SUR BAKOUNINE, L’ALLEMAGNE ET LE NATIONALISME

jeudi 7 décembre 2006, par frank

Article publie dans "le Monde Libertaire" en été 1991.

SUR BAKOUNINE, L’ALLEMAGNE ET LE NATIONALISME

Bakounine est une référence, non un dogme, pour les a¬narchistes. Il est donc logique et nécessaire, comme l’a fait René Berthier, de revoir certains points essentiels. Il s’agit ici de la fondation du nationalisme allemand et du pangermanisme, selon Bakounine. René Berthier juge les affirmations bakouniniennes et les conséquences qu’il en tire sur la prise de conscience révolutionnaire, à la lumière des con¬naissances historiques actuelles, et en comparant avec les a¬nalyses de Marx et Engels (1).

Formation du nationalisme allemand

"Partout, dit Bakounine, le protestantisme a produit l’esprit de liberté et d’initiative,"donnant principalement à la classe moyenne et aux corporations ouvrières des vil les un essor vigoureux et puissant. Pourquoi en Allemagne le protestantisme s’accompagne-t-il du despotisme des princes, de l’arrogance des nobles et de la soumission des classes laborieuses ? (2)

C’est en fait que l’expansion germanique a lieu à l’Est en luttant contre les Slaves, et donc, le pouvoir militaire devient le pilier de la société. Lors de la guerre des paysans de 1525, le pouvoir réprime, avec la bénédiction de Luther et d’autres théologiens. "C’est en effet à partir de cette date que commence, selon Bakounine, le long sommeil qui s’abattit sur le pays jusqu’à la moitié,du XVIII siècle (3). "

Pour Bakounine, le protestantisme allemand est ainsi constamment caractérisé par la négation, dans les faits, de la liberté de conscience, par la soumission de l’Eglise au pouvoir politique, et par l’acceptation passive de tout statu quo politique et social, par ce que Bakounine appelle la "propagation systématique de la doctrine de l’esclavage" (4).

Les historiens, et l’interprète du protestantisme Max Weber, confirment les grands traits de cette interprétation. Marx et Engels également, mais ils en tirent des conclusions radicalement distinctes. Marx considérait les mouvements révolutionnaires paysans comme rétrogrades. Cependant Engels avait observé les capacités organisationnelles des paysans allemands semblables, voire plus avancées que celles de la bourgeoisie germanique au XIX siècle. Mais cela ne modifia pas la vision déterministe de l’évolution historique par étapes successives obligatoires. Marx n’évolua que tardivement sur ce point (5).

Bakounine s’emportait contre la primauté absolue de l’économisme sur les autres facteurs sociaux ; Ce principe est profondément vrai lorsqu’on le considère sous son vrai jour, c’est-à-dire d’un point de vue relatif ; mais il néglige la réaction pourtant évidente, des institutions politiques et juridiques et religieuses sur la situation économique (6).

Le nationalisme allemand au XIX siècle

Les différents peuples slaves opprimés par la Russie, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie cherchaient à s’émanciper, dans le désordre. Les Slovaques, dit Bakounine, les Silésiens et les Polonais s’opposaient aux Tchèques ; les Ruthènes [Ukrainiens] s’opposaient aux Polonais qui ne voulaient pas reconnaître leur droit. Les Slaves du Sud, "indifférents à toutes ces chamailleries", préparaient la guerre contre la Hongrie [...] Bref, chacun tirait la couverture à soi, chacun voulait transformer les autres en marchepied sur lequel il monterait pour s’élever (7).

Je laisse de côté la participation personnelle et courageuse de Bakounine aux mouvements slaves et germanique, pour aborder son analyse. Les Allemands ne pouvaient ni ne savaient ni ne désiraient s’unir en 1848. En effet, c’est uniquement la bourgeoisie allemande traditionnelle qui incarne la soumission à la hiérarchie étatique. Mais la lutte révolutionnaire des Allemands, comme des différents peuples slaves, était pour Bakounine une nécessité. René Berthier s’insurge avec raison contre le prétendu "messianisme slavophile" attribué à Bakounine, voire son "messianisme paysannophile", qui ferait des traditions collectivistes agraires russes - le mir -, le foyer de la révolution. En soi, "apathie" et "improductivité" sont les principales caractéristiques de la communauté rurale russe (9). "

Marx et Engels, en 1848, expriment d’abord leurs sympathies pour les luttes polonaise, italienne et tchèque, car une nation ne peut pas devenir libre en continuant d’opprimer d’autres nations (1847). Par souci d’efficacité, c’est-à-dire (10) l’assurance que l’Allemagne se développerait en entraînant l’expansion du socialisme de langue allemande qu’ils escomptaient monopoliser, Marx et Engels contredirent leur analyse, en quelques mois. D’où des déclarations sidérantes anti tchèques, croates et slaves : en communauté avec les Polonais et les Hongrois, nous ne pouvons affermir la révolution que par le terrorisme le plus déterminé contre les peuples slaves (1849) (11).

