Bulgarie : 25 = 100

jeudi 7 décembre 2006, par frank

Ces extraits viennent d’un texte rédigé en automne 1969 à l’occasion de la campagne spectaculaire du PC bulgare « 25 = 100 ». Tout le monde comprend qu’il s’agit de la période 1944-1969 : depuis le 9 IX 1944, arrivée de l’Armée rouge, la Bulgarie avait progressé d’un siècle par rapport à l’époque capitaliste, selon le Parti.

Pour marquer également cet événement, le texte reflète des cas de la vie courante de personnes que j’ai connues. Ce texte a eu un triste sort : envoyé de façon anonyme à tous les périodiques anarchistes importants du moment avec la mention « NE PAS INDIQUER LA LANGUE DANS LAQUELLE CE TEXTE EST ECRIT » (« le Monde Libertaire » Paris, « Umanità Nova » Rome, « Freedom » Londres, « Black and Red » Sydney, et quelques autres), il est resté dans les oubliettes.

La seule interprétation que je vois est soit qu’il n’avait pas l’aval de l’émigration officielle bulgare (bel exemple de discipline bolchévique !), soit qu’il était trop détaillé et trop anticommuniste et aurait pu heurté des sympathisants ouvriers hésitants entre la critique libertaire et l’influence du PC (bon exemple de lâcheté et d’incapacité de critique réel).

Tous ceux qui connaissent Cuba, la Chine, le Vietnam actuellement ou ont connu l’URSS et ses colonies, retrouveront de bons souvenirs. Le même système entraînant les mêmes tares.

Bulgarie : 25 = 100

Extraits

2) Les paysans

Pratiquement il ne reste plus d’hommes sauf les très jeunes et les vieux. Les jeunes et les adultes sont en usines, parce qu’ils gagnent presque le double. Il reste une majorité de femmes qui travaillent et gardent la maison et le peu de terre du couple.

"35 ans, possède un lopin de terre. Elle doit huit heures pas jour à la coopérative ; en été, il y a la cueillette ; la récolte en hiver, sauf trop grand froid, il faut creuser des tranchées pour l’irrigation ou les égouts. Le Salaire est de 0,50 leva (1) par jour."

C’est la, situation de la plupart des gens. L’impression générale des paysans, même de ceux qui ont saboté et ont été mis en en prison lors de l’application forcée des coopératives est que la situation actuelle du point de vue du salaire et de la retraite, pour réduits qu’ils soient, donnent une plus grande sécurité. Les vieux touchent de 15 à 25 l. par mois. Il faut tenir compte du fait qu’ils ont des récoltes à eux. Sous le tsarisme les gens mouraient de faim, maintenant, ils sont misérables ou pauvres. Ceci pour la campagne, car dans la ville la situation est la même, voire pire que sous le tsarisme, et plus de gens vivent dans les villes.

"40 ans : ouvrier en ville (3 fois 8), cultivateur le jour dans son lopin de terre, lorsqu’il est d’équipe de nuit. Il a épouse une institutrice, il fait des conserves, des pâtés, distille et boit son alcool."

Il a tout pour être heureux, selon notre vision de la vie. Cependant, il est prêt à tout abandonner s’il peut passer la frontière légalement ou pas. Pour lui, l’Occident, c’est gagner plus d’argent, voir moins de policiers... l’image d ’ Épinal que nous avons de l’Ouest."

3) les professions libérales

"38 ans : professeur, donne des leçons particulières qui doublent presque son salaire (100 l. mensuels). Il se trouve satisfait de son sort et ne comprend pas ceux qui veulent émigrer."

Il s’agit d’un enseignant privilégié, dans une matière importante. Vu le recrutement sur concours et sur dossier politique (plusieurs pour une personne), il reflète assez bien la mentalité arriviste de cette corporation qui a un rôle intimement lié à la formation politique du PC (voir plus loin).

