Ainsi parlait Bakounine

vendredi 11 août 2006, par Karelin Apollon

Pourquoi ce texte et quel est son intérêt en 2006 ?

On voit que cette brochure a été éditée par les syndicats russes de la banlieue de Buenos Aires (des entreprises métallurgiques et frigorifiques). Il n’en existe pas d’exemplaire dans les bibliothèques universitaires et militantes argentines. Sur indication de l’ami Ezequiel Adamowsky de l’existence de matériel en russe dans une librairie d’occasion de Buenos Aires, j’ai trouvé ce texte en mars 2006, avec d’autres en russe, en yiddish et un en bulgare. Par ailleurs, j’ai hérité par une série de hasards d’autres brochures et périodiques russes édités en Argentine entre 1920 et 1930, que Paul Avrich ne cite aucunement dans « Les anarchistes russes ».

Deux déductions automatiques, la première étant que cette désertification de la mémoire ouvrière tient aux archives”rouges” brûlées par les militaires génocidaires, la spoliation (œuvre des bibliothèques étrangères sans même laisser de copies), la négligence et l’ignorance des familles. La deuxième est qu’il y a eu une propagande ouvrère en russe (et en yiddish) et qu’elle était libertaire. Il y avait même un mensuel de qualité “Golos Truda”, avec une una collection de brochures. J’en ai trouvé certaines avec le tampon bleu en castillan et en russe de “Sindicato de obreros rusos de Berisso”.

Ce prolétariat russo argentin, organisé et conscient, a montré une capacité de prosélytisme importante, car cette brochure ne cherche pas la facilité. Elle nous offre en peu de pages une magistrale synthèse de la pensée de Bakounine. Une forte dénonciation de la dictature de type capitaliste ou marxiste, avec un refus de l’hypocrisie vde la bourgeoisie - si visible et si arrogante -, et le rejet de l’influence religieuse - associée au pouvoir et à l’esclavage -, donnent au texte une vigueur actuelle et indispensable.

Que l’on en n’ait pas profité aussitôt dans le mouvement ouvrier argentin montre la séparation qui a divisé les libertaires, non pas à cause de différences culturelles mais à cause du sectarisme existant dans la Fora (voir le livre de Fernando López Trujillo “Vidas en rojo y negro : una historia del Anarquismo en la “ Década infame ”, Buenos-Aires, Letra Libre, 2005 “, recension dans Les Temps Maudits d’octobre 2006).

Cette traduction est aussi bien un hommage à Bakounine (130 ans de sa mort) qu’une suite du travail des camarades russes argentins et de Karelin, avec le original et les traductions castillane et française.

L’auteur de la brochure Apollon Andreevitch Karelin (1863-1926) était un anarchiste connu qui était en Union soviétique, d’abord par sympathie pour le bolchevisme (voir “Los anarquistas rusos” de Paul Avrich, p. 178 et passim., 184, 205 et passim., 211, 234 et passim., 241) et ensuite parce qu’il ne put pas partir. C’est évident parce que Karéline a crée la Croix noire en 1920 pour aider les prisonniers libertaires arrêtés par la Tcheka, littéralement “Commission Extraordinaire”, décret de décembre 1917 de Lénine et suivi organisationnel également. De plus, Karelin s’est réjoui de l’insurrection de Kronstadt (Avrich, p. 234). Sur internet en russe (http://socialist.memo.ru/lists/shtrihi/l130.htm) on lit que lors des derniers mois de sa vie à Moscou, Karelin et sa compagne n’avaient pas assez d’argent pour acheter des médicaments.

A Buenos Aires on a également édité de lui une brochure en 1924, 22 p., “Gorodskie rabochie, krestianstvo, vlast i sobstvennost” [Les travailleurs des villes, le paysannat, le pouvoir et la propriété]. En Bulgarie en 1925 on publia “Svobodniat grad” [la ville libre]. Toutes deux d’inspiration kropotkinienne.

Par conséquent, il s’agit de manuscrits que Karelin envoyait clandestinement à l’étranger pour combattre le régime léniniste oppresseur. Et le plus important est certainement celui que nous avons ici.

Frank Mintz, VIII 2006

Ainsi parlait Bakounine
Edition gratuite diffusée par les syndicats russes de Talleres, Berisso, Lavalle et Quilmes
Imprimerie Golos Truda

Biographie de Bakounine

Mikhail Alexandrovitch Bakounine est né le 8 mars 1814. A 18 ans il finit ses études à l’école d’artillerie de Petersbourg ; Il servit deux ans comme officier, il présenta ensuite sa démission et partit pour Moscou. A 26 ans il se rendit en Allemagne et à 28 ans il écrivit l’article qui le fit connaître “La réaction en Allemagne, fragments écrits par un Français”. Il y défend un point de vue révolutionnaire.

