TERRORISME ET ANARCHISME

lundi 2 octobre 2006, par frank

Corrections stylistiques (01.01.2012)

TERRORISME ET ANARCHISME

Trois distinctions sont à faire pour aborder ce problème qui est celui de l’emploi conscient et systématique de la violence, qui, à l’opposé, peut être instinctive et irraisonnée.

A) Il y a un terrorisme latent et inhérent aux sociétés étatiques actuelles qu’on peut caractériser par des différences nettes entre les classes dirigeantes et les classes dirigées :

moyenne de vie (75 ans pour le secteur tertiaire, 68 pour un manœuvre d’après des chiffres de 1977) ;

soins médicaux et protection durant le travail ;

accès à la culture et aux professions intéressantes et rémunératrices (nombre de fils d’éboueurs qui sont médecins et nombre de fils de médecins qui sont éboueurs).

B) II Il y a un terrorisme de réponse à l’exploitation, déjà présent pendant les jacqueries médiévales, dont les victimes et les objectifs sont sociaux.

C) "Il y a terrorisme politique que nous allons brièvement définir avant d’aborder le terrorisme dit anarchiste."

Le terrorisme politique nait pendant la révolution française avec la loi du 22 prairial (10 Juin 1793) "Les ennemis de la Révolution sont ceux qui, "par quelques moyens que ce soit", et de quelques devoirs qu’ils se soient couverts, ont cherché a "contrarier" la marche de la Révolution et à empêcher l’affermissement de la République. La peine due à ce crime est "la mort" ; les preuves requises pour la condamnation sont tous "les renseignements, de quelque nature qu’ils soient", qui peuvent convaincre un homme raisonnable et ami de la liberté."

L’énoncé même de la loi réduit à néant la présence des jurés. Du reste, il y eut un immense amalgame" dans les exécutions, selon Kropotkine. On peut remarquer que Robespierre institua le culte de l’Etre Suprême le 20 Prairial (8 Juin 1794). C’est-à-dire que la Terreur et le Totalitarisme idéologique vont de pair. Pendant le XIX siècle et le début du XX, on eut surtout des putschs ou coup d’état : le renversement d’une partie de la classe dirigeante par une autre, des querelles de cliques ou de gangs.

Mussolini, Lénine et Hitler, chacun à leur manière, reprennent Robespierre. Lénine crée la Tchéka en Décembre 1917 et annonce que les Soviets doivent être matés en mars 1918. Utilisant la bourgeoisie effrayée par la Révolution russe, des nostalgiques de la violence issus de la guerre et des chômeurs attirés par le fric et des idées apparemment violentes et sociales, Mussolini planifie la terreur de rue en 1920-21. Déplaçant ses hommes sur de petits objectifs, Mussolini profite de la passivité sociale-démocrate et le neutralisme imposé par Moscou pour s’emparer complètement de tous les locaux prolétaires. Hitler faisait de même (le rocambolesque récit de Mein Kampf de 700 ou 800 rouges expulsés d’un café par une cinquantaine de nazis).

La grande leçon du terrorisme politique est qu’il concerne toute la population : ceux qui ne sont pas cassés ou tués physiquement doivent faire le salut politique, répéter les slogans. L’idéologie prend alors le pas, accompagnée du parti unique, de l’éducation obligatoirement orientée par le parti-idéologie, avec les Jeunesses communistes, hitlériennes, babilla de Mussolini, etc. Les nouvelles générations sont ainsi formées dans un bain d’endoctrinement qui va de la crèche au sport et aux colonies de vacances.

La propagande du Parti rabâche parce que, comme le dit Hitler : "la terreur sur le chantier, à l’usine, aura toujours un plein succès tant qu’une terreur égale ne lui barrera pas la route."

