La CNT après Franco 1939-1984

jeudi 27 avril 2006, par Ezequiel, frank

Sommaire :

Partie 1 - L’anarcho-syndicalisme espagnol 1939-1945

Partie 2 - Bandoleros : la guerilla urbaine 1945-1963

Partie 3 - La franc-maçonnerie et la CNT (1936-39)
Partie 4 - La CNT de 1944 à 1960

Partie 5 - Les contacts de la phalange avec les républicains et la CNT

Partie 6 - L’anarcho-syndicalisme espagnol contemporain (1960-84)

Aucune correction n’a été apportée. (FM 27.04.06)

Partie 1 - L’anarcho-syndicalisme espagnol 1939-1945

Cette période est peu exposée en français, située entre la grandeur révolutionnaire de 36-39 et les exploits des guérilleros des années 45-50, il est normal qu’elle intéresse moins. Pourtant, elle est fondamentale pour comprendre les antagonismes actuels, et la documentation en espagnol est très abondante, ne laissant place à très peu de zones d’ombre.

Début 1939, la Catalogne est occupée par les franquistes, mais la région de Valence-Madrid comprend plusieurs centaines de milliers de combattants. Cependant le gouvernement républicain et les organes des organisations politiques et syndicales partent en exil, y compris les notables de la CNT FAI . La méfiance envers le gouvernement Negrín, où pourtant la CNT a un ministre Segundo Blanco (Éducation et Santé), entraîne une rébellion d’une partie de l’armée (en grande majorité anarcho-syndicaliste) contre les divisions tenues par les communistes. En une semaine Cipriano Mera, ayant un grade équivalent à celui de général, prend le dessus sur les troupes communistes, dont les Lister et Campesino sont en exil, tout en prônant le jusqu’auboutisme. Il y a plusieurs milliers de morts.

En France, ni la CNT-FAI, ni le ministre Blanco, ne sont au courant et sont placés devant les faits accomplis. Une Junte militaire est créée à Madrid avec deux conseillers ou ministres cenetistes : González Marín pour les Finances et l’Agriculture et Eduardo Val pour les Communications et les Travaux Publics. Le but de la Junte est de négocier une évacuation des républicains les plus compromis, en échange d’une reddition aux troupes franquistes. La propagande communiste consistait -et consiste- à dire que la zone Madrid-Valence était défendable, jusqu’à la guerre mondiale qui semblait inévitable -fait exact-, ce qui aurait entraîné un front sud et une intervention anglo-française en faveur des républicains. Le raisonnement ne manque pas de logique, mais il oublie de souligner que l’URSS avait cessé ses envois de matériels depuis juin 1938 (début des contacts avec Hitler, montré par les documents diplomatiques allemands), que les offensives comme celles de l’attaque sur l’Ebre, avaient épuisé l’armée, et que, la Catalogne étant perdue, l’industrie de guerre devenait rabougrie. De plus, la supériorité en aviation et en artillerie des Italiens et des Allemands étaient tellement nette que fin mars 1939, non seulement l’armée républicaine n’était capable que de résister, mais à l’annonce de la formation de la junte pour obtenir une reddition dans de bonnes conditions, il y eut des caravanes de réfugiés vers les ports de Valence et Alicante, et même sur de nombreux fronts des scènes de fraternisation entre soldats franquistes et républicains (en Extremadure, en particulier). Autrement dit, la paix était la seule issue à laquelle pensait l’ensemble des républicains. Le Ier avril, Franco s’emparait du reste de l’Espagne républicaine pratiquement sans tirer de coups de feu. Dans les ports du Levant, seul une minorité de camarades put embarquer, des dizaines de milliers de personnes furent mis en camps. Des dizaines, au moins, de militants se suicidèrent pour éviter le poteau d’exécution qui les attendait.

Pourtant, avec le recul et la connaissance des faits, on peut mettre en partie en doute la logique de leur décision. Le franquisme, à la différence du fascisme allemand et italien et du bolchevisme, était une force composite d’une minorité des phalangistes, d’une majorité d’officiers de droite, et de nombreux catholiques, d’où le rôle des prêtres, sans compter des troupes monarchistes légitimistes (Bourbons) et parallèles (carlistes). Certains camarades furent sauvés de la condamnation à mort, parce que la famille avait amadoué un curé, ou un ami d’enfance devenu franquiste. Mais plus pratiquement, au fin fond de la tourmente, dans le camp de concentration d’Albatera, près de Valence, les camarades emprisonnés commencèrent à confectionner des faux papiers, des faux ordres de libération, sauvant ainsi des centaines de camarades.

C’est ainsi qu’en 1939 se forme le premier Comité National clandestin en Espagne, dont le secrétaire est Pallarols, et dont la tâche est de recueillir de l’argent pour corrompre des juges et sauver des camarades. Cela est possible grâce à des lingots d’argent cachés par la fédération régionale paysanne du Levant (les paysans partisans de l’autogestion). Un émissaire du Comité est alors envoyé clandestinement en France pour obtenir des fonds, et accélérer les secours.

Mais en France le mouvement libertaire s’est doté (ou des notables ont imposé) d’un Conseil Général formé en février 1939 qui gère les fonds de la CNT-FAI afin d’aider les exilés anarcho-syndicalistes, et surtout leur permettre d’être évacués vers l’Amérique Latine (surtout le Mexique, mais aussi, Cuba, Saint-Domingue, le Venezuela, etc., pas le Chili, car le communiste Pablo Neruda, consul de son pays, fit barrage [en partie] à tout ce qui était anarchiste). Comme le remarque César Lorenzo dans Les anarchistes espagnols et le pouvoir (1868-1969) (qui reste la seule source valable en français, et qui demeure actuelle, en dépit de la nouvelle documentation publiée) 1e Conseil Général fut créé sans aucune consultation et se munit de pouvoir de haut en bas.

Bref, bien que les organismes et la CNT-FAI aient disposé de fortunes colossales selon Juanel (voir biblio,p.65), disons de centaines de milliers de francs, l’émissaire d’Espagne reçut lO.000 francs( sans doute mille francs d’aujourd’hui, ce qui couvrait à peine ses frais de transport en France. Le rapport transmis à Pallarols démontre que les représentants officiels de l’exil anarcho-syndicaliste étaient indifférents et impuissants vis-à-vis des camarades en Espagne.

Bien entendu, il y eut en exil des militants scandalisés par cette incapacité ou ce sabotage, suivant les points de vue, du Conseil Général, comme Ponzán, qui dès septembre 1939 avaient envoyé un groupe en Espagne faire des faux papiers pour sauver les camarades et les faire passer en France. Tous les membres du groupe furent tués peu à peu. Le Comité National de Pallarols tomba également, et la plupart des membres furent exécutes.

En 1940, les réfugiés anarcho-syndicalistes en France sont coupés entre la zone libre et la zone occupée, et le Conseil Général ne donne plus signe de vie jusqu’à fin 1943. Une partie des camarades est dans les maquis, une autre, libérée des camps de concentration en Afrique du Nord, se retrouve dans la division Leclerc, ou l’armée anglaise ou américaine, enfin une autre est envoyée par les Allemands au camp de Mathausen créé pour enfermer les Espagnols. Notons que le dilemme anarchiste de la guerre 1914-18 : s’opposer à la guerre (Malatesta) ou choisir son camp (Kropotkine) ne se discute même pas (sauf aux États-Unis dans Cultura Libertaria) et les anarcho-syndicalistes espagnols luttent les armes à la main contre les Italiens et les Allemands fascistes, contre lesquels ils luttaient déjà en Espagne.

En France, la CNT se forme à partir du chantier de construction du barrage hydraulique de l’Aigle, à côté de Mauriac dans le Cantal, où presque tous les travailleurs sont espagnols et cenetistes. En octobre 1941, les contacts extérieurs sont lancés. Le 6 Juin 1943, ils ont un plénum clandestin à Mauriac où une délégation CNT zone Sud est formée. Un des problèmes qui se pose est de savoir s’il faut continuer la politique de collaboration avec les partis politiques, comme en Espagne en 1936-39. La réponse choisie est oui. Le Conseil Général brille par son absence, mais il se manifeste fin 1943. En 1944, avec la libération de la France, la CNT est reformée, mais le Conseil Général (qui n’est plus formé que de Germinal Esgleas et de Federica Montseny) refuse de la reconnaître. I1 se pose en même temps le grave problème des communistes, qui ont créé une Union Nationale pour libérer l’Espagne. Des camarades y participent, mais la CNT dénonce la mainmise du Parti. Du reste, des camarades sont assassinés par le PC notamment dans le Gers et l’Ariège, I1 ne reste donc que le problème du Conseil Général, auquel de nombreux militants demandent des comptes, en particulier sur l’utilisation des fonds. Après des tractations où Esgleas et Montseny affirment qu’ils ne rendront des comptes qu’en Espagne (ce qui ne s’est toujours pas fait, même après leurs décès), et où la CNT leur lance un ultimatum avant de les expulser du mouvement libertaire, un compromis est trouvé. En février 1945, Esgleas et Montseny sont admis dans la CNT à condition d’abandonner leur idée de Conseil Général. En échange, la CNT laisse tomber la vérification des finances. On en arrive au mois de mai 1945 au congrès de Paris.

En Espagne, après l’arrestation du premier Comité National en 1939, 1e deuxième dura l’année 1940, 1e troisième une partie de 1941 et le quatrième en 1942-43. L’année 1943 marque un certain renouveau organisationnel, sans doute à cause de la situation internationale. La CNT commence à exister réellement : des plénums régionaux ont lieu aux Asturies, en Galice, etc. Des camarades organisent des groupes de guérilla en Andalousie. Cependant, cette efficacité sera freinée par Melis, libertaire travaillant pour la police depuis 1941 en Catalogne. Dès 1943, des soupçons pesant sur lui, il est écarté de certaines responsabilités. Finalement, le 12 juillet 1947, Melis est abattu, non sans tuer un camarade. Eliseo Melis s’était vanté des années d’être un militant révolutionnaire, mais son caractère était faible et visqueux, son coeur faible et sa conscience sensible à la duplicité et à la trahison.(Solidaridad Obrera VIII 1947). Melis n’était malheureusement pas un cas isolé.

En 1944, 1e cinquième Comité National tombe. Le sixième est formé. I1 y a en mars 1944 un premier plénum de fédérations régionales, dont les résultats sont communiqués à la CNT en France. Le point suivant est important : Considérant que la période révolutionnaire commencée le 19 juillet n’est pas finie, vu que les raisons qui ont conseillé au Mouvement un changement circonstanciel de tactique continuent de se poser, nous continuerons à adopter une position de collaboration, jusqu’à ce qu’un congrès régulier fixe une nouvelle position.[Damiano p.102,103)

Une page est tournée : celle de la résistance espagnole en France. Francisco Ponzán, un des militants qui étaient le plus attentif à l’Espagne et connaisseur des problèmes de la CNT : , grand organisateur aragonais, instituteur, formé par Ramón Acín (militant et professeur de Dessin à l’École Normale de Huesca, artiste surréaliste et camarade de Buñuel), spécialiste de l’espionnage en zone franquiste, fut l’organisateur du premier groupe envoyé de France en Espagne en 1939. Il monta un réseau de passage entre la France et le Portugal en utilisant les réfugiés espagnols travaillant comme bûcherons dans les Pyrénées. Grâce à cette filière, plus de 1.500 personnes arrivèrent en Grande Bretagne en passant par l’Espagne et le Portugal. Arrêté à Toulouse en 1943, Ponzán fut exécuté. I1 sera décoré à titre posthume par les Anglais et les Américains. Le 22 février 1943, dans une de ses dernières lettres de prison et transmise clandestinement, il écrivait : Vous ne devez pas vous permettre de prendre des accords ou des résolutions que seuls les camarades d’Espagne peuvent et doivent prendre. Limitez-vous à suivre leurs directives au lieu de leur imposer les vôtres. [...] Ne tentez pas de faire une organisation de masses en Espagne, cela conduirait tous les camarades au bagne.[...] Faites ce qui est possible pour conserver l’unité de tous (Juanel p.84). C’est pratiquement le contraire que la majorité des camarades appliquèrent.

