SITUATION DESASTREUSE DU SYNDICALISME PERUVIEN

vendredi 26 novembre 2004, par Tauro M.

SITUATION DESASTREUSE DU SYNDICALISME PERUVIEN

Le syndicalisme péruvien a connu des moments de victoire et aussi de défaite. Il s’est développé en périodes de démocratie bourgeoise et a été férocement réprimé par les dictatures militaires et civiles qui ont secoué le pays. Aujourd’hui, le mouvement syndical sort de la dure épreuve que lui a fait subir la dictature d’Alberto Fujimori. Le nouveau gouvernement de la droite neo libérale, présidé par Alejandro Toledo, a modifié la loi de réglementation des syndicats qui avait été imposé par la dictature et qui avait réduit à presque rien l’existence du syndicalisme. Comme nous allons le voir, cette nouvelle loi restreint le droit à la syndicalisation et le droit de grève. Néanmoins, il y a des raisons d’avoir de l’espoir, car les travailleurs péruviens souhaitent combattre pour leurs revendications et pour un nouveau monde sans exploitation ni oppression, poussés par la situation économique misérable et par une conscience de classe forgée par un siècle de combat.

Un peu d’histoire

Le syndicalisme péruvien est né en 1904, quand la Fédération des Ouvriers Boulangers du Pérou, créée comme corporation mutualiste en 1899, se sépare de la Fédération d’Artisans et devient l’axe centralisateur des luttes ouvrières urbaines. Le 1er mai 1905, cette Fédération organise un acte de masse, invitant plusieurs secteurs ouvriers à célébrer la journée internationale des travailleurs. Durant cette réunion on décide d’initier une lutte commune pour arracher la journée de 8 heures de travail. Autour de cette revendication, le prolétariat de la capitale (Lima) commence à prendre conscience de sa classe et à s’organiser.

Les dirigeants ouvriers les plus combatifs adoptèrent les idées anarchistes. Les anarchistes étaient méfiants vis à vis des partis politiques et postulèrent l’action directe des ouvriers. Leur but était la grève générale, la destruction immédiate de l’Etat et l’organisation de la société sur la base d’unités de producteurs libres (communisme libertaire). “ La Protesta ” (1911-1926), devint le principal moyen de communication des ouvriers pendant de nombreuses années. Ils regroupaient le noyau anarchiste le plus actif, à la tête duquel étaient les boulangers Manuel Caracciolo Levano et son fils Delfín, l’ouvrier du textile Luis Felipe Grillo et l’ouvrier du bâtiment Abraham Gamero. Ils comptèrent sur la présence de l’écrivain Manuel González Prada, premier propagandiste de l’anarchisme au Pérou.

Certains anarchistes du groupe “ La Protesta ” proposèrent d’améliorer les méthodes d’organisation et de lutte des travailleurs, en développant l’organisation syndicale. Ainsi naquit l’anarcho-syndicalisme L’organisation syndicale, déjà existante dans le secteur textile, se répandit dans presque tous les groupes ouvriers combatifs. En 1913, les anarchistes formèrent une Fédération Ouvrière Régionale Péruvienne, première tentative de centralisation syndicale du prolétariat péruvien. En 1915 la Fédération des Travailleurs en Tissus du Pérou fut créée. Elle regroupait les grandes usines textiles de la capitale. Les anarchistes essayèrent, aussi, de former des syndicats parmi les ouvriers des mines et des grandes haciendas du Nord du pays. Ces efforts se sont heurtés à une répression très dure, mais laissèrent quelques graines.

La conquête de la journée de huit heures de travail

En 1918, les anarcho-syndicalistes fondèrent la Fédération Ouvrière Locale de Lima (FOL), en remplaçant la Fédération Ouvrière Régionale qui n’avait pas pu se développer. En décembre 1918, la FOL tint un Congrès qui donna la priorité à la lutte pour la journée de 8 heures. Quelques jours après le Congrès, les ouvriers du textile de Vitarte (ville à l’Est de Lima) commencèrent une grève pour ce motif. Rapidement, tous les syndicats appelèrent à la grève. Les capitalistes et le gouvernement ne voulaient pas céder.

