YVETOT Georges

lundi 10 avril 2006

YVETOT Georges, Louis, François.

Né et mort à Paris : 20 juillet 1868-11 mai 1942 ; typographe ; militant anarchiste et syndicaliste, il fut élu le 22 mars 1901 secrétaire général de la Fédération des Bourses ; secrétaire général adjoint de la CGT.

Yvetot naquit à la caserne des Minimes où son père, d’origine normande, était gendarme. Orphelin de mère, puis de père, il fut élevé par les Frères de la Doctrine chrétienne et par l’OEuvre des Orphelins-apprentis d’Auteuil. C’est là qu’il apprit le métier de typographe de 1880 à 1887. À la veille de sa mort, il affirmait sa vénération pour l’abbé Roussel, le directeur de cette oeuvre. Réformé pour tuberculose pulmonaire, il ne fut donc pas soldat et, de 1887 à 1894, travailla comme typographe à La Patrie. Il n’avait, à cette époque, aucune activité politique et, plus tard, reconnaîtra avoir « sarrasiné », c’est-à-dire travaillé pour un salaire inférieur à la normale. Représentant une coopérative de consommation au comité de la Verrerie ouvrière, il fit son apprentissage de militant. Il devint anarchiste sous l’influence de Pelloutier qu’il suivit fidèlement et qu’il aida comme typo dans la composition de L’Ouvrier des Deux Mondes. À la mort de Pelloutier — il travaillait alors au Petit Soir — il lui succéda au secrétariat de la Fédération des Bourses, avec l’appui des allemanistes et des broussistes ; P. Delesalle fut nommé secrétaire adjoint. Yvetot sera réélu à cette fonction, sous des appellations qui peuvent varier légèrement, par tous les congrès jusqu’à la guerre. À partir du congrès de Montpellier de septembre 1902, le secrétaire de la Section des Bourses fut, par sa fonction, secrétaire de la CGT. Yvetot fut donc en titre, jusqu’en 1918, le second dans la hiérarchie syndicale. Il a présenté le rapport moral de la Fédération ou de la Section des Bourses aux congrès de Nice (septembre 1901), Alger (septembre 1902), Bourges (septembre 1904), Amiens (octobre 1906), Toulouse (octobre 1910), et Le Havre (septembre 1912). Aux deux derniers congrès, il présenta en outre le rapport sur la Voix du Peuple. Au moment du congrès de Marseille, octobre 1908, il était emprisonné.

Yvetot a représenté le syndicalisme français dans le mouvement international. C’est ainsi qu’il fut délégué avec Griffuelhes à Dublin en 1903, mais ni l’un ni l’autre ne purent faire admettre leurs thèses. En août 1909, il représenta la CGT avec Jouhaux à la conférence internationale de Paris, au café du Globe, et il y polémiqua durement avec Legien, défendant la supériorité de l’action économique sur l’action politique, proposant, sans succès, avec Jouhaux, l’organisation de congrès internationaux périodiques. En 1911, à la conférence de Budapest, il entra en conflit avec le syndicalisme hongrois. En Allemagne, en 1911, il dirigea une délégation de syndicalistes français ; sa réponse au discours de bienvenue de Legien fut telle qu’il fut immédiatement recherché par la police allemande et dut regagner précipitamment la France.

Yvetot était un anarchiste proudhonien et l’était resté en devenant syndicaliste. Dès 1901, dans une circulaire, il faisait appel à « une action de minorité intelligente, consciente et hardie » et il se montra très réticent quant à l’entrée de la Fédération des Bourses dans la CGT réclamée par Niel au 9e congrès, Nice, septembre 1901.

Il a toujours farouchement défendu l’indépendance du syndicalisme à l’égard des partis. Il intervint notamment sur ce sujet au congrès de Bourges en 1904. Il demeura hostile à toute entente avec le Parti socialiste alors même qu’après 1910 Jouhaux avait commencé son évolution. Dans la doctrine et l’action du syndicalisme révolutionnaire Yvetot a peu apporté. Sa part, sa spécialisation pourrait-on dire, fut l’antipatriotisme.