García Oliver, qui avait créé un Parti Ouvrier du Travail -POT- en 1940, revenait à la charge en 1944, sans succès. Avec la fin du problème Esgleas-Montseny et celui de García Oliver, le climat de la CNT en France s’envenime lors du congrès de mai 1945. Une motion adoptée par 20.000 camarades met fin au collaborationnisme de 1936, tandis qu’une position contraire est défendue par 6.000 camarades. Or en Espagne, non seulement la CNT, comme on l’a vu, est pour la collaboration politique, mais cette orientation a été confirmée au plénum de fédérations régionales de juillet 1945 à Carabaña (Madrid). Et même, la CNT d’Espagne réclame des ministères dans le gouvernement républicain en exil,

La CNT est non seulement divisée entre la France et l’Espagne, mais il se crée en France une CNT représentant la CNT d’Espagne (qui bien que minoritaire englobe des militants fameux, comme Cipriano Mera et Ricardo Sanz, Ramón Àlvarez, etc.).

La CNT a deux ministres dans le gouvernement de Giral en septembre 1945 : Leiva (Agriculture) et Horacio M. Prieto (Travaux Publics) jusqu’à janvier 1947. Le 11 février 1947, c’est le gouvernement Llopis avec le cenetiste Montoliu (Propagande). En fait, durant toute cette période la CNT fut manipulée de l’intérieur par Luque, pour se rapprocher des monarchistes de Gil Robles (un des responsables de la répression des Asturies en 1934) et de Don Juan, fils du roi, soutenu par les Anglais. Début 1947, cette politique se révéla irréalisable, et entraîna même une opposition entre la CNT d’Espagne et sa représentation en France. Vu cette collaboration monarchiste, la CNT refusait d’aider la guérilla (Marco Nadal p.l86).

Ainsi, on eut la situation logique (mais absurde) d’une lutte clandestine menée par deux CNT sans aucune coordination, parfois soutenant deux groupes dans la même localité, le dialogue commun ayant lieu en prison, car la police franquiste était d’une efficacité terrifiante (Juanel p.l72). Dès lors, à mon avis, les chiffres (réels) de 25.000 cotisants en Catalogne, 20.000 pour la région de Valence, lO.000 en Castille, etc., en 1946 (Marco Nadal p.l72), 1e tirage de CNT à 12.000 exemplaires (Juanel p.l73), etc., sont les derniers sursauts de la CNT. En effet, la majorité des cenetistes de France ne cherchent qu’à affaiblir la CNT d’Espagne au nom de l’efficacité des idées anarchistes. Quant aux dirigeants de la CNT d’Espagne, ils mènent une lutte de type pacifiste dans un État terroriste, où une partie des cenetistes est dans la guérilla.

Le résultat est multiple : usure d’un bon nombre de militants (tension et palabre de congrès clandestins, emprisonnements, et exécutions franquistes), désarroi du plus grand nombre face à la répression et aux visages contradictoires et ennemis de la CNT. Le résultat est tangible actuellement : la CNT souffre d’une longue inimitié entre différents groupes, dont l’origine vient en fait des années 30. C’est presque toujours la tactique des coulisses qui a été employée. La droiture et le bon sens étaient rarement présents chez les militants animant des tendances, sauf sans doute Ponzán.

- Berruezo José Contribución a la historia de la CNT de España en el exilio México, 1967, 303 p.

- Lorenzo César Les anarchistes espagnols et le pouvoir 1868-1969 Paris, Seuil, 1969. 430 p. (70 p. sur notre période).

- Molina (Juanel) E1 movimiento clandestino en España 1939-1949 México, 1976, 522 p.

- Damiano Cipriano La resistencia libertaria Barcelone, Bruguera, 1978, 379 p.

- Marco Nadal Todos contra Franco La Alianza Nacional de Fuerzas Democráticas 1944/1947 Madrid, Queimada, 1982, 335 p.

- Àlvarez Ramón Historia negra de una crisis libertaria, México,1t82, 469 p.

- Il existe une brochure de documents de la CNT de France tendance anti-Espagne, de 1976 ?, circulation limitée, à laquelle répond -ou bien est-ce le contraire ?- une série de documents intitulés Cuando los mitos sólo son mentiras datée de 1972, mais reproduit fin 1981, (cent pages environ).

[CPCA N° 26, juillet-sept 1984]

Partie 2 - Bandoleros : la guerilla urbaine 1945-1963

La guerre civile espagnole ne s’acheva pas le premier avril 1939. Vainqueurs et vaincus étaient au moins d’accord là-dessus. Seule une propagande idéologique intense qui s’appuyait sur tous les moyens d’expression, en tentant de masquer la réalité, pouvait imposer comme une évidence une paix sociale qui n’existait pas. Quand le régime franquiste placardait les rues d’affiches proclamant "25 années de paix", cela ne faisait pourtant que quelques mois que le dernier des guerilleros ayant entame la lutte contre le franquisme en 1936, venait de tomber. C’est à cette époque, durant la paix franquiste, que le régime assistait à la naissance de l’ETA. A partir de là, il est possible de dire que la guerilla, rurale ou urbaine n’a jamais cessé d’exister en Espagne de 1939 à nos jours. Pour mémoire, rappelons-nous les luttes du "Grupo Primero de Mayo" dans les années soixante et celles du M.I.L et des G.A.R.I (1) dans les années soixante-dix.

Les moyens de communication étaient durant cette période aux mains du franquisme. La guerilla ne sera jamais nommée par ceux-ci, les hommes qui l’animaient étaient traités de "Bandoleros", d’assassins, de braqueurs et bien d’autres qualificatifs masquant la réalité de leurs actions. Qualificatifs inventés par des journalistes faisant parti de l’engrenage franquiste. L’unique information diffusée alors était celle de la capture ou de la mort d’un guerillero, souvent dans des circonstances mystérieuses (tentatives d’évasion, résistance, suicide lors de son arrestation, etc...).

L’histoire de la guerilla est difficile à reconstituer. La majorité de ses protagonistes sont morts. La plupart des hommes qui participèrent à la lutte armée libertaire furent éliminés physiquement, lors d’affrontements avec la police, ou furent exécutés. Ceux qui parvinrent à survivre échappent encore à la curiosité des historiens. Seul témoignage vivant sur cette époque, les deux livres (2) d’Antonio Téllez consacrés à la guerilla urbaine, à Sabaté et Facerías, les personnages les plus importants de cette histoire. Ces livres sont le témoignage d’un homme ayant partage la vie des guerilleros et qui fut leur ami. Maquis, résistance, guerilleros, ces termes se confondent, ils sont représentatifs d’une partie de l’histoire des luttes radicales contre le pouvoir franquiste. Chronologiquement, il faut distinguer différentes périodes :

1939-1944. Des petits groupes armés, isolés à l’intérieur de la Péninsule, dans les "sierras" (en Aragon, en Andalousie, en Catalogne et en Galice (3) notamment) continuent la lutte contre les fascistes.

Septembre 1944. A la fin de la guerre mondiale une invasion massive de guerilleros (avec une direction militaire installée en France) a lieu par les vallées d’Aran et du Roncal. L’opération se solde par un échec les survivants sont obliges de fuir à travers l’Espagne ou rentrent en France. Ce projet de grande envergure reçut l’appui du P.C.E. (4) et de certains secteurs de la C.N.T. (5). 4.000 guerilleros furent capturés.

Printemps 1945. Développement de la résistance intérieure qui se signale par des actions dans plusieurs provinces.

1947-1952. Déclin de la résistance du à la répression intensifiée et à l’abandon de la lutte armée par d’importants secteurs de l’opposition espagnole, du P.C.E. notamment.

1952-1963. Des bases de la résistance armée, principalement localisées en Catalogne et en Aragon se développent, elles sont composées par des anarchistes qui firent parti initialement de la C.N.T., puis postérieurement expulsés de son sein.

Dans un premier temps, la guerilla présentait un caractère unitaire, bien que les communistes en soient les principaux animateurs, cela n’empêchait pas les anarchistes d’y agir. La seconde période est nettement libertaire, elle commence quand la lutte armée est abandonnée par la majorité des organisations politiques. La CNT niera plus tard toute connection avec les groupes armes. En Catalogne les éléments les plus actifs de ces groupes étaient : Marcelino Massana, José Luis Facerías, José, Manuel et Francisco Sabaté Llopart, Ramón Vila. Quelques années auparavant en Aragon les animateurs de la guerilla avaient pour nom : Rufino Carrasco et "El Tuerto de Fuencarral" dont les activités prirent fin en 1951.

C’est en Catalogne que la lutte armée libertaire se poursuivit le plus longtemps et avec la plus grande efficacité.

1945-1946. La première information relatant une action à proprement parler anarchiste date du 6 août 1945. Ce jour-là, six individus armes attaquent une succursale du "Banco de Vizcaya" à Barcelone. C’est la première d’une série d’actions attribuées aux anarchistes. C’est durant cette période que plusieurs militants libertaires furent arrêtés. Jaime Parés surnommé "Abisino" meurt à cette époque, le corps criblé de balles par la police. Il fut l’un des premiers compagnons de Sabaté.

Durant l’année 1946, quand la fin du fascisme et du nazisme en Europe permettait de croire à la fin de son allié le franquisme les groupes anarchistes réapparurent. Leurs actions avaient une finalité clairement propagandiste, leur objectif était de réorganiser la CNT de l’interieur, de lui donner des moyens financiers. Durant cette période, plusieurs Comités nationaux et régionaux de la C.N.T se reconstituent pour être dissous au bout de quelques mois. De nombreux membres de ces Comités furent emprisonnés et exécutés.

Le groupe ayant à sa tête Marcelino Massana compte en son sein, les frères Sabaté (Francisco surnommé "el Quico" et José), Facerías dit "face" et Ramón Vila di "Caraquemada". Ensemble, ils attaquent la trésorerie d’une usine à Serchs. Un autre groupe avec sa tête Ramón Terre agit parallèlement en plaçant un explosif au pied de l’édifice de F.E.T et de la J.O.N.S à Terrassa (6). Ils agissent tous sous les noms de M.L.E et de "Juventudes Libertarias" (J.J.L,L.) (7). Sporadiquement des tracts signés avec les sigles F.I.J.L. (8) sont diffusés. Deux dirigeants de la F.I.J.L, Pallarols et Marés sont fusillés en mars 1946.

1947-1950. C’est à partir de mai 1947, que les groupes anarchistes développent leur plus grosse activité. Ils contrôlent les routes à petite distance de Barcelone. Les voitures qui circulent près des centres de communication importants : Cuatre Camins, près de Molins de Rei, entre Castelldefels et Garraf, et dans Els Bruchs, sont controlés par les groupes d’action. Le groupe de Massana recommence la même action à Serchs que quelques mois auparavant, tandis qu’un autre groupe dirigé par Allevaneda fait sauter la ligne à haute tension de Terrassa et réalise un hold-up à Martorell. José Luis Facerías qui s’est séparé du groupe de Massana intervient à Barcelone et dans sa banlieue. Le coup le plus spectaculaire qui lui est attribué durant cette période est un vol à l’usine Hispano-Olivetti. L’arrestation de Marcet membre du groupe Facerías,alors qu’il transportait des armes de Ripoll à Barcelone désintègre momentanément l’organisation libertaire armée, seuls survivent des petits noyaux armés comme "Malagosso" qui agit en solitaire.

En 1948, la section de défense des "Juventudes Libertarias" est de nouveau réorganisée et l’activisme anarchiste reprend. En avril, juin et août 1948, le groupe de Facerías réalise deux hold-ups et s’empare de plusieurs milliers de pesetas dans une usine à Barcelone. Le groupe est identifié quand Feliciano Pernigna et Alberto Santaolaria dit "Castellón" tombent entre les mains de la garde civile.

Le même groupe réapparait en septembre de la même année en réalisant plusieurs hold-ups dans des banques. Pendant ce temps Ramón Vila "Caraquemada" intervient dans les environs de Barcelone, on lui attribue durant cette période une attaque à main armée et la dépose d’explosifs dans une usine de carbures et contre la ligne à haute tension de Figols-Vic, puis d’autres actions à Plans de Vives, Serrateix et Terrassa.