La répression fut brutale. Les manifestations étaient dissoutes à coups de sabre. Les garanties individuelles furent suspendues. Les ouvriers de Vitarte subirent une attaque armée et de nombreux dirigeants furent emprisonnés. La FOL lança la consigne de Grève Générale, appuyée par la Fédération d’Artisans, la Fédération d’étudiants du Pérou (FEP) et de nombreuses organisations.

A Lima, l’arrêt du travail fut presque total. La FOL et le gouvernement entamèrent des négociations. Finalement, le Président Pardo céda et, le 15 janvier 1919, édicta la loi reconnaissant la journée de 8 heures pour tous les travailleurs du pays. La victoire des travailleurs était totale. Les véritables leaders de cette lutte furent l’artisan ébéniste Nicolas Gutarra, l’ouvrier textile Adalberto Fonken et le cordonnier Carlos Barba, tous anarcho-syndicalistes.

Les anarcho-syndicalistes organisèrent encore d’autres luttes comme celle du Comité pour la Baisse des Prix des Produits de Subsistance, qui décréta une grève du paiement des loyers et, ensuite, la grève générale. La police réprima violemment les manifestations. Le gouvernement arrêta la majorité des dirigeants et, sans direction, le mouvement populaire se transforma en violence désorganisée et sans espoir. Des terribles combats furent livrés entre la troupe et les ouvriers, qui levèrent des barricades.

La crise de l’anarcho-syndicalisme

A partir de 1924 des partis politiques ouvriers et populaires s’organisent, comme l’Apra (Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine) en 1924 et le Parti Socialiste en 1928 (qui deviendra peu après Parti Communiste). Le message de la révolution chinoise (1911) et de la révolution russe (1917) arrive, avec force, au Pérou, apporté par Victor Raúl Haya de la Torre (fondateur de l’Apra) et par José Carlos Mariátegui (fondateur du Parti Socialiste). Le message était clair : les syndicats sont nécessaires mais pas suffisants pour émanciper le prolétariat de l’exploitation et l’oppression. Il faut que les ouvriers s’organisent en parti politique (Parti Socialiste) ou en parti d’alliance entre les ouvriers et les classes moyennes (Apra). On ne peut pas arriver directement au communisme libertaire ; il faut passer par une période de transition ou dictature du prolétariat (Parti Socialiste) ou par un État anti-impérialiste (Apra). Aussi bien l’Apra que le Parti Socialiste font miroiter aux ouvriers des lendemains qui chantent s’ils adhèrent ou soutiennent leurs partis. En plus, l’action directe pratiquée par l’anarcho-syndicalisme se heurte à une répression féroce ; alors les ouvriers se tournent vers les partis politiques comme soupape de sécurité. Ainsi, l’anarcho-syndicalisme entre en crise. Au Deuxième Congrès Ouvrier il perd la majorité. “ La Protesta ” disparaît en 1926. Le mouvement syndical vivra jusqu’à aujourd’hui sous l‘hégémonie ouverte de l’Apra, ou du Parti Communiste.