En 1843 Bakounine va en Suisse, mais au bout d’un an, persécuté par la police suisse et l’ambassade russe, il se rend à Bruxelles, puis à Paris. Il y rencontre de nombreuses personnalités comme Proudhon, Georges Sand et Marx. En 1847 Bakounine retrouva Herzen et Ogarev en exil.

En novembre 1847 Bakounine fut expulsé de France à cause d’un discours, prononcé à un banquet en l’honneur de l’insurrection des Polonais en 1830.

La révolution 1848 fit qu’il revint à Paris, mais très vite il passa en Allemagne, puis en Autriche, où il y avait une agitation révolutionnaire. Il arriva à Prague pour participer à l’insurrection.

Il alla ensuite à Breslau et à ce moment dans la Neue Rheinische Zeitung [Nouvelles du nouveaux Rhin] Karl Marx publia une lettre, attribuée à Georges Sand, où on lisait que Bakounine était un instrument ou un agent de la Russie et que par sa faute, de nombreux Polonais avaient été arrêtés. Georges Sand qualifia aussitôt l’écrit de mensonge absolu. Marx publia, à la demande de Georges Sand, un démenti et un mois plus tard Bakounine rencontra Marx et ils se donnèrent l’accolade.

Bakounine n’avait pas le droit de séjourner en Prusse et en Saxe et il passa un certain temps dans la région du marquis d’Athal. Et en 1849 il parti clandestinement à Leipzig. En avril Bakounine alla vivre à Dresde.

C’est là qu’éclata una insurrection populaire. Bakounine, ayant pris la tête des insurgés, adopta des mesures énergiques pour la défense des barricades contre les troupes prussiennes. L’insurrection fut écrasée. Bakounine, après cet échec, lança une nouvelle insurrection, en direction de Chemnitz, mais il fut arrêté et livré aux Prussiens.

Après quelques mois de détention préventive, le 14 janvier 1850, Bakounine fut condamné à la peine de mort. Cette sentence fut commuée pour la perpétuité, mais l’Autriche demanda l’extradition de Bakounine qui fut remis au gouvernement autrichien. Le 15 mai 1851 de nouveau condamné à mort mais cette fois par un tribunal autrichien, sa peine fut commuée en perpétuité. Dans les prisons autrichiennes, Bakounine fut mains et pieds enchaînés, dans la cellule d’Olmutz il était enchaîné au mur par la ceinture.

Le gouvernement autrichien, à son tour, extrada Bakounine vers la Russie et le gouvernement russe l’enferma d’abord à Petropavolsk, puis dans la forteresse de Shleselbourg. Dans cette prison Bakounine attrapa le scorbut et perdit toutes ses dents. Ce n’est qu’en mars 1857 que le tzar accepta de sortir Bakounine de sa cellule et de l’envoyer en Sibérie.

De Sibérie Bakounine s’enfuit par le Japon et l’Amérique du Nord pour rejoindre l’Europe et en décembre 1861, il arrive à Londres, où avec satisfaction il retrouve Herzen et Ogarev.

En 1863 Bakounine essaya de participer sans resultat à l’insurrection polonaise.

Bakounine arriva peu après en Italie et il fonda une société secrète, appelée “ la fraternité internationale ” ou “ Union des révolutionnaires socialistes ”.

Il chercha même à orienter la société démocratique “ Ligue de la paix et de la liberté ” vers le socialisme révolutionnaire, mais ayant échoué, il l’abandonna avec ses partisans. Le jour même, ils lancèrent une nouvelle société “ l’Alliance internationale de la démocratie socialiste ”.

Le programme de cette société fut rédigé par Bakounine [en 1868] et, entre autres choses, on peut y lire :

L’Alliance se déclare athée ; elle veut [...] avant tout l’égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus des deux sexes, [...elle veut que] la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c’est-à-dire par les associations agricoles et industrielles. [...] Elle reconnaît que tous les Etats politiques et autoritaires actuellement existant, [...], devront disparaître dans l’union universelle des libres Associations, tant agricoles qu’industrielles. [...]
(Programme et règlement de l’Alliance internationale de la Démocratie Socialiste. Programme. 1868)

“ L’Union ” désirait entrer en tant que groupe dans “ l’Association internationale des travailleurs ”, mais le Conseil général ne la voulait pas dans ses rangs. Il estimait que dans l’Internationale l’existence d’une autre association était inacceptable. C’est pourquoi les membres de l’Union appliquèrent la dissolution pour former le groupe de Genève qui entra dans l’Internationale, comme simple section.

