan los vamos a buscar. » (Il va leur arriver la même chose qu’aux nazis, où qu’ils aillent on ira les chercher.) C’est en parfaite concordance avec la prison pour tous les coupables et le refus de réconciliation avec les assassins de l’armée et de la droite. Les 25 et 26 mars les matchs ont été précédés par des refus officiels du putsch.

Des points sur les i plus littéraires

Página 12 du 11 mars 2006 publie “Himmler et nous” d’Osvaldo Bayer dont la fin est principalement : « Pourquoi n’a-t-on a jamais jugé ni même accusé les membres du gouvernement légal qui permit la triple A [Alliance Argentine Anticommuniste] ? Oui, on a jugé López Rega mais on n’a rien fait contre les membres de ce gouvernement qui s’est caché les yeux et les oreilles face aux crimes infâmes dans la rue. [...] En Allemagne on a condamné à mort les grands coupables, et aussi les médecins auteurs de crimes dans les camps de concentration et des civils, qui de leur bureau donnaient l’ordre d’ouvrir le gaz. En Argentine, par contre, les civils complices n’ont même pas été convoqués par la Justice. Un Martínez de Hoz [accord avec le FMI, etc.] jouit encore de tous ses privilèges et de ses titres [un escrache violent le 24 mars]. Comme si rien ne s’était passé.”

León Gieco, chanteur compositeur, a chanté pendant le récital organisé par Hebe le 23 au soir (une bonne chose entachée par son intervention grossière et déplacée contre des spectateurs trop proches de la tribune) sa fameuse chanson « La memoria » (la mémoire).

« Les viels amours qui ne sont plus,/ l’illusion de ceux qui ont perdu/ toutes les promesses qui s’en vont,/ et ceux qui dans toute guerre sont tombés. /Tout est gardé dans la mémoire, rêve de la vie et de l’histoire./

Le mensonge et la complicité/ des génocidaires qui sont relâchés,/ l’amnistie et le point final / pour les fauves de ce enfer. / Tout est gardé dans la mémoire, rêve de la vie et de l’histoire./

La mémoire réveille pour blesser/ les peuples endormis/ ne pas les laisser vivre / libre comme le vent./Les disparus qu’on cherchent/ avec la couleur de leurs naissances,/ la famine et l’abondance qui se rejoignent,/ les mauvais traitement et les mauvais souvenir./

Tout est cloué dans la mémoire,/ épine de la vie et de l’histoire./ [...] »

Mémoire et pourriture

Salta : un juge en faveur de la répression va disserter sur les droits de l’homme annonce Argentina Indymedia le 24 mars. Le juge fédéral Miguel Medina est connu comme ayant condamné des indigènes faisant un barrage sur une route non transitable ; de plus il est associé à un avocat dénoncé par la Conadep (Commission nationale de disparition de personnes), sans compter l’interdiction d’une radio qui dénonçait la répression d’habitants de bidonvilles à General Mosconi en 2001.

Le nouveau pont reliant Tartagal et sa région à Salta s’est en partie écroulé le 19 mars 2006 (non encore réparé le 27 mars), à cause de la force du Río Seco en crue (fleuve sec !)

Le même jour la presse relate que les services secrets de la Marine continuent à espionner l’idéologie des membres de l’armée et du gouvernement, une interview de l’ex guérillera nommée ministre des armées (antérieure aux révélations sur l’espionnage au sein de son institution) révèle une étrange faiblesse : incapacité de changer le statut des prisonniers de la dictature pour les envoyer dans prisons de droit commun sans ordre de la justice, même incapacité quant aux retraites élevées aux génocidaires. Naïvement, je me demande si les services techniques du génie militaire ne pourraient pas s’occuper à construire un pont solide. Si besoin est, on pourrait réduire -supprimer - la présence militaire en Haïti et la déplacer à Tartagal !!

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