"45 ans et 25 ans, médecins, 100 l. par mois, considère dégradant de gagner comme ouvrier spécialisé (parfois moins). Ils prennent le plus possible à domicile (2 1. par tête). Ils espè¬rent aller en Algérie, soit pour émigrer soit - pour la grande majorité faire de l’argent et ramener une voiture - occidentale." (2)

Courte explication de la médecine de notre point de vue de tous les jours (plus loin, nous approfondirons). Quant nous sommes malades, nous allons soit à la policlinique de notre profession soit celle du quartier. La, une fois sur deux, le médecin fait la causette et prescrit l’aspirine, s’il n’a rien à faire, il lui arrive de proposer les médicaments. Jusqu’ici, la médecine est gratuite, elle ne vaut rien en argent de qualité.

Nous allons à la pharmacie payer nos médicaments (3) souvent chers et peu efficaces. Aussi nous alors consulter chez lui un médecin (4), parfois le même, il est alors attentif et prévenant. Nous sommes sûrs que lui. Cela nous coûte de deux à trois leva (1 l. pour les amis). Lorsque nous parlons, nous différenciant toujours pour une visite chez le médecin « v keushti » - chez lui - ou alors « na rabota » au travail, la policlinique.

La médecine n’est vraiment gratuite que pour les hospitalisés, pour lesquels les médicaments sont également gratuits. C’est un grand avantage, qui compense en partie l’argent qui nous est soutiré en visites et médicaments. Malheureusement, il y a beaucoup de malades par rapport aux places dans les hôpitaux. Autre inconvénient, pour certaines maladies et interventions chirurgicales, le pourcentage de mortalité et d’échecs est effrayant : plus de 50 %. Les malades commencent à fuir Dervenitsa (un hôpital de cancérologie, près de Sofia, le seul dans le pays), a refusé les opérations cardiaques cérébrales.

La cherté et l’incapacité de notre médecine ont conservé et développé les guérisseurs et les charlatans du régime antérieur. Le désarroi moral où nous nous trouvons accentuent les pratiques religieuses, fétichistes et clandestines (seuls les vieux retraités que le régime supporte fréquente généralement les églises). Combien de plantes, d’eau, de tissus miraculeux sont colportés secrètement, plus ou moins mercantilement ! (5)

« X avocat : gagnent un argent fou, comme ses pareils, en faisant payer de 6 à 40 l. De simples papiers dactylographiés, dont le prix légal est de 0,0 à 3 l. »

L’attribution de médaille et de primes aux ouvriers aux paysans de choc, les héritages, etc., entraîne de nombreux litiges devant les tribunaux. Mais comme nous vivons en démocratie populaire, nous avons des organismes spéciaux, parallèles et gauches tribunaux : dans chaque centre de travail, de mairie, il existe un "jalbi buro", bureau de réclamation. De plus, le syndicat, le comité central et le Praesidium de la république (organe complètement creux, créé pour les occidentaux), et même le premier ministre, ont tous leurs "jalbi bura". Bien souvent, les plaintes sont présentées dans deux ou trois organismes à la fois.

Au contraire de la justice du tribunaux, les "jalbi bura" peuvent régler les problèmes : protestations des habitants d’un immeuble parce que l’ascenseur (presque toujours avec un compteur pour une pièce quelques centimes pour fonctionner) ne marche pas ou que l’eau est coupée en hiver, etc. La procédure est en général longue et c’est bien normal. Chaque comité, par exemple l’entretien des ascenseurs, du ramassage des ordures, des canalisations, du montage aux appareils ménagers, etc., est dirigé par un membre du parti, qui le plus souvent prend une partie des crédits pour lui y travaille moins possible. Pour qu’une réclamation soit efficace, il faut trouver un membre du parti plus fort que celui contre lequel on proteste. D’où un dédale invraisemblable (6) de dossiers et du contre dossiers, de rapports confidentiels, d’un nombre incalculable de bureaucrates et, les avocats.