Durant l’été 1869, un ami de Marx, Wertheim reprit la calomnie que Bakounine était un agent du gouvernement russe, et Liebknecht à son tour, le claironna. Bakounine convoqua un jury d’honneur, qui déclara à l’unanimité que Liebknecht avait agi avec une légèreté coupable.

Malgré cela, Marx calomnia à nouveau Bakounine, en affirmant qu’il était un agent du parti panslaviste.

Au printemps 1869, Bakounine rencontra Netchaïev et se mit à rêver à une insurrection en Russie. Mais Il se sépara vite de Netchaïev et n’avons pas beaucoup de textes de Bakounine sur la Russie.

En 1871 Bakounine participe à la tentative de commune à Lyon et il quitta la France.

La vie de Bakounine est étroitement liée à l’histoire de “l’Association internationale des travailleurs ”, où se retrouvaient autant les socialistes autoritaires que les anarchistes, parmi lesquels le plus éminent était Bakounine. Le Conseil général de cette “Association”, inspirée par Marx et Engels, organisa en 1872 le congrès international de La Haie, où la majorité des membres étaient leurs partisans. Selon les paroles de James Guillaume, il ne représentait qu’eux-mêmes et non pas des organisations de l’Internationale.

Ce “congrès”, dans sa dernière séance, après le départ d’un tiers des participants, expulsa Bakounine de l’Internationale, en utilisant contre lui des accusations absurdes et calomniatrices.

Les émigrants russes, comme Ogarev et Zaitsev, c’est-à-dire des individus dont l’honnêteté et la compétence sont au dessus de tout soupçon, protestèrent violemment contre ces calomnies, que nous ne trouvons utiles de répéter ici.

Une semaine après le congrès de la Haie, un autre congrès international se réunit à Saint Imier. A ce congrès participaient des délégués des fédérations italienne, espagnole et du Jura, et de même des représentants de sections françaises et nord-américaines. Ce congrès repoussa unanimement toutes les résolutions du congrès de La Haie et refusa de reconnaître le nouveau Conseil général de l’Internationale élu à ce même congrès. Ces motions de Saint Imier furent ratifiées par certaines autres fédérations.

Le premier septembre 1873 à Genève le sixième congrès de l’Internationale se réunit, avec la participation des fédérations de Belgique, Hollande, Italie, Espagne, France, Angleterre et du Jura suisse.

Le congrès délibéra sur les statuts de l’Internationale et opta pour la suppression du Conseil général, dirigé par Marx. Le troisième article des statuts élaboré par le congrès indique : “Les fédérations et les sections qui composent l’Association conservent leur pleine autonomie, c’est-à-dire le droit de s’organiser comme elles l’entendent, de mener à bien leur affaires sans aucune ingérence étrangère et de choisir leur voire, à condition qu’elle mène à l’émancipation des travailleurs.” [Retraduit du russe]

Bakounine, las des luttes incessantes contre les injustices sociales, contre des ennemis malhonnêtes et perfides, Bakounine, dont la santé s’était délabré dans les prisons, Bakounine, avec toute une vie de combat et sa souffrance pour ses grands idéaux, sentant que ses forces l’abandonnaient, décida de s’éloigner des combats. Mais ce vieux révolutionnaire ne supporta pas l’inaction. Il se dirigea vers Bologne pour prendre part à un soulèvement, préparé par ses amis. Cette insurrection échoua.

Peu après, le premier juillet 1876 Bakounine mourut.

Eternelle reconnaissance à la grande lutte pour la émancipation des travailleurs !! Eternelle reconnaissance au révolutionnaire le plus honnête parmi les honnêtes, au plus généreux parmi les généreux ! Honte éternelle aux envieux, qui l’ont calomnié, accusé depuis leur action désorganisatrice, accusé lui et ses amis de falsification.

Bakounine a laissé derrière lui une série d’oeuvres remarquables dans le domaine de la sociologie, de la politique et de la philosophie. Son approche - jusqu’à maintenant - n’a pas été estimé à sa juste valeur, malgré qu’il ait devancé ses contemporains, même les plus célèbres, malgré que son admirable intelligence lui ait inspiré des positions extraordinaire actuellement, malgré que nombreuses soient les personnes et les jeunes générations qui devraient étudier Bakounine.