En 1949, réapparaissent les groupes d’action rurale, l’un d’eux est dirigé par Massana. On leur attribue plusieurs attaques à main armée. Deux groupes autonomes agissent près de Barcelone, le dirigeant de l’un d’eux est nommé "El Valencià", ils mènent leurs actions à Granollers et Mollet avant d’être capturés par la Garde Civile. L’autre groupe composé de huit personnes est surpris à Castellfullit de Boix par la Garde Civile.

A Barcelone, les groupes sont regroupés au sein du M.L.R. (9). En Février, en Juillet, en Octobre, plusieurs actions sont menées par ceux-ci, l’un d’eux est dirigé par Facerías, contre des usines, contre les chemins de Fer catalans, des transporteurs de fonds et une joaillerie. En 1949, "El Quico" Sabaté agit à Barcelone. En Mars avec son frère José et l’aragonais Wenceslao Gimenez Orive, ils décident de l’élimination d’Eduardo Quintela, commissaire de police spécialisé dans la répression des anarchistes. L’action a lieu le 2 Mars près de la Sagrada Familia, par une erreur imprévisible, le coup échoue. Manuel Pinol et José Tella, délégués des Sports du "Front de la Jeunesse", deux fascistes notoires sont tués à la place du commissaire. Suite à cela, la police établit d’importants contrôle dans Barcelone et arrive finalement à capturer Lopez Penedo et à blesser José Sabato qui arrive malgré tout à fuir. Penedo fut jugé par un conseil de guerre et fut exécuté le 7 février 1950. Sabaté avec l’aide de son frère réussit à s’enfuir vers la France. Le 3 juin 1949, Francisco Denis dit "Catalá" mourait après l’absorbtion d’une capsule de cyanure, il venait d’être arrêté à Gironela. La plupart des groupes avaient recours à lui pour passer les Pyrénées,"Català" était le passeur de la plupart des délégués de la C.N.T en exil.

"El Quico" Sabaté fut détenu en France et inculpé de détention d’armes à la suite d’une tentative de vol à l’usine Rhône-Poulenc près de Lyon. Il fut condamné à six mois de prison ferme et placé sous contrôle judiciaire durant cinq ans à Dijon. Sabaté ne retourna plus en Espagne jusqu’en 1955.

Pendant ce temps, Facerías tente lui aussi de rejoindre la France en raison de l’intense répression qui sévit en Espagne. En arrivant à Figueres, près de la frontière, durant un affrontement avec la garde civile, le 26 août, Celedonio Garcia Casino "Celes" et Enrique Martínez "Quique" sont tués. Antonio .Franquesas "Toni" est blessé et sera tué plus tard, le 19 avril 1950, dans un autre affrontement. Facerías en revanche réussit à passer la frontière.

Suivirent d’autres affrontements avec des résultats semblables, ils mirent fin à une période qui couta au mouvement libertaire la disparition de 29 de ses membres, 11 blessés et 57 arrestations.

1950-1952. Durant cette période, la guerilla ne connut que des revers. Ils succédaient à ceux connus à la fin de l’année 1949 Carlos Cuevas et Cecilio Galdos du Comité national de la FAI (10), Luciano Alpuente "Madruga", José Sabaté Llopart,"el Cubano", "Espallargàn", "el Paco","el Yago", Wenceslao Gimenez "Wences" et "Tragapanes" mourrurent dans des affrontements. Manuel Sabaté, le plus jeune des frères Sabaté fut fusillé au "campo de la Bota".

Seuls restèrent en vie Marcelino Massana, "El Quico", Facerías et Ramón Vila. Le premier vit aujourd’hui en solitaire dans les Pyrénées catalanes, Sabaté demeurera à Dijon durant plusieurs années et Facerías se réfugiera en Italie. On n’eut plus de nouvelles de Ramón Vila.

Le silence se fit durant trois années , brisé de temps à autre par une explosion ou la diffusion d’un tract essayant de redonner vie au mouvement libertaire.

C’est durant le printemps 1955 que Francisco Sabaté se décida à agir de nouveau Après un contact avec la CNT à Toulouse, il fut exclus définivement de l’organisation confédérale. Ni le MLE-CNT (11), ni la FIJL-FAI.de l’exil ne voulaient entendre parler de nouveaux attentats et de nouvelles actions .Elles étaient contre l’idée de créer des milices armées sur le territoire espagnol. Devant ce refus, « El Quico" fonda avec quelques camarades les "Grupos Anarco-Sindicalistas" dont l’organe était El Combate.

Le 29 avril, Sabaté est à Barcelone,il rentre en relation avec quelques compagnons et sème dans la ville des milliers d’exem plaires d ’El Combate à l’occasion du l er mai.

Le 6 mai, en compagnie de 3 hommes, ils réalisent un hold-up au "Banco de Vizcaya". Le 28 septembre, profitant du séjour de Franco à Barcelone, Sabaté est dans la ville, il loue un vieux taxi à toit ouvrant et explique au chauffeur qu’il va distribuer de la propagande favorable au régime en place. Le tract rédigé en catalan et en castillan contenait en partie ce texte :

"Peuple anti-fasciste. Cela fait déjà quelques années que tu supportes Franco et ses sicaires. Il ne suffit pas de critiquer ce régime corrompu, de misère et de terreur. Les mots sont des mots. L’action est nécessaire. A bas la tyrannie ! Vive l’union du peuple espagnol ! Mouvement libertaire d’Espagne !"

Au mois d’octobre il diffuse un nouveau manifeste : "Le peuple espagnol ne se résignera jamais à la condition d’esclave". • Face à ces actions, la répression policière s’intensifie de nouveau, cinquante personnes sont détenues et accusées d’appartenir à la FCLE. (12). Sabaté fuit de nouveau en France où il est détenu une nouvelle fois et condamné au contrôle judiciaire auquel il ne se soumettra qu’à moitié.

En mars 1956, Sabaté établit des contacts avec Facerías, ils forment un nouveau groupe avec un italien et Angel Marqués Urdi "Pepito". Ils arrivent à Barcelone, mais la cohésion du groupe ne se fait pas, ils se séparent et retournent en France. Les actions du groupe durant son séjour en Espagne sont difficiles à resituer. On leur attribue l’attaque du "Banco Central" et la mort d’un inspecteur. Le 22 décembrede cette année, le groupe s’empare de plusieurs milliers de pesetas dans les bureaux de l’entreprise "Cubiertas y Tejados". A la suite de cette action, Angel est détenu. Sabaté revient en France où il restera jusqu’en 1959.

C’est durant cette période que sera tué José Luis Facerías, victime d’une embuscade tendue par la police, dans le quartier barcelonais de Verdún, le 30 Aout 1957. L’annonce de sa mort, dans les journaux espagnols comporte certaines curiosités :

"José Luis Facerías jouissait d’une triste célébrité qui fut le fruit de ses nombreux crimes, conjuguant à la fois s une extraordinaire habileté et un manque absolu de scrupules, qui, le poussèrent à des extrémités d’une inimaginable férocité qu’il prétendait justifier par sa condition de défenseur d’une cause politique dont il était le parfait représentant".

Mis à part les superlatifs de rigueur, il est tout de même question d’une appartenance militante et politique, cas rarissime habituellement quand l’information concernait un guerillero. Facerías né le 6 Janvier 1920, mourut à l’âge de 37 ans.

Après la mort de Facerías, une nouvelle parenthèse de deux années s’ouvre pour la guerilla libertaire. La fin de cette épopée aura lieu le 5 Janvier 1960 avec la dernière aventure du "Quico". Le point final s’inscrira le 6 aout 1963, quand Ramón Vila "Caraquemada" sera assassiné par la police.

Les choses se déroulèrent de la façon suivante : A la fin de son séjour à Dijon, Sabaté réussit à constituer un nouveau groupe. Il était formé de Antonio Miracle Guittard, 29 ans, Rogelio Madrigal Torres, 27 ans, et Martin Ruiz Montoya, 20 ans. Ils se mettent de nouveau en rapport avec l’organisation confédérale à Toulouse, qui refuse de les soutenir dans leurs plans. Sans aucun soutien ils adoptent le nom de MURLE (13). Le dernier à s’unir au groupe sera Francisco Conesa Alcaraz, 38 ans Les cinq décident de se rendre en Espagne pour organiser un noyau de caractère politico-militaire qui soit l’embryon de futurs unités armées.

Ils traversent la frontière le 30 décembre, et ce même jour la garde civile est alertée elle se concentre dans la zone de passage. Durant cinq jours, le groupe réussit à contourner la vigilance des gardes. Mais le 3 janvier, le groupe est localisé dans une ferme, le mas "Clará", au sud de Girona Encerclés par la garde civile, le groupe n’a plus qu’un choix, c’est l’affrontement. Conesa est tué, Sabaté blessé à la jambe. Il était midi et retranchés dans la ferme les hommes du MURLE ne paraissent pas faciles à éliminer.

Durant la nuit de nouveaux échanges de coups de feu ont lieu. Au moment où ils tentent de fuir grâce à l’obscurité complice, Miracle, Madrigal et Martin tombent morts. Sabaté après avoir tué le lieutenant de la garde civile se dirige vers le triple cercle de gardes qui entourent la ferme, à plat ventre il murmure : "Ne tirez pas, je suis le lieutenant", et il réussit à s’enfuir dans la nuit.

Le lendemain, quand les cadavres de ses camarades sont découverts, Sabaté est introuvable. Sabaté a réussit à fuir jusqu’à la voie ferrée, où il réussit à prendre un train pour Barcelone, il sait que le plus difficile était de traverser la frontière et que Barcelone lui offrira un refuge.

Prés de Fornells, il monte dans une locomotive, celle du train N° 1104 qui vient de Port Bou et doit arriver à Barcelone à neuf heures du matin. Il menace le machiniste et le mécanicien de son arme et leur ordonne de rouler sans s’arrêter dans d’autres gares. Le machiniste lui explique l’impossibilité de faire ce qu’il lui demande. A la gare de Massanet (jonction avec la ligne électrifiée), il leur faudra changer de locomotive. Arrivés à Massanet, Sabaté prend place dans une locomotive électrique, toujours en compagnie du machiniste et du mécanicien. Cette opération attire l’attention du chef de gare qui informe des faits la garde civile. Sabaté peut alors constater que les gares tout au long du parcours qui mêne à Barcelone, sont surveillées. Pendant ce temps sa blessure s’aggrave. Avant d’arriver à Sant Celoni, il saute du train et atteint une ferme proche du village. C’est là qu’il sera repéré, la garde civile sera alertée par les cris produits par son altercation avec l’habitant de la maison. Un garde municipal mis au courant de l’affaire par les gardes se trouve sur les lieux de l’altercation. C’est cet officier qui tuera Sabaté avec le concours d’un sergent de la garde civile et de l’un de ses subalternes. Sabaté était blessé au pied et à la cuisse. Le jour suivant, la presse espagnole écrivait : "Fin d’un bandolero. Il était huit heures et vingt-six minutes. Au croisement des rues Mayor et Santa Telîa à Sant Celoni, gisait mort le tristement célèbre Francisco Sabaté LLopart étreignant sa mitraillette Thomson".

Sans le savoir, l’informateur officiel fit au "Quico" un ultime hommage en le traitant de "bandolero". Ce qui veut dire en Espagne, dans un sens large : le "champion des opprimés". Sabaté avait 45 ans.

"Caraquemada" restait le seul survivant de cette génération de guerilleros et c’est dans ses contrées de Berguedà où il mena la plupart de ses actions. Ce fut à presque trente ans, à Castellnou de Bages, qu’il trouva la mort face à une patrouille de la garde civile. Il tentait à ce moment là de poser un explosif contre une installation elèctrique.

La guerilla urbaine et ses objectifs

Les actions menées par les groupes armés étaient d’une témérité sans limites. Les groupes savaient que le fait que toutes les organisations officielles aient abandonné la stratégie armée, rendrait difficile leur enracinement dans le peuple, mais ils espéraient pouvoir démontrer à ces organisations leurs erreurs.

Leur activité de diffusion de textes anarcho-syndicalistes resta limitée seulement à la Catalogne .Leurs actions et le contenu radical de celles-ci n’étaient pas relatés par les médias régis par la censure.