"Une deuxième variante du terrorisme politique est celle des mouvements nationalistes" : d’abord utilisée par les irlandais, puis les sionistes, elle devient générale aux mouvements de libération nationale. En imposant les attentats, les nationalistes coupent toute possibilité de dialogue à l’intérieur de la Nation, et la répression de l’ethnie par l’Etat ennemi facilite le but des nationalistes : il est impossible d’avoir une position neutre entre eux et "l’ennemi". Dans le même temps les tendances contestataires au sein des nationalistes sont liquidées physiquement au nom de la pureté (en Algérie le parti de Messali Hadj anéanti par le FNL ; en Palestine les sionistes pro-arabes discrédités ou assassinés par le sionisme traditionnel).

Ainsi dans les années cinquante "le terrorisme, au service d’une organisation clandestine destinée à manipuler la population est un fait nouveau. Utilisé au Maroc en 1954, il a eut son plein développement à Alger en décembre 1956 et janvier 1957." (Colonel Trinquier).

L’arrivée au pouvoir des terroristes nationalistes purifie leurs crimes avec les bons accords économiques et l’implantation des usines de l’Est ou de l’Ouest. L’utilisation de la guerre nationaliste au cas de crise intérieure grave (Maroc et Algérie, Tunisie et Lybie, Egypte et Israel, etc.) est le truc banal qui permet de continuer l’exploitation...

"La dernière variété du terrorisme politique est le terrorisme dit révolutionnaire". Au nom du socialisme, des groupes lancent des campagnes d’attentats qui montreraient aux masses exploitées que la révolte est possible et qu’elles doivent suivre la tendance X. La victoire de Castro en 1959 et les écrits de Che Guevara (avec ceux de Mao traduits en multiples langues) puis de Régis Debray donnent l’illusion d’une certaine facilité. Les pays du Tiers Monde sont touchés, et même ceux des pays industrialisés avec les B.R. en Italie et la R.A.F. et Cie en Allemagne.

Tout groupe léniniste terroriste pond son analyse sur la profondeur de la crise et de l’exploitation. Et à l’opposé dans la même région, d’autres groupes léninistes affirment l’aventurisme d’une telle conception et les possibilités d’une action revendicative légale. De tels paradoxes sont apparus ou existent encore : Venezuela, Argentine, Allemagne, Italie, Mexique, etc.

Dans les trois cas on retrouve la même tactique d’endoctrinement et d’imposition d’une hiérarchie sociopolitique totalitaire où toute réserve, critique et nuance sont assimilées à la trahison. Le peuple est un outil, les individus de la chair à canon. Et les victimes des attentats et de la terreur sont par définition les contre-révolutionnaires ou ne comptent pas même si ce sont des enfants ou des passants ; (les "sous-hommes" en somme, comme les juifs, les gitans, etc, pour les nazis). (1)

"Placer sur le même plan anarchisme et terrorisme, c’est aussi pour un peuple qui a étudié un peu l’histoire véritablement indigne." (Heinrich Boell Le Monde, 13/1/1977)

Et cependant les législateurs bourgeois ont édicté des lois spéciales contre les anarchistes et assimilent encore dans l’enseignement officiel et la propagande des médias, anarchisme et terrorisme. Quant à la propagande marxiste, elle oscille suivant le vent entre l’accusation de petit bourgeois (Lénine, Staline) et terroriste (Plekhanov dans Anarchie et Socialisme en 1894).
Mais "vous voyez que les anarchistes n’ont pas le monopole de la violence politique. Le nombre de leurs actes est infinitésimal par rapport à ceux des autres tendances politiques. La vérité c’est que dans chaque pays, dans chaque mouvement social, la violence fait partie du combat depuis des temps immémoriaux. Même le Christ qui prêchait l’Evangile de la paix, se servit de la violence pour expulser les marchands du temple." (A. Berkman, d’abord anarchiste-terroriste, dans ABC of Anarchism, rédigé en 1929).

Cette réponse suffit par rapport aux détracteurs mais il faut connaître tous les aspects du terrorisme anarchiste, en particulier, celui qui découle du "catéchisme révolutionnaire" qui est à l’anarchisme ce qu’est "le protocole des sages de Sion" au judaïsme, c’est-à-dire un amalgame, une falsification.