Les derniers 20 ans et la situation actuelle

Entre 1977 et 1990 il y a eu plus de 20 grèves générales de 24 heures. En fait, les partis, surtout de gauche, utilisèrent le mouvement syndical comme tremplin pour accéder au pouvoir par la voie électorale, mais sans succès. Ces grèves de protestation contre la politique de soumission au diktat du FMI des gouvernement successifs (Morales Bermúdez, Belaunde et Alán García) servirent plus à affaiblir le mouvement (toujours avec des dirigeants licenciés, des morts, des blessés et des détenus) qu’à obtenir une quelconque revendication. La gauche perdit les élections en 1980, 1985 et 1990, la dernière au profit d’Alberto Fujimori (à qui la gauche donna ses votes au deuxième tour). Fujimori démantela le mouvement syndical avec des lois qui limitaient la syndicalisation et le droit de grève, favorisa les licenciements massifs, un statut précaire des travailleurs. Les escadrons de la mort perpétrèrent des assassinats sélectifs de dirigeants syndicaux, comme les cas de Pedro Huillca (Secrétaire Général de la CGTP), Saúl Cantoral (Secrétaire Général de la Fédération Minière) et Luis Ramírez (dirigeant de la Confédération Intersectoriale des Travailleurs de l’Etat). Il faut dire, aussi, que la guerre interne entre le Sentier Lumineux et l’Etat a été le prétexte pour réprimer les syndicats (plusieurs dirigeants finirent en prison, accusés faussement d’appartenir au Sentier Lumineux). Finalement, après les élections truquées d’avril 2000, la réélection de Fujimori et le scandale des vidéos de son conseiller Vladimiro Montesinos dans lesquels celui-ci apparaissait donnant des milliers de dollars à des députés, des entrepreneurs, des maires, hommes de la TV, la radio et la presse pour qu’ils soutiennent Fujimori, provoquèrent un puissant mouvement populaire contre la dictature. Fujimori abandonne le pays pour fuir la justice et part se réfugier au Japon. Reconnu citoyen japonais, il obtient la protection de ce pays. Un gouvernement de transition présidé par Valentin Paniagua le remplace. Il organise des élections générales en avril 2001. C’est Alejandro Toledo qui est élu, (formé comme économiste à Harvard), et qui va mener la même politique économique que son prédécesseur, c’est-à-dire, capitaliste ultra libérale.

La loi antisyndicale de Toledo

Le Congrès (au Pérou il y a un parlement et une seule chambre) approuve en 2002 une loi de “ relations collectives de travail ” ou de réglementation des syndicats, rapidement signée par le Président de la République, le 12 décembre 2002, et qui a donc force de loi. Elle rétablit les négociations par branche qui avaient été supprimées par Fujimori pour “ casser ” la Fédération du Bâtiment qui était la seule à se maintenir, et concède qu’on peut se syndiquer à partir du début du contrat de travail et non après la période d’essai (trois mois). Ce sont les deux seuls points positifs de la loi.

Voyons maintenant les points négatifs qui la transforment en une loi antisyndicale. Primo : les syndicats peuvent s’organiser mais dans les entreprises privées de plus de 20 travailleurs et, dans les entreprises d’une autre nature, à partir de 50 travailleurs. Cette disposition exclue de l’organisation syndicale plus de 80% des travailleurs puisque, à Lima, sur 3 600 000 personnes occupées, 2 500 000 travaillent dans des entreprises de moins de 9 employés. Si nous prenons en compte, en plus, qu’au Pérou seulement 46% de travailleurs exercent une profession dans le secteur formel de l’économie, nous voyons donc que l’immense majorité des travailleurs est exclue de la syndicalisation. Secundo, la loi contient aussi un dispositif qui supprime, d’un coup de plume, la possibilité de faire des grèves de solidarité. Tertio : la loi stipule que, si une grève se prolonge trop ou est accompagnée “ d’actes de violence ”, le gouvernement tentera de favoriser la négociation directe entre patrons et ouvriers, et en cas d’échec, cela ne marche pas “ le Ministère du Travail et de l’Emploi décidera définitivement ”. Quarto : en cas de grève, la loi impose aux travailleurs un service minimum qui est en fait un service maximum car elle autorise les patrons à présenter, aux ouvriers qui vont se déclarer en grève et aux autorités du ministère du Travail, des listes de travailleurs nécessaires pour maintenir le service pour les clients ou les usagers. Finalement, la loi formule une liste de services, non close, où on voit bien que le service maximum va affecter tant le secteur public que le secteur privé, étant donné la privatisation de plusieurs services publics ces dernières années. La loi rend donc méconnaissable le droit de grève, et on voit mal comment les grèves peuvent être efficaces si les entreprises continuent à fonctionner normalement. Les trois centrales syndicales ont manifesté leur accord avec cette loi scélérate.

Les luttes syndicales et populaires actuelles.