La principale difficulté pour les groupes d’action fut la relation précaire établit avec les groupes de l’intérieur de la Péninsule .La difficulté à trouver des bases d’appui, à partager les mêmes formes de lutte que l’opposition de l’interieur, fut un obstacle au développement de la guérilla.

Les groupes d’action continuaient la guerre civile, pour eux elle ne s’était jamais arrêtée. La majorité des opposants de l’interieur, à partir de 1953, considérait que la lutte contre le franquisme devait se développer au moyen d’une participation la plus ample possible de la population. A noter que ce fut à partir du moment que les Etats Unis établirent des relations diplomatiques avec l’Espagne que ces positions se firent jour dans l’opposition anti-franquiste.

Le principal ennemi de la lutte armée fut pourtant la garde civile. Le nombre de gardes déplacés pour en finir avec les guerilleros était impressionnant. Non seulement au passage des frontières mais aussi à Toulouse où siégeait l’organisation confédérale en exil S’infiltrant dans les milieux exilés, les gardes pouvaient informer du départ des groupes vers l’Espagne. La collaboration de la police française fut également très importante. Si initialement, le gouvernement français laissa les groupes de guerilleros s’organiser sur le territoire français, sans aucun doute en raison de leur participation active à la résistance contre le nazisme, le début de la guerre froide transforma les relations diplomatiques entre la France et l’Espagne. L’activité lamentable des démocraties européennes auprès du régime de Franco changea le traitement imposé aux guerilleros. La collaboration entre les polices françaises et espagnoles se développa ,l’information concernant le passage des groupes d’action par les Pyrénées, la disparition de leur domicile des guerilleros, était transmise par les policiers à leurs homologues espagnols. La garde civile pour lutter plus efficacement contre les guerilleros créa des corps anti-guerilla. Ces corps se rendaient aux bases d’appui de la guérilla et se faisaient passer pour des guerilleros. Cette pénétration de l’intérieur des groupes élimina plusieurs bases. Les corps de la garde civile réalisèrent plusieurs actions qui discréditèrent la guerilla. Cela créa dans la population un climat d’insécurité qui provoqua l’isolement des guerilleros anarchistes. Les zones de passage, les sorties de Barcelone furent de plus en plus surveillées, des patrouilles armées comportant de nombreux hommes formèrent autour de Barcelone un cercle de répression qui ne permettait plus aux guerilleros de rejoindre leurs bases, le déplacement de matériel, et de recevoir du renfort en hommes. Les guerilleros eurent également des ennemis importants en la personne des volontaires, de la police nationale, des gardes municipaux des phalangistes et leurs organisations.

Pourtant la guérilla tint la plupart du temps les forces gouvernementales en échec. Ils démontrèrent à plusieurs reprises que la paix revendiquée par le régime franquiste n’était pas aussi bien acceptée par la population que le prétendait la presse officielle.

La précarité de leurs moyens qui les obligeaient à réaliser des expropriations, le fait de ne pouvoir compter sur leur organisation, la C.N.T de l’exil, pour laquelle ils luttèrent bien avant 1936, les rendirent vulnérables face à certains secteurs de l’opposition anti-franquiste qui n’hésita pas à lancer contre eux les mêmes accusations que la propagande officielle du régime.

La disparition des groupes armés de l’ après-guerre fit que les luttes contre le régime se transformèrent mais celui-ci continua à agir avec la même intransigeance face à ses opposants. De nombreuses actions menées par les groupes d’action resteront probablement méconnues pour toujours, mais ce qui est clair c’est que le régime de terreur imposé par Franco avait un ennemi face à lui opposé directement : "au terrorisme gouvernemental,nous répondrons par le terrorisme populaire".

Il est certains que quand Sabaté et Facerías rentrèrent dans la mythologie populaire cela prouva que d’une certaine manière, ils étaient représentatifs de l’opposition du plus grand nombre à un pouvoir qui voulait soumettre l’ensemble du peuple espagnol .Le bandolero est mythifié parce qu’il incarne la lutte du faible et de l’opprimé contre le pouvoir établi, il est défini par l’imagination populaire comme le voleur de riches et le défenseur des pauvres. Ce fut le cas de Sabaté, celui de Facerías et de leurs camarades .Ils furent la personnification du "Bandolero noble" qui lutte jusqu’à la mort pour la liberté et contre ceux qui s’opposent à elle.

Nous poursuivons et nous poursuivrons notre lutte par rapport à l’Espagne, en Espagne, nous considérons que l’inertie est la mort de l’esprit révolutionnaire. Nous ferons que la voix de l’anarchisme se fasse entendre dans tous les coins d’Espagne,de même que la solidarité avec nos frères détenus". • Ce texte daté du 8 septembre 1957 fait parti d’une lettre adressée par les "Grupos Anarco-sindicalistas" à la CNT et à la FA. en exil, pour protester contre l’inaction de ces organisations, pour sauver les anarchistes emprisonnés en Espagne et leur absence sur le terrain des luttes dans la péninsule.

Ezequiel [CPCA N° 26, juillet-sept 1984]

1) sur le M.I.L et le "grupo 1° de mayo", lire el Anarquismo Español y la Acción Revolucionaria d’Octavio Alberola et Ariane Gransac,aux éditions Ruedo Ibérico. De Teleforo Tajuelo, aux éditions Ruedo Ibérico : El MIL, Puig Antich y los GARI.
2) La Guérilla Urbana en España. Sabaté d’Antonio Téllez,aux éditions Belibaste. La Guerilla Urbana. Facerías, du même auteur,aux éditions Ruedo Ibérico.

3) Les animateurs de celle-ci dans presque toutes ces régions étaient des libertaires.

4) P.C.E Parti Communiste d’Espagne.

5) CNT Confédération Nationale du travail .

6) F.E.T. et J.O.N.S. syndicale phalangistes.

7) JJLL jeunesses Libertaires.

8) FIJL Fédération Ibérique des Jeunesse Libertaires.

8) MLR Mouvement Libertaire de Résistance.

9) FAI Fédération Anarchiste Ibérique.

10) FAI fédération anarchiste ibérique.

11) MLE-CNT Mouvement Libertaire Espagnol-C.N.T.

12)FCLE Fédération Communiste Libertaire Espagnol.

12) MURLE Mouvement d’Unification pour la Résistance et la Libération d’Espagne.

Partie 3 - La franc-maçonnerie et la CNT (1936-39)

Le sujet est scabreux et je ne connais pas d’étude sur la question. Il y a de vagues. allusions (Les anarchistes dans la F.M. de Léo Campion, 1969), ou des accusations orales contre tel ou tel militant. En fait, ce qui m’intéresse c’est de déterminer si certaines décisions ou attitudes de la CNT (et de la FAI) sont prises à cause de l’influence de la F.M.

Pour ce faire, je vais prendre certains témoignages pour les analyser brièvement. Dans La Revista Blanca", mensuel publié par Federica Montseny et sa famille (et le père Federico Urales était, me semble-t-il franc-maçon) on peut lire dans le numéro du 23 août 1936 : "Quelle différence y a-t-il entre un bon franc-maçon et un bon anarchiste ?" Et la réponse indique que s’il existe des rapports, le franc-maçon demeure sous l’emprise de "certains préjugés et atavismes dont quelques uns de type autoritaires, de soumission et de reconnaissance des hiérarchies), qui rendent impossibles une similitude dans le domaine spirituel et celui de la conduite". On peut donc en déduire qu’il y avait un certain flou sur cette question.

Dans le compte-rendu manuscrit d’une réunion du 27 mai 1937 à Barcelone de militants CNT de la Métallurgie, il y a une discussion très détaillée à propos d’un camarade dont la présence était considérée comme indésirable, vu son appartenance à la franc-maçonnerie. Le camarade en question répondit "pourquoi des camarades comme Anselmo Lorenzo, Ferrer et Herreros (1) ont-ils fait partie de la F.M. ? [...] il y a eu des loges dont on ne pouvait faire partie sans être cenetiste. [...] "Mais le camarade finissait sa défense en disant "qu’il a abandonné la F.M. de peur de fréquenter des éléments ennemis de notre Organisation".
Mais il ne précise nullement ce point. Enfin, il ajoute "qu’au moment des accords du congrès de Saragosse, il était secrétaire de sa section, et qu’il s’y présenta pour annoncer qu’il avait été franc-maçon et il demanda qu’elle était sa situation. On lui répondit en lui confirmant qu’on lui faisait confiance".

La réponse du camarade qui critiquait est que des anarchistes ont été franc-maçons "pour échapper aux poursuites policières". D’autre part, il affirme "que celui qui a été franc-maçon ne peut cesser de l’être". Et un autre camarade souligne "que selon les accords du congrès de Saragosse, ceux qui sont francs-maçons ne peuvent appartenir à l’Organisation." Un autre camarade qui a vécu en France dit qu’à l’étranger la franc-maçonnerie "persécute les camarades anarcho-syndicalistes". "Sébastien Faure, comme beaucoup d’autre cessa d’être franc-maçon le jour où la franc-maçonnerie cessa de remplir le rôle humanitaire qu’elle s’était fixée."

Dans une réunion du 23 juin 1937 (cinq réunions après celle-ci), un des camarades anti-maçons rectifia son opinion . "lorsqu’il avait parlé de l’accord adopté au congrès de Saragosse sur les francs-maçons, il ne voulait pas dire que ceux-ci ne pouvait appartenir à l’Organisation, mais qu’ils ne pouvaient pas y remplir des fonctions".

Je remarque deux aspects. D’abord, une discussion classique sur le rôle de la F.M. (voir "L’Anthologie de la revue Noir et Rouge). Ensuite un point historique, il n’apparaît nulle part que le congrès de Saragosse de la CNT en Mai 1936 ait statué sur cette question.

J’ai donc écrit à deux camarades connus pour leur position tranchée sur ce débat. Manuel Fabra m’écrit le 15/8/83 qu’il y a "aujourd’hui encore, une grande méconnaissance parmi les camarades de ce qu’est la F.M. [...] Dans la CNT, on a pris grand soin pour que l’Organisation ne soit pas manipulée vers un objectif politique, mais la F.M. n’a pas de vocation politique". Quant au problème historique, "Le cas de la F.M. fut posé au congrès de Saragosse, et ce qui fut décidé fut une simple recommandation pour que les francs-maçons n’aient pas de poste de responsabilité".

Ramón Álvarez écrit le 12/8/83, "J’ai toujours été l’ennemi des luttes contre les fantômes, et habitué à être clair, je dis que je préfère un franc-maçon à un chrétien pratiquant, bien que je sois contre le fait de dédoubler ma personnalité libertaire." Álvarez est également précis pour l’histoire . "Effectivement le congrès de la CNT célébré en mai 36 à Saragosse décida que les francs maçons ne pouvaient avoir de charges dans la CNT. Ce qui a été publié sur ce congrès confédéral, était une copie des chroniques de l’envoyé spécial de Solidatidad Obrera de Barcelone, Marianet (2). Ce qui était le compte-rendu fut donné pendant la guerre civile par Marianet, secrétaire de la Confédération, à Horacio Prieto, secrétaire durant le congrès, afin qu’il le revoit pour l’édition. Avec l’évacuation de la Catalogne, ça a été perdu".

On peut déduire des citations des réunions pendant la guerre qu’il devait y avoir peu de francs-maçons, puisque les camarades ignoraient ou se rappelaient mal de l’accord pris à ce sujet dans la CNT. La F.M. n’a donc eu aucune influence importante sur le développement de la CNT, dont les contradictions internes suffisent amplement à expliquer l’évolution.

F.M. (Mintz) [CPCA N° 26, juillet-sept 1984]

1) Lorenzo et Ferrer se sont servis, à mon avis de la F.M., je ne connais pas Herreros [sans doute Tomás Herreros qui avait un kiosque librairie sur les ramblas de Barcelone ; actif en 1909 et durant les années 30, responsable de Solidaridad Obrera).

(2) Marianet était secrétaire de la régionale catalane, puis devint, bizarrement selon moi, secrétaire national, c’est-à-dire plus par cooptation que par élections, comme à l’habitude.

