CGT-e info n° 9

mardi 29 août 2006, par frank

CGT-e info n° 9

(Fin de rédaction 29.08.06)

Evocation globale socio économique voir n° 2

Résumé bref !

- Agressivité des multinationales espagnoles dans le pillage du tiers monde et de l’Amérique latine en particulier (héritage des conquistadores) ;

- Stagnation et baisse du niveau de vie, avec perte des acquis, pour la majorité des salariés ;

- Rideau de fumée sur la répression franquiste et la récupération de la mémoire historique.

Contenu :

1) Luttes en cours

2) récupération de la mémoire

3) Réflexion sur la mémoire

1) Luttes en cours

Mercadona 5 mois de grève de la CNT-AIT

Les actions continuent de la part de la CNT-AIT, avec le soutien des licenciés de Seat (déduction personnelle, dont une partie est à la CGT), « de petits collectifs de gauche », des athénées et des collectifs anarchistes de Barcelone, rien de l‘UGT et des Commissions, selon le secrétaire de la section CNT de Mercadona, José Uribe (kaosenlared.net, 06.07.06)

09.08.06 « Hier le Secrétaire général et d’action syndicale du Comité national de la CNT, Rafael Corrales et Antonio Baena respectivement, ont eu à Séville à l’hôtel AC Santa Justa une nouvelle réunion avec le Directeur général de ressources humaines et le Directeur de relations du travail de Mercadona, José Antonio Jiménez et Antonio Muñoz, pour finaliser le préaccord obtenu le samedi à Madrid à l’hôtel NH Nacional. L’accord représentait, à part une avancée, une solution acceptable pour les travailleurs du centre logistique de Mercadona de San Sadurni D’Anoia (province de Barcelone), en grève depuis le 23 mars.

Cependant, selon la CNT, les deux dirigeants de Mercadona ont laissé de côté le préaccord pour offrir hier soir le chiffre astronomique de cinquante millions de pesetas, comme indemnisation pour le licenciement « de tous les grévistes », ce qui représente la rupture de négociations, car pour la CNT “l’achat des grévistes est inacceptable et une moquerie pour la dignité des travailleurs”. »

Communiqué de SFF-CGT sur le nouvel accident ferroviaire du 24.08.06. « Les grandes lignes politiques appliquées au chemin de fer accentuent l’extension des trains de grande vitesse au détriment des lignes conventionnelles. [...] Aujourd’hui à 15 h 52 un nouvel accident tragique s’est produit en gare de Villada, dans la province de Palencia, pour un train de voyageurs six voitures [entre Hendaye et La Corogne] La CGT exprime ses plus sincères condoléances aux familles des victimes et souhaite la guérison rapide des blessés.

[La CGT attend des explications sur l’accident car] selon les caractéristiques actuellement existantes sur le réseau conventionnel, cette ligne possède les standards de sécurité les plus importants [....]. » La CGT dénonce la fragmentation de Renfe [comme la SNCF] et la création d’ADIF société qui gère la ligne où l’accident a eu lieu et souligne la nécessité « d’investissement dans la modernisation des lignes conventionnelles [...la diminution du personnel, la réduction de leur budget] ».

2) récupération de la mémoire

Victimes de la répression franquiste : la "réhabilitation" zapateriane

Avec plus d’un an de retard le Conseil des ministres a enfin approuvé, le 28 juillet 2006, le projet de loi élaboré par la Commission interministérielle créée, en 2004, dans le but d’établir une loi sur « la complète réhabilitation morale et juridique des victimes de la guerre civile et de la répression franquiste » -selon l’affirmation de la vice-présidente du Gouvernement, María Teresa Fernández de la Vega.

Dans la présentation de ce projet, rebaptisé maintenant avec le titre de « Projet de loi de reconnaissance et d’élargissement des droits et établissement de mesures en faveur de ceux qui ont subi la persécution ou la violence durant la guerre civile et la dictature » et qui exclut la « satisfaction juridique » des victimes du franquisme, la vice-présidente Fernández de la Vega a insisté sur le fait que l’objectif de cette mesure est de susciter la « concorde et la conciliation » entre Espagnols et d’adopter des mesures qui puissent aider « à cicatriser et non à rouvrir les blessures ».

