POUGET Émile

lundi 10 avril 2006

POUGET Émile [POUGET Jean, Joseph, Émile]

Né à Pont-de-Salars (Aveyron) le 12 octobre 1860 ; mort à Lozère (Seine-et-Oise) le 21 juillet 1931 ; militant anarchiste et syndicaliste révolutionnaire ; fondateur du Père Peinard, de La Sociale, et de La Révolution ; secrétaire de la section des Fédérations de la CGT de 1902 à 1908.

Né dans la bourgeoisie provinciale, Émile Pouget eut une petite enfance perturbée par la mort précoce, en 1863, de son père qui était notaire. Émile avait un frère, Isidore, qui fut professeur de lycée puis de Faculté à Rennes et Alger ; il mourut le 30 juin 1933 à Salles-la-Source (Aveyron). Mme Pouget se remaria en 1868 avec un conducteur des Ponts et Chaussées, Jean Vergely. Animé d’ardentes convictions républicaines, celui-ci fonda une petite feuille de combat pour diffuser ses idées, ce qui lui valut d’être révoqué. Émile Pouget vécut donc, dès son enfance, dans un milieu politique et batailleur. On devait évoquer devant lui événements et idées puisqu’il dit, plus tard, avoir gardé un profond souvenir du procès des Communards de Narbonne qui eut lieu en 1871 devant la cour d’assises de l’Aveyron. Aussi ne faut-il pas s’étonner de le voir, élève au lycée de Rodez, écrire une minuscule feuille manuscrite, le Lycéen républicain.

En 1875, son beau-père mourut et il dut quitter le lycée. Il se rendit à Paris où il entra comme employé dans un magasin de nouveautés. Mais, dès le travail fini, il courait les réunions publiques des petits groupes avancés. En 1879, il participa à la création d’un syndicat des employés du Textile dont il rédigea la première publication : une brochure violemment antimilitariste. Il était devenu anarchiste, confirmé dans ses idées par la lecture régulière de la Révolution sociale et du Révolté. En juillet 1881, il fut l’un des délégués des groupes anarchistes français au congrès international de Londres.

Le 8 mars 1883, la Chambre syndicale des menuisiers, devant le chômage grandissant, convoquait les sans-travail à un meeting en plein air, esplanade des Invalides. Pouget y participa et, après la dispersion d’une partie des assistants par la police, prit avec Louise Michel la tête d’une colonne de manifestants qui voulait rejoindre le faubourg Saint-Antoine par le boulevard Saint-Germain. Trois boulangeries furent pillées au cri de : " Du pain, du travail ou du plomb ". Place Maubert, la colonne se heurta à d’importantes forces de police et Pouget fut arrêté. Une perquisition fut effectuée chez lui où l’on trouva six cents exemplaires d’une brochure À l’armée. Le 21 juin, il comparut devant la cour d’assises de la Seine, à la fois pour participation à la manifestation du 8 mars et pour diffusion de propagande antimilitariste. Il fut condamné à huit ans de réclusion et incarcéré à la prison de droit commun de Melun. Il y purgea trois ans et fut libéré au moment de l’amnistie de 1886.

À sa sortie de prison, Émile Pouget s’occupa de représentation en librairie et de démarchage pour des ouvrages, mais sa passion restait la propagande révolutionnaire. Il cherchait alors un mode d’intervention qui lui fût personnel et pensa à créer un journal. Le 24 février 1889 parut le premier numéro du Père Peinard, petite brochure du format de la célèbre Lanterne d’Henri Rochefort, mais au ton tout à fait particulier. Pouget, en effet, avait voulu faire un journal populaire, écrit dans une langue forte et imagée dans la ligne du Père Duchêne. Son père Peinard est un gniaff (cordonnier) qui s’est " bombardé journaleux " parce qu’un tas d’idées lui " trottaient par la caboche ". Il donnera, chaque semaine, " seize pages de tartine contre deux ronds ".

À travers toutes les pages du journal, on sentait le style d’un grand pamphlétaire prolétarien. C’était le mouvement ouvrier qui tenait la plus grande place, car l’anarchisme de Pouget était essentiellement ouvrier. On y retrouvait tous les thèmes de la propagande anarchiste : contre le gouvernement, contre la politique et les députés (" les bouffe-galette de l’aquarium "), contre l’armée, contre les patrons. Il prônait la grève générale et, en 1889, il écrivait : " Oui, nom de Dieu ! y a plus que ça aujourd’hui : la grève générale ! " :

" Voyez-vous ce qui arriverait si dans quinze jours y avait plus de charbon. Les usines s’arrêteraient, les grandes villes n’auraient plus de gaz, les chemins de fer roupilleraient.