Partie 4 - La CNT de 1944 à 1960

Tout d’abord- il faut avoir une notion lutte de l’anti-franquisme en général entre 1939 et 1944, il semble que seul la CNT et le PC eurent une activité. Le PC développa une tendance autonome fondée sur le ressentiment contre le comité central qui avait abandonné la majorité des cadres dans l’Espagne franquiste, et sur l’ignorance de l’accord Hitler-Staline. En 1943 le PC extérieur chercha à contrer cette tendance, mais vu qu’un membre haut placé travaillait pour les franquistes, tout l’appareil fut arrêté. Il faut mettre à part la guerrilla, qui entre 1936 et 1943 est une voie de salut pour de nombreux militants certains d’être liquidés s’ils ne se cachent pas. Elle existe principalement au nord - Galice et Asturies - et au sud - Andalousie -. A partir de 1943, vu la situation internationale, elle commence à se structurer, s’étendre et devenir plus offensive, et aussi de groupes unitaires, elle passe à des groupes séparés politiquement (sous l’influence des communistes).

Entre 1945 et 1960, le PS et l’UGT se développent et, comme la CNT, misent sur un pacte avec les monarchistes. Ainsi le 23 octobre 1948 une trentaine de guerrilleros socialistes sont ramenés en France par bâteau, grâce au dirigeant Indalecio Prieto. Comme dans le même temps la répression franquiste décime l’UGT et le PS en 1947-48, ce secteur disparait presque complètement de l’Espagne. Quant au PC, il faut distinguer deux périodes. La première va de 1944 à 1948, elle commence par une tentative d’invasion de France, au Val de Aran, organisé par Santiago Carrillo sans avoir vérifié que les franquistes sont militairement très organisés et qu’une partie de la population a été évacué, et que l’autre est traditionnellement de droite. Plusieurs centaines d’antifranquistes sont arrêtés et en grande partie exécutés. Dans le même temps un rapprochement avec les monarchistes est envisagé. Puis entre 1946 et 1948, encore grâce au travail de la police franquiste (pression sur des militants pour en faire des délateurs, infiltration de provocateurs) tout l’appareil est arrêté. La deuxième période va de 1948 à 1956, le PC applique comme en URSS la chasse au titistes parmi ses cadres clandestins en Es-pagne (des liquidations avaient déjà eu lieu en 1946 : Trilla tué par des hommes de Cristino Garcia). Ensuite, le PC déclare qu’il faut mettre un terme à la guerrilla et entrer dans les syndicats franquistes, c’est-à-dire exactement le contraire de ce qui se faisait. De toute façon, à aucun moment le PC ne fit de véritables efforts pour faire passer en Espagne le matériel militaire dont il disposait après l’échec de l’invasion de 1944. En fait, le PC n’organisa pas d’évacuation, et la guerrilla fut liquidée par les actions des forces de répression entre 1949 et 1950.

Pour la guerrilla, il faut savoir qu’elle était principalement rurale. La guerrilla urbaine fut organisée par les communistes à Madrid et à Barcelone, avec des résultats lamentables. La seule guerrilla urbaine solide fut anarchiste à Barcelone, principalement.

Cette longue introduction est nécessaire pour connaitre les capacités que montrèrent les marxistes de type social-démocrate et type leniniste, et la terrible efficacité de la police franquiste.

Avant de continuer l’exposé des faits, deux principes doivent être clairs : -les qualités extraordinaires montrées et utilisées par les militants de la CNT, comme le souligne un auteur non libertaire : "Pendant l’été 1945 la CNT était finalement capable de préparer le plenum des délégués régionaux qui devait confirmer la nomination provisoire du secrétaire général et fixer les grandes lignes de la politique de la centrale syndicale pour ces mois décisifs. La réunion eut lieu entre le 12 et le 16 juillet dans une ferme située près de Carabaña, village distant d’une trentaine de kilomètres au sud-est de Madrid. Il y eut une trentaine de déléguées régionaux et de représentants de la FIJL et de la fédération locale de Madrid. Le fait que la CNT ait réussi dans l’Espagne de 1945 à déplacer autant de personnes d’un endroit à un autre et les réunir plusieurs jours sans éveiller l’attention de la police, montre la capacité organisationnelle nullement négligeable. Le problème du transport avait été résolu assez facilement, car le propriétaire de la ferme voyageait tous les jours à Madrid pour y vendre du lait-et, cachés dans sa fourgonnette, les délégués firent le voyage à Carabaña".(1)

Ensuite, il faut dire que la CNT d’Espagne était en faveur de contacts politiques, et l’exil CNT n’avait pas de position différente sur ce point puisqu’il appuyait la Junta Española de Liberación (union de partis politiques républicains en faveur d’un gouvernement), tout en refusant le gouvernement républicain issu de cette même Junta. La coupure entre la CNT d’Espagne et la CNT de l’exil fut le résultat d’oppositions personnelles et de querelles pour savoir quelle tendance allait avoir la mainmise sur l’avenir politique. Après le congrès de Paris de mai 45 qui semblait consacrer une certaine union (mais qui fut le départ de la rupture) lors d’une réunion le 30 septembre 1945 de la CNT en exil, trois délégués présentèrent une motion de tolérance demandant que la CNT en exil reste sur sa position d’appui politique sans participation gouvernementale, en laissant libre la CNT d’Espagne de faire sa tactique politique. Cela fut refusé (2). Le résultat concret fait de soutenir la division face au franquisme uni.

Avec le recul historique, il me semble que cette division ne fut pas tellement importante en Espagne, par rapport à la fausse analyse politique adoptée. En effet, la CNT d’Espagne appuya sur le côté discussion politique avec la droite modérée, sans impulser la guerrilla ; puis lorsque la solution politique s’avéra être une impasse, elle essaya d’appuyer la guerrilla, déjà bien affaiblie. Il est évident que cette erreur globale accentuée par la répression franquiste et la coupure avec la CNT en exil accéléra le découragement et la désorganisation.

A partir de ces constatations, l’histoire de la CNT en Espagne devient une chronologie d’échecs et un martyrologe, ponctuée par la période de la recherche d’alliance politique 1945-47, puis la survie de 1947 à 1953, et la léthargie de 1953 à 1960.

I - LA RECHERCHE D’ALLIANCE POLITIQUE 1945-1947

Il ne semble pas qu’il existe d’études sur les forces de la CNT pendant cette période ni non plus sur le nombre d’emprisonnés et d’exécutés. Mais il existe certains chiffres : en juillet 1945 les fédérations régionales estiment pouvoir diffuser 6 500 exemplaires du périodique clandestin CNT. A la fin de l’année CNT est en fait diffuser jusqu’à 12 000 exemplaires (3). Fin 1945, début 1946, on compte 47 000 affiliés simplement sur les provinces de Barcelone, le centre et le Levant (Valence et la côte), et en Galice, aux Canaries, à Alicante et à Murcie, le niveau de 1936 semble atteint (4). La CNT d’Espagne dispose, dans une certaine mesure, de groupes de guerrilla rurales, avec lesquelles le comité national "entretient des liens, bien que non organiques et réguliers" (5). En octobre 1944 une réunion à Madrid du comité national avec des représentants des guerrillas anarchistes établit que "la guerrilla rurale serait un refuge pour les militants de la CNT qui auraient été identifiés par les forces de répression, et qui seraient "brûlés pour le travail clandestin en terrain libre" (6).

Concrètement les groupes de guerrillas rurales anarchistes sont forts en Galice et en Andalousie, avec des figures presque légendaires (les frères Quero, Foucillas...), tout en étant présents dans le reste de l’ Espagne.

Mais comme les citations précédentes le montrent, la CNT ne s’intéressait pas vraiment à la guerrilla. Le secrétaire du Comité national ira même jusqu’à refuser l’aide du chef " des guerrillas du secteur de Galice, Asturies, Leon et Palencia" qui "vu l’impossibilité de continuer d’être sous la direction du parti Communiste" à cause du sectarisme de ce parti et parce que la guerrilla était composée d’hommes de toutes tendances, se mettait " à la disposition in-conditionnelle de la CNT pour réaliser tous les actes et projets d’action violente qu’elle voudrait effectuer, convaincue que cet-te organisation était la seule qui méritait les sacrifices que la vie de guerrillero impose" (7).

Le but de la CNT d’Espagne était d’unir son destin aux autres secteurs républicains réunis dans le gouvernement en exil, qui de son côté avait besoin de la CNT pour faire le poids dans ses tractations avec les puissances alliées, en particulier la Grande Bretagne et la France. Dès septembre 1945 la CNT d’Espagne eut deux ministres : Leiva (Agriculture) et Horacio M. Prieto (Travaux publics) jusqu’à janvier 1947, crise du gouvernement Giral. Puis en février 1947, dans le gouvernement Llopis avec Montoliu à la Propagande.

En 1946, le Comité national faisait l’analyse suivante : "Si nous devions liquider ce problème (le franquisme) par des procédés purement militaires, en affrontant l’armée de Franco avec les unités de notre organisation dans une clandestinité difficile et sans matériel approprié, la bataille devrait se prolonger de façon désespérante, ou, dans le cas contraire, elle aurait pour nous le même résultat catastrophique que celui du soulèvement de la résistance polonaise à Varsovie contre l’armée allemande. [...] Mais malheureusement, le problème ne se pose pas en termes militaires. Il est fondamentalement politique, et, par l’intermédiaire d’une bonne politique, nous pourrons le résoudre rapidement, en obtenant comme prix de la victoire le moindre des maux qui nous guête" (8).

Comme l’appui des pays dits démocratiques s’évanouit, les républicains se fixèrent sur l’opposition monarchiste. Il faut savoir que Franco se considérait comme le régent d’une monarchie. Le dernier roi, un fils d’une quarantaine d’années à l’époque, Don Juan installé au Portugal, celui-ci, qui n’avait joué aucun rôle pendant la guerre civile, se mit à conspirer pour prendre le pouvoir. Cette alternative avait l’avantage de donner un aspect neuf à un régime essoufflé, de nombreux monarchistes dans l’Etat et l’armée espagnole appuyait cette voie qui leur permettaient de se blanchir et d’acquérir plus de pouvoir sur le dos des franquistes d’origine fasciste. ou purement militaire.

Dans la CNT d’Espagne, un certain nombre de camarades convainquirent l’ensemble de la justesse de cette position. Ainsi la CNT se trouvaient en pourparlers avec des monarchistes comme Gil Robles, artisan de la propagation du fascisme en Espagne de 1932 à 36 et chef de la répression aux Asturies en 34, et de généraux de la guerre civile, qui l’assuraient de leurs convictions parlementaires et démocratiques. C’est cette recherche "d’une solution de type pacifique" (9) qui castra la CNT d’Espagne et les autres secteurs républicains.

Il faut dire que Don Juan, payé par Franco, n’aurait pas pu mieux jouer cette paralysie de l’anti-franquisme (Le PC se chargeant de paralyser lui-même avec ses délateurs et sa lutte anti-titiste). Après avoir fait miroiter des tentatives de coup d’Etat militaire contre Franco de 46 à 49, Don Juan finit par se mettre d’accord avec Franco, le 25 août 1948 sur sa renonciation au trône au bénéfi-ce de son fils Juan Carlos confié pour son éducation aux proches de Franco. Malgré tout
certains militaires monarchistes faisaient quelques tentatives avortées dans l’oeuf par les franquistes (10).

Toute cette période fut infernale pour la CNT, si entre 1939 et 1944, 7 Comités nationaux avaient été arrétés, entre 1945 et 1947 il y en eut 8, à cause d’un mouchard, sans compter les arrestations arbitraires de personnes soupçonnées (avec raison) d’être cenetistes. Le comité national avait calculé qu’entre décembre 46 et mai 47, 2 000 militants avaient été incarcérés (11).

La clé des arrestations de tellement de Comités nationaux entre 1943 et 1947 est Eliseo Melis, militant anarchiste retourné en Espagne dès 42 et se vantant de ses relations dans la police. En fait, c’était un indicateur zélé et bien placé dans la CNT catalane, d’où, la qualité de ses informations. Dès 1943, il est soupçonné, ou 1945, selon un autre cenetiste historien (12). Le fait est que la CNT d’Espagne se montre incapable de prendre des mesures efficaces.