Cependant, encore que certains aspects reconnaissent et élargissent des « droits » et établissent des « mesures » en faveur des victimes de la guerre civile et de la dictature, le texte a déçu parce qu’il ne permettra pas de « cicatriser » les blessures des victimes de la répression franquiste. Et non seulement parce qu’il exclut leur réhabilitation juridique mais aussi parce qu’il les met sur le même plan que ceux qui, pendant la guerre, ont lutté contre « les principes, les valeurs et des libertés constitutionnelles » et qui, après leur victoire militaire, ont empêché durant 40 ans, que ces principes, ces valeurs et ces libertés soient en vigueur en Espagne.

Le gouvernement insiste sur le fait que ce projet a été élaboré dans « l’esprit de concorde » qui a présidé la Transition. C’est pour cela qu’il commence par « une reconnaissance générale et solennelle » des souffrances qu’ont dû supporter « les républicains » et « les nationaux » pendant la guerre civile, mais il oublie que « les nationaux » ont déjà reçu cette reconnaissance de la part de l’État franquiste et que, au contraire, « les républicains », outre le qu’ils ont continué à subir la répression durant les 40 ans de dictature, n’ont jamais joui de reconnaissance.

Pour cicatriser les blessures, qui sont encore ouvertes, il n’est pas suffisant de faire allusion au « caractère injuste » des conseils de guerre et des autres procès politiques sans garantie imposés à des milliers d’Espagnols durant l’État franquiste. Pour les cicatriser, il faut que la démocratie invalide les sentences prononcées par ces instances répressives. Non seulement à cause de leur caractère « injuste » mais fondamentalement parce que la démocratie ne doit pas continuer à se déshonorer en reconnaissant la « justice » d’une dictature. 30 ans de déshonneur sont plus que suffisant pour réparer la dette de la transition !

Pour un gouvernement qui se proclame démocrate et, de plus, socialiste c’est un subterfuge honteux de refuser la « réhabilitation juridique » et de proposer une « réhabilitation morale » pour cacher la lâcheté morale et politique de ne pas oser contrarier le secteur conservateur et le parti populaire. Et c’est aussi une honte que le parti au gouvernement, le parti socialiste ouvrier espagnol, ait renoncé à la proposition de loi du 8 juillet 2003 exigeant l’annulation des « sentences des tribunaux d’exception » [ juicios sumarísimos].

De plus, la procédure spécifique proposée pour obtenir cette « réhabilitation » morale (« une déclaration personnelle de reconnaissance de réparation qui donne droits à toutes les victimes, qu’elles pourront présenter elle-même, leur famille ou certaines institutions auxquelles elles auraient été liées » est une injure pour les victimes de la répression franquiste. Pas seulement parce qu’il faut la formuler mais aussi parce que ce droit à « la reconnaissance de la réparation » est offert aux fascistes qui auraient souffert « des condamnations, des sanctions et toute forme de violence personnelle pour des raisons politiques ou idéologiques pendant la guerre civile ». Comment un gouvernement de la démocratie peut mettre sur le même plan ceux qui ont lutté pour la défendre et ce qui l’ont combattue ! [...]

L’objectif de toutes les « révisions » demandées jusqu’à présent était d’obliger la démocratie a cessé de confirmer les sentences de la dictature. Le but n’était et n’est que cela, et pour y parvenir, il serait suffisant que le Parlement propose et approuve une résolution officielle les déclarant nulles

Le gouvernement socialiste ne l’a pas proposé, mais les partis ayant une représentation au Parlement peuvent et ont le droit de proposer une telle demande cette année. Cela est possible au début des séances, lors de la présentation du projet par le gouvernement. Telle est la responsabilité politique et historique des partis, pour ne pas être complice de la honte et du déshonneur d’une démocratie qui, en plus de continuer à respecter les sentences franquistes, est la seule à ne pas avoir condamné sur le plan institutionnel le régime franquiste. [...]

8 août 2006. Grupo pro revisión del proceso Granado-Delgado
Antonio Martín

3) Réflexion sur la mémoire

Journal clandestin d’un cénétiste condamné à mort

La répression franquiste a duré dans sa version implacable jusque vers 1948, dans sa phase dure jusqu’à 1962-1963 et, avec des exceptions importantes - Puig Antich en 1973, les cinq fusillés de septembre 1975, les tirs à balles réelles sur des manifestants en 1976, 1977 -, une période plutôt débonnaire jusque l’adoption de la nouvelle constitution en décembre 1978 (fin définitive des principales lois du régime, l’essentiel demeurant dans la nouvelle constitution : autorisation de l’intervention de l’armée en cas de troubles, tous les pouvoirs militaires au roi, interdiction de la fédération des régions autonomes et de l’auto détermination).