" Du coup, le populo presque tout entier se reposerait. Ça lui donnerait le temps de réfléchir : il comprendrait qu’il est salement volé par les patrons, et, dame, il se pourrait bien qu’il leur secoue les puces dare-dare ! "

Le Père Peinard connut rapidement un certain succès (près de 500 abonnés en 1894 — cf. Arch. Nat. F7/12 506). Comme ses lecteurs, il était volontiers trimardeur et on le vit successivement rue du Croissant, rue du Quatre-Septembre, rue Lafayette, rue Cadet, rue d’Orsel... Son format, le nombre de ses pages changeaient souvent. La dernière page donnait fréquemment un dessin : Luce, Ibels, Pissaro ou Willette.

Les poursuites pleuvaient dru contre un journal qui ne ménageait rien ni personne et, de temps à autre, Pouget faisait des séjours à Sainte-Pélagie d’où il continuait d’ailleurs à envoyer sa copie au Père Peinard.

En 1894, les poursuites contre les anarchistes s’intensifiaient. Le début de l’année avait été marqué par de nombreux attentats. En juin, Caserio avait assassiné le président de la République. Des opérations de vaste envergure avaient été entreprises contre les milieux anarchistes : perquisitions, arrestations, condamnations se succédaient sans arrêt. À la suite de la mise en application des " lois scélérates ", la plupart des journaux anarchistes disparurent. Le 21 février 1894, à son 253e numéro, le Père Peinard interrompait sa publication. De nombreux militants furent arrêtés et traduits devant la cour d’assises de la Seine pour avoir constitué une " association de malfaiteurs ". Ce fut le procès des Trente — voir S. Faure. Émile Pouget était inculpé, mais il avait pris la fuite et, après un séjour à Alger, semble-t-il, entre février et septembre 1894 (il est donné comme secrétaire de la Bourse du Travail d’Alger d’avril 1894 à avril 1896), il s’était réfugié en Angleterre. Il y fit paraître huit numéros de très petit format du Père Peinard (septembre 1894-janvier 1895).

En 1895, à la suite de l’amnistie consécutive à l’élection de Félix Faure, il put revenir en France, purgea sa contumace et fut acquitté. Il se remit aussitôt à son action de propagandiste en reprenant la publication de l’Almanach du Père Peinard, en collaborant au Journal du Peuple de Sébastien Faure et en faisant paraître, le 11 mai 1895, la Sociale dont 76 numéros devaient être publiés jusqu’au 18 octobre 1896, date à laquelle il reprit la publication de son Père Peinard.

La pensée de Pouget était alors en pleine évolution. Toujours profondément anarchiste, il penchait en effet de plus en plus vers l’action syndicale.

Pouget exaltait dans son journal les mouvements de grève, la création des syndicats. Il voyait là un moyen pour les anarchistes de diffuser leurs idées : " S’il y a un groupement où les anarchos doivent se fourrer, c’est évidemment la Chambre syndicale. Quand on déclare que tous les groupements politiques sont des attrape-nigauds, qu’il n’y a de réalité que sur le terrain économique, y a pas meilleure base que le groupement corporatif. " Bien sûr, il faut pour cela éloigner les syndicats de l’action réformiste et les pousser dans la voie révolutionnaire : " Ça prendrait une riche tournure, si les groupes corporatifs étaient farcis de fistons marioles ayant une haine carabinée pour les patrons et les gouvernants.

" Des gars ne se désintéressant pas de la lutte au jour le jour, si mesquine qu’elle paraisse, comprenant que c’est la vie actuelle et que s’en isoler est malsain.

" Des gars ne regardant pas comme des couillonnades indignes d’eux de fourrer leur grain de sel dans les grèves et toutes les chamailleries s’élevant entre ouvriers et patrons.

" Mais, actuellement, faisant converger tous leurs actes, même les plus petiots, vers le but à atteindre : la mise en route de la sociale libertaire. "

Il marquait de plus en plus son hostilité aux organisations politiques, même celles se réclamant de la classe ouvrière ; et sa brochure Variations guesdistes soulignait bien sa volonté de lutter contre l’emprise politique dans les syndicats.

Il était donc tout naturel que Pouget participât à la vie des organisations syndicales naissantes. Il fut, pour la première fois, délégué au IXe congrès national corporatif — 3e de la CGT — à Toulouse en septembre 1897. Il y représenta le groupe corporatif de Clichy, la Bourse indépendante d’Amiens et la fédération des syndicats de la ville de Vienne. Mais il n’intervint pas, et pas plus au congrès de Rennes de 1898 où il représenta la chambre syndicale de l’industrie lainière de Reims et l’union syndicale des ouvriers en cuir d’Amiens.

Au 5e congrès de la CGT, à Paris, en septembre 1900, il fit partie de la Commission du journal. Le rapport de cette commission conclut à la nécessité, pour la CGT, d’avoir un organe. Celui-ci parut le 1er décembre 1900, sous le titre La Voix du Peuple, et Émile Pouget était chargé de la rédaction.