Ce catéchisme fut rédigé par Serge Netchaïev en 1869 pour codifier l’activité des révolutionnaires.

"Attitude du révolutionnaire envers lui-même :

1) le révolutionnaire est un homme perdu d’avance. Il n’a pas d’intérêt particulier, d’affaires privées, de sentiments, d’attaches personnelles, de propriété, il n’a même pas de nom. Tout en lui est absorbé par un seul intérêt à l’exclusion de tout autre, une seule pensée : la Révolution.

2) au fond de son être, non seulement en paroles, mais en actes, il a rompu tout lien avec l’ordre public et avec le monde civilisé tout entier, avec toutes les lois, convenances, conventions sociales et règles morales de ce monde [...]

6) [...] Tous les tendres sentiments qui rendent efféminés, tels les liens de parenté, l’ amitié, l’amour, la gratitude, l’honneur même, doivent étouffés en lui par la seule et froide passion pour la cause révolutionnaire." (Etc., etc.).

D’abord séduit par la personnalité de Netchaïev et ses capacités d’évoluer dans la clandestinité, Bakounine rompt avec lui par une lettre du 2 Juin 1870 en lui demandant de changer :

"Vous bannirez de votre organisation l’emploi systématique des méthodes policières et jésuitiques, vous bornant à n’y recourir que dans la mesure où ce serait effectivement et absolument nécessaire et surtout raisonnable et seulement vis à vis du gouvernement et des partis ennemis ; vous rejetterez l’idée absurde qu’on peut faire la révolution en dehors du peuple et sans sa participation et accepterez comme base fondamentale de votre organisation l’idée de la révolution populaire spontanée, où le peuple sera l’armée et l’organisation, rien de plus que l’état-major."

Si certains historiens (!!!) comme Arvon, Avrich attribuent encore le Catéchisme à Bakounine, on peut constater que même en URSS, Piroumova refuse cette contre-vérité dans sa biographie de Bakounine.
On peut noter au passage que les textes de Lénine et Trotsky sur le marxisme et la morale rejoignent ceux de Netchaïev. Et à l’inverse, le refus de la hiérarchie et de l’autoritarisme font que l’Anarchisme ne peut tomber dans l’idolâtrie de la violence.

Historiquement, néanmoins, il existe des hommes du flou, voire des écarts, et nous allons brièvement tenter de les comprendre tout en voyant l’usage pratique du terrorisme par les Anarchistes.
Dans la l Internationale, aussi bien les autoritaires que les libertaires et les autres tendances (proudhonistes, trade-unionistes), voyaient le changement social révolutionnaire comme une action proche des travailleurs. La Commune de Paris sonna le glas de ces espoirs et montra les capacités répressives de l’Etat. Face à cette réalité brutale, Marx - oubliant les quelques pages sur la Commune - encouragea le réformisme de la future social-démocratie. Bakounine se sentit désespéré : "Jamais la réaction internationale de l’Europe ne fut si formidablement armée contre tout mouvement populaire." (15.2.1875, réponse à Elisée Reclus dans Michel Bakounine et les Autres de Lehning, 10/18 p. 343).

Les anarchistes continuèrent à organiser l’Internationale Libertaire dans différents pays. En Italie, une poignée de militants dont Malatesta et Cafiero, lança des mouvements armés infructueux en 1874 et 1877. Et jusqu’à 1892-94, la tactique ne changea guère malgré la répression anti-anarchiste en Espagne (la Mano Negra) et aux U.S.A. (Chicago 1886-87).

Pourtant il y avait un certain nombre d’attentats spectaculaires commis par les Irlandais et les Nihilistes russes depuis 1880. Mais leur influence sur le mouvement anarchiste fut pratiquement nulle. Jean Maitron, cite des textes anarchistes prônant l’emploi des bombes dès 1881, tout en reconnaissant qu’ils n’eurent aucun effet et qu’ils furent mène dénoncés "comme inefficaces".