En décembre 1902, il avait fondé, avec d’autres anarchistes, la Ligue antimilitariste, qui devint après le congrès d’Amsterdam, juin 1904, une section de l’Association internationale antimilitariste. Il fut alors l’un des secrétaires, l’autre étant Almereyda. Au congrès d’Amiens, s’il contribua à l’adoption de la célèbre « charte » d’indépendance du syndicalisme, il réussit surtout, malgré les réticences des propres chefs de sa fraction, à faire voter une motion violemment antipatriotique. À l’impulsivité de ses idées Yvetot ajoutait la vivacité de son caractère. Il était comme Griffuelhes extrêmement autoritaire et il fut fréquemment en conflit personnel avec lui. Son agressivité, autant que son apparence physique, l’avait fait surnommer le « bouledogue ». Orateur puissant, mais ne sachant pas se limiter, Yvetot allait en tous lieux développer sa propagande antipolitique et antimilitariste. Cela lui valut de très nombreuses arrestations et condamnations. Dès septembre 1903, il fut condamné à Nantes à un mois de prison et 100 f d’amende. L’action pour le « Sou du soldat » et, plus tard, la diffusion du Manuel du soldat lui attirèrent de nombreuses poursuites, parfois suivies de non-lieu. Mais il fut condamné à Rouen en février 1904 à deux ans de prison, puis dans cette même année à trois mois et 100 f d’amende en juillet, à deux mois et 50 f d’amende en novembre. Il fut condamné à trois ans de prison et 100 f d’amende le 30 décembre 1905 pour « l’Affiche rouge » de l’AIA, un appel aux jeunes soldats. Arrêté préventivement avant le 1er Mai 1907 ainsi que Charles Marck, puis d’autres dirigeants, il fut condamné à quatre ans de prison en juin, et libéré en avril 1908. Il fut de nouveau arrêté et poursuivi le 1er août 1908 avec tout le bureau confédéral et d’autres militants après le massacre de Villeneuve-Saint-Georges, mais bénéficia d’un non-lieu, ainsi que les autres, le 30 octobre 1908. Dans ces périodes, l’intérim du secrétariat fut exercé par Delesalle, de juin 1907 à avril 1908, et par Garnery, du 1er août au 31 octobre 1908. Il mena de nouveau une action très vive pour la paix et contre la loi des trois ans. Il écrivit dans la Bataille syndicaliste en 1912 un article intitulé « Désertez ! » Barthou le fit arrêter en juillet 1913, mais, au début de 1914, Doumergue fit libérer les militants emprisonnés par son prédécesseur. Ils furent acquittés le 26 mars, sauf Yvetot condamné à un an de prison.

Yvetot s’opposait à tout réformisme. Il combattit, notamment en octobre 1910 dans la Voix du Peuple et au congrès de Toulouse, contre l’arbitrage obligatoire, pour la liberté de la grève, contre toute loi d’inspiration réformiste. Cependant Yvetot, malgré des positions extrêmes dans la CGT syndicaliste-révolutionnaire, était peut-être, parmi les dirigeants, l’un des moins ouvriéristes. Il n’avait pas d’hostilité envers les intellectuels, et fut le principal artisan de l’adhésion au syndicalisme des travailleurs de l’État. Il poursuivit à cet égard, par articles et discours, une campagne d’éducation parmi les ouvriers et attira, par son action, les postiers et les instituteurs. À Nantes, en mars 1907, où il se trouvait pour soutenir la grève des dockers, il alla porter le salut des syndicalistes ouvriers au congrès de la Fédération des instituteurs. Nul n’a fait plus que lui pour rallier à la CGT les fonctionnaires, mais son patronage était pour eux compromettant.

Au congrès confédéral du Havre en septembre 1912, il contribua à la réorganisation de la section des Bourses sur la base d’un délégué par UD.

La lutte d’Yvetot contre la guerre ne cessa pas jusqu’en 1914, mais il semble alors avoir été découragé et en même temps consolé par l’idée qu’il avait fait tout son possible. Par opposition à la politique d’union sacrée, il abandonna, en fait mais non en titre, ses fonctions syndicales et retrouva un emploi de typographe. Très vite, il accepta la direction de l’Association nationale des orphelins de guerre à Etretat et se dévoua pour les enfants. En 1915, il alla au Monténégro et en Serbie évacuer et recueillir les orphelins yougoslaves au moment où les armées des Empires centraux occupaient le pays puis travailla comme correcteur au Journal et à l’Information. En fait, ce spécialiste de l’antipatriotisme ne prit aucune part au combat mené par Merrheim et Bourderon. Dans une lettre à Monatte du 29 septembre 1914, Merrheim semble contester son courage, tandis qu’au congrès d’Orléans, en septembre 1920, Rivelli, qui traitait Griffuelhes de « profiteur de guerre », disait d’Yvetot qu’il était « enseveli sous le poids de sa lâcheté ». Éliminé du comité confédéral en 1918, Yvetot pencha à ce moment vers les minoritaires de la CGT, mais pour peu de temps, et il donna ensuite sa collaboration avec Marcel Laurent au journal que Sembat venait de fonder.

