LES BATAILLONS ROUGES DU MEXIQUE

lundi 2 octobre 2006, par frank

LES BATAILLONS ROUGES DU MEXIQUE

Le mouvement anarchiste a gardé plus ou moins nettement la mémoire des frères Flores Magón (voir CPCA n° 17), mais l’épisode des bataillons ouvrier de Mexico n’a pas retenu l’attention malgré les problèmes organisationnels qu’il pose.

En 1914, alors que la répression a décimé et isolé les partisans de Flores Magón, il existe la Casa Del Obrero Mundial (maison de l’ouvrier mondial) à Mexico,qui défend clairement des positions anarcho-syndicalistes [la suite montre que pas du tout]. Cette organisation est née en 1912, fondée sur le "syndicalisme révolutionnaire basé sur les livres qui nous arrivèrent d’Es­pagne, avec des auteurs comme Luigi Fabbri, Anselmo Lorenzo, Ricardo Mella, José Prat, et d’autres grands auteurs." (Jacinto Huitrón un des fondateurs de ce mouvement).

Le 18 juillet 1914, Jacinto Huitrón jugeait La situation du pays en réponse à Alexandre Shapiro organisateur d’un congrès anarchiste "La casa del obrero mundial de cette région (groupe nettement anarchiste) s’est occupé du problème de la confédération syndicaliste mais les circonstances politiques du pays ont empêché notre travail, entre autres rai­sons parce que le gouvernement du Général Huerta a fermé notre salle de réunion et notre journal. C’est ainsi que depuis deux mois nous n’avons pas pu agir collectivement et c’est à peine si des camarades sont allé dans les rangs révolutionnaires."

"En 1910, parce qu’il ne pouvait plus sup­porter autant de misère et de vexation, le peuple s’est lancé au combat, sous la direction de Madero. C’est en ce moment là que les partisans de Magón ont fait leur tentative­ socialiste en Basse Californie. Madero triompha, mais non pas la révolution. Elle continua parce que le peuple ne trouva guère d’amélioration. Il est vrai qu’il gagna un peu de liberté politique (en effet on a commencé à parler de socialisme et d’anarchisme au Mexique ; le syndicalisme vint après), mais sur le plan économique,on resta à peu près au même niveau. Ensuite, en 1911, on a l’apparition de la figure d’Emiliano Zapata, révolutionnaire agrarien très désintéressé, mais son mouvement n’est pas non plus anarchiste, ni même socialiste. Le bouleversément, dirigé par Zapata dans le sud, depuis l’assassinat de Madero, avec l’appui d’Orozco, Carranza et Villa au nord, est une révolte économique."

"Le paysan pauvre ("péon") veut un lopin de terre et rien d’autre ? Zapata lui-même m’a dit quand je lui ai rendu visite : "je ne com prends pas le socialisme et l’anarchisme. [...] la révolution que nous prônons demande beaucoup de préparation. Que pouvons-nous faire ici où il y a 80 % d’analphabètes ? si l’Europe qui est plus préparée et cultivée, n’a pas pu faire la révolution sociale, comment pouvons-­nous la faire nous, qui savons à peine lire ?"

Il y a, on le constate, une coupure vertigi­neuse avec les conceptions de Flores Magón qui considérait que la révolte amène à la conscience révolutionnaire. Et en Andalousie et dans de nombreuses régions d’Espagne pen­dant la guerre civile 1936-39, des analpha­bètes ont accompli un grand travail autogestionnaire, parce qu’ils avaient une forte conscience anarcho-syndicaliste.

De plus, l’ignorance du socialisme en soi (et encore plus de l’anarchisme) était réelle chez Zapata, mais était-il inconscient ? Je ne le pense pas à partir de ce dialogue, ex­trait de l’unique rencontre entre Villa et Zapata, le 4 Décembre 1914 :

"Villa ... Nous voulons les terres pour le peuple. Dès que nous les répartirons, le Par­ti commencera à les lui enlever... Vous verrez comment le peuple va commander. C’est lui qui commande et il va voir qui sont ses amis.

"Zapata... Le peuple sait que les autres le veulent, ils lui prendront les terres. Il sait qu’il doit se défendre tout seul. Mais il préfère se faire tuer que de céder la ter­re."

(Version en sténo reproduite dans Francisco Villa y la Revolucion, Federico Cervantès, México, 1960).

Pourquoi les Anarcho-syndicalistes de la Casa del Obrero Mundial n’eurent-il pas de contacts sérieux avec les villistes et les zapatistes ? y eut-il de l’anti-ouvriérisme chez les forces paysannes zapatistes et villistes ?

