DE L’ATTITUDE RELIGIEUSE

vendredi 29 juin 2007, par Lagant Christian, Noir et Rouge

Apparemment, un nouvel hommage à 1968, à la revue Noir et Rouge et à Christian Lagant, en réalité des évidences nécessaires pour la pratique quotidienne.

Frank Mintz, juin 2007

Noir et rouge, Cahiers d’études anarchistes - communistes, N° 36, décembre 1966

DE L’ATTITUDE RELIGIEUSE

Tous les hommes sont-ils, au fond, religieux ? Y compris les révolutionnaires de toutes tendances sans oublier, bien entendu, les anarchistes ? On pourrait se poser la question, devant notre insistance à nous raccrocher aux mythes, aux belles images rassurantes, voire radieuses, à projeter devant nos yeux lassés (et devant de jeunes regards plus confiants, et là c’est plus grave) la vision de paradis idéologiques soutenus par une « foi » en forme de dogme. Il n’est pas question ici de revenir en détail sur les articles de Baldelli (la foi anarchiste) et Martin (la raison anarchiste) parus dans le numéro 34 de nos cahiers ; ces camarades ayant déjà bien débroussaillé la question, il suffit de se reporter à leur controverse pour en tirer le profit résultant de toute confrontation loyale. Et puis tel n’est pas mon propos. En deçà des arguments philosophiques « pour » ou « contre » la foi anarchiste, et je dis tout de suite que notre camarade Martin exprimait notre position d’extrême scepticisme envers toute foi, fût-elle anarchiste (et surtout envers celle-là), les présentes réflexions n’ont d’autre prétention que de fournir la matière d’une sorte d’éditorial car elles sont inspirées, tout bonnement, par l’actualité. Et tant pis si c’est « être à la mode »,la mode révolutionnaire bien sûr et ne pas confondre, que de parler « Hongrie » par exemple ou « Provos » ; on nous rendra d’ailleurs cette justice que nous n’avons pas encombré nos colonnes avec cette dernière question, à propos de laquelle on a coupé les cheveux, et les barbes, en quatre...

La base, toute accidentelle, de cet article a été fournie par les arguments entendus au cours d’une récente réunion d’I.C.O. (1) qui groupe, rappelons-le
en passant, des camarades venant d’horizons divers mais unis dans une commune dénonciation des « organisations traditionnelles » de la classe ouvrière, à savoir partis et syndicats, et surtout dans une commune volonté d’information et de liaison, afin de déterminer les formes de lutte propres aux travailleurs. Je résume, certes, mais je dois dire, toujours en passant, que le contact avec certains camarades ne se réclamant pas forcément de l’anarchisme, mais qui parfois agissent de façon aussi libertaire que nous quand ce n’est plus, n’a rien de dangereux pour notre « pureté » idéologique, au contraire. Le tout est de savoir qui l’on fréquente. Mais passons. Toujours est-il que nous discutions
du dixième anniversaire du soulèvement hongrois et un débat, fort intéressant, était ouvert sur les motivations et le caractère de l’ « explosion » d’octobre 1956, à Budapest. Et nous fûmes bien obligés de constater qu’en cette occasion, comme en d’autres (nous verrons lesquelles plus loin) les mythes quasi religieux que les révolutionnaires de tous bords se sont forgés, gardent encore leur force négative : la question est de savoir si nous aurons le courage élémentaire, ou
plutôt le simple bon sens de dénoncer ces mythes, quittes à déranger le ronron de nos chères habitudes au risque de nous faire « mal voir » de beaucoup, y
compris nos propres camarades. Car si, sur la question hongroise, on peut dire que ce sont plutôt les marxistes, ou les ex-marxistes de différents groupes, qui ont le plus « brodé », nous autres, anarchistes, n’avons rien à leur envier, sur la question espagnole par exemple : chacun a sa chasse gardée, sa Terre
promise, « sa » Révolution, nous découpons l’Histoire en belles tranches que nous assaisonnons avec nos propres sauces... -

Sur la Hongrie : il y a 10 ans, c’était le soulèvement de Budapest. En cette fin d’année, l’actualité est faite plutôt d’anniversaires - l’Octobre hongrois, le Novembre algérien de 1954 - ce qui ne prouve pas qu’il faille les passer sous silence, non, mais la glorification pure et simple comme le dénigrement systématique peuvent être évités. Ainsi de la révolution algérienne : nous y rendons hommage à notre manière, en étudiant l’autogestion dans ce pays et en essayant de ne pas la magnifier ; le mythe contraire consisterait à se désintéresser de cette expérience sous le prétexte que l’Algérie n’est pas anarchiste. Ainsi de l’Octobre hongrois : pour les gens du Parti (je parlais tout à l’heure des mythes des révolutionnaires, mais l’attitude religieuse se retrouve aussi, et avec quelle force, chez les communistes ; attitude n’est même plus le mot, disons plutôt esprit, milieu religieux, et à ce sujet consulter le Nouvel Observateur, n° 106, qui dans l’article « Voici comment vous êtes catholique » établit souvent, de plaisante façon, le rapport entre Eglise et P.C., leur parallélisme...), c’était une insurrection fomentée par les Américains aidés des fascistes de tout poil, une « contre-révolution » comme disent les journaux de Kadar, et si les excès du stalinisme servent à expliquer un certain mécontentement, il reste entendu qu’on ne saurait trouver nul révolutionnaire parmi les insurgés, mais seulement quelques travailleurs « abusés » guidés par les agents de la réaction internationale !