En fait la grande vague d’attentats de 1892-1894 avec les figures de Ravachol, Vaillant et Henry, apparait au moment où Kropotkine et Pouget proposent l’organisation et la cohésion des groupes. Il semble bien que cette vague naquit de l’exaspération de certaines personnes face à la lenteur du processus révolutionnaire et la vigueur de l’exploitation.

Et ce point nous amène à abandonner la chronologie historique pour adopter un cadre fixe dans lequel on peut englober tous les actes terroristes anarchistes : la motivation, la réaction des camarades et celle des autres.

Le cas d’Emile Henry illustre parfaitement la première motivation, l’impossibilité personnelle de supporter l’exploitation sans réagir, le désir de témoigner sa solidarité envers des camarades innocents et condamnés à mort (Martyrs de Chicago,... etc.).

Mais Emile Henry répondait à la question : Pourquoi lancer une bombe dans un café : de consommateurs paisibles, qui écoutent de la musique et qui, peut-être, ne sont ni magistrats, ni députés, ni fonctionnaires ?

Pourquoi ? C’est bien simple - la bourgeoisie n’a fait qu’un bloc des anarchiste - un seul homme, Vaillant, avait lancé une bombe ; les 9/10 des compagnons ne le connaissaient même pas ; cela n’y fit rien. On persécuta en masse tout ce qui avait quelque relation anarchiste fut traqué [...] Eh bien !, puisque vous rendez ainsi tout un parti responsable des actes d’un seul homme, et que vous frappez en bloc, nous aussi, nous frappons en bloc."

Les députés, les magistrats, les policiers sont les instruments "des bons bourgeois", "et non seulement eux, mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l’ordre actuel, qui applaudissent aux actes du gouvernement et se font ses complices, ces employés à 300 et à 500 francs par mois qui haïssent le peuple plus encore que les gros bourgeois, cette masse bête et prétentieuse. [ ... ] Voilà pourquoi j’ai frappé dans le tas, sans choisir mes victimes.

Et Emile Henry continuait la logique de son raisonnement :même parmi les ouvriers, pour lesquels j’ai lutté, beaucoup, égarés par vos journaux à vous bourgeoisie, me croient leur ennemi, .mais cela m’importe peu. Je n’ignore pas non plus qu’il existe des individus se disant anarchistes qui s’empressent de réprouver toute solidarité avec les propagandistes par le fait.

Ils essayent d’établir une distinction subtile entre les théoriciens et les terroristes trop lâches pour risquer leur vie, ils renient ceux qui agissent. Mais l’influence qu’ils prétendent, avoir sur le mouvement révolutionnaire est nulle." (Toutes les citations viennent de Coup pour Coup, Plasma, 1977, pp. 148-149, 172.)

Malatesta avait répondu par avance en 1892 à cette vision de 1894 d’Emile Henri. Affirmant la nécessité de la violence pour abattre l’exploitation, il soulignait qu’ il faut tenir compte du principe du moyen le plus économique, parce qu’ici la dépense se totalise en vies humaines : "nous connaissons assez les affreuses conditions matérielles et morales dans lesquelles se trouve le prolétariat pour ne pas nous expliquer les actes de haine, de vengeance, voire même de férocité qui pourront se produire. [....] mais une chose est comprendre, une autre pardonner certains faits, les revendiquer, en être solidaires. Nous devons être résolus et énergiques, mais nous devons également nous efforcer de ne jamais dépasser les limites nécessaires. ("Un peu de théorie" dans Malatesta articles politiques).

Deux problèmes sont posés par les déclarations d’Emile Henry : la vengeance et le refus de la critique. Il est évident que la vengeance est absente de la théorie anarchiste. La révolution d’ailleurs n’est ni vindicative ni sanguinaire, note Bakounine (Oeuvre 8, p. 345), de même que Kropotkine dans La conquête du pain et les textes de propagande. Dans la théorie léniniste, par contre, les appels aux fusillades sont courants, c’est ce qui explique sans doute certaines déviations dans la pratique. Ainsi pendant la guerre d’Espagne 1936-39, dans la majorité des cas les prisonniers et suspects fascistes ont été bien traités.