Dans l’entre-deux guerres, Yvetot n’eut plus d’activité militante, hormis les campagnes pacifistes auxquelles il s’associa. Georges Yvetot collabora à un très grand nombre de périodiques anarchistes en France et en Belgique : le Combat (1926-1929), la Conquête du pain (1934-1935), la Patrie humaine, de V. Méric (1931-1939), le Raffut de G. Cochon (1921-1922), la Revue anarchiste de Fortin (1929-1936), le Semeur de Barbé (1923-1936). Il est également l’auteur de La Vache à lait, (publication de l’AIA, 1905).Il travailla comme correcteur et non plus comme typographe au Journal et à l’Information. Admis au syndicat des correcteurs le 1er mai 1918, il appartint au comité syndical entre 1920 et 1932 pendant 8 années au moins. De 1921 à 1925, il fut secrétaire général du syndicat. Il donna des souvenirs en 1935 à un journal libertaire La Conquête du pain. Et il participa d’assez loin à l’action des militants groupés autour de l’hebdomadaire Syndicats fondé en octobre 1936. En mai 1938, à Draveil, sous les auspices de la Ligue des Droits de l’Homme, il fit une conférence sur Pelloutier en compagnie de Froideval et de R. de Marmande. Au début de 1939, avec Ch. Marck et G. Guiraud, il fonda un groupement de vieux militants de la CGT dans un but d’entraide. On trouvait dans cette amicale Bled, Le Pen, Cleuet, Perrot, Charlier, de Marmande, etc.

À la veille de la guerre, il signa le manifeste « Paix immédiate ». Poursuivi, il ne fut pas incarcéré en raison de son état de santé. On ne le vit plus à la CGT après la déclaration de guerre. En 1940, il subit une grave opération, perdit son emploi et connut la gêne, presque la misère.

Les éléments « collaborateurs » du syndicalisme firent appel à lui en 1942 pour présider le « Comité ouvrier de secours immédiats » (COSI) fondé à la suite des bombardements anglais sur la banlieue industrielle. Ce comité n’eut aucune activité du vivant d’Yvetot qui accorda une interview le 28 avril à Raoul Courtois dans le Cri du Peuple. Il égrenait quelques souvenirs et persistait à s’affirmer « libertaire ». René Mesnard (voir ce nom) lui succéda.

Il mourut subitement quelques jours plus tard, le 11 mai 1942. Il était mal remis de l’opération subie deux ans plus tôt. Il fut incinéré le 15 mai au Père-Lachaise (case 2 266) devant deux cents personnes, syndicalistes et représentants du gouvernement de l’époque. Charles Dooghe prononça un discours au nom des vieux militants de la CGT, Jules Teulade, représentant le Comité ouvrier de secours immédiats, exalta la vie d’Yvetot, et von Gissenberg, ou Giesenberg, de l’ambassade d’Allemagne, « vint associer les autorités d’occupation à la douleur du mouvement ouvrier français » (La France socialiste 16-17 mai 1942). Charles Dooghe présida encore en mai 1943 une cérémonie pour l’anniversaire de la mort d’Yvetot.

OEUVRE :

Collaborations : Le Libertaire, à partir d’août 1901 (rubrique « Le Mouvement ouvrier ») ; à nouveau dans l’entre-deux guerres. — Le Mouvement socialiste 1901-1902. — L’Avant-Garde, avril 1905-mars 1906. — La Guerre sociale, n° 1, 18 décembre 1907. — La Révolution, 1er février-28 mars 1909. — La Vie ouvrière, n° 1, 5 octobre 1909. — La Voix du Peuple (il en sera le rédacteur en chef de 1909 à 1912). — L’École émancipée, n° 1, 1er octobre 1910. — La Bataille syndicaliste, n° 1, 27 avril 1911. — Plus loin en 1928. — La Voix libertaire en 1931-1932. — Collaboration enfin à L’Encyclopédie anarchiste de S. Faure dont la publication se termine en 1934.

Brochures : Le Syndicalisme, les intellectuels et la CGT [s. d.], 16 p. — Vers la grève générale, s.d. [1902] 22 p. — ABC syndicaliste, 1908, 96 p. — Le Nouveau manuel du soldat, 1908, 32 p. — Syndicat et syndicalisme, 1910 (en collaboration avec Delesalle, Griffuelhes et Pouget). — La triple action de la CGT, Paris, 1913, 34 p.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13 568 et F7/13 574. — Arch. J. Maitron. — La CGT, op. cit. et la plupart des Histoires du Mouvement ouvrier français. — Y. Blondeau, Le Syndicat des correcteurs, 1973. — R. Bianco, Th., op. cit.

ICONOGRAPHIE : La CGT, op. cit., p. 89. — J.-B. Séverac, Le Mouvement syndical, op. cit. p. 147. — Les Hommes du Jour, n° 14, s. d. (dessin).

H. Dubief (Extrait du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Maitron)