Ceci est le mythe communiste, oui, mais n’avons-nous pas tendance à maintenant y opposer celui d’une Révolution dure et pure, quasi sacrée ? Je dis cela en revenant sur la discussion ouverte à I.C.O. (2) sur le chauvinisme antirusse pendant l’insurrection, un camarade hongrois le niant, un autre le soulignant ! Alors qu’il semble probable qu’il y eut réellement une certaine haine contre les Russes (n’oublions pas toutefois les fraternisations du début entre insurgés et tankistes de l’Armée dite rouge) compréhensible par les contraintes de tous ordres de l’empire stalinien envers la Hongrie. Je ne pense pas que constater un tel fait soit amoindrir la révolution hongroise, mais pourquoi le nierions-nous par principe ?

En fait je crois qu’il y eut de « tout » dans cette insurrection, comme dans toute insurrection, et je ne pense pas que ce soit rendre un bon service à la
révolution hongroise que de l’idéaliser. Certes, je sais qu’à force d’ « objectivité » on peut aussi abstraire son jugement et les faits eux-mêmes, mais nous devons
tout de même pouvoir examiner des événements vieux, maintenant, de dix ans en gardant un sang-froid d’autant plus grand que le tonnerre des chars russes ne l’a point dérangé...

Justement, après dix ans, que savons-nous au juste de ces tragiques moments ? Eh bien ! Malgré toute la littérature consacrée à la question hongroise, on peut considérer que nous ne connaissons encore pas grand-chose. Bien sûr, les événements sont, en gros, reconstitués et il y eut tout de même quelques analyses, quelques reportages valables de par le monde, mais constatons-le aussi : chacun tire les malheureux ouvriers hongrois à soi, s’annexe leur révolte et recompose les événements avec des « si » : si une direction, un parti révolutionnaire avaient guidé les insurgés, tout aurait changé, disent par exemple les trotskystes en déclarant néanmoins que les faits ont justifié leurs thèses, comme de bien entendu. C’est par respect envers le sacrifice des insurgés de Budapest, par volonté aussi de soustraire leur héroïque sursaut aux pattes sales des Lecanuet et autres « démocrates », quand ce ne sont pas les petits fascistes du mouvement « Occident » (pour tous ces salopards, le sang ouvrier est parfois si précieux...), c’est enfin par honnêteté tout simplement que nous devons nous efforcer de rendre à la révolution hongroise, quand nous en parlons, sa vraie place : celle d’un fait politico-social de portée internationale et primordial dans la lutte des opprimés, mais surtout pas celle réservée aux icônes, même illuminées par la flamme de notre « foi » révolutionnaire...

J’ai parlé d’une certaine « transfiguration » de la révolte hongroise, nous pourrions également examiner notre attitude, nos jugements envers un autre
fait, moins tragiquement important certes mais dont on a aussi beaucoup parlé, la question des « provos ». A cette occasion, on peut bien dire que c’est aux
anarchistes de battre leur coulpe car, quelle que soit la sympathie que l’on peut avoir pour leur mouvement, il semble que nous les ayons vus un peu vite présents dans trop de manifestations, nous leur avons donné une importance qui satisfaisait notre révolutionnarisme certes, mais que la réalité des faits justifiait moins. L’exemple précis en est la quasi-insurrection d’Amsterdam de juin dernier où, pour faire entrer de force certains événements dans le cadre de notre théorie anarchiste (et le signataire de ces lignes tout le premier), nous avons attribué aux provos une place qu’ils n’avaient pas dans les manifestations ouvrières, suivies de violences qui furent plutôt le fait de jeunes gars appartenant à un « lumpenproletariat » en colère. Cela veut-il dire pour autant que nous dénions toute influence, tout côté intéressant aux provos ? Pas le moins du monde. Nous espérons même revenir plus en détails sur ce sujet quand nous en aurons la place et puis il serait amusant de relever les âneries
commises par certains journaux « dans le vent » (3). Mais cessons de nous faire du cinéma et surtout de vouloir « coiffer » à tout prix ce mouvement. Ajoutons
par là-dessus que nous apprécions peu les conseillers municipaux, fussent-ils aussi sympathiques que Bernard de Vries, leader (!) « provo »...