Sous l’influence des idées et de la pratique des communistes et également d’un certain nombre "d’Émile Henry" sans le savoir, des exécutions inutiles et stupides ont eu lieu dans toutes les villes républicaines. Un petit exemple est toujours clair : le secrétaire de Durruti sur le front d’Aragon était un curé parce que les camarades et Durruti considéraient que c’était la meilleure manière d’utiliser et de protéger cet homme. Dans ses mémoires Por qué fui secretario de Durruti, (Andorra, 1972, avec autorisation ecclésiastique, p.140), Mosen Jesús Arnal donne ce cas : à Bujaraloz, un accusé est amené à Durruti par des habitants du village :

- Comment s’est comporté cet homme dans le village ?

Très bien, répondent sans hésitation et unanimement les habitants. Et avec les ouvriers à sa charge ?

La réponse fut identique. La sentence du chef ne se fit pas attendre.

S’il a bien agi dans le village et vis à vis de ses ouvriers, qu’allons nous faire ? Le tuer parce qu’il est riche ? C’est une idiotie. S’adressant au prétendu coupable, Durruti lui dit :

Je comprends que tu ne vas pas travailler dans les champs comme les autres, parce que tu n’es pas habitué, mais tu peux certainement faire quelque chose dans le village, comme par exemple, t’occuper de l’école, et comme ça tu as du travail. C’est ainsi que ce cas fut résolu.

Néanmoins, dans la zone républicaine, beaucoup de curés furent systématiquement tués.

Le refus de la critique est une astuce polémique, qui part du principe que les "autres" (révolutionnaires du même camp ou non) ne font pas de violence ou de terrorisme. En effet ces "autres" ne peuvent pas répondre : ou bien, ils déclarent publiquement qu’ils ont fait des actes, et ils peuvent aussitôt être accusés par la police ; ou bien ils disent qu’ils sont prêts à en faire, et le résultat est le même.

C’est le cas dans deux publications Rapto en París (1974, p.7) et dans le dossier de presse des accusés du GARI (1981).

Cependant, la vérité ou bien plus modestement la très grande majorité des cas de terrorisme par exaspération indiquent que ces attentats ont plus de caractère symbolique, que sanglant, pour dénoncer une injustice.

Et lorsque "crime" il y a, la personnalité, le rôle exploiteur de la "victime" sont tels, que les raisons sont évidentes.
Une deuxième grande motivation du terrorisme anarchiste est de stimuler les réactions populaires dans un cadre socio-économique déjà tendu ou prérévolutionnaire. Le problème est alors de savoir si la situation est effectivement révolutionnaire et on tombe dans le problème précédemment évoqué pour les marxistes léninistes.
... de l’intention à la réalité, il y a souvent un gouffre. ainsi, bon nombre d’actions destinées à "réveiller le peuple" ne provoquent en fait que des réflexes contraires [....] Pensons ici tout particulièrement à la RAF en Allemagne, en partie aux BR, en Italie, et en tout petit à AD en France.

En fait, nous touchons là au problème de l’avant-garde ; des militants qui se situent en dehors du mouvement social, de la société et de ses contradictions, -soit par erreur d’appréciation sur l’analyse de la situation dans laquelle ils vivent (des marxistes-léninistes en général) ;
soit parce qu’ils se foutent de l’analyse de cette situation (comme la majorité des anars, organisés ou non ;
(Courant alternatif, N°17, juin 1982, p.13)

Cette dernière affirmation est très contestable. La majorité des militants anarchistes de mouvements solidement implantés (Russie, Espagne, Bulgarie) ont discerné avec bon sens les périodes "chaudes" des moments d’attente. Comme le soulignait Kropotkine, à propos des nihilistes : le terrorisme est né de certaines conditions spéciales de la lutte politique, à un moment donné de l’histoire. Il a vécu et a pris fin. Il peut renaître et disparaître encore. Mais le nihilisme a mis son empreinte sur la vie toute entière des classes cultivées de la Russie et cette empreinte persistera pendant de nombreuses années. (Autour d’une vie, Stock, reprint, 1971, rédigé en 1896/98).