Le fait est que la casa del obrero mundial qui avait lancé une école de type Francisco Ferrer à Mexico en Aout 1914, des syndicats et des grèves en septembre et en sctobre ne suivit pas Zapata et Villa. Carranza, l’homme de la bourgeoisie, avait su donner un aspect alléchant à un programme par une loi promettant de tout arranger dans le pays (12 décembre 1914) et surtout une loi de réforme agraire, le 6 Janvier 1915. De plus, il l semble qu’un groupe de la Casa
était partisan d’une certaine collaboration.

Les événements se précipitaient et le 17 février 1915, un pacte était signé en­tre le gouvernement Carranza et la Casa del Obrero Mundial en 8 points :

1- Le gouvernement confirme sa résolution sur l’amélioration de "la condition des travailleurs",

2- "Les ouvriers de la Casa del Obrero Mundial, dans le but d’accélerer le triom­phe de la révolution constitutionnaliste (= nom du gouvernement) et d’intensifier leurs idéaux à propos des réformes so­ciales, afin d’éviter autant que possi­ble de répandre inutilement le sang, font connaitre la résolution qu’ils ont prise de collaborer, effectivement et pratiquement, au triomphe de la révolu­tion, en prenant les armes soit pour défendre les villes au pouvoir du gouverne­ment constitutionnaliste, soit pour combattre la réaction."

3- Le gouvernement s’occupera avec attentoin des "justes réclamations des ouvriers dans les conflits qui pourraient surgir entre eux et les patrons dans l’application des contrats de travail."

4- Le gouvernement organisera militaire­ment les ouvriers ou bien leur donnera des moyens de subsistance.

5- La Casa del Obrero Mundial fournira une liste des ouvriers d’accord pour combattre.

6- La Casa del Obrero Mundial fera "une propagande active pour gagner la sympa­thie de tous les ouvriers de la république et des ouvriers du Monde envers la révolution constitutionnaliste".

7- Les ouvriers formeront des comités ré­volutionnaires ou ils le jugeront uti­le.

8 - Tous les ouvriers et ouvrières engagés dans l’armée porteront le nom de rou­ges" .

Le document fut signé par 9 ouvriers dont le cordonnier Celestino Gasca. Ce dernier rapporte ainsi la chose une interview le 30 Octobre 1975 :

"...Nous réunîmes 37.000 ouvriers pour préter notre vie, pour la donner à la révolution dans le mouvement de Carranza...le mot rouges a un rapport très direct avec la doctrine que nous avion alors, qui était anarchiste."

On peut ajouter qu’il y eu une brigade "Acrata" (= anarchisme) composée de médecins et de 42 infirmières en jupe noire et corsage rouge, qui interpréta par exemple ou­tre son travail médical, des hymnes "ou­vriers internationaux" le 6 mars 1915 devant le général Obregón, commandant des troupes de Carranza.

La-morale de l’épisode est la répres­sion brutale de la grève générale lancée par la casa, à la suite de la baisse du pouvoir d’achat, en juillet 1916, et du désir des ouvriers d’être payé en partie en or, et non en papier monnaie sans valeur. Carranza prit la décision suivante le 31 juillet 1916 en s’appuyant sur une loi du 25 janvier 1862 de Juárez contre les impérialistes français "Article 1 :tous ceux qui portent atteinte à l’ordre public,comme le prévoit la loi du 25 janvier 1862, seront puni de la peine de mort."

Le 2 août 1916, la grève fut terminée et tous les dirigeants arrêtés, dont l’un con­damné à mort. Finalement, tous furent libérés sans exception. Le 4 août, la Casa Del Obrero Mundial fut définitivement fermée ; depuis février 1916, le gouvernement avait commencé à licencier les ouvriers, sans leur payer l’intégralité de leur solde. Militairement, Carranza et la bourgeoisie sentaient qu’ils avaient gagné la partie. L’anarcho-syndicalisme [plus exactement un syndicalisme anarchiste incapable de distinguer entre de vagues promesses des classes dominantes et la lutte contre les possesseurs de moyens de production] fut alors complètement supplanté par un syndicalisme de collaboration de classe accompagné de mesures sociales du gouverne­men’..

Ce lamentable épisode montre à la fois le potentiel ouvrier qui existait pendant la révolution mexicaine, et le manque de vision de certains anarchistes, et de réflexion alors que d’autres camarades luttaient avec Flores Magón, sans illusions sur les hommes politiques ou des accords de circonstances, circonstantialistes".

I(sraël) Renov [= Frank Mintz]

Sources : Jacinto Huitrón "Orígenes e historia del movimiento obrero en México" Mexico editores Mexicanos Reunidos, 1980, 320p.
"Historia Obrera" n°9,n°17 (centro de estu­dios Historicos del Movimiento Obrero Mexi­cano)

CPCA n° 22, octobre-décembre 1983