Les Bolcheviks et le contrôle ouvrier

mardi 8 août 2006, par Ravelli Michel

Les Bolcheviks et le contrôle ouvrier

Michel Ravelli (4) - (1973)

Quelques réflexions a propos du numéro de setp.decem. 1973 de la Revue Autogestion et Socialisme : “ Les bolcheviks et le contrôle ouvrier 1917-1921 ” (Rédigé par le Groupe “ Solidarity ” de Londres.)

C’est l’histoire des Comités d’Usine que les travaux universitaires, les falsifications staliniennes, l’hagiographie trotskiste ignorent quand elles ne la déforment pas. Les Comités d’Usine furent les organes nouveaux de l’autonomie ouvrière par rapport aux appareils syndicaux et politiques préexistants à la crise révolutionnaire. Si l’on se réfère aux faits relates par l’auteur, la constatation s’impose que les Comités d’Usine, d’abord organes de défense des revendications immédiates, deviennent bientôt des organes de contrôle de la direction des entreprises dans ses attributions administratives et techniques (embauche, licenciement, conditions de travail, etc.) Finalement les Comités d’Usine tendent à se substituer à la direction de l’entreprise elle-même et à poser la question du pouvoir dans la production à l’échelle du pays. La dynamique qui conduit de la revendication immédiate en passant par le contrôle de la décision jusqu’au pouvoir de [...] à devenir d’expression organisationnelle de l’autogestion.

La transcroissance politique des Comités d’Usine, soutenue par les anarchistes, les anarcho-syndicalistes et certains groupes communistes non bolcheviques, fut combattue par les mencheviks et les bolcheviks en des termes presque identiques et par des procédés comparables. Notamment l’absorption des Comités par les syndicats. La faveur qu’eurent les Comites de la part de Lénine quelques semaines avant l’insurrection etait purement tactique. Après le coup d’Etat, le gouvernement bolchevique prit une série de décrets qu’il est instructif de lire attentivement dans le numéro de la revue Autogestion et Socialisme. Le résultat en fut la destruction des Comites, l’enrégimentement des syndicats, la disparition du contrôle ouvrier, même sous les formes les plus édulcorées. Les usines furent bientôt souverainement dirigées par une seule personne (ce que l’on appelle dans la traduction française la direction “ unipersonnelle ”) nommée par les organismes centraux sur lesquels la classe ouvrière n’avait pratiquement aucun pouvoir d’intervention. Les bolcheviks et les mencheviks, devaient d’ailleurs, quelques semaines après la Révolution d’Octobre, se retrouver du même côté au cours d’un vote qui marqua une étape importante sur la voie de la destruction des Comites d’Usine.

Il existait trois conceptions de la Révolution Russe (1). Chacune de ces conceptions impliquait une appréciation différente du rôle et du devenir des Comites d’Usine : la conception menchevique, la conception bolchevique et celle des groupes communistes de gauche ou de groupes anarchistes.

Pour les mencheviks la Révolution Russe était de nature fondamentalement bourgeoise. Pour la classe ouvrière il ne s’agissait, il n’était possible que d’obtenir la reconnaissance du droit de s’organiser dans le cadre d’une démocratie parlementaire. Le pouvoir des travailleurs n’était pas à l’ordre du jour. D’où l’opposition des mencheviks à tous les organes dans lesquels il tendait à s’exprimer et à toutes les formes de contrôle qui pouvaient conduire à la gestion ouvrière (Comités d’Usine).

Pour les bolcheviks, la question de la domination et du pouvoir politique de la bourgeoisie était posée. Mais Lénine envisageait une période pendant laquelle, dans un Etat ouvrier la bourgeoisie pourrait conserver la propriété formelle et la gestion effective de la plus grande partie de la production. Ce qui explique en définitive son opposition aux formes radicalisées du contrôle ouvrier, qui sont comme des antichambres de l’autogestion.

[....]pour des raisons différentes, dans leur entreprise de faire disparaître les Comités d’Usine ou de leur ôter tout pouvoir réel. On oublie trop souvent que les décrets de nationalisation générale n’ont pas été pris immédiatement après le coup d’Etat, mais au moment de la généralisation de l’intervention étrangère.

Non pas comme une mesure socialiste, mais comme la riposte d’un pays et d’un gouvernement.