Kropotkine participa à l’élaboration des conclusions du congrès anarcho-communiste des anarchistes de Londres en 1906, dont la position sur le terrorisme est la suivante :

[Les] actes individuels ou collectifs de protestation, qualifiés de terroristes, sont inévitables contre l’organisation sociale actuelle. Dans les périodes non révolutionnaires, ils indiquent souvent une prise de conscience sociale et ils élèvent le désir d’indépendance des masses. [....] Dans des époques déjà révolutionnaires, ils font partie d’une situation générale et ces actes ne sont plus le fait d’individus d’un héroïsme exceptionnel, qui répondent par la résistance armée à l’oppression. [....] Mais tout en reconnaissant cette situation générale, il est indispensable, cependant de ne pas oublier que le sens de tout acte terroriste se mesure à ses résultats et aux impressions qu’il produit.

Cette remarque peut servir de critère pour tout acte qui aide la révolution, et pour ceux qui se révèlent une perte inutile en force et en vies humaines. La première condition, d’importance vitale, est que les données d’un acte terroriste soient compréhensibles à tous, sans longues explications ni exposés complexes. [....]

Mais il y a dans le problème de la terreur un autre aspect, celui de l’organisation. Nous pensons que l’acte terroriste est le fait de la décision d’individus isolés ou de cercles aidant ces camarades : c’est pourquoi la terreur centralisée où certains exécutent les décisions des autres va à l’encontre de nos principes. De même que nous ne pensons pas possible d’éloigner les camarades des actes révolutionnaires au nom de la discipline d’un parti, de même nous n’estimons pas possible de les inviter à donner leur vie pour des actes qu’ils n’auront pas décidés et pensés. (Texte complet dans Pierre Kropotkine Oeuvres, Maspero 1976).

Il est dommage que ce texte n’ait pas été traduit dés l’époque dans toutes les langues du mouvement anarchiste !

Néanmoins, le mouvement anarcho-syndicaliste a démontré une conscience profonde de l’utilisation nuancée du terrorisme, contre celui d’abord employé par la répression policière. Et comme cela ne suffisait pas - trop de perte de temps légal malgré "la ley de fuga" (tuer un prisonnier sous prétexte qu’il était en train de s’échapper) - le patronat catalan, effrayé par la contagion de la révolution russe, engagea des gangsters, des pistoleros pour liquider les leaders anarcho-syndicalistes. Afin de se protéger, les membres de la CNT de Catalogne avaient leurs groupes de protection (voir la biographie de Juan Peiró par son fils José, Barcelone 1978, qui est un exemple parmi beaucoup d’autres) et leurs groupes d’autodéfense et de contre-attaque, dont l’un acquit une importance historique : "Los Solidarios" plus tard "Nosotros" (voir le livre de Ricardo Sanz) avec Garcia Oliver, Ascaso, Durruti, etc.

Trois brefs exemples permettent de mieux situer la préparation morale des camarades. Le roi d’Espagne devait visiter les mines de Suria, au Nord de Barcelone, accompagné du dictateur d’alors, Primo de Rivera, en 1929. Les cénétistes de la localité préparèrent un attentat pour la visité dans la mine. Afin de prévoir les conséquences, le comité régional de la CNT clandestine fut informé. Après avoir jugé cette proposition sereinement, elle fut rejeté parce que trop risquée, car l’attentat aurait tué non seulement ces deux personnages visés, mais aussi une douzaine de techniciens, de médecins, de journalistes et autres membres de la suite ; ce qui en fin de compte, ne ferait que porter préjudice à la lutte antimonarchiste, au lieu de la favoriser. (Pedro Flores, Las luchas sociales en el Alto Llobregat y Cardoner, Barcelone, 1981, p. 218.)