Cette volte-face (où Polonais et Hongrois ne sont acceptés qu’en tant qu’ils sont germanophiles) de Marx et En¬gels, comme de nombreuses autres (opinions sur Proudhon, Lasalle, Bakounine, l’AIT, la Russie, etc.) s’explique, à mon avis, par leur désir de réussite individuelle. Issus d’un pays fragmenté, Marx et Engels ont la même morale que les parvenus : percer par tous les moyens. Si pour Proudhon Marx est le tenia du socialisme, il faut ajouter que Marx et Engels en sont les Rastignac. En ce sens, les disciples de Marx, comme Kautsky, Bernstein, Lénine, Trotski et compagnie, dans leurs évolutions multiples, sont parfaitement dans la ligne jésuitique de la pensée du Maître. Les luttes intestines et criminelles au sein des mouvements marxistes sont la conséquence automatique d’une théorie fondée sur l’opportunisme et l’autoritarisme.

L’illusion parlementaire (allemande)

"A l’opposé de Marx, Bakounine pense que le système représentatif (que Bismarck a mis en place en Allemagne dès 1866) ne conduit pas à un régime moins autoritaire que les despotismes mis à bas par la Révolution française, ni que le suffrage universelle puisse en quelque façon que ce soit rapprocher l’échéance du socialisme (12). "

René Berthier cite un biographe de Bismarck, qui donne ce témoignage de Bismarck lui-même en 1871 : Nous devons mettre en application ce qui semble justifié dans le programme socialiste et qui peut être mis en application dans le cadre présent de l’Etat et de la société (13). Bakounine avait par¬faitement saisi le jeu de Bismarck et celui de Marx et Engels. L’absurdité du système marxien consiste précisément dans cette espérance qu’en rétrécissant le programme socialiste outre mesure pour le faire accepter par les bourgeois radicaux, il transformera ces derniers en des serviteurs inconscients et involontaires de la révolution sociale. C’est là une grande erreur, toutes les expériences de l’histoire nous démontrent qu’une alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours au profit du parti le plus rétrograde (14).

Est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit le suffrage restreint, soit le despotisme d’un seul ? Point du tout. Ce que nous affirmons, c’est que le suffrage universel, considéré à lui tout seul et agissant dans une société fondée sur l’inégalité économique et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu’un leurre (15).

Le nationalisme et les anarchistes

René Berthier souligne la position de Marx dans le Manifeste en 1848 : "Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondiale, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent. [...] Du jour où tombe l’antagonisme des classes à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre elles." ("Prolétaires et communistes") On reconnaît la "foi" dans le déterminisme économique, et en ne prenant que le cas des Etats Unis et de la Grande Bretagne, la persistance des wasps, des Indiens, des Chicanos, des irlandais, des Gallois, etc., comme groupe ethnique refusant le rouleau compresseur de l’uniformité, on se rend compte que Marx à complètement négligé les facteurs psychologiques. Les marxistes ont essayé de développer la question nationale, mais en général avec les mêmes oeillères que le Maître : "Celui qui n’a pas sombré dans les préjugés nationalistes ne peut pas ne pas voir dans le processus d’assimilation des nations par le capitalisme un immense progrès historique, la destruction de la routine nationale des différents coins perdus, notamment dans les pays arriérés tels que la Russie (16). " Quant aux textes de Marx et Engels contre les Slaves, Lénine comprit et explique qu’il s’agissait de "peuples réactionnaires entiers" opposés aux "peuples révolutionnaires", mais que dans le processus de la lutte révolutionnaire, il devait y avoir "liberté de séparation" et"liberté d’union" dans les cas d’oppression ou de révolution, selon la volonté tactique de Comité Central (17). Dans la pratique, le schéma organisationnel appliqué jusqu’à la décomposition de l’URSS, partiellement suivi en Yougoslavie, n’est que la continuation de l’administration impériale turque ou austro-hongroise voire tsariste, avec de vagues a¬méliorations.