C’est la guerrilla urbaine qui s’en charge en juillet 1947. Ce secteur dépendait en théorie de la CNT de l’exil, absente jusqu’à maintenant des activités en Espagne. En fait, la CNT en exil avait une certaine influence en Catalogne. Pour ce qui est des groupes de guerrilla, s’il est vrai que la CNT en exil encourageait, elle finit, pour préserver sa tranquille existence par les désavouer publiquement, puis pratiquement. De plus la CNT en exil était infiltrée par la police franquiste, ce qui explique de nombreuses arrestations de guerrilleros dés qu’ils arrivaient en Espagne.

Cette situation fit que de nombreux groupes de guerrilleros étaient en fait indépendants des deux CNT, tout en agissant pour, par rapport aux autorités françaises, comme dans le cas de l’exécution de Melis.

II— LA SURVIE 1947-1953

Deux Comités nationaux tiennent cette époque définie ainsi pour 1948 : "Tous les contacts ont été rompus, le recours à des ressources économiques autonomes est presque impossible le contrôle des affiliés dans les usines et les ateliers devient chimérique. En conséquence, les cotisations baissent de façon alarmante" (13). Cette situation ne fit que s’aggraver.

Les guerrillas urbaines et rurales furent décimées par les offensives franquistes en 1949 et 1950 (liquidation des groupes en Catalogne et en Andalousie - Ubrique -).

Pourtant une lueur d’espoir surgit avec la grève des transports â Barcelone en janvier février 1951 "mouvement auquel toutes les tendances participèrent, y compris des secteurs du phalangisme [...] Ceci dit, comme la CNT était encore l’organisation la plus puissante malgré les saignées qu’elle avait subi les années précédentes, il était logique qu’elle y contribue le plus et le canalise vers des limites que personne ne soupçonnait". selon les paroles du secrétaire de la CNT de Catalogne (14).

Au Pays Basque également la CNT participa â une grève populaire, comme elle l’avait fait en mai 1947, avec l’UGT et le syndicat basque STV.

Mais la répression cognait trop fort pour qu’une continuité puisse être donner et trouver.

III- LA LETHARGIE 1953-1960

"La période qui va de 1954 à 1960 fut la plus sombre de toute l’histoire de la CNT. Dégoûtés par leurs propres errements, épuisés par de longs séjours en prison, surveillés par la police, avides d’un peu de repos, les militants de l’intérieur se retirèrent un à un du combat" (15)

Deux camarades, Luis et Serafín González Inestal, interrogés â Madrid le 14/7/1976, exprimaient le même sentiment : "...quand en mai 1953, un émissaire du Mouvement Libertaire de France arriva en Espagne, ayant pour mission de rétablir certains des groupes locaux de la CNT, et de les mettre en contact avec un prétendu Comité national Barcelone, presque tous les cenetistes contactés lui dirent que, tout en étant fidèles aux buts et aux idées de la centrale syndicale libertaire, ils n’étaient pas prêts à risquer leur liberté et le pain de leurs familles, tant que la situation nationale et internationale ne changerait pas". (16)

Les deux derniers groupes de guerrillas urbaines tombaient en 1957 avec celui de Facerías, et en 1960 avec celui de Sabater.

1) Heine Hartmut La oposición política al franquismo, Barcelone, Grijalbo , 1983, p. 297.

2) Heine o.c., p.317.

3) J.M. Molina El movimiento clandestino en España 1939-1949, México, 1976, p.131, 176.
- 
4) J.M. Molina o.c., p.172. En 1936 la Galice avait 23 000 militants, les Canaries 9 300, Alicante 15 400, Murcie 12 000 (chiffres arrondis au minimum par J.M. ) cités par Gonzalez Urién et Revilla González La CNT a través de sus congresos, México, 1981.

5) Damiano Cipriano La resistencia libertaria, Barcelone, Bruguera, 1978, p.103, janvier 1944.

6) Heine o.c., p. 425.

(7) Marco Nadal Todos contra Franco, la Alianza Nacional de Fuerzas Democráticas 1944/1947, Madrid, Queimada, 1982, p.185, 186 (XII-46).

8) Marco Nadal o.c., p.95.

9) Marco Nadal o.c., p.186.

10) Heine o.c., p.402.

11) J.M. Molina o.c., p.226.

12) Heine o.c., p.240, Damiano o. c., p.97, J.M. Molina o.c., p.178.

13) Damiano o.c., p.168.

14) Damiano o.c., pp.183-184.

15) Cesar Lorenzo Les anarchistes espagnols et le pouvoir 1868-1969, Paris, Seuil, 1969, p. 399.

16) Heine o.c., p.472.

[CPCA N° 27, oct-déc. 1984]

Partie 5 - Les contacts de la phalange avec les républicains et la CNT

C’est un sujet tabou que les militants sectaires n’aiment pas aborder. Il est pourtant simple : la phalange - de même que tous les fascismes - a une tendance, parmi ses multiples facettes (grand capital, groupes religieux, armée), ouvriériste et syndicaliste. La phalange avait donc besoin d’hommes de "gauche" à la fois pour redorer son blason et pour avoir des militants expérimentés pour leurrer les prolétaires.

La phalange se gagna quelques militants de gauche avant 1936, comme l’ex-communiste du PC Oscar Pérez Solís - futur ministre des Relations Syndicales. Mais c’est surtout avec la victoire franquiste - l’appât du gain - et les pressions policières - tortures, menaces de mort -, que la phalange va conquérir un certain nombre d’individus de tous les partis : PS, PC, POUM, UGT et CNT. Il y a des brebis gâleuses partout.

La CNT et le sérieux de son anticommunisme vont apparaitre comme un atout pour la phalange, surtout chez les militants plus syndicalistes qu’anarchistes. Les syndicalistes sont plus sensibles aux organisations de masse, à la démagogie anticapitaliste, alors que les anarchistes s’avèrent être des adversaires implacables de l’autoritarisme (comme terrorristes et guerrilleros).

Plusieurs étapes sont apparues

- 1936 : José Antonio Primo de Rivera, chef de la phalange, cherche un contact avec Santillán (CPCA N°23) qui refuse, et avec l’ex-cenetiste, devenu fondateur d’un parti syndicaliste, Angel Pestaña, qui accepte d’entendre José Antonio. Pestaña refuse les arguments de José Antonio : "Il ne comprend pas le peuple et le peuple ne pourra jamais comprendre son langage".(1)

- 1940-42 : Fornells, Corbella, Corrons, Clara acceptent de travailler avec la phalange, les uns pour la rendre "libertaire", les autres pour faire carrière (Fornells), d’autres servent d’indicateurs (Melis). L’ex ministre de la CNT José Peiró - trentiste, comme Fornells et Clara - extradé de France en Espagne, est placé devant le dilemme de rentrer dans la phalange ou d’être fusillé. Il préfère être fidèle à son éthique et mourir exécuté en 1941.

- 1947 :deux membres du comité national Lorenzo Iñigo et Marco Nadal sont contactés en prison par la phalange, ils refusent.

- 1952 : La phalange récupère des cenetistes et des ugetistes.

- 1965 : accord entre la phalange et un groupe de cenetistes, dont Iñigo et Marco Nadal.

Il ne faut pas oublier les contacts avec Prieto du PS, avant, durant et après la guerre civile. On peut également considérer que l’essor actuel du PS et de l’UGT (depuis 1970) n’est pas étranger à des accords secrets avec le franquisme d’abord et les militaires putschistes en ce moment.

Quant aux communistes, depuis 1948, ils préconisaient de travailler dans les organes franquistes parce que des militants "en chemise bleue peuvent défendre ouvertement dans le camp ennemi, les revendications des travailleurs" (2) comme le disait la Pasionaria en 1955. Il semble que des tractations aient eu lieu entre des éléments de la phalange et du PC (un des spécialistes de Marx dans le PC est un ancien phalangiste : Sacristán)

Actuellement un certain Arnaud Imatz essaie de faire apparaitre José Antonio comme un humaniste, dont des socialistes et des anarchistes se sentaient proches. Il s’agit d’une ânerie en désaccord avec la première biographie de José Antonio de 1941, on y voit un homme qui déclare en février 1936 (à propos de l’insurrection) : "Aujourd’hui, il faut la faire, même si nous périssons tous, et en attendant, je vais organiser une première ligne capable de faire toutes les attaques et toutes les représailles, auxquelles nous devrons répondre". (3)

De même Imatz fait allusion à des contacts avec un groupe de la CNT pour sauver José Antonio. Là encore, la biographie de 1941 ne parle pas de cela (pourtant des contacts avec certains cenetistes étaient établis). De plus, une biographie précédente fait état d’un avocat véreux qui aurait contacter des cenetistes au sujet de José Antonio. (4)

En fait le problème n’existe que chez certains biographes huluberlus de José Antonio. Le ministre de la Justice était cénétiste et faiste Garcia Oliver, qui ne fit rien pour empêcher. l’exécution (5). Il n’est pas besoin de beaucoup réfléchir pour constater que José Antonio fut fusillé le 20 novembre à sept heure et que Durruti était mort la veille. Donc même si José Antonio n’avait pas été exécuté pour tenter de contrer la perte que représentait la mort de Durruti (6), une coïncidence bien choisie fit que pour la CNT-FAI le résultat fut le même. (7)

L’anarcho-phalangisme, comme l’anarcho-bolchévisme, est une déviation minoritaire (pour sauver sa peau, dans la majorité des cas). Et le seul dialogue possible semble celui de l’indicateur Melis : trahir ses camarades et être abattu ensuite.

1) Angel Maria de Lera Angel Pestaña, retrato de un anarquista, Barcelone, Argos Vergara, 1975, pp. 309-311.

2) Guy Hermet Los comunistas en España, Paris, Ruedo Ibérico, 1972, p.58.

3) Ximénez de Sandoval José Antonio biografía apasionada, Madrid, Fuerza Nueva, 1974 (texte de 1941), p.434.

4) Antonio Gibelli José Antonio apuntes para una biografía "polémica", Madrid, Doncel, 1975, p.160.

5) García Oliver El eco de los pasos, Paris-Barcelone, Ruedo Ibérico, 1978, pp. 342 343.

6) Hypothèse de beaucoup de cénétistes, et la mienne également.

7) Frente Libertario N°60, mars 1976, a publié une page d’interview de Díaz Ferrer, cenetiste, qui fut un des juges de José Antonio. Il dit que l’exécution fut demandée par le gouvernement, sans que le premier ministre soit au courant. Largo Caballero l’aurait dit, mais García Oliver écrit le contraire. Il est possible que les responsables de la mort de José Antonio n’aient pas voulu - et ne veuillent pas - le dire publiquement, par crainte de représailles contre leurs familles, même aujourd’hui. Et la réalité quotidienne de l’Espagne socialiste ne leur donne pas tort !

[CPCA N° 27, oct-déc. 1984]

Partie 6 - L’anarcho-syndicalisme espagnol contemporain (1960-84)

Il faut être conscient du fait que 1960 ne signifie rien dans le développement du mouvement ouvrier espagnol. En 1958 des grèves avaient eu lieu, mais dans le climat de répression brutale du régime. Un indice, cependant, vu de maintenant, était important. une certaine indépendance vis à vis de la CNS de la part de la HOAC. C’est-à-dire le syndicalisme catholique -Confrérie Ouvrière d’Action Catholique- pronant une timide défense des travailleurs. La CNS -Central Nationale Syndicaliste- était formée sur le modèle mussolinien : un syndicat obligatoire pour les patrons et les travailleurs, les cotisations étant déduites des salaires (d’où des milliards accumulés à la fin du franquisme), dirigé d’en haut, par le gouvernement, par le ministère des "Relations syndicales".

La CNT n’est pratiquement plus visible sur le plan national : le dernier Comité national clandestin est tombé en 1953. Les deux derniers groupes armés sont tombés aussi en 1957 (Facería) et en janvier 1960 (Sabater) C’est pourquoi le congrès de réunification d’août 1960 à Limoges est encourageant pour la CNT. Trois points sont admis : -réunification, - reprise de l’alliance CNT UGT (le syndicat socialiste), -"préparation du fait révolutionnaire". Ce dernier point était paradoxal, puisque Facería et Sabater avaient agi - avant d’être abattus- sans recevoir d’appui de la CNT (aucune tendance).