En 1902, Pouget se vit confier le secrétariat de la section des fédérations. Son rôle grandit dans le mouvement syndical. Il était le journaliste, l’homme qui tenait la plume dans les congrès. Sa personnalité complétait admirablement celle de Griffuelhes et ils furent tous deux les véritables organisateurs de la CGT, les animateurs du syndicalisme révolutionnaire. Sans se pousser au premier plan, Pouget marqua de son influence la vie de la CGT et il se révéla un grand manieur d’hommes. Deux journalistes, M. Leclercq et E. Girod de Fléaux, l’ont décrit ainsi dans leur ouvrage Ces Messieurs de la CGT : " Grand, puissant, bien étoffé, ses cheveux noirs en brosse à peine semés d’une apparence de fils blancs, la barbiche en pointe, les moustaches longues qui s’amincissent brusquement, Pouget possède un regard vif et scrutateur tel que l’on imaginerait celui d’un diplomate. Toujours froid, ironique jusqu’à en être parfois acerbe, philosophe, affectant de philosopher avec détachement des choses mêmes qui l’intéressent le plus, à la Confédération générale du Travail le citoyen Émile Pouget est bien l’Éminence grise ".

Etroitement mêlé à la vie de la CGT — il avait assisté à tous ses congrès depuis 1897 — Pouget fut l’un des signataires de la Charte d’Amiens en octobre 1906. C’est vers cette époque que mourut sa compagne, celle que les camarades appelaient affectueusement " la mère Peinard " et qui avait secondé en toutes circonstances le militant.

En 1908, après la grève de Draveil, la proclamation de la grève générale par la CGT et la journée sanglante du 30 juillet à Villeneuve-Saint-Georges, Émile Pouget fut arrêté avec les principaux dirigeants de la CGT. Il resta deux mois à la prison de Corbeil. Au congrès de Marseille en octobre 1908, il fut maintenu à son poste comme tous les autres dirigeants confédéraux, mais, à sa sortie de prison, il cessa toute activité confédérale.

Le souci de Pouget était désormais de doter la tendance syndicaliste révolutionnaire d’un quotidien. Après avoir péniblement réuni les fonds nécessaires, il fit paraître le 1er février 1909 la Révolution. Celle-ci ne devait avoir que 56 numéros et cessa de paraître le 28 mars, faute de ressources financières suffisantes. Cet échec fut cruellement ressenti par Pouget. Pierre Monatte écrivit, en février 1951, dans un article sur la presse syndicale dans la Révolution prolétarienne : " l’échec de la Révolution devait blesser pour toujours un homme de la trempe de Pouget. "

La fatigue physique d’une vie déjà longue de militant, s’ajoutant à cette déception, Pouget se retira, avec la femme qu’il avait épousée après la mort de sa compagne, dans une petite maison, à Lozère, en Seine-et-Oise. Il vécut désormais à l’écart du mouvement, recevant seulement quelques vieux amis.

Pendant la guerre de 1914-1918, il publia des feuilletons de style patriotique dans l’Humanité. Ce furent ses derniers écrits.

Pour vivre, ayant gardé de nombreux amis dans le monde de la peinture, il s’occupa de la publicité de l’Annuaire de l’art décoratif moderne et du catalogue du Salon des Indépendants.

Il mourut le 21 juillet 1931 à Lozère, eut un enterrement discret, et peu d’articles nécrologiques lui furent consacrés.

OEUVRE : L’Action directe. Paris, s.d. [1910], 28 p. — Les Bases du syndicalisme, Paris, 1910, 24 p. — La CGT, Paris, 1908, 64 p. — Le Parti du Travail, Paris, 1905, 28 p. — Le Syndicat, Paris, s.d. 24 p. — Variations guesdistes, Paris, s.d. [1896], 36 p. — Avec Francis de Pressensé : Les Lois scélérates de 1893-1894, Paris, 1899. 62 p. — Avec Émile Pataud : Comment nous ferons la Révolution, Paris, s.d. [1909] VIII — 298 p.

Nombreuses collaborations. Notons L’Action directe (juillet 1903-février 1905), L’Avant-Garde (avril 1905-mars 1906), La Guerre sociale (régulièrement à partir de janvier 1911).

SOURCES : Ad Memoriam, Paris, s.d. [1931], 24 p. — Christian Demay de Goustine, Émile Pouget, thèse pour le doctorat en droit, Paris, 1961 (dactylographie) 281 p. — Cl. Hyvert, La Sociale et le Père Peinard, 1894-1900, DES, Paris, 1965. — Plus Loin, octobre 1933. — Témoignage de Mme Delesalle.

ICONOGRAPHIE : Ad Memoriam, op. cit.

Colette Chambelland

(Extrait du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Maitron)