Après l’élection de Toledo à la présidence de la République et le retour d’un espace de libertés publiques, le mouvement syndical et populaire a initié un processus de restructuration et de relance des luttes sociales. Fin 2001- début 2002, des licenciés de l’administration publique réclament -et réclament encore à ce jour- leur réincorporation. Ils réorganisent la Confédération Intersectorielle des Travailleurs de l’Etat (CITE), occupent le local du Syndicat du Ministère de Transports et organisent une marche vers le Ministère de Travail pour exiger leur réintégration. On les accuse alors d’être des “ terroristes ” à la suite de certains dégâts occasionnées aux locaux du Ministère. Plusieurs membres sont arrêtés et délogés du local occupé. Le Ministre de l’Intérieur, Fernando Rospigliosi, en profite pour suggérer que le Congrès vote une loi sanctionnant de 4 à 6 ans de prison les auteurs occupant des locaux publics ou privés et bloquant des routes. Ainsi on s’achemine vers la criminalisation du mouvement social, notamment de l’action directe des travailleurs. Cette loi n’est pas encore passée, mais le gouvernement a obtenu du Congrès l’autorisation de légiférer en matière “ anti-terroriste ”. Aujourd’hui, on peut donc craindre que, profitant de la peur du terrorisme dans la population, il se décide a faire passer des lois ou des décrets criminalisant le mouvement social dans ses aspects les plus combatifs.

En juin 2002, éclate au Sud du Pérou (à Arequipa, Cuzco, Puno, Moquegua et Tacna) une grève générale à l’appel des Fédérations Syndicales Départementales contre la décision du gouvernement de Toledo de privatiser les entreprises d’électricité du Sud (Egasa et Egesur). Cette grève a été suivie massivement par tous les syndicats locaux et a duré pendant 6 ou 7 jours. Au même temps, treize Maires d’Arequipa se sont déclarés en grève de la faim, ainsi que 26 agriculteurs de Sabandía, Socabaya, el Cural, la Joya et Vítor, à la tête desquels se trouvait le dirigeant paysan Yamel Romero Peralta. Le Front Civique de Lima (la capitale) a appuyé la grève régionale du Sud, avec une manifestation jusqu’au Congrès de la République. Les manifestants sont partis du local du Syndicat des Travailleurs de Telefónica (entreprise espagnole), où diverses organisations se sont jointes à la marche de protestation, telles que Agora Populaire, Agora Populaire de la Jeunesse, La Lutte Continue, Sutep, Alpha et Omega, et d’autres mouvements. Les manifestants ont protesté contre la privatisation de Sedapal (l’entreprise de l’eau) et, bien sûr, de Egasa et Egesur. Mais, le 19 juin 2002, la police réprime sauvagement une manifestation à Arequipa, en tuant un participant qui était un ouvrier.

Devançant l’explosion sociale, Toledo suspend les privatisations. Le Ministre de l’Intérieur, Rospigliosi, démissionne sans demander d’excuses au peuple d’Arequipa et les grévistes suspendent leur action. Ils écrivent alors la “ Déclaration d’Arequipa ”, un accord avec le gouvernement, expliquant que “ La représentation du gouvernement, avec l’accord des représentants de l’Assemblée des Maires et du Front Elargi Civique d’Arequipa, exprime formellement sa décision de suspendre tous les actes du processus de privatisation d’Egasa et Egesur, y compris ceux qui conduisaient à la signature des contrats, et ce jusqu’à la décision du Pouvoir Judiciaire. Les représentants du gouvernement reconnaissent que le sentiment et l’opinion de la communauté d’Arequipa sont visiblement opposés au processus de privatisation ”. Le peuple péruvien remporte ainsi une victoire totale face à la politique de privatisations du gouvernement de Toledo, qui est en panne jusqu’à aujourd’hui.