Il faut ajouter également que deux facteurs vont jouer sur le développement du mouvement ouvrier et de la CNT : -l’émigration des travailleurs 1960-1973 (ce qui servira de soupape de sécurité en gommant le chômage, d’où les difficultés actuelles) ; -le terrorisme basque de l’ETA (Euzcadi Ta Askatasuna : Pays Basque et Liberté) qui entraîne des réactions de plus en plus politique de l’armée, actuellement (Franco avait inventé trois ministères pour l’armée -Air, Mer, Terre-, Juan Carlos les fit supprimer en regroupant tout dans la Défense en 1978)

I- Avant 1968

En 1962, on a un grand mouvement de grèves qui part des Asturies et touche tous le pays : 500 000 travailleurs. Curieusement, la répression est minime, et - paradoxe - les patrons acceptent de discuter avec les représentants des ouvriers : les commissions ouvrières (alors que tout doit se régler dans la CNS). Il semble bien que - voulu ou pas au départ - le franquisme ait tenté une expérience de canaliser la classe ouvrière, et - comme par hasard- la HOAC se renforce énormément. Expérience facile, puisque depuis 1956 le PC a renoncé à la lutte armée et prône depuis cette même date la "reconciliation". En coulisses, il existe aussi des accords économiques avec des pays de l’Est. Et en 1963 - et plusieurs années durant-, on aura le phénomène du charbon polonais livré pendant que les mineurs espagnols sont en grève, et en effet, à partir de 1962, la grève est tolérée, ainsi que les commissions ouvrières, qui deviennent, de ce fait, l’enjeu de tous les magouilleurs politisés, c’est-à-dire principalement les communistes,, les maoîstes, et les trotskistes.

Et que font les anarcho-syndicalistes ? En Espagne, deux processus simultanés ont lieu : -une lente et pénible réorganisation du Comité national de la CNT, qui en 1962 participe à l’ASO - Alliance Syndicaliste Ouvrière-, avec l’UGT et un groupe chrétien semble-t-il : -une campagne contre le tourisme en Espagne lancée par la FIJL -Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires - dans divers pays, avec des attentats en Espagne.

L’été 1963 est marqué par l’arrestation d’un dirigeant communiste Julian Grimau fusillé en avril, malgré une grande campagne internationale de protestation. Cette exécution prend une valeur intéressante, avec le recul, car en mars il y eut la signature secrète du premier traité économique entre l’Espagne et l’URSS ; et qu’ensuite un des thèmes d’opposition entre communistes espagnols est le fait que Grimau fut "vendu" à la police par Carillo (reflet de cela l’annonce nécrologique du 20 avril 1983 dans El País de la famille de Grimau 20 ans après, sans aucune mention du PC). En août, deux anarchistes : Granados et Delgado, venus de France, et membres des FIJL, sont garrottés, sans pratiquement aucune campagne de protestation. Ils sont anarchistes et ce sont les vacances !!

Ces deux développements se heurtent à l’opposition de la CNT de l’exil en France. D’abord aussi bien l’UGT que la CNT se refusent à appuyer l’ASO. Ainsi en 1964, le Comité national de la CNT d’Espagne est obligé de demander aux anarcho-syndicalistes suédois une aide financière pour pouvoir continuer plus efficacement ses activités. Quant à la FIJL, elle n’est pas non plus appuyée par la CNT. Au congrès de Montpellier de la CNT en exil, pratiquement la FIJL sera expulsée ainsi que ceux qui l’appuyent comme José Peirats. - historien de la CNT - et Cipriano Mera - maçon, puis général, puis maçon- .

Mais, ces deux mouvements vont finir par s’éteindre : la CNT en Espagne végète, la FIJL perd ses militants dans des arrestations multiples, malgré des coups d’éclats -enlèvement d’Ussia à Rome -. En 1966, une "bombe" éclate un accord entre la CNT et la CNS signé en avril 1965. En fait, c’est un pétard mouillé : un secteur de la phalange et de la CNS se rend compte que le PC infiltre de plus en plus les commissions ouvrières, et il imagine se gagner des anarchistes, pour que les fascistes et anarchistes unis, ils expulsent les communistes de leur rôle de leader des travailleurs. Côté CNT, il s’agit d’un petit groupe - 12 - et en fait 4 ou 5, des camaades au passé glorieux. En 1942, placé entre être fusillé ou devenir membre CNT dans la CNS, Peiró avait préféré être fusillé. Dans les années 50, des camarades qui en 65 ont dit oui, avaient refusé d’entrer dans la CNS.

Pour comprendre, on peut comparer la demande de légalisation que proposaient les commissions ouvrières en janvier 66 (signé par des communistes et des compagnons de voyages et les 5 points de l’accord CNT-CNS (d’où le nom de "cincopuntista" pour les militants qui auraient appuyé cet accord).

1) "syndicat unique" (pareil pour les communistes) ;

2) indépendance syndicale (pareil) ;

3) contrôle syndical de l’économie ;

4) intervention syndicale dans les institutions sociales ;

5) droit de grève (ces points ne sont pas abordés par les communistes).

Ce qui est choquant, c’est que non seulement 90 % de la CNT d’Espagne n’a pas été consulté pour la signature d’un accord l’engageant dans la CNS - l’ennemi féroce et complice de Franco -, mais que si l’accord était passé, la CNT-CNS aurait contrôlé de haut en bas tous les travailleurs. Le fait que les communistes aient demandé la même chose, nous ramène à la question de fond : le fric accumulé pendant des années par des cotisations obligatoires des travailleurs, outre la construction de locaux, le placement des capitaux, l’utilisation de locaux saisis depuis la guerre, etc. toute chose appelé "le patrimoine syndical". Actuellement l’Etat espagnol commence à rendre certains locaux aux propriétaires (UGT et CNT).

Cette vision déplorable est à mettre en parallèle avec la pratique de la CNT de l’exil, dont les accords étaient pris non se-lon le nombre de militants, mais selon le nombre de fédérations locales, d’où la multiplication de FL (fédérations locales) fantômes "étant pendant des années avec un adhérent" (comme le reconnait José Molina pour Arles-sur-Tech, voir Espoir N° 722, 9/6/1976, p.3).

Deux éléments sont quand même positifs. Le premier est que les grèves sont massives, mais les revendications et manifestations politiques ne réunissent que peu de personnes, ce qui montre une méfiance vis à vis de la politique. Ensuite, sans rapport avec l’ xil ou la CNT d’Espagne, des groupes anarchistes surgissent à l’Université de Madrid - -grâce au travail de sape intellectuelle de García Calvo, professeur d’université suspendu à vie, tout comme Tierno Galvan, actuel maire de Madrid, et Aranguren, philosophe-. Ce sont les "acrates" (= anarchistes) qui popularisent les idées libertaires.

Avec l’influence de mai-juin 1968, les idées libertaires prennent un nouveau développement.

II - 1968-]977 la remontée

Un rapport de 1972 sur la situation de l’anarchisme en Espagne (Freddy-Alicia dans Movimiento libertario español édité par Ruedo Ibérico, ronéoté en français par le CIRA de Genève) définissait trois zones d’influence. D’abord des groupes universitaires continuant l’impulsion des "acratas" ; ensuite des groupes proprement libertaires en Catalogne, à Valence, Madrid, Saragosse et aux Asturies, mais mal coordonnés, voire refusant toute structure (héritage de mai 68 d’une part, et des magouilles CNT-CNS et CNT exil de l’autre) ; enfin, les GOA (Groupe Ouvriers Autonomes) sur la côte méditerranéenne, dont le texte de départ de ]969 "Qué hacer" (que faire) en affirmant l’autonomie de la classe ouvrière par rapport aux forces politiques, oublie - ou passe sous silence - l’anarchisme.

La fin du franquisme - 1972-75 - est marquée par trois caractéristiques ;
a) l’ importance de la pénétration du PC dans les commissions ouvrières,
b) l’importance du nombre de permanents de l’UGT et du FS,
c) une tentative de groupes ouvriers armés à tendance libertaire.

Il est évident - à mon avis, mais je vois mal qui pourrait démontrer le contraire - que le régime, après son échec de 1965, avec la CNT a essayé de joué l’UGT contre le PC.

Pour ce faire, il n’était pas besoin de corrompre ; il suffisait de laisser faire la social-démo-cratie suédoise et allemande. Ainsi si en 1969-70, selon un document de 73 que j’ai en mémoire, l’UGT et La CNT avait à peu prés 500-600 militants âgés dans toute l’Espagne, en 1973 l’UGT avait plusieurs milliers de jeunes permanents. Tout cela se faisait au vu et au su de la classe dirigeante et des forces de l’ordre. Le secrétaire d’Olaf Palme - alors premier ministre- rencontra officiellement Felipe González en 74 à Madrid "soi-disant représentant du parti socialiste ouvrier espagnol", avec photos et articles dans les medias espagnols. En 1975, on évoqua la venue de Mitterand en avril !!

Pour la tentative de résistance, il s’agissait de groupes issus des GOA, qui s’appelèrent MIL (Mouvement Ibérique de Libération ou parfois Mouvement Ibérique Libertaire). Après quelques hold up pour financer la "cause", des militants furent arrêtés, et un, Salvador Puig Antich, condamné à mort, et garroté, dans une certaine indifférence. D’abord, le groupe se revendiquant des idées conseillistes - Pannekoek - et anarchistes -mai 37 à Barcelone, les groupes politiques ne bougèrent presque pas. Ensuite, le mélange Pannekoek mai 37 sembla suspect à la CNT en exil. Enfin, les gens vivaient dans l’illusion -Puig Antich le premier - d’une grâce de Franco, comme lors des condamnations à mort de militants basques en 1970. Il y eut des grèves spontanées, après l’annonce du garrotage, à Barcelone, Valladolid, .. c’était la première et la dernière fois. (1)

En effet, en septembre 1975, lorsque Franco approuva la condamnation à mort de 5 militants du FRAP, il était clair que les militaires et l’extrême droite n’attendaient qu’un prétexte pour décimer. Une loi du mois d’août établissait des sanctions exceptionnelles contre les "crimes" contre les forces de l’ordre, avec effet retroactif. Par ce truc juridique, on put condamner à mort pour des faits remontant à juin et juillet. La peur, que la plupart des jeunes antifranquistes n’avaient pas connue, s’empara alors de la plupart.

La mort de Franco, le 20 novembre, anniversaire de celle de Durruti, ne libéra que. progressivement le mouvement social. Et subitement, les médias colportèrent la nouvelle que la grève du bâtiment de. décembre 75 à Madrid était animée, en particulier, par la CNT.

A partir de janvier 76, il y eut une inflation de grèves. Dans tout le pays, et en même temps en février deux assemblées Barcelone, 400 militants. environ, Madrid et 700 camarades- annoncèrent que la CNT reprenait son activité.

En mars 76, la police attaquait à la miitraillette une assemblée de délégués de grévistes à Vitoria où une grève faisait tâche d’huile - solidarité des autres entreprises - existait depuis janvier. Il y eut 5 morts, et 2 autres les jours suivants dans des manifestations de solidarité. Tous les partis et l’ UGT et Commissions Ouvrières (= CO) -c’est-à-dire le PS et le PC, calmèrent au maximum les choses.

Quant à la CNT, elle était trop embryonnaire pour avoir une quelconque influence. De plus elle partait sur des bases très peu claires. Déjà, en France, en 74-75, des discussions avaient eu lieu entre des cenetistes "ouverts" et des membres de GOA libertaires pour savoir sous quelles formes pouvait reprendre le mouvement libertaire : -la CNT, mais que peut représenter un mouvement anarcho-syndicaliste dans une société de consommation ? ; -un large mouvement anarchiste, mais quels liens peut-il avoir avec la classe des travailleurs ?. Les deux assemblées de Madrid et de Barcelone regroupaient des camarades qui étaient tous d’accord pour reprendre les sigles CNT parce que cela représentait un produit connu (pour parler comme les publicitaires). Mais certains ne voyaient le salut qu’à Toulouse, siège de la CNT de l’exil ; d’autres pensaient que la CNT était le mouvement libertaire type mai 68 ; d’autres voyaient une structure mi-syndicale mi-mini fédération anarchiste genre GOA ; d’autres étaient disqualifiés par certains sous prétexte qu’ils auraient été "cincopuntistas". On avait donc un gros panier de crabes, où les tactiques de couloir : et de coulisses finirent par prendre le dessus sur l’activité syndicale.