Dans les chapitres suivants, avec les mots mêmes de Bakounine, nous exprimons sa vision des questions sociales les plus importantes.

A. Karéline

Bakounine sur l’Etat

Bakounine a démontré que l’Etat conséquence de la violence et de la religion, va disparaître avec le développement de l’humanité :

L’Etat est une institution historique, transitoire, une forme passagère de la société.”
(L’Empire knouto-germanique y la révolution sociale, Œuvres, tome 8, pp. 174-175)

L’Etat est “ violence, une stupide bravade par la violence ”.
[retraduit du russe]

L’Etat, c’est-à-dire une tutelle officiellement et régulièrement [...] pour surveiller et pour diriger [...] le peuple. ”
( L’Empire, o. c, p. 110)

L’Etat politique n’ayant d’autre mission que de protéger l’exploitation du travail populaire par les classes économiquement privilégiées, le pouvoir de l’Etat ne peut être compatible qu’avec la liberté exclusive de ces classes dont il représente les intérêts, et par la même raison il doit être contraire à la liberté du peuple. Qui dit Etat ou pouvoir dit domination, mais toute domination présume l’existence de masses dominées.
(L’Empire o. c., p. 21)

Tous les Etats sont mauvais dans le sens que par leur nature, c’est-à-dire par leur base, par les conditions et par le but suprême de leur existence, ils sont tout l’opposé de la justice, de la liberté et de la morale humaines.
(Aux compagnons de la Fédération des sections internationales du Jura, 1872)

Qui dit Etat, dit violence, oppression, exploitation, injustice, érigées en système et devenues autant de conditions fondamentales de l’existence même de la société. L’Etat, Messieurs, n’a jamais eu et ne pourra jamais avoir de morale. Sa morale à lui et sa seule justice, c’est l’intérêt suprême de sa conservation et de sa toute-puissance, intérêt, devant le quel, tout ce qui est humain doit plier. L’Etat est la négation même de l’humanité. Il l’est doublement : et comme le contraire de l’humaine liberté et de l’humaine justice (à l’intérieur), et comme interruption violente de la solidarité universelle de la race humaine (à l’extérieur).
(Aux compagnons o. c., 1872)

il y a dans la nature même de l’Etat quelque chose qui provoque à la révolte. L’Etat c’est l’autorité, c’est la force, c’est l’ostentation et l’infatuation de la force. Il ne s’insinue pas, il ne cherche pas à convertir : et toutes les fois qu’il s’en mêle, il le fait de très mauvaise grâce ; car sa nature, ce n’est point de persuader, mais de s’imposer, de forcer. Quelque peine qu’il se donne pour masquer cette nature comme le violateur légal de la volonté des hommes, comme la négation permanente de leur liberté.”
(L’Empire o.c., pp. 175-176)

Sur l’Etat social démocrate, Bakounine a fait la remarque suivant, fort intéressante y compris aujourd’hui.

“ [Marx dit] dans le fameux Manifeste du Parti communiste [...] " Le prolétariat doit centraliser tous les instruments de production dans les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante." [...] Si le prolétariat devient la classe dominante, qui, demandera-t-on, dominera-t-il ? C’est donc qu’il restera encore une classe soumise à cette nouvelle classe régnante, à cet Etat nouveau, ne fût-ce, par exemple, que la plèbe des campagnes qui, on le sait, n’est pas en faveur chez les marxistes et qui, située au plus bas degré de la civilisation, sera probablement dirigée par le prolétariat des villes et des fabriques ;

[...Qui dit Etat, dit nécessairement domination et, par conséquent, esclavage ; un Etat sans esclavage, avoué ou masqué, est inconcevable ; voilà pourquoi nous sommes ennemis de l’Etat.]

Que signifie : le prolétariat organisé en classe dominante ? Est-ce à dire que celui-ci sera tout entier à la direction des affaires publiques ? On compte environ quarante millions d’Allemands. Se peut-il que ces quarante millions fassent partie du gouvernement et le peuple entier gouvernant, il n’y aura pas de gouvernés ? Alors il n’y aura pas de gouvernement, il n’y aura pas d’Etat, mais s’il y en a un, il y aura des gouvernés, il y aura des esclaves.