Au mois d’août 2002, les cultivateurs de coca des vallées de l’Ene et de l’Apurimac (sud-est du pays), au nombre de 5.000, accompagnés de leurs épouses et enfants, organisent une “ marche de sacrifice ” jusqu’à Lima (500 kilomètres à travers la Cordillère des Andes), protestant contre l’échec des cultures alternatives à la feuille de coca et en réclamant de nouvelles solution aux problèmes de l’agriculture. Le gouvernement, craignant les conséquences du mouvement de ces milliers de paysans dans les rues de Lima, négocie et trouve un accord avec les organisateurs. Dans le premier point de cet accord, on peut lire les décisions suivantes : “ 1. On créera une Commission Spéciale constituée de représentants du gouvernement, de congressistes et de producteurs agraires ; dans 60 jours un projet de loi sur le traitement de la feuille de coca et son industrialisation sera présenté (...) 3. Enaco (l’entreprise d’Etat de la coca) déploiera tout l’effort nécessaire afin que, dans le cadre de la loi, le prix d’achat de la feuille de coca augmente dans les vallées des rivières Ene et Apurimac. ” Nouveau recul du gouvernement, nouvelle victoire populaire, cette fois des paysans cultivateurs de coca.

Le 26 novembre 2002, les Universités Nationales se réveillent à leur tour, les enseignants, étudiants et travailleurs de celles-ci se déclarent en grève de la faim indéfinie pour obtenir une augmentation sensible du Budget de l’Etat destiné aux Universités Publiques. Ernesto Tapia, président de la Fédération d’Etudiants du Pérou, déclare le même jour que “ les étudiants de l’Université Publique, outre qu’ils n’ont pas de moyens pour leur formation, doivent aussi faire face à divers problèmes de santé, à cause d’une mauvaise alimentation car plusieurs cantines universitaires ont été fermées par manque de budget ”. A Puno, un affrontement de 4 heures entre jeunes de l’Université de l’Altiplano et la police, se solde par 4 étudiants blessés par balles. Ce mouvement s’est achevé par un autre recul du gouvernement promettant d’augmenter le budget de l’éducation nationale.

Au début de cette année, le président Toledo, dans un message à la Nation du mardi 7 janvier, demande des moyens extraordinaires pour légiférer en matière anti-terroriste et de sécurité citoyenne. Quelques jours après, il obtient l’accord du Congrès. Bien que le terrorisme de Sentier Lumineux ait presque disparu (la guérilla conserve un groupe dans une zone reculée de l’Amazonie de quelques 300 combattants), Toledo utilise clairement le problème du terrorisme comme épouvantail pour mettre une camisole de force au mouvement social qui grandit en organisation et combativité. La loi syndicale actuelle ne ferait-elle pas partie de sa détermination à mettre fin aux protestations contre sa politique ultra-libérale, la même qu’à l’époque de la dictature fujimoriste ?
Actuellement, la Confédération Générale des Travailleurs du Pérou (CGTP) demande au gouvernement une augmentation du salaire minimum, gelé depuis des années (420 soles par mois, soit 116 euros). Les travailleurs du secteur informel (la majorité des salariés), gagnent encore moins. Toledo a répondu à la CGTP en proposant qu’au lieu d’augmenter le salaire, l’Etat donne aux travailleurs des tickets d’alimentation (afin d’épargner aux bourgeois l’augmentation des salaires). Le 3 avril dernier, sous la pression de la base, la CGTP, la CUT, la CTP et plusieurs organisations politiques et associatives ont organisé une mobilisation nationale devant le Congrès de la République. La mobilisation a été massive, des milliers de manifestants ont réclamé l’augmentation des salaires, la promulgation d’une loi générale du travail contre la flexibilité et la précarité, l’arrêt de la politique ultra-libérale du gouvernement, la libération des 18 travailleurs du bâtiment injustement arrêtes suite à des actions de grève, et contre la guerre en Irak. Enfin, la CGTP a menacé d’appelé à la grève générale (de 24 heures), si ses revendications n’aboutissaient pas.

