L’autogestion les enfants et Janusz Korczak

lundi 18 juin 2007, par Favel-Fajwlowicz Henri, frank

Une figure aussi intéressante que celle de Francisco Ferrer Guardia, dans un autre contexte et avec une pratique libertaire.

L’autogestion les enfants et Janusz Korczak

Il pourrait sembler plus judicieux d’évoquer Paul Robin et son disciple direct, aussi anarchiste, Francisco Ferrer Guardia, dont L’École Moderne a immortalisé le nom en Espagne et dans les deux Amériques. Je pense, cependant, que Korczak mérite qu’on le présente puisqu’il est pratiquement inconnu des pédagogues, et même des libertaires, ce qui est un paradoxe.

Plutôt que de présenter mes connaissances imprécises, j’ai préféré faire une interview d’Henri Favel-Fajwlowicz -et de sa femme Louise- qui connut Korczak Pologne, et le côtoya dans le ghetto de Varsovie. Les inexactitudes qui pourraient apparaître me sont entièrement imputables, car il a fallu condenser une information riche en quelques feuilles.

En Pologne avant la guerre, je lisais régulièrement une revue qui s’appelait La Petite Revue, à laquelle les enfants les adultes pouvaient collaborer. J’avais envoyé des lettres dont deux furent publiées. Et je connaissais donc Korczak, comme tous les jeunes de ma génération et même leurs parents, ma mère écoutait ses causeries à la radio, il donnait des conseils aux parents. Il savait parler d’une façon tellement émouvante qu’il a fait verser des larmes à ma mère.

C’était une figure très importante en partie soutenue par le gouvernement. Il faisait des causeries à la radio, il ne voulait pas qu’on sache que c’était lui, et se faisait appeler le “ vieux docteur ”..

Son nom véritable était Henrik Goldsmit. son pseudonyme lui vient d’un concours littéraire où les candidats devaient avoir un nom d’emprunt. Il s’inspira du titre d’un roman polonais. Il naquit en 1896 ou 1697 dans une famille bourgeoise. Son père était un Juif assimilé, non pratiquant, et sa mère était chrétienne. Son père exerçait comme avocat, et avait présenté une réforme du code civil sur le sort des enfants. Il aimait amener son fils voir des familles pauvres. Sa mère, par contre, se désespérait de voir son fils jouer indifféremment avec des enfants pauvres ou riches.

Son père devint fou et fut plusieurs fois enfermé avant de mourir à l’asile. Sa famille s’appauvrit et Korczak connut une extrême misère, avant de pouvoir finir ses études de médecine.

Comme les Polonais de la zone russe, Korczak participa à la guerre sino-japonaise de 1905, comme médecin en Sibérie et en Ukraine. Il s’occupa d’enfants pauvres à Kiev et à Karkhov. Il fit également la première guerre mondiale. Il devint pacifiste et il écrivit même que plus que par les horreurs de deux guerres, il était révolté par un père alcoolique brutalisant un enfant.

Il était à la fois médecin, pédagogue et publiciste. Pour lui, les enfants étaient une clause sociale exploitée qu’il fallait protéger. Et Korczak consacra une grande partie de ses efforts à s’occuper des enfants pauvres. Tout en se sentant patriote polonais et proche du socialisme, il n’adhéra à aucun parti, il considérait qu’il y avait du bon dans toutes les idéologies. De même que les ouvriers ont le drapeau rouge symbole du sang versé, les enfants ont le drapeau vert, symbole de la nature.

Korczak fonda deux orphelinats, un juif et un autre catholique (la loi polonaise interdisait le "mélange" de confessions différentes) qui existèrent de 1931 à 1942. Avec l’obligation faite aux Juifs de Varsovie de résider dans le ghetto, Korczak y transféra l’orphelinat juif, en refusant la possibilité de se cacher que lui offraient des Polonais chrétiens. Dans le ghetto, il n’hésita pas à protester auprès de la komandantur contre la réquisition d’un sac de pommes de terre destiné aux orphelins, et il le fit omettant de porter l’étoile bleue (qui était la couleur imposée en Pologne). Il fut brutalement traité.

Au moment de l’expédition des Juifs dans les camps d’extermination, les Allemands proposèrent à Korczak de les servir comme médecin (ils en manquaient). Mais il refusa tout en sachant son sort. Il monta avec les enfants dans les wagons à bestiaux en portant le drapeau vert.

La pédagogie de Korczak a été influencée par Freinet, qu’il rencontra, et le mouvement de Pestalozzi, qu’il alla étudier en Suisse. Mais Korczak commença par appliquer lui même ses idées en organisant en 1914 un groupe de 150 enfants juifs où le système d’autogestion était entièrement en œuvre. Des achats à la cuisine, au nettoyage, des amusements aux promenades, tout était décidé et fait par les enfants et les moniteurs.