René Berthier conclut sur la reconnaissance des valeurs du prolétariat allemand par Bakounine et l’importance de la critique de l’Etat. Mais il demeure que l’ensemble des tex¬tes de Bakounine sur l’Allemagne tende à entraîner la confu¬sion entre développement du totalitarisme et peuple allemand comme dans Etatisme et Anarchie, qui est mal dissipée par la condamnation du pangermanisme et du panslavisme dans un bref appendice. Et les rares allusions au judaïsme sont complètement négatives et erronées (18).

Il est évident que la prise de position de Kropotkine contre l’Allemagne dès 1905, et collectivement défendue en 1916 (19), était largement inspirée par une lecture biaisée, mais réelle de Bakounine. Simultanément, Kropotkine encoura¬geait toutes les luttes nationales ; positions que reconnaissaient Malatesta et la majorité des camarades opposésau choix de Kropotkine en 1916. Depuis lors, la foi de Kropotkine dans "la civilisation française" comme berceau de la révolution s’est avérée illusoire : les crimes et l’exploitation (qui perdure) des colonies et ex colonies ne sont guère différents de ceux engendrés par l’Allemagne nazie et actuelle (avec les manipulations en Slovénie et en Croatie pour attiser la guerre civile, "grâce" aux contradictions internes à la Yougoslavie).

Durant la seconde guerre mondiale, seules des minorités (comme Cultura Proletaria de New York) protestèrent contre la participation de nombreux cénétistes à la lutte antinazie, sans compter de multiples militants en France, en Italie, en Bulgarie, etc. Avec les guerres anti-coloniales, on a même assisté à une coupure entre anarchistes - plus ou soins indirectement - anti et pro impérialistes (20). Plus tard, on revient à une vision en faveur des luttes régionales au Pays Basque, en Sardaigne, en Sicile, moins clairement pour la Macédoine (21).

Afin de s’orienter au milieu des multiples querelles nationales actuelles, tant en Europe qu’ailleurs, nous pourrions nous fonder sur un texte de Bakounine. Après avoir prôné la nécessité d’un système social constitué de bas en haut par l’alliance libre des associations ouvrières et des communes libres [donnant] naissance à une fédération libre, nationale et internationale, il ajoute ce qui suit pour la Pologne, mais en remplaçant "Pologne" et "Polonais" par n’importe quel autre nationalité ou ethnie, nous disposons d’un critère sûre. Adversaire de tout Etat, nous rejetons, bien entendu, les droits et les frontières dits historiques. Pour nous, la Pologne ne commence, n’existe réellement que là où les masses laborieuses reconnaissent qu’elles sont et veulent être polonaises ; elle finit là où, refusant tout lien particulier avec la Pologne, ces masses entendent contracter librement d’autres liens nationaux. (22).

1) Berthier René Bakounine politique (révolution et contre révolution en Europe centrale), Paris, Monde Libertaire, 199I, 237 p.

2) o. c., p. 13.

3) o. c., p. 20.

4) o. c., p. 32.

5) o. c., pp. 27-28 et p. 23.

6) o. c., p. 22.

7) o. c., p. 67.

8) o. c., p. 95.

9) o. c., p. 87.

10) o. c., pp. 72, 101.

11) o. c., p. 84.

12) o. c., p. 120.

13) o. c., p. 185.

14) o. c., p.177.

15) o. c., p. 175.

16) Lénine Notes critiques sur la question nationale, (1913) Moscou, 1954, pp.15-16.

17) Lénine Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, (1916) - groupé avec le texte précédent -, pp.156-157, I65.

18) Bakounine Oeuvres, Champ Libre IV p.359 ; VII p. 278. Marx ou (Bronstein) Trotsky n’offrent pas de visions plus positives.

19) Pierre Kropotkine Oeuvres, p. 297 et ss.

20) Pro colonisés : Noir et Rouge anthologie 1956-1970, Acratie, pp. 145-I9I ; pro colonialistes : Prudhonmeaux L’effort libertaire, Spartacus, pp. 21-26.

21) Orrantia "Tar" Miquel Por una alternativa libertaria y global, Madrid, Zero, 1979 ; Bonanno Sicilia : sottosviluppo e lotta di liberazione nationale, Raguse,1982 ; Contre l’éthnie macédonienne : Balkanski Libération nationale et révolution sociale (à l’exemple de la révolution macédonienne), Paris, Fédération Anarchiste,1982, p. 154.

22) 1872 Oeuvres, VI, p. 344.