Dans la théorie marxiste ce dilemme est tranché très simplement. Par gouvernement populaire les marxistes entendent le gouvernement du peuple au moyen d’un petit nombre de représentants élus par le peuple au suffrage universel. L’élection par l’ensemble de la nation des représentants soi-disant du peuple et des dirigeants de l’Etat - ce qui est le dernier mot des marxistes aussi bien que de l’école démocrate - est un mensonge qui cache le despotisme de la minorité dirigeante, mensonge d’autant plus dangereux qu’il est présenté comme l’expression de la prétendue volonté du peuple.

Ainsi, sous quelque angle qu’on se place pour considérer cette question, on arrive au même résultat exécrable : le gouvernement de l’immense majorité des masses populaires par une minorité privilégiée. Mais cette minorité, disent les marxistes, se composera d’ouvriers. Oui, certes, d’anciens ouvriers, mais qui, dès qu’ils seront devenus des gouvernants ou des représentants du peuple, cesseront d’être des ouvriers et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l’Etat, ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. Qui en doute, ne connaît pas la nature humaine.
(Etatisme et anarchie, 1873, œuvres, tome 4, pp. 345-347

Nous avons souvent dû entendre parler de la dictature del prolétariat. Nous comprenons bien qu’il s’agit de la dictature de gens qui prétende dominer les masses populaires et Bakounine a fait cette caractérisation de la “dictature révolutionnaire” :

Entre la dictature révolutionnaire et la centralisation étatique toute la différence est dans les apparences. Au fond, l’une et l’autre ne sont qu’une seule et même forme de gouvernement de la majorité par la minorité au nom de la bêtise supposée de la première et de la prétendue intelligence de la seconde. C’est pourquoi l’une et l’autre sont au même degré réactionnaires, les deux ayant pour effet d’affermir directement et infailliblement les privilèges politiques et économiques de la minorité gouvernante et l’esclavage économique et politique des masses populaires.
(Etatisme et anarchie, o. c., p. 310)

aucune dictature ne peut avoir d’autre fin que de durer le plus longtemps possible et qu’elle est seulement capable d’engendrer l’esclavage dans le peuple qui la subit et d’éduquer ce dernier dans cet esclavage ; la liberté ne peut être créée que par la liberté, c’est-à-dire par le soulèvement du peuple entier et par la libre organisation des masses laborieuses de bas en haut.
(Etatisme et anarchie, o. c., pp. 347-348)

Quant à l’Etat parlementaire, constitutionnel, Bakounine nous en dévoile clairement l’essence :

Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l’élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple.
(Les ours de Berne et l’ours de St-Pétersbourg, 1870)

cette structure moderne de l’Etat, fondée sur la pseudo souveraineté de la pseudo volonté du peuple prétendument exprimée par de soi-disant représentants du peuple dans de pseudo assemblées populaires, réunit les deux conditions préalables qui leur sont nécessaires pour arriver à leurs fins, savoir, la centralisation étatique et l’assujettissement effectif du peuple souverain à la minorité intellectuelle qui le gouverne, soi-disant le représente et l’exploite infailliblement
(Etatisme et anarchie, o. c., p. 211)

aucun Etat, si démocratiques que soient ses formes, voire la république politique la plus rouge, populaire uniquement au sens de ce mensonge connu sous le nom de représentation du peuple, n’est en mesure de donner à celui-ci ce dont il a besoin, c’est-à-dire la libre organisation de ses propres intérêts, de bas en haut, sans aucune immixtion, tutelle ou contrainte d,en haut, parce que tout Etat, même le plus républicain et le plus démocratique, même pseudo populaire comme l’Etat imaginé par M. Marx, n’est pas autre chose, dans son essence, que le gouvernement des masses de haut en bas par une minorité savante et par cela même privilégiée, soi-disant comprenant mieux les véritables intérêts du peuple que le peuple lui-même.
(Etatisme et anarchie, o. c., p. 220)

Bakounine est devenu un prophète, avec ce qui suit, totalement applicable, peut-être, à la république française.