Pour terminer sur les luttes actuelles, je dois dire que le peuple péruvien a exprimé dans la rue son opposition à la guerre impérialiste contre l’Irak, lors d’une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes le 27 mars 2003, jusqu’à la résidence de l’Ambassadeur des Etats Unis, et en dépit du fait que les quotidiens et la TV n’ont pas relayé l’appel à manifester. Selon les sondages, 85,8% de Péruviens sont contre la guerre. Le dimanche 23 mars, des habitants de Puno, Huanuco, Junin et Barranca se sont mobilisé contre la guerre en organisant des marches et des journées de prière (il faut savoir que plus du 90% de la population péruvienne est chrétienne), en peignant des slogans sur les murs et en déclarant que ce conflit produira la mort massive d’innocents. Le 29 mars, plus de vingt mille personnes se sont réunies au Parc des Légendes, à Lima, pour écouter un concert de musique folklorique dédiée à la lutte contre la guerre en Irak. On peut dire aussi que, malgré la timidité des centrales syndicales, il y a, à Lima, 9 manifestations par jour. Des chômeurs, des habitants des bidonvilles, des femmes au foyer, des syndicalistes manifestent leur mécontentement tous les jours. Ce n’est pas un hasard si Peru Possible (le parti politique de Toledo) n’a obtenu que 12% des votes aux dernières élections régionales et municipales (novembre 2002). Il n’a gagné qu’une région sur 25, la moins peuplée. C’est vrai aussi que les partis vainqueurs (surtout l’Apra) ne représentent pas, non plus, une amélioration véritable de la situation économique, sociale et politique. Le peuple péruvien est de plus en plus convaincu que seule la lutte peut l’amener à son émancipation définitive.

La distribution des cartes dans le mouvement syndical

Au Pérou il existe trois centrales syndicales actuellement : la CGTP, la CUT et la CTP, sous le contrôle, respectivement, du Parti Communiste, des indépendants et de l’Apra. La CUT et la CTP sont affiliées à l’ORIT (Organisation Régionale Interaméricaine de Travailleurs), fondée à l’époque de la guerre froide par la CIA et l’AFL-CIO américaines, afin de combattre le communisme dans le mouvement syndical et soutenir les gouvernements oligarchiques de l’Amérique Latine. La CUT est liée aussi à la CFDT française.

La centrale la plus importante est la CGTP, mais elle est gagnée par l’opportunisme de droite et le réformisme de ses dirigeants (communistes). Ainsi, nous pouvons lire dans le rapport présenté à la Huitième Réunion du Conseil National élargi de la CGTP : “ La tactique d’alliance stratégique avec un secteur du patronat est correcte s’il s’agit de défendre les intérêts nationaux et d’intégration régionale et sous-régionale, de favoriser le développement de l’industrie nationale avec création d’emplois dignes de ce nom et le respect des droits. Il appartient au mouvement syndical et populaire de développer un niveau de participation responsable en préservant la réalisation des objectifs visés par le gouvernement, en contribuant à sa consolidation sans risquer son intégrité, ni créer de fissures ”.
Face au modèle néo-libéral imposé par la puissance nord-américaine, ils choisissent donc le capitalisme national comme solution, au lieu de lutter pour une alternative autonome de la classe ouvrière et toutes les classes populaires qui dépasse le capitalisme et ouvre la voie d’une véritable émancipation des travailleurs et du peuple péruvien. A la fin de ce document, ils proposent la création d’un front politique électoral à tous les partis, syndicats ou groupes “ progressistes ” et “ représentatifs ”, en hypothéquant donc le mouvement ouvrier à un leadership bourgeois “ progressiste ”.

Face à l’opportunisme des trois centrales syndicales, il existe donc un espace pour le développement d’une tendance anarcho-syndicaliste et syndicaliste révolutionnaire. Mais nous ne pouvons identifier, en ce moment, aucun syndicat ou fédération anarcho-syndicaliste, bien que nous ayons des contacts avec certains dirigeants plus ou moins proches des idées anarcho-syndicalistes. Les conditions objectives sont mûres pour le développement d’un syndicalisme de lutte de classes. Il manque que se cristallisent les conditions subjectives, les facteurs de la conscience, de l’organisation et de l’orientation.

Miguel Tauro
Intercorporatif de Nantes et sa région, 9 avril 2003