Le compte-rendu - Estampas de luz (1941-1942) Diario de Enrique Barberá Tomás ‘Carrasca’, Barcelone, RBA, 2003, 271 p. - qui suit est une description qui permet d’évaluer la répression et les capacités de résistance de bien des vaincus.

Enrique Barberá Tomás (Alcoy 11.04.1908 - prison d’Alicante 16.09.1942), chapelier, puis garçon de café et comme amateur, professeur d’éducation physique, était adhérent à la CNT. En 1936, il partit comme volontaire dans la colonne des miliciens d’Alcoy pour combattre sur le front de Cordoue. Ensuite il fut responsable du ravitaillement de la ville d’Alcoy, puis envoyé sur le front du Levant où il eut le grade de lieutenant. Emprisonné dès avril 1939, il fut condamné à mort en 1941.

Enrique n’avait pas l’intention d’entrer dans la littérature carcérale, écrit de juin 41 à janvier 42 sur du papier hygiénique dans la section des condamnés à mort, repris en août 42, après une interruption due à un changement de prison pour un nouvel examen de sa condamnation, (de retour dans la section des morts vivants) le journal va jusqu’au 14 septembre. Le 16, la lettre d’adieu à sa femme et quelques lignes à sa fille et à son frère et à ses beaux-parents complètent l’ensemble. Les codétenus mirent le texte dans le grabat d’Enrique transmis à sa veuve. Elle lut le manuscrit et le mit dans un récipient et l’enterra. Quelques années plus tard, le texte fut récupéré mais l’humidité l’avait un peu altéré. Sur insistance de ses enfants, la fille d’Enrique le publia en 1994, puis en 2003. Il ne semble pas qu’il existe de traduction.

De la lecture, il ressort qu’Enrique se savait irrémédiablement condamné à mort dans un régime totalitaire solidement implanté. Et le texte s’adresse - déduction évidente à mon avis - à sa femme et à sa fille (9 ans) qui le visitent en prison pour leur laisser un témoignage clandestin relativement anodin, à première vue, en cas de perquisition. On n’y trouve aucune dénonciation véhémente du régime, de profession de foi enflammée, d’engagement clair. Enrique a parfaitement assimilé en prison les codes d’expression indirects et l’humour, dont l’impact provient de leur absence de marquage religieux ou du refus haineux des "subversifs".

Une seule exception, le 4 décembre 1941, d’après les informations internationales, Enrique écrit : "Nous mourrons, mais le fascisme ne relèvera jamais plus la tête après la grande défaite que l’on devine maintenant ; Notre sacrifice ne sera pas stérile." (p. 196) Cet optimisme est tempéré par ces autres réflexions, 12 jours plus tard : "Dans cette guerre, les dieux ont replié leurs tuniques mythologiques et se sont assis sur la cime de l’Olympe de leurs théologies pour être de simples spectateurs de cette "débâcle". Il n’existe pas d’autre désir que la conquête géographique de gisements pétroliers, de zone cotonnière et de grands bassins où se pressent les matières base de la nouvelle économie, et aussi un système d’organisation politique et économique." (p. 204)

C’est pour ces raisons que le texte échappe à la littérature, tout en ayant un style recherché et le castillan comme langue (alors qu’Enrique est de langue valencienne ou catalane de Valence), et a comme but de donner une autre morale, une autre conception de la vie à ses proches que celle du franquisme ou catholicisme phalangiste.

La lettre d’adieu à sa femme quelques minutes avant l’exécution est claire :
" Je regrette de te laisser si désemparées, ma pauvre, toi et la petite, toutes seules ! Tu seras forte pour aller de l’avant, n’est-ce pas ? [...] La plus grande offrande que tu puisses faire à ma mémoire est de repasser tous les souvenirs que je te laisse et de faire en sorte que la petite continue à m’aimer. [...] Je ne haïs personne, absolument personne. Ce que je ressens c’est un mépris olympien pour certains individus et certaines choses. [...] "
Et pour les beaux-parents, une affirmation, définit parfaitement Enrique : " Que me serve de pardon le fait que tous mes actes ont été altruistes, que tout a été à cause d’un excès d’amour à l’humanité."

Nouvelle lettre à son épouse :
Je suis parfaitement bien, tranquille et avec l’intention de résister la dernière épreuve. Cela est suffisant pour t’éviter des souffrances, la plus grande est pour moi qui vous laisse, le fait en soi de l’accident n’a pas d’importance. Embrasse notre fille chérie pour moi et toi, ma chère Paquita reçoit tout mon cœur.