Enfin, en 1950, à Barcelone, l’anarchiste Venceslao Giménez Orive se sachant suivi par deux flics, préféra écarter une passante avant de leur tirer dessus. Il perdit du temps et fut toucher et eut juste le temps de prendre du poison - déjà préparé - pour ne pas risquer de parler lors de l’arrestation (dans La guerrilla urbana I Facerías, de Antonio Téllez, Ruedo Ibérico, p.199). Quant à Sabaté ou Sabater, il avait invente une sorte de mortier pour lancer des tracts, ce qu’il fit lors de la visite de Franco à Barcelone en 1955 (dans La guérilla Urbana en España : Sabaté aussi de Téllez). On peut voir la différence avec certains en Iran où pour tuer un leader, une bombe est lancée dans la foule.

Une dernière motivation est celle des expropriations, où récupération de fonds pour financer le mouvement syndicaliste libertaire et la propagande anarchiste, ce qui fut courant en Russie, Espagne et Bulgarie. Le danger de la pratique des expropriations est la déviation vers le profit personnel. Durruti, par exemple, vivait très chichement malgré les millions qui passaient dans ces mains. (Voir Le bref été de l’Anarchie de H. M. Enzensberger). Là aussi, le principe éthique est le fondement de l’efficacité.

Manipuler des bombes et des armes impliquent un fort équilibre personnel, d’où notre insistance sur l’élément éthique. Les déviations sont évidentes dans les trois motivations qui nous semblent englober le terrorisme anarchiste : exaspération, cadre révolutionnaire et expropriations. On risque de tomber dans le sadisme, la contre-révolution et la délinquance. Délinquance, dans le sens, où la rébellion anarchiste en soi contre la société, se transforme en une recherche du profit personnel par la force. Attitude identique à celle des capitalistes. Du reste, le passage du terrorisme à la politique ou au commerce (par maffia interposé) est archi-courant.

La réaction des camarades

Nous les avons déjà abordés en grande partie à propos des motivations. Il faut ajouter qu’en dépit des différents jugements de valeur, il y a généralement des campagnes de solidarité pour les camarades accusés de terrorisme. Mais parfois des attitudes sectaires ("il n’est pas dans notre organisation" !) sont visibles. Les oppositions polémiques et des polémiques honnêtes sont inévitables. Mais parmi celles qui n’étaient que personnalistes et stériles à propos du terrorisme, sans doute aucune n’a atteint le degré de celle que déclencha Diego Abad de Santillán [surnom de Sinesio García] dans La Protesta de Buenos Aires en janvier 1929 contre les "anarcho-bandits", en proposant d’ "extirper le cancer mortel" de l’anarcho-banditisme et de refuser toute solidarité politique et pratique. Ces attaques visaient le groupe de Severino Di Giovanni [puis Ascaso et Durruti] qui s’était lancé dans le terrorisme au moment de la campagne pour Sacco et Vanzetti (et dont une partie de l’argent pris dans le holdup servit à publier en italien des articles d’Elisée Reclus). Abad de Santillán est secondé par López Arango. A deux ils écrivent en faisant clairement allusion à Di Giovanni "ou c’est un agent fasciste, ou un instrument de la police, ou un pauvre idiot".

Une sorte de jury d’honneur par correspondance donne raison à Di Giovanni (avec Luigi Fabbri, entre autres). Mais Abad de Santillán et López Arango continuent leur campagne. Le 25 octobre 1929 López Arango est abattu de trois balles en pleine poitrine. Tout le mouvement argentin fut très marqué par la fin de cette polémique. Abad de Santillán continue à revendiquer qu’il avait raison dans ses Memorias 1897-1936, Barcelone, 1977. Et Osvaldo Bayer a écrit une belle biographie de Di Giovanni qui montre le caractère entier et passionné de cet anarchiste. D’un point de vue objectif, il est évident que lors du coup d’état militaire argentin de 1930, les anarchistes n’étaient pas prêts à répondre, en partie à cause des divisions introduites par cette polémique enragée.

