Les anarchistes russes (compte-rendu)

samedi 25 novembre 2006, par frank

Décédé en 2006, Paul Avrich a apporté des informations importantes, mais les principales accompagnées de préjugés lourds.

Avrich Paul Les anarchistes russes, Paris, Maspero, 1979, 333 p.

Il est essentiel de partir de deux remarques pour apprécier cet ouvrage : l’étude est la seule sur la question, elle est de 1967 et n’a pas été remise à jour (traduite en espagnole et en italien depuis des années) ; l’auteur n’est pas anarchiste et il déforme beaucoup l’histoire par des remarques autoritaires. Ceci mis à part, il reste que le livre est fort intéressant et apporte beaucoup.

Voyons brièvement les déformations : suivant sans la citer la théorie de Gerald Brenan sur l’anarchisme comme séquelle du passé médiéval, Avrich nous parle du millénarisme anarchiste, du refus du capitalisme, de la révolution immédiate qui ne pouvaient que séduire des régions “ relativement arriérées ”, “ la populace illettrée et primitive (pp. 29 et 40), de la quête de l’Âge d’or, image préférée de l’auteur (pp. 9, 41, 80, 105, 106, 172, 195, 218, 286, 288). À cela s’ajoutent certaines ignorances du marxisme, comme la conception commune à Bakounine et à Marx de la possibilité de passage direct de la société du “ mir ” au socialisme sans passer par l’étape capitaliste (introduction à l’édition russe du Manifeste) ; et le fait que la suppression de la propriété privée ne supprime pas pour autant la loi du profit et le capitalisme, comme les anarchistes - bien que “ millénaristes ” - et des sociologues comme Robert Michels - en 1913 - l’ont dit depuis longtemps.
Dans son premier chapitre Avrich montre que la misère et la répression firent que les Juifs furent plus sensibles aux théories anarchistes, que les autres populations de l’empire tsariste. La crise de 1905 donna une énorme impulsion aux différents groupes anarchistes, dont beaucoup prônait le terrorisme. La description d’Avrich est malheureusement plus une série d’anecdotes qu’une étude sérieuse ; une note donnant des chiffres anarchistes de l’époque fournit une précision : environ 5.000 anarchistes actifs et des milliers de sympathisants.

Comme lors du développement de l’anarchisme dans les autres pays, on remarque une opposition entre les partisans de l’action violente et ceux de l’organisation syndicale. Avrich nous apprend que le terme “ anarcho-syndicalisme ” (jusqu’alors on disait “ syndicaliste révolutionnaire ”) fut créé en Russie, pour se démarquer des autres tendances syndicalistes comme les socialistes qui en 1905 à Saint-Pétersbourg excluaient les anarchistes des soviets. La raison politique principale de l’opposition entre syndicalistes et violents est donnée par le fait que des revendications de salaires “ ne pouvaient profiter qu’à des travailleurs qualifiés ” et non au lumpenprolétariat, “ c’était briser la solidarité de la majorité exploitée ” (Rochtine en 1908).

Ensuite vient un chapitre qui aurait nettement mieux sa place au début : “ Anarchisme et anti-intellectualisme ”. Auteur lui-même d’un ouvrage sur Pougatchev, Avrich semble incapable de concevoir une prise de conscience politique dans des mouvements populaires, et pourtant nous avons de Spartacus à aujourd’hui la révolution russe et espagnole et les soulèvements ouvriers en Europe de l’Est, comme si la connaissance universitaire ou avoir des chefs diplômés étaient une condition sine qua non. Ainsi nous avons des phrases comme “ Bakounine considérait, lui, que tout effort pour éduquer le peuple était inutile ”, ce qui est exact à condition de dire que l’éducation en soi est impulsée par le pouvoir et que la lutte sociale est éducation populaire véritable. Ailleurs, Avrich prend soin de souligner que Makhno était “ à moitié illettré ” (p.239), alors que comme universitaire Avrich doit savoir qu’il y a un certain nombre de lettres sans fautes de Makhno, aux archives sociales d’Amsterdam. Makhno “ était sujet à des crises d’alcoolisme ” (p.246), autre cliché propagé en grande partie par les bolcheviks. Avrich a plus de bonheur lorsqu’il décrit les idées de Machaon qui généralisait les remarques de Bakounine sur le marxisme en les appliquant à tous les groupes révolutionnaires, y compris les anarchistes, porteurs de la nouvelle classe des intellectuels. Cependant il aurait été logique de dire que dans la pratique Machawski fut peu suivi et mourut fidèle à ses idées, comme ouvrier à la "Pravda", c’est-à-dire en train de s’intégrer à la nouvelle classe. L’évocation de 1917 et des anarchistes est claire, mais les chiffres concrets manquent.

Et Avrich réussit cette fois à démonter les mots d’ordre libertaires de Lénine, tout en organisant la répression anti-anarchiste et contre les soviets. Cependant Avrich semble peu conscient de la portée de la critique anarchiste du marxisme léninisme et tout en citant la “ commissariocratie ”, le “ capitalisme d’État ”, il ne fait aucun rapprochement avec le stalinisme et l’impérialisme soviétique de l époque.

Curieusement Avrich isole la description des anarchistes peu nombreux qui acceptèrent le bolchevisme, puis furent liquidés, du sort des opposants syndicalistes, trotskistes, anti-bureaucratiques qui, même quand ils se rallièrent au PC, furent en général fusillés. La bibliographie est complète, mais on note l’ignorance des traductions française, espagnole et italienne des ouvrages anarchistes russes.

L’ouvrage d’Avrich est indispensable, sa conclusion est par contre parfaitement négative quant aux capacités des ouvriers à gérer l’économie (pp. l72, 250), ce que Lénine avait prévu (p. 277) et on peut se demander pourquoi donc Avrich a consacré une étude qui tend à prouver le contraire, avec la description des réalisations et des analyses ouvrières.

Publié dans “ Anarchive ” N°1 en décembre 1979