L’autre conception du monde, c’est la profonde sensibilité des condamnés à mort aux sacrifices de leur famille pour leur procurer de la nourriture, alors que la misère et la faim pèsent sur eux. C’est la grande solidarité, sans aucune présence religieuse, qui unit les morts en sursis. C’est également leur dignité pour partir et léguer à leurs codétenus leurs quelques biens et une lettre de réconfort. Des affirmations qui signifient que les assassins sont ceux qui dirigent les prisons et la société.

"[Jeudi 17 juillet 1941 vers 02 h] Pourquoi nous voler l’honneur et le bonheur de mourir avec ces frères très aimés qui, le peu de temps que nous les avons connus, ont eu la vertu de ravir notre âme ? [...jeudi matin] Paquita [épouse d’Enrique] est aujourd’hui d’une humeur impossible, j’essaie de la stimuler et j’ai du mal à y arriver. Elle a parlé à la porte avec la veuve du regretté Albero [un de ceux qui viennent d’être exécutés] et a fait sienne sa douleur. Je la laisse donc pleurer sa peine très justifiée. Notre fille nous contemple très tristement. Nos pauvres enfants ! A l’âge où on mange des bonbons, ils boivent le fiel qu’on leur sert." (pp. 57-58)

"[12 août 1941] J’ai reçu une lettre de ma compagne, très douloureusement elle m’annonce qu’elle n’a pas pu venir me voir parce qu’elle n’avait pas les moyens de se payer le voyage, en plus, elle doit livrer la terrible bataille de chercher de la nourriture pour tous les trois, et cela après ses dix heures de travail. Face à ce problème, je désire souvent qu’on me fusille tout de suite." (p. 87)

"[5 novembre 1941,deux exécutions de commerçants faisant du marché noir] Ce sont les premiers qui tombent dans la province comme résultat immédiat des mesures extrêmes prises par le gouvernement contre les spéculateurs. Qu’en pensez-vous messieurs les "commerçants" d’Alcoy, [et] si lorsque je "gouvernais" notre "îlot" j’avais eu ces attributions ? Et si maintenant on me laissait un ou deux mois la direction du ravitaillement ? Je vous démontrerai durant quelques jours, comme la divine parabole, que les pains et les poissons se multiplient. Et je vous fouetterai comme le fit Jésus des marchands, parce que vous avez en plus le culot de vous dire les privilégiés." (p. 173)

"[Cellule d’isolement avant l’exécution, 9 septembre 1942] "La lecture et l’écriture sont un refuge superbe et magnifique pour vivre quelques heures comme celles que pourrait vivre le plus heureux des mortels. [...] Quand j’écris à ma Paquita, alors le cœur a la parole. Un bain d’amour mystique ; une douleur sans turbulences, agréable, spirituel, sublime." (p. 258)
"[Même situation, 14 septembre 1942, dernière page et dernières lignes] Aujourd’hui je me fais beaucoup de reproches, je n’ai pas su vaincre l’oisiveté comme il faut. Je me sens abruti. Cela fait cinquante heures que je ne sors pas de la cellule, que je ne me douche pas. [...autorisation d’un surveillant] Sous la douce pluie, je courre, je saute et je fais de la gym. Quelle agréable sensation ! Maintenant c’est la douche qui décharge mes nerfs et renouvelle ma vie, je me sens bien." (p. 262)

En quoi ce témoignage est-il cénétiste ?

L’analyse de la situation personnelle avec recul :
"[22 juin 1941] je vais au parloir, ma compagne attend à l’endroit habituel, nous échangeons des salutations et elle commence à m’informer : Don X a écrit un certificat en ma faveur et Monsieur Y a dit un autre document et XY, au vu de l’ensemble des documents, m’a dit que ton affaire va être réviser. Les X,Y et XY qui semblent aujourd’hui vouloir arranger les choses, sauf une exception, j’en ai la conviction absolue, par crainte, je ne dis pas complicité, sont les responsables du monceau de calomnies qui forment mon dossier ; Je ne le dis pas à ma compagne pour ne pas la précipiter dans le désespoir, mais je continue à penser que sa tâche n’aura pas d’autre récompense que le sacrifice." (p. 31)