Du côté du régime, dés décembre 75 les dirigeants historiques des CO (condamnés à de lourdes peines en décembre 73 parce que le procès avait coincidé avec l’assassinat de Carrero Blanco) avaient été libérés, sans aucune campagne populaire. La deuxième initiative du régime fut d’approuver le congrès de l’UGT en avril -un mois après la tuerie de Vitoria - à Madrid. Théoriquement l’UGT, comme tous les partis de gauche, était interdite depuis 1936. En juillet, les CO purent faire leur congrès.

En janvier 1977 une enquête de Rivista Anarchica parmi les membres de la CNT révélait que 90 % des militants étaient jeunes, et avaient souvent pour seule expérience la fréquentation de groupes marxistes. Déjà un premier problème avait éclaté avec David Urbano, qui, avait préféré partir de la CNT, après une campagne de calomnie (le camarade est homosexuel), et qui, déclarait que cette CNT ne valait pas grand chose.

Malgré tout, la CNT grandissait et cette année 1977 fut agitée : grande manifestations paysannes à tendances libertaires, mutineries dans les prisons - la COPEL : coordination de prisonniers en lutte pour réclamer un régime démocratique -, manifestations d’homosexuels et prise de position de tous les partis de gauche à leur sujet. Et comme la CNT,de mêmeque tous les partis et groupuscules de gauche, fut légalisée en avril, en mai un meeting fut organisé prés de Madrid, à Sebastián de los Reyes, avecde 30 000 à 40 000 participants. En juilletàBarcelone, un meeting au Montjuich attira entre 300 000 et 500 000 personnes. En août les journées libertaires de Barcelone - organisées par la revue Ajo Blanco et un syndicat de la CNT- regroupérent 100 000 personnes.

Mais, la même équivoque était cultivée ; à Barcelone, on eut les deux tendances de l’exil José Peirats (pourtant exclus de la CNT) et Federica Montseny (qui avait tout fait pour l’exclure), c’est-à-dire l’immobilisme et le modernisme, qui de toute façon étaient déphasés pour beaucoup de cénétistes, qui ne rêvaient que de rompre avec l’exil et ses tendances. La presse était traversé par un étrange débat entre syndicalisme, conseillisme et assembléisme, c’est-à-dire la CNT doit elle s’organiser sur la base d’assemblées larges regroupant syndiqués et non syndiqués avec leur famille, le cas échéant, ou bien suivre un modèle plus classique ? Quoi qu’il en soit, selon Bicicleta (revue libertaire qui cherchait à aider le mouvement sans prendre partie, mais qui finalement fut tuée par le sectarisme en 82) en octobre-novembre 77, les CO avaient 1 029 000 affiliés, l’UGT 665 000 et la CNT 117 000.

Un journaliste - communisant - faisant une analyse à partir d’un fait nouveau ; le pacte de la Moncloa d’octobre 1977, où tous les partis politiques sans exceptions - droite, PC PS et autonomistes - et les syndicats CO et UGT avaient accepté un plan de rigueur limitant les salaires. Si cette situation se prolonge, les travailleurs seront lassés par les partis et syndicats traditionnels. "Le CNT, les révolutionnaires extraparlementaires, pourraient les entraîner, si les choses s’aggravent". (Triunfo, Haro Tecglen, 8-XI-1977, p.7).

Mais si le climat actuel en 1984 est le même ; (les accords de la Moncloa ont été reconduits sous des noms différents), par contre on peut dire que pratiquement jamais ni la CNT, ni d’autres groupes n’ont été capable de profiter de ce phénomène sur le plan national. Localement, on peut isoler le SOC syndicat ouvrier et paysan- qui ne fait qu’appliquer en Andalousie la tactique d’action directe typique de la CNT, sans que celle ci semble capable de s’en souvenir....

III - 1978-1984 de la chute à un regain d’activité

Comme si les problèmes internes ne suffisaient pas, lors d’une importante manifesta contre les accords de la Moncloa à Barcelone, des cenetistes exaltés furent manipulés par un indicateur. Le résultat fut l’incendie d’un dancing - Scala -, en janvier 78 à Barcelone avec la mort de 4 ouvriers 2 ugétistes et 2 cénétistes. L’indicateur Gambin a plusieurs fois expliqué qu’il avait été payé pour cela, sans que la justice ne remonte la filière (actuellement il est condamné pour d’autres motifs, voir El País et Cambio 16, janvier 84).

Du coup le ministre de l’Intérieur en profita pour accuser la CNT d’être une organisation terroriste, mais la manoeuvre ne réussit pas. Il est cocasse de remarquer que ce ministre d’alors - Martin Villa - avait participé aux accords CNT-CNS en 1965, et d’autres contacts en 75 avec Fidel Miró.... un politicien obsédé par la CNT.

En avril 78 à Barcelone, la CNT avait eu une de ses rares activités syndicales avec la grève des pompistes, grève réussie. Mais vu le système des conventions collectives nationales qui priment sur les accords régionaux, et comme seuls la CO et l’UGT sont représentés à cet échelon, cette victoire fut un feu de paille. Et les pompistes préfèrent adhérer à l’UGT.

En 1979, trois pôles d’action (!) agitèrent la CNT :
a)récupérer les archives placées à Amsterdam à l’Institut d’Histoire Sociale (pour les placer où ?, en faire quoi ? Depuis une partie a été récupérée, et semble avoir été vendue, avec l’argent empoché, par qui ?
b) exiger une part du patrimoine syndical (juste revendication, bien que tardive) ;
c) mener à bien des purges politiques (comme un congrès était annoncé, il était tacti-quement de bon ton d’expulser de futurs géneurs.

En décembre 79, ce fut le V ème congrès qui, loin de débattre le problème de participer ou pas aux élections syndicales, se déroula sur la base d’attaques personnelles, d’où le départ en deux temps de la majorité des, délégations. Le secrétaire général de la CNT élu en fin de congrès ne concerna que 111 délégués sur 800 au départ. Quant aux effectifs, face aux chiffres de 300.000 voire 500.000 avancés dans la presse anarchiste étrangère, il y avait environ 29. 000 cotisants. (2)

A la décharge de la CNT, il faut savoir qu’en 1980, l’UGT et les CO ont vu leurs effectifs baisser : de 50 % de syndicalisation pour l’ensemble des travailleurs, on tombe actuellement à 30 % -selon "El País" de fin 83, chiffre qui me semble très exagéré puisque chaque centrale regroupe environ un million et demi d’affiliés, pour une population active de 14 millions..., et à peu près 50 % des syndiqués ne payent pas de cotisations (la crise morale et financière).

L’année 1980 fut déplorable : bagarres entre cenetistes de factions différentes, notamment à Mataró le 17 mars avec intervention de la police et 35 blessés (El País 18/3/80) En juillet, une partie des mécontents se regroupent dans une nouvelle CNT, appelée depuis CNT sector Valencia, en opposition avec la CNT V ème congreso.

Si on essaye de faire une description de l’implantation des deux CNT, on a le port de Barcelone et l’usine Ford, près de Valence, pour la CNT V Congreso ; et l’usine Michelin de Vitoria, le transport de Victoria, le transport de Valence, les travailleurs agricoles de Pedrera - sud de la province de Séville -. Les effectifs ? Grand mystère, aucune CNT ne donne de chiffres depuis 1980.

Le 23 février 1981 c’est la tentative de coup d’Etat militaire qui saisit au dépourvu tous les travailleurs et leurs organisations. Pourtant, il était possible de s’en douter (voir Tiempos de Historia, décembre 1980), mais la presse cenetiste, ou Bicicleta, ne releva pas la chose.

En 1982, en été, le secrétaire élu de la CNT V congreso - Buendia -, qui semblait un irréductible du sectarisme, découvre qu’après tout, participer aux élections syndicales n’est peut-être pas mauvais. En septembre, au métro de Barcelone considéré comme un fief des CO, la CNT est majoritaire aux élections syndicales, avec 34 % des voix contre 18 % aux CO. Et dans d’autres secteurs la CNT sector Valencia a aussi un score important. Mais dans le métro, la CNT fait partie de la CNT V congreso théoriquement anti-élections.

Ce problème est débattu lors du VI ème congrès de la CNT V congreso en janvier 83 à Barcelone, où après magouille, la question est renvoyée â avril 83, où elle est tranchée par la tendance anti élections, mais comme en janvier la tendance pro-élections l’avait presque emporté, un mouvement de départ s’amorce vers l’autre CNT.

A la même date la CNT sector Valencia avait tenu une assemblée pour célébrer le cinquantième anniversaire de Casas Viejas, sur place. Un congrès fut décidé pour la fin de l’année.

Durant l’été, la CNT sector Valencia fut présente dans le dur conflit des employés de Banque à Madrid, pendant que la CNT V ème congrès participait à la lutte des métallurgistes à Sagunto.

En novembre 1983, on a un congrès de la CNT sector Valencia qui est présenté comme le VIII. Ce chiffre démontre une volonté de réunification : I 1910 (CNT catalane), II CNT nationale, III 1919, IV 1931, V 1936, VI 1979, VII (janvier 83, congrès des deux CNT) Et en effet, une motion de réunification sans exclusives (malgré les insultes, les bagarres, et les menaces de mort dans un passé toujours brûlant) à la CNT V ème congrès, sur la base implicite de la participation aux élections syndicales, est présentée.

Deux conséquences se font jour : d’une part des discussions entre cenetistes de différents bords dans différentes régions ; d’autre part des attaques de locaux de la CNT sector Valencia par des "inconnus" (très certainement les mêmes qu’à Mataró en 1980). Cela n’a quand même pas empêché la réunification des syndicats des deux CNT à Valence et sa région (El País 13/3/83 p.39).

Les 29, 30 juin et 1 er juillet 1984 un "Congrès extraordinaire d’unification" a eu lieu à Madrid organisé par la CNT. Il s’agit de l’ex sector Valencia et de syndicats de l’autre CNT. Le résumé des accords ne fait aucunement mention de problèmes dans la CNT. Il exprime concrètement la nécessité d’une troisième force syndicale dans le mouvement ouvrier contre le syndicalisme communiste et socialiste, en proposant une structure proche de la base et contrôlable par elle.

La CNT V ème congrès a publié en juillet un communiqué (Solidaridad Obrera N°149) sur le "prétendu" congrès de réunification" (sic) "La prétendue réunification de la CNT est une farce et une tromperie vis à vis de tous les travailleurs. La CNT unique ne s’est unifiée avec personne, et elle continue à être la CNT de toujours [...] Qui paie les millions que coûte le "Congrès" au palais des expositions et des congrès de Madrid ? [...] Quant aux chiffres que les "congressites" ont avancés ; représenter 95 % de la CNT, avoir 20 000 adhérents, 600 délégués de 180 syndicats .... nous pouvons constater [...] que le dernier jour il n’y avait pas plus de cent personnes, comme les medias présents à la fin des débats l’ont rapporté, qui étaient et où étaient les cinq cent autres ?" Selon un autre communiqué du 11 mai 84 (Solidaridad Obrera N°147) la CNT V ème congrès a 332 syndicats.

En août 84, aux élections syndicales à l’usine Renault-Fasa de Valladolid la CNT a eu 11 délégués, en s’y présentant pour la première fois. Chez Ford, à Almusafes, Valence, les délégués de la CNT sont passés de 2 à 7. Dans les deux cas, il s’agit de l’ex sector Valencia.

La CNT en Espagne est donc encore en proie à de profonds changements. Ce qui est clair c’est qu’avec un taux de chômage réel de 20 à 25 %, et de nombreuses reconversions en cours à la fois pour l’entrée dans la CEE et pour résister à la concurrence, l’Espagne des travailleurs est explosive. L’anarcho-syndicalisme a donc une chance incomparable de se développer, et aussi, bien sûr, le mouvement libertaire, malgré le temps et le terrain perdus.

Frank Mintz (novembre 1984) [CPCA N° 28, janv-mars 1985]

1) Voir la chronologie sur la période précédente.

2) Des chiffres comparatifs sont éloquents (Sources : a) González Urién et Revilla la CNT a través de sus congresos, México, 1981 ; b) Bicicleta, XI 1977, compte-rendu du V Congrès), voir le tableau.

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