Nous avons vu les soins des bourgeois et des marxistes envers les anarchistes : le dénigrement total. Cependant, il y a encore deux autres attitudes. La première est la récupération pure et simple lorsque l’attentat est positif. C’est le cas des nationalistes coréens (voir CPCA N°14), du PC espagnol avec les guérilleros libertaires, par exemple de Grenade entre 1946 et 1948. Enfin, il y a la manipulation. Les camarades de "Front Libertaire" notaient que les analyses du contexte sont souvent refusées, par certains anarcho-terroristes. Si, en plus, ils manquent de discrétion, ils sont facilement contrôlés par la police : Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag et utilisée par les nazis ; le groupe anarchiste de Valpreda et la bombe de Milan de 1972, avec les infiltrés fascistes ; etc.

Il est difficile - voire impossible - de présenter des réponses définitives sur la question du terrorisme. Parfois il s’agit de positions purement personnelles, viscérales, d’autres fois, c’est une analyse uniquement politique ; avec toutes les nuances qu’il y a entre les deux extrêmes. On peut établir cependant qu’en dehors des réactions populaires que le terrorisme est sensé entraîné, il sert souvent à l’État à justifier à un plus grand contrôle de la société, des travailleurs pour mieux isoler les contestataires. Cela a été le cas pour les marxistes léninistes de la RAF et des BR, et des libertaires qui les ont suivis.

Pour montrer la complexité des analyses et comment une certaine utilisation de la logique peut tout Justifier, voici des arguments pour et contre le terrorisme :

CONTRE

-Tuer un membre de la hiérarchie n’aboutît qu’à son remplacement. C’est le principe de hiérarchie qu’il faut supprimer (Stirner).

-Le terrorisme est purement élitiste, vu les moyens qu’il emploi, la formation que cela suppose et la nécessaire clandestinité Une organisation est forcément affaiblie par la répression anti-terroriste (position de la CNT en 1921-1923).

-Un simple mouvement de grève pendant une dictature donne une prise de conscience plus grande que tout le terrorisme préalable. Actuellement les grands moments, comme 1968 en France et en Tchécoslovaquie, 1970-1976 et 1981 en Pologne, sont nés sans aucun lien avec le terrorisme.

-Le Tiers monde ne peut être libéré que par une révolution touchant les deux blocs capitalistes de l’Est et de l’Ouest.

POUR

-L’assassinat d’un haut responsable de l’exploitation Carrero Blanco encourage la contestation : dans l’Espagne franquiste.

-Dans les moments de tension, les masses sont spontanément terroristes. Il faut donc multiplier les attentats symboliques et contre des personnes bien choisies. Les militants seront mieux préparés lors de l’affrontement révolutionnaire (position de Durruti en 1921-23).

-Il y a une ligne évidente entre les attentats terroristes et les grands moments révolutionnaires : 1905 en Russie, 1936 en Espagne, la mort du dernier guérillero en Espagne - Sabater en 1960 - et les grandes grèves de 1962, 1968 en France, et Solidarnosc ont échoué rapidement, vu l’absence de préparation terroriste.

-Les pays du Tiers Monde peuvent adopter les idées anarchistes grâce aux attentats qui sont la seule réponse à donner à l’impérialisme.

Bibliographie :

Robespierre et 1794 :

Kropotkine La grande Revolution, Stock 1976.

Dommanget, Babeuf et la conjuration des Egaux, Spartacus, 1969.

Kessel Patrick, Les gauchistes de 89, 10/18, 1969.

Lénine, Mussolini, Hitler :

Revue Libre N°2.

Soljenitsyne Archipel du Goulag.

Éléments pour une analyse du fascisme I et II, 10/18 1976 ;

Malaparte, Technique du coup d’État, Grasset 1948.

Tchakhotine le Viol des foules, 1973.

Hitler Mein Kampf, 1938.

Mouvements de libération nationale :

Trinquier La guerre moderne, Table ronde 1961.

Che Guevara, La guerre de guérilla, 1960.

Régis Debray, La révolution dans la révolution.

Publié dans la revue CPCA [Centre de propagande et de culture anarchiste] n° 21, juillet- septembre 1983.