La solidarité est un moteur de l’équilibre des détenus du quartier des condamnés à mort : entre eux et pour leurs proches, et celle d’Enrique qui signale leur départ (des données que nulle archive n’a recueillies) :
"[27 juin 1941] En me rappelant les bons amis [...] Cela me fait oublier et mépriser les trahisons et les traîtres, et également cette faune acéphale qui a toujours été prête à secouer la poussière de nos vestes pour mendier des faveurs." (p. 36)
"[20 juillet 1941] Nous nous sentons si frères des morts ! Ils nous appartiennent, plus qu’aucun autre mortel y compris les membres de notre famille. C’est ensemble que nous avons fait les derniers pas que nous dicter l’impératif catégorique de notre apostolat. Ils ont déjà fait le dernier, sûrement, mais nous, nous sommes encore à la merci de la dernière épreuve." (p. 60)
"[20 août 1941] On parle des amis morts, comme s’ils étaient dans la cellule d’à côté, nous sentons la même chose qu’eux et nous n’en avons pas pitié parce que nous nous jugeons aussi défunts qu’eux-mêmes." (p. 96)
"[9 juillet 1941] "Vicente Sanchís Molina part face à la mort, courageux et avec entrain, comme savent le faire les Don Quichote de l’idéal." (p. 50)
"[8 août 1941] "José Guillem Martínez, Miguel Juan Peidro, [chacun transmet ensuite une lettre aux codétenus de la cellule] "Quel dommage, avons-nous dit, de ne pas avoir pris le melon. Quand vous le mangerez, faites-lui de tendres morsures pour nous ; Souvenirs à tous", "Recevez mon ultime accolade et transmettez-la à tout le "tube" [le quartier des condamnés à mort, vu l’exiguïté, même terme dans certain camp argentin de la dictature militaire] qui en ce moment ne vous oublie pas. Un sort meilleur [pour vous] !" (pp. 83-85)
"[23 septembre 1941] Dans la cour avec les autres détenus non condamnés à mort] Commence une pluie de cigarettes qui remplit matériellement nos poches. Les paquets sont vidés sur les condamnés à mort. J’ai mis "une pluie de cigarettes", cette image ne répond qu’au fait matériel. La pluie est l’amour, la sympathie et l’adhésion à notre douleur." (p. 128)
"[Dimanche 18 janvier 1942, appel au parloir] C’est le cher camarade Juliá, sorti il y a quelques jours, qui m’honore de sa visite." (p. 234)
"[28 décembre 1941, visite des enfants] Des petits, au centre, attirent la pitié, ce sont les enfants de Pepe, le vétéran du "tube", les haillons laissent voir la nudité et les pieds nus. [...] Le docteur Nieto, détenu, distribue aux enfants des pesettes d’une collecte parmi les emprisonnés pour couvrir les pieds endoloris de ceux qui dès leur naissance se heurtent aux pierres des rues inhospitalières." (pp. 138-140)
"[3 décembre 1941] Un camion éteint son moteur devant la porte de la prison et on entend le claquement de porte de la cabine ; Toni nous dit que c’est le GMC qui [appartenait] aux gardes d’Assaut ; le transport des crimes légalisés. La tragédie s’approche maintenant. Cent quatorze condamnés à mort croient arrivée leur dernière heure, et les 16 cellules écoutent la palpitation forte de cœurs visibles qui se débattent dans l’impuissance [...] La clé sanglante et homicide s’introduit impunément dans la serrure en ouvrant notre cellule. [...] Antonio Llorca Orto [...] Les larmes aux yeux (attention ces larmes silencieuses ne sont pas le jus hystérique des pleureuses, elles sont de la trilite), nous étreignons un héros qui va à la mort avec une fermeté masculine. [...] Les martyrs partent pour la mort. Mystiques de l’idéal ils livreront la fleur sanglante de la jeunesse à l’holocauste de la rédemption humaine. Et ils le font sans plaintes, un acte de service de plus. Transis de douleur solidaire, nous demeurons assis sur les grabats, à fumer et à assister dans l’imagination nos martyrs. [Lettre d’Antonio] Souvenirs à tous de ma part et en particulier à tous ceux du "tube". Courage Palacios, Quiles, Sáez, Marchirán, Tomasín et Argentino ! Carrasca [surnom d’Enrique, dans le sens de fort comme un chêne] tu es immortel ! Moi c’est fini." (pp. 192-194)
"[22 décembre 1941] Juan Carlos Salazar Tamarco - Argentin - ma chère Fora, tu vas voir que j’ai été fidèle à tes doctrines. Tu m’as montré un chemin plein d’épines que j’ai suivi sans plaintes et je t’offre maintenant ma vie ; tout ce qui me reste. (pp. 212-213)