D’autre part, last but not least, la politique économique de Lénine et de Trotski, imposée fréquemment contre l’avis des bolcheviques de gauche et plus tard de l’opposition ouvrière naissante (Kollontai -Chliapnikov), etait soutendue par toute une conception autoritaire du rôle du parti. L’existence de “ plusieurs léninismes ” est une légende qui repose sur des analyses superficielles. L’autoritarisme concernant le rôle du parti (Que faire, 1903), on le retrouve transpose dans d’autres écrits concernant l’organisation sociale dans la période de transition comme dans l’Etat et la Révolution (1916) considéré cependant comme un texte semi-libertaire. Il s’exprime par l’enthousiasme de Lénine pour les dernières trouvailles, les plus aliénantes, de la technologie et l’organisation capitaliste du travail. Il se manifeste aussi par le peu de place qu’il accorde dans ses œuvres et dans ses projets, inspirés par l’actualité révolutionnaire, à la question des rapports de production. La hiérarchie professionnelle, la division du travail ne sont pratiquement jamais remises en cause dans le sens socialiste

Certains s’extasient sur les capacités des bolcheviques à se réorienter dans les situations les plus mouvantes, sans s’apercevoir que fondamentalement ils ne remirent jamais en cause leurs conceptions profondément étatiques de la révolution et du socialisme (2). Que l’on dise que les bolcheviks ont théorisé une situation générale contraignante, c’est une chose qui ne peut se discuter. Mais que l’on ne vienne pas dire que leur souci primordial fut la démocratie ouvrière soviétique ni même le contrôle ouvrier. De ce point de vue du moins, il n’y a pas discontinuité, rupture totale entre la politique de Lénine et de Trotski d’une côté et celle de Staline d’un autre. Trop d’événements prouvent le contraire. Dire que les révolutionnaires qui étaient avant tout déterminés par l’expression de l’autonomie ouvrière (troisième conception de la Révolution russe) étaient des utopistes et que la manière dont ils posaient les problemes ne correspondaient pas à l’état de la Russie, mérite examen.

Toujours est-il que la situation actuelle est tout à fait différente, tant au point de vue social que des moyens que les connaissances scientifiques [...] révolutionnaire (3)

Tout indique - il n’est pas évidemment possible d’aborder la question dans le cadre d’un article comme celui-ci- que l’autogestion généralisée est autre chose qu’un mythe mobilisateur, qu’elle peut devenir une réalité.

En conséquence, il paraît bien étrange que certains essayent de concilier l’autogestion et le bolchevisme dont ils continuent à se réclamer sous une forme orthodoxe ou libérale.

Ils ne sont pas plus cohérents que ceux qui, au nom de l’esprit de responsabilité des organisations syndicales condamnent les Comités d’Action ou ceux qui projettent d’octroyer l’autogestion aux travailleurs après une période plus ou moins longue de capitalisme d’Etat.

Michel Ravelli

Notes :

1)Pas au sens où généralement le prend Trotski lorsqu’il expose ses divergences avec Lénine en 1905, mais au sens ou on le trouve dans La Révolution inconnue, de Voline.

2) Cette conception dont on pourrait penser qu’elle avait quelque justification en raison de la réalité russe, se trouve transposée dans les rapports et résolution des “ Quatre ” premiers congres ”. Ce qui prouve bien qu’il s’agissait de la part des bolcheviques d’une conception fondamentale.

3)L’anachronisme politique n’est pas seulement le fait des actuels bolcheviks [...] mais aussi [...] traditionnel, ceux qui se réclament de Proudhon. Apparu comme une forme idéologique de résistance au développement du capitalisme naissant, comment le proudhonisme pourrait servir de base à l’élaboration du projet révolutionnaire de transformation socialiste d’une société hautement industrialisée.

4) Michel Ravelli (1924-2006)

Apres son doctorat en philosophie àa la Sorbonne, Michel Ravelli milita dans le mouvement trotskiste dont il fut l’un des rsponsables aux côtés de Michel Raptis (Pablo) ; il choisi le côté de Raptis dans les ruptures de la quatrième international ; pendant la guerre d’Algerie il milita dans un reseau d’aide aux nationalistes algériens ; dans les années 1968-1972 il fut l’un des responsables de “ Sous le Drapeau du Socialisme ” dans lequel il préconise le “ contrôle ouvrier ” ; depuis 1973 a milite dans des groupes anarcho-communistes.

Quelques textes de Michel Ravelli

Correspondance,

bulletins internes et d’autres documents du Parti Communiste Internationaliste (PCI),

de la Tendance Marxiste-Révolutionnaire (TMR) et d’autres groupes, liés à la quatrième 1963-1972 international,

de l’alliance Marxiste Révolutionnaire (Amr) 1969-1972 et de l’organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA) 1974-1975 ;

les documents sur initiative de Comité le d’ versent un Mouvement Révolutionnaire (CIMR) 1968-1971 ;

les documents sur Groupe de Liaison versent sur l’Autogestion 1968-1969 ;

la documentation sur la théorie marxiste et le marxisme léniniste groupe 1952-1971 et commande 1965-1971 sur les ouvriers.