Nous détestons la Monarchie de tout notre coeur ; [...] et nous sommes convaincus [...] qu’une grande république militaire, bureaucratique et politiquement centralisée peut devenir et nécessairement deviendra une puissance conquérante au dehors, oppressive à l’intérieur, et qu’elle sera incapable d’assurer à ses sujets, lors même qu’ils s’appelleraient des citoyens, le bien-être la liberté.
(Fédéralisme, socialisme et antithéologisme)

Le peuple dans ce système [...] Malgré sa souveraineté toute fictive, il continuera de servir d’instrument à des pensées, à des volontés et par conséquent aussi à des intérêts qui ne seront pas les siens.“
(L’Empire o. c., p. 111)

Bakounine explique plus loin que dans nos Etats on applique le suffrage électoral généralisé, sous le despotisme des gouvernements parlementaires, en soulignant que le peuple ne tire aucun avantage de l’application en Russie d’une constitution.

le suffrage universel, tant qu’il sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre d’ailleurs qu’il soit ou plutôt qu’il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.
(L’Empire o. c., p. 14)

Bakounine, avec sa clarté de pensée habituelle, a prévu ce qui arriverait aux travailleurs élus au parlement :

Mais, dira-t-on, les travailleurs, devenus plus sages par l’expérience même qu’ils ont faite, n’enverront plus des bourgeois dans les assemblées constituantes ou législatives, ils enverront de simples ouvriers. Tout pauvres qu’ils sont, ils pourront bien donner l’entretien nécessaire à leurs députés. Savez-vous ce qui en résultera ? C’est que les ouvriers députés, transportés dans des conditions d’existence bourgeoise et dans une atmosphère d’idées politiques toutes bourgeoises, cessant d’être des travailleurs de fait pour devenir des hommes d’État, deviendront des bourgeois, et peut-être même plus bourgeois que les bourgeois eux-mêmes. Car les hommes ne font pas les positions, ce sont les positions, au contraire, qui font les hommes.
(Bakounine anthologie CNT RP)

le despotisme gouvernemental n’est jamais aussi redoutable et aussi violent que lorsqu’il s’appuie sur la prétendue représentation de la pseudo volonté du peuple.”
(Etatisme et anarchie, o. c., p. 221)

Pour la Russie, Bakounine a évoqué la faible possibilité d’une constitution avec ces mots extrêmement exacts :

Il faut être un âne, un ignorant ou un pauvre d’esprit pour s’imaginer qu’une constitution quelle qu’elle soit, fût-elle la plus libérale et la plus démocratique, puisse modifier, en l’adoucissant, le comportement de l’Etat à l’égard du peuple ; l’aggraver, le rendre encore plus écrasant, voire plus ruineux ? d’accord, bien que cela soit difficile, car le mal atteint maintenant le fond ; mais affranchir le peuple, améliorer sa condition, c’est tout simplement absurde.”
(Etatisme et anarchie, o. c., p. 251)

Comparant le despotisme russe au parlementarisme occidental, Bakounine remarque :

L’Empire des Tzars fait cyniquement ce que les autres font hypocritement. L’Empire des Tzars, avec sa franche manière despotique et dédaigneuse de l’humanité, est le secret idéal vers lequel tendent et qu’admirent tous les hommes d’Etat.”
Aux compagnons o. c., 1872

Le pouvoir et les lois

il faut abolir complètement, dans le principe et dans les faits, tout ce qui s’appelle pouvoir politique ; parce que tant que le pouvoir politique existera, il y aura des dominateurs et des dominés, des maîtres et des esclaves, des exploiteurs et des exploités. Le pouvoir politique une fois aboli, il faut le remplacer par l’organisation des forces productives et des services économiques.
(Les ours o. c., 1870)

tant que l’humanité sera partagée entre une minorité d’exploiteurs et une majorité d’exploités, la liberté sera inconcevable et restera un mensonge.
(Etatisme et anarchie, p. 293)

En un mot nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même sortie du suffrage universel, convaincus qu’elles ne pourront tourner jamais qu’au profit d’une minorité dominante et exploitante contre les intérêts de l’immense majorité asservie.
(L’Empire, o. c., p. 107)

tout pouvoir politique, quelle que soit son origine et sa forme, tend nécessairement au despotisme."
(Les ours de o. c.)

L’homme privilégié soit politiquement, soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé."
(L’Empire, o. c., p. 104)

Ainsi point de législation extérieure et point d’autorité, l’une étant d’ailleurs inséparable de l’autre et toutes les deux tendant à l’asservissement de la société et à l’abrutissement des législateurs eux-mêmes.
(L’Empire o. c., p. 104)

Le principe d’autorité, appliqué aux hommes qui ont dépassé ou atteint l’âge de la majorité, devient une monstruosité, une négation flagrante de l’humanité, une source d’esclavage et de dépravation intellectuelle et morale.”
(L’Empire o. c., p. 110)

Bakounine et les organisations ouvrières

Bakounine était un partisan convaincu de la lutte des syndicats de travailleurs contre l’exploitation bourgeoise.