Un certain humour qui alterne avec la douleur :
"[5 juillet 1941] Les membres du Club nécrologique augmente tous les jours, ils couvrent de loin les pertes" (p. 45)
"[Samedi 28 juin 1941] Savoir que notre vie est garantie quarante-huit heures durant est notre plus grand plaisir, quand la nuit du lundi arrive, le doute et l’heure critique commencent, de minuit à une heure du matin, toute rumeur dans le couloir est une tragique alarme, parce qu’on sait que la porte de la cellule peut s’ouvrir et on peut attendre son propre nom ou celui d’un ami cher." (p. 37)
"[19 août 1941] Aujourd’hui, comme tous les jours qui suivent une série de découpe, nous sommes épuisés." (p. 96)
"[21 décembre 1941] Pour retenir l’organe cardiaque lors des nuits de découpe, il faut un câble ou un étui qui joue le rôle pour le cœur de celui d’une camisole de force pour un fou." (p. 211)
"[27 août 1942] Mes chers morts ! Vous revivez maintenant dans mon âme." (p. 245)

La modestie, le refus de s’élever par rapport aux autres (alors qu’il se sait beau, physiquement en forme et mentalement équilibré) est une constante d’Enrique : il est un individu égal à tous les autres politiques, sauf un ou deux délinquants (qu’il comprend) et des coupables de marché noir (voir sa critique).

Le prologue de Marcela, fille d’Enrique, est fidèle au message du père :
"C’est un hommage à des hommes qui ont combattu pour leur idéal, après avoir obtenu une meilleure justice sociale. Leurs victoires et leurs erreurs, ils les ont payées au prix de leurs vies."

Bien entendu, nous savons qu’il est malaisé d’avoir une ascendance marquée, "rouge" dans un régime où ce terme était digne de la peine de mort (allusion à un registre d’inhumation d’un cimetière andalou évoquée et filmée dans un documentaire de la chaîne Granada sous la direction de Hugh Thomas en 1986). En discutant de ce phénomène avec ma compagne, María Esther Tello, mère de place de Mai et militante anarchiste dans les luttes sociales, de fortes différences apparaissent pour les enfants de militants emprisonnés et assassinés par la dictature militaire catholique et fascisante en Espagne et en Argentine.

Le point commun est évidemment sur le moment (et en gros jusque dans les années 90, en Argentine, voire encore aujourd’hui), être une brebis galeuse, une tache dans la société, et dans la majorité des cas, dans la famille même. Mais ensuite, les deux pays divergent, les associations de droits de l’homme et les mères de place de Mai, constituent des pôles de résistance, les enfants se réunissent ensuite entre eux et se renforcent en échangeant leurs angoisses et leurs désirs.

En Espagne le fascisme catholique éradiqua dès le départ ces possibilités. Un bon exemple est celui de Cordoue, sous domination des factieux, le 1 novembre 1936 le port du deuil et l’entrée dans les cimetières furent interdits. Pourquoi ? Le nombre de républicains assassinés étaient tels que cela aurait constitué une dénonciation publique. Toujours à Cordoue en 1936, une mère, au caractère aussi fort que ces sœurs argentines, alla avec ses neuf enfants demander la grâce de son mari - président du syndicat ferroviaire UGT -. Il fut fusillé. (Francisco Moreno Gómez, La guerra civil en Córdoba ‘1936-1939), pp. 452-453) Un livre intéressant sur la foi catholique avec ce témoignage d’un soldat fusilleur à la mi août 1936 : six personnes abattues, deux hommes, trois femmes (dont une enceinte) et un enfant de 14 ans . Après les tirs dans la tête de l’officier (logique du contrôle scrupuleux), un curé passe un bout de coton sur les cadavres et dit au témoin actif « Il faut tous les tuer, car sinon, ils feraient la même chose contre nous. » (logique du futur divin ?), o. c., p. 319.

Bien évidemment cette foi est analogue à celle des bourreaux qui s’introduisent dans toute idéologie de droite et de gauche et n’a rien à voir avec l’émancipation des opprimés défendue par les partisans de Bakounine, voire par certains curés de la théologie de la Libération, et avant eux, par des curés du secteur républicain (au Pays basque et en Aragon, Mosén Arnal, secrétaire de Durruti).