Jugeant les enfants comme une classe sociale, Korczak leur offrait complètement l’autogestion, non des bribes comme dans les autres systèmes pédagogiques. Ainsi dans les deux orphelinats qu’il créa ensuite, cette même autogestion était pratiquée. Les tâches matérielles étaient assumées par les enfants et les tâches pédagogiques par les enfante et les éducateurs. Il existait un tribunal pour les litiges, avec des juges des avocats et des jurés enfants dont les sanctions consistaient en tâches supplémentaires, ou privation de sorties en groupe. Korczak lui même passa au tribunal pour avoir descendu un escalier sur la rampe. Il fut acquitté parce que c’était la première fois. Chaque orphelinat avait de 100 à 200 enfants entre 3-4 ans et 14 ans.

Korczak, très frappé par la mort de son père fou, refusa de se marier et d’avoir des enfants pour ne pas risquer de mettre au monde des anormaux. Il se consacra d’une manière exceptionnelle, exagérée, aux enfants pauvres. Dans les années 30, il exerçait à la fois comme médecin et directeur (concrètement) de deux orphelinats, il animait une garderie, il donnait des cours à l’École d’instituteurs de Varsovie, il participait à La Petite Gazette, il faisait des causeries à la radio ; et il ne manquait pas d’écrire chaque jour, sur un plan littéraire, à propos des enfants.

Il disait que s’il est très difficile d’être enfant ; et il est encore plus difficile d’être enfant de pauvres ; mais le plus difficile est d’être enfant pauvre et juif (cité dans "L’Adieu aux enfants")

La "Petite Revue" était hebdomadaire et on la trouvait dans toutes les grandes villes de Pologne. On pouvait y écrire contre les parents, les enseignants, les adultes et mêmes les institutions, comme l’armée. C’était révolutionnaire. La revue fonctionnait avec une rédaction formée d’adultes et d’enfants qui avaient les mêmes droits.

À 14 ans, j’avais envoyé une lettre qui fut publiée pour protester contre un professeur de latin qui appliquait des sévices corporels aux élèves indisciplinés et insultaient ceux qui avaient des mauvaises notes. J’avais signé de mon nom et tous les élèves du lycée le savaient. Mais la conduite du professeur - qui était certainement au courant de la publication - ne changea absolument pas.

Korczak a été d’abord revendiqué par la Pologne des communistes qui l’ont présenté comme un chrétien qui accompagna des enfants juifs jusqu’à la chambre à gaz. Les milieux juifs qui jusqu’alors avaient dédaigné Korczak, parce que non religieux, protestèrent vivement et s’intéressèrent à lui.

Les rapporte de Korczak au judaïsme sont marquée par son indifférence envers la religion et son allergie au yiddish et à l’hébreu. Mais Korczak alla une première fois en Palestine dans les années 20 et en revint avec une impression mitigée. I1 y retourna en 1939 et fut très intéressé par les kibboutzim, au point de songer â s’installer, mais le sort des enfants des orphelinats en Pologne était plus important pour lui.

En 1979, 1’UNESCO décréta l’année internationale de l’enfance, année Korczak. Il existe de nombreuses publications et études en Pologne, en Allemagne de l’Ouest, aux États-Unis et en Israël. Maïs les applications pratiques semblent peu nombreuses, sauf sans doute en Israël.

Personnellement, comme interviewer, je tire les conclusions suivantes : Korczak a eu un rôle novateur en utilisant l’autogestion comme pivot pédagogique aussi bien pour les tâches intellectuelles que manuelles et peu attrayantes. Il ne s’est pas enfermé dans le cadre scolaire, il s’est adressé à la Pologne entière par ses causeries radiophoniques et La Petite Revue.

Korczak a démontré l’importance de l’autogestion au niveau des enfants, Le fait que l’influence de Korczak soit confinée dans les livres et pratiquement pas appliquée démontre une fois de plus que l’autogestion généralisée est une idée dangereuse pour les institutions hiérarchiques. Korczak montre aussi qu’être seulement pédagogue n’est pas suffisant car il faut être aussi médecin et publiciste, ou travailler avec des spécialistes de ces domaines. C’est, enfin, un exemple de plus qu’un individu décidé et capable et doué d’esprit pratique peut déclencher un renouveau pédagogique, comme ce fut le cas pour Francisco Ferrer Guardia.

Frank Mintz (publié dans la revue Autogestions, n° 12 - 13, 1982-1983)

Bibliographie :

- Sur Korczak, Alain Buhler L’Adieu aux enfants.

- Korczak

L’ enfant du salon.

Le roi Matias I [1978].

L’économie des vacances.

Quand je redviendrai petit.

Comment aimer un enfant [1979].

Le droit de l’enfant au respect.

Journal du ghetto.