Notre régime est très conscient de sa bureaucratie. Il s’emploie à canaliser le mécontentement sur elle, alors que ce que nous voulons tous, et tout changeait. À la radio, à la télévision, dans la presse, on trouve de nombreuses dénonciations nominales du bureaucrate salopards, mais tout cela n’est que broutilles. L’essence du régime est la bureaucratie : il est indispensable de remplir un dossier est de faire une enquête de police pour les frais les plus ordinaires afin de préserver les privilèges des membres du PC. Modifier une installation d’eau, de gaz ou d’électricité, une construction, etc., oblige à établir des dossiers, des plans d’experts et à attendre une autorisation pendant quelques semaines. Après autorisation, nous pouvons aller à une « base » d’équipement qui ne délivre un bon ; quelques semaines plus tard, un ouvrier passe voir l’endroit où il faut travailler ; au bout de quelques nouvelles semaines, une équipe exécutera les travaux.

4) Les travailleurs fichés

"60 ans. A l’époque du départ de son fils,pauvre paysanne ; a été envoyée en camp de travail avec toute sa famille -complètement étrangère aux idées et au départ du fils,de même que la mère, du reste-. Son petit-fils a été "troudovak" soldat travailleur (7)."

La logique du système veut que la responsabilité soit collective (comme au Moyen Age et sous les Turcs).Cette responsabilité s’étend sur plu¬sieurs générations et touche les ascendants et le descendants et les collatéraux.

"Y, brillant chimiste, notes excellentes, échoue un concours de recrutement avec le maximum. Motif : un oncle aux États-Unis."

"Bonne élève, refusée à l’université parce que son grand-père était grand propriétaire. " (Il avait 100 moutons)

"60 ans, très croyante. Va à l’église tous les jours, malgré des pressions. Elle n’a jamais exercé de profession. Sa fille n’a pas trouvé de travail dans la région."

"55 ans, exclu du parti (pour tentative d’émigration). Il avait un poste important et une pension de partisan. Il a tout perdu. Il essaya de gagner l’argent en faisant des bricoles."

Un des résultats de cette politique est que la confiance politique est plus importante que la capacité, la technicité. Il est donc bien naturel que tous nos cadres soient de bons communistes, et ensuite, s’ils ont quelques connaissances, des architectes de - même si leur construction s’écroule au bout de quelques mois - ; des médecins - mêmes si ce sont des crétins - . Dans la conversation, faisant la différence entre les cadres communistes capables et les cadres communistes ignares.

"40 ans, ouvrier. Arrêté en 1950 pour distribution de tracts et condamné à x années de travaux forcés à Béléné. Libéré pour bonne conduite. En 1956 - soulèvements hongrois-, il est appelé à la milice pour vérification d’identité ; il est remis en li¬berté au bout de quelques années."

Béléné, île du Danube était un camp de concentration, fameux comme ceux de Lovetch, Pleven, Sliven. (On devrait les recommander aux oocidentaux qui vont se dorer les fesses à Varna). Épisode de la vie à Béléné appel à des prisonniers le matin, en rang. Un officier contrôle, il tire presque une tête dépasse (un mort). Un gardien même pas prisonnier. Il lui dit d’aller chercher du bois près du rivage. Lorsqu’elle prisonnier y est, le gardien tire. Explication officielle : « tuer pour tentative d’évasion. »

"50, profession libérale, expulsé de l’université pour anti-communiame. Devient peintre en bâtiment, puis réussit à être le "nègre" de certains auteurs officiels du Parti."

"60 ans, comptable diplômé, connaissance approfondie de plusieurs langues. En 1941,11 refuse d’être un mouchard du P.C. dans une usine. .Depuis, il travaille au rendement travailleur l’usine, bien que le régime manque de cadres polyglottes."

"45 ans, veuve d’un militant, tué par les communistes Ne trouve trouvant pas de travail pendant longtemps, elle n’en cherche plus et actuellement vit avec sa mère, elle a une pension de 60 l."