L’apparition de syndicats révolutionnaires, “ travailleurs du monde industriel ”, le rapprochement de la révolution des syndicats anglais - trade union - démontre que Bakounine avait raison en insistant sur l’union des travailleurs qui permet de reconnaître les principes de l’Internationale.

du moment qu’un ouvrier met le pied sur ce terrain, du moment que, prenant confiance aussi bien dans son droit que dans sa force numérique, il s’engage avec ses compagnons de travail dans une lutte solidaire contre l’exploitation bourgeoise, il sera nécessairement amené, par la force même des choses, et par le développement de cette lutte, à reconnaître bientôt tous les principes politiques, socialistes et philosophiques de l’Internationale, principes qui ne sont rien, en effet, que la juste exposition de son point de départ, de son but. [...] Au point de vue politique et social, ils ont pour conséquence nécessaire l’abolition des classes, par conséquent celle de la bourgeoisie, qui est la classe dominante aujourd’hui ; l’abolition de tous les États territoriaux, celle de toutes les patries politiques, et, sur leur ruine, l’établissement de la grande fédération interna­tionale de tous les groupes productifs, nationaux et locaux.
(Bakounine anthologie CNT RP)

Par ma naissance et par ma position personnelle, non sans doute par mes sympathies et mes tendances, je ne suis qu’un bourgeois, et comme tel, je ne saurais faire autre chose parmi vous que de la propagande théorique. Eh bien, j’ai cette conviction que le temps des grands discours théoriques, imprimés ou parlés, est passé. Dans les neuf dernières années, on a développé au sein de l’Internationale plus d’idées qu’il n’en faudrait pour sauver le monde, si les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d’en inventer une nouvelle.
Le temps n’est plus aux idées, il est aux faits et aux actes. Ce qui importe avant tout aujourd’hui, c’est l’organisation des forces du prolétariat. Mais cette organisation doit être l’oeuvre du prolétariat lui-même. Si j’étais jeune, je me serais transporté dans un milieu ouvrier, et partageant la vie laborieuse de mes frères, j’aurais également participé avec eux au grand travail de cette organisation nécessaire
. ”
(Lettre aux compagnons de la fédération jurassienne, 1873)

Bakounine sur la révolution

La révolution telle que nous l’entendons devra dès le premier jour détruire radicalement et complètement l’Etat et toutes les institutions de l’Etat. Les conséquences naturelles et nécessaires de cette destruction seront :
a) la banqueroute de l’Etat ;
b) la cessation du paiement des dettes privées par l’intervention de l’Etat, en laissant à chaque débiteur le droit de payer les siennes s’il veut ;
c) la cessation des paiements de tout impôt et du prélèvement de toutes les contributions, soit directes, soit indirectes ;
d) la dissolution de l’armée, de la magistrature, de la bureaucratie, de la police et des prêtres ;
e) l’abolition de la justice officielle, la suspension de tout ce qui juridiquement s’appelait droit [...]
Par conséquent abolition et auto-da-fé de tous les titres de propriété, actes d’héritage, de vente, de donation, de tous les procès - de toute la paperasse juridique et civile en un mot. Partout et en toute chose le fait révolutionnaire au lieu du droit créé et garanti par l’Etat ;
f) la confiscation de tous les capitaux productifs et instruments de travail au profit des associations de travailleurs, qui devront les faire produire collectivement ;
g) la confiscation de toutes les propriétés de l’Eglise et de l’Etat aussi bien que des métaux précieux des individus au profit de l’Alliance fédérative de toutes les associations ouvrières - Alliance qui constituera la Commune.
En retour des biens confisqués la Commune donnera le strict nécessaire à tous les individus ainsi dépouillés, qui pourront plus tard par leur propre travail gagner davantage s’ils le peuvent et s’ils le veulent. [...] ?
Pour faire une révolution radicale, il faut donc s’attaquer aux positions et aux choses, détruire la propriété et l’Etat, alors on n’aura pas besoin de détruire les hommes, et de se condamner à la réaction infaillible et inévitable que n’a jamais manqué et ne manquera jamais de produire dans chaque société le massacre des hommes.
 ”
(Statuts secrets de l’Alliance : Programme et objet de l’organisation révolutionnaire des Frères internationaux 1868)