"45 ans, condamné à mort en 1945 pour avoir tué des partisans. Grâce à sa famille en partie communiste, il sort de camp de concentration. Actuellement, a une bonne profession." (8)

"45 ans ouvrier spécialisé. Pas de condamnation, mais un très mauvais dossier. Comme il fait un bond travail, des membres du parti lui font des commandes, pour leurs objets personnels. Il a un bon niveau de vie. "

Remarques : Les amitiés dans le P.C. permettent de bien arranger certaines situations. Pour nous tous les gens fichés sont à priori sympathiques. Mais nous les fréquentons le moins possible pour éviter d’avoir des ennuis (un mauvais dossier, c’est comme la peste, cela peut devenir très contagieux). Ceux qui sont politisés parmi nous différencient les fichés pour activités tsaristes et pour activités socialistes, anarchistes, etc. Ils sont une minorité.

Le système est rigide, mais la responsabilité collective est â double tranchant. Un communiste malade, s’il est important, ira à l’hôpital du Comité Cen¬tral. Si c’est un petit communiste, il n’ira pas chez un médecin communiste parce qu’il sait que c’est un incapable de l’ira chez un bon médecin, même un médecin fiché. Comme chaque service entraîne une compensation, le bon médecin, le bon électricien, le bon garagiste, etc., verra son dossier s’améliorer dans son travail.

Mais comme la milice surveille tout le monde, à la moindre formalité, cet individu redeviendra le fiché sans aucun privilège, et suivra le service de la milice qui le surveille, son protecteur communiste aura plus ou moins de facilités pour l’aider.

NOTES

1) à l’époque le leva valait officiellement un dollar pour les Occidentaux et 3, 5 ou 4 pour les Bulgares se rendant à l’étranger et autorisés à en acheter ; d’où la même valeur au marché noir.

2) La notoriété des médecins bulgares en Algérie était telle que certains patients préféraient faire 50, voire 100 km pour consulter de « vrais » médecins.

3) Les médicaments n’étaient pas remboursés.

4) La médecine privée officiellement n’existe pas en dehors des hôpitaux, cliniques, etc.

5) Une délicieuse célèbre, une aveugle de Petritch, été reconnue comme compétente même chez les communistes du ministère de la Sûreté. Ce ministère (Derjavna Sigournost, dirigée par Mirtcho Spassov, homme d’ambassade soviétique) était l’organe dirigeant réel du régime. Par exemple, le premier ministre Todor Jivkov, dans une réception, se déplaçait pour aller saluer le ministre de la Sûreté.

6) kafkaïen, du reste de cet auteur a été interdit de fait jusqu’à la fin des années 70).

7) Troudovak le service militaire était de deux ans, trois dans la marine, le pays étant en alerte permanente et la loi martiale appliquée pour chaque faute minime (les sentinelles qui s’endormait étaient fusillée).

Les garçons non fiché avaient le droit de porter des armes, les autres étaient « troudovatsi » tout le temps du service. Leur travail consistait à faire des routes, construire des bâtiments militaires, travailler dans les mines stratégiques, etc., uniquement dans des conditions dangereuses. Cependant, dans ces conditions, les troudovatsi avait le courage ou la conscience de saluer les civils par « Samo Levski ». Officiellement, cela veut dire : définit le club de football de Levski, l’éternel rival du club de l’armée (Ts SKA). En fait, Levski, est le symbole du héros de l’indépendance (pendus par les Turcs), celui qui répondait aux paysans lui demandant s’il serait leur sultan (leur chef, leur président) une fois le pays libéré, « non, j’irai ailleurs continuer la révolution. » Autrement dit, les troudovatsi faisait également comprendre qu’il souffrait d’une exploitation qui méritait la présence d’un nouveau Levski.

8) Il s’agit d’un cousin du quartier de Nadejda à Sofia, pour simplifier sa biographie il était justement accusé d’avoir, en tant qu’officier tsariste, d’avoir torturé des femmes partisanes (en leur tranchant les tétons avec son sabre (cadeau de son oncle membre du PC !). Mais le papa étant communiste (cheminot) d’avant 1944 et ayant de bons anges gardiens, il sauva son fils. Une fois libéré, le brave Ilia se maria et recommença à torturer, sa femme, cette fois ; Elle en mourut. Au bout de quelques années, Ilia se suicida : moralité même les salauds ont une âme.