Quand dans la société il existe une raison suffisante pour la révolution, aucune force humaine ne peut empêcher que cette révolution n’éclate. Si le gouvernement et les clases privilégiées s’efforcent d’y porter obstacle, ces tentatives renforcent la révolution, ces réactions, peut-être positives par le passé, ne permettent pas seulement la formation des idées révolutionnaires, elles montrent réellement la voie de la révolution, que alimentent en soi les instincts révolutionnaires, qu’on avait peut-être cherché en vain.
[retraduit du russe]

“ les révolutions ne s’improvisent pas. Elles ne se font pas arbitrairement ni par les individus ni même par les plus puissantes associations. Indépendamment de toute volonté et de toute conspiration, elles sont toujours amenées par la force des choses. On peut les prévoir, en pressentir l’approche quelquefois, mais jamais en accélérer l’explosion.
(Bakounine anthologie RP)

C’est là un signe infaillible auquel les ouvriers peuvent reconnaître un faux socialiste, un socialiste bourgeois si, en leur parlant de révolution, ou, si l’on veut, de transformation sociale, il leur dit que la transformation politique doit précéder la transformation économique ; s’il nie qu’elles doivent se faire toutes les deux à la fois, ou même que la révolution politique ne doit être rien que la mise en action immédiate et directe de la liquidation sociale pleine et entière, qu’ils lui tournent le dos, car ou bien il n’est rien qu’un sot, ou bien un exploiteur hypocrite.”
(Bakounine anthologie RP)

Bakounine et la religion

Toutes les religions, avec leurs Dieux, leurs demi-Dieux, et leurs prophètes, leurs messies et leurs saints, ont été créées par la fantaisie crédule des hommes, non encore arrivés au plein développement et à la pleine possession de leurs facultés intellectuelles ; ”
(L’Empire o. c., p. 98)

Esclaves de Dieu, les hommes doivent l’être aussi de l’Eglise et de l’Etat, en tant que ce dernier est consacré par l’Eglise. ”
(L’Empire o. c., p. 99)

“ Non sans raison, le gouvernement considère la foi en dieu comme une condition indispensable de son autorité.” [Retraduit du russe]

Il est une catégorie de gens qui, s’ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont tous les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l’humanité : Prêtres, monarques, hommes d’Etat, hommes de guerre, financiers publics et privés, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, geôliers et bourreaux, monopolistes, capitalistes, pressureurs, entrepreneurs et propriétaires, avocats, économistes, politiciens de toutes les couleurs, jusqu’au dernier vendeur d’épices, tous répéteront à l’unisson ces paroles de Voltaire :
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. Car, vous comprenez, il faut une religion pour le peuple. C’est la soupape de sûreté.

(L’Empire o. c., p. 93)

Quelques pensées de Bakounine

“L’organisation de la société étant toujours et partout l’unique cause des crimes commis par les hommes, il y a hypocrisie ou absurdité évidente de la part de la
société de punir les criminels, toute punition supposant la culpabilité et les criminels n’étant jamais coupables." (Statuts secrets de l’Alliance : Programme
et objet de l’organisation révolutionnaire des Frères internationaux -automne 1868-)

"notre idéal à tous, ...c’est la liberté, la moralité, l’intelligence et le bien-être de chacun par
la solidarité de tous - l’humaine fraternité. (Statuts o. c.)

Sur les Allemands Bakounine a écrit ces lignes :

Et ces écrivains socialistes eux-mêmes qui tonnent contre la bourgeoisie, sont de la tête aux pieds des bourgeois, - des propagateurs, des apôtres de la politique bourgeoise, et par une conséquence nécessaire ; le plus souvent sans le savoir et sans le vouloir, les défenseurs des intérêts de la bourgeoisie contre le prolétariat.”
(Lettre à un Français. Continuation III)

Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes, seulement ils travaillent dans des conditions différentes. Voila tout. En présence du bourgeois exploiteur, l’ouvrier doit se sentir le frère du paysan.
(L’Empire o. c., p. 29)

“ A bas tous les exploiteurs et tous les tuteurs de l’humanité ; liberté et prospérité au travail, égalité de tous et fraternité du monde humain, constitué librement sur les ruines de tous les Etats !
(L’empire o. c., p. 80) [Cri des paysans insurgés allemands en 1517-1525]

Ainsi parlait Bakounine.

Ainsi parlait le grand révolutionnaire russe.

Вuenos Aires, mai 1921

A la librairie de la Fédération de l’organisation des travailleurs russes d’Amérique du Sud, il y a des livres et des brochures, que nous conseillons à tous ceux qui lisent le russe. Le catalogue de livres se trouve dans chaque numéro de Golos Truda y de Kommunist