On pourrait certes allonger la liste des questions envers lesquelles notre attitude tend à une certaine religiosité si nous n’y prenons garde, mais je ne puis éviter de mentionner le sujet cher à nos coeurs d’anarchistes : l’Espagne.Et il est vrai que nous sommes sensibilisés à cette question, que nous y trouvons
matière à maints articles, études, discussions. Certains camarades ne font d’ailleurs pas que de la théorie et payent parfois durement leur « sensibilisation » : sans crier aux martyrs, rappelons l’arrestation récente de cinq camarades de la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires. Mais si nous nous moquons du « encore l’Espagne ! " qui peut accueillir les travaux des libertaires (et nous n’avons pas fini de parler de l Espagne, ça non), nous ne pouvons nous empêcher d’être inquiets envers cette sorte de sclérose intellectuelle qui saisit tant d’anarchistes dès qu’il s’agit d’étudier, pour en tirer profit et c’est normal, nos erreurs et déviations du passé. Pour encore trop de camarades,et pas forcément les « anciens » qui l’ont faite, la Révolution espagnole se pare d’un halo sacré qui interdit toute étude critique. Et un homme comme Vernon Richards, qui prit autrefois la peine d’écrire un livre que nous voudrions, que nous espérons publier : « Leçons de la révolution espagnole » (4), se voit rappeler à l’ordre en nos propres milieux sous le prétexte que son bouquin risque de « démobiliser » alors que nous devrions plutôt étudier ce que notre théorie a
d’enthousiasmant... Comme si l’enthousiasme ne se réchauffait pas précisément au contact de la réalité, de la vérité ! Et tant mieux si tout ne nous fait pas
plaisir ; avons-nous jamais soutenu que l’anarchisme était la résolution, la finalité de toute chose, le bonheur garanti pour tous les hommes ? Si oui, nous
entrons alors en religion, et le curé anarchiste nous semble aussi détestable que le curé de métier. Même s’il porte une soutane rouge et noire.

Voyons une critique qui peut être faite. J’ai parlé d’ I.C.O. au début de cet article et ai aussi employé le mot « idéologie » plusieurs fois. Cela me rappelle les discussions que nous eûmes il y a quelques années au sein de ce groupe à propos de cette question, plusieurs camarades reprochant précisément aux
anarchistes d’avoir choisi, eux aussi, une idéologie avec tous les dangers de dogme encourus par un tel choix. Et certes, nous le voyons, ce danger existe.
Mais l’anarchisme n’est pour nous que la conjonction d’un ensemble de données philosophiques, sociales, d’un mode de vie, d’un comportement qui nous semblent sinon les meilleurs, du moins les moins mauvais. C’est pourquoi il nous parait inutile, dangereux et plus encore ridicule d’idéaliser l’anarchie ou, plus prosaïquement, les réalisations anarchistes quand ce ne sont pas, plus absurdement, nos organisations. Comme si l’anarchie était un but en soi, comme si le triomphe des organisations libertaires, qui ne sont que des outils, se substituait aux règles simples que nous nous sommes choisies et nous nous voyons mal criant « Vive la Fédération Anarchiste ! » ou mieux encore « Vive Noir et Rouge ! » On nous dira que les trotskystes, gens sérieux comme on le sait, crient bien, eux, tout un après-midi « Vive-la-Qua-trième-Interna-tionale ! » dans les rues de Liège (5), ce qui est attitude de religion pure. Certes, mais nous nous défions tout autant d’administrer l’anarchisme en pilules, en piqûres ou en cours. Tout doit être étudié, discuté, soupesé et un débat, même désordonné, nous semble préférable au meilleur « professeur ». Et combien une libre assemblée de jeunes, et de moins jeunes, comme nous en vîmes cet été au camping international libertaire de St-Mitre, a de valeur formatrice (y compris par les questions soulevées, parfois sans réponse, les doutes émis) par rapport aux savantes causeries d’un orateur qui risque de raser tout le monde ou pire d’endormir tout sens critique chez « l’élève » d’un quelconque cours du militant. On voit ainsi notre désaccord avec la formule du « cours de formation anarchiste » et je crois qu’il ne faut pas cacher ce désaccord.

Souvenir personnel : je me souviens avoir autrefois subi des cours de formation militante où de soi-disants professeurs, choisis par eux-mêmes d’ailleurs, nous injectaient le Communisme libertaire en douze séances : après cela, on pouvait recevoir sa carte de membre du Parti, pardon, de la Fédération Communiste Libertaire. Pourquoi ce qui était critiquable et - justement - critiqué en 1953 ne le serait-il plus en 1966 ? Et le côté dogmatique de tels cours ne
nous fait-il pas penser, nous y revenons, à la religion ?

Toujours dans les mythes : le syndicalisme. Nous y reviendrons un jour plus longuement car la question est complexe ; disons tout de suite que nous
ne promettons nulle panacée, de ce côté-là non plus. Nous pouvons toutefois
affirmer qu’en ce domaine également les anarchistes ont de quoi réfléchir, car
entre le sacro-saint anarcho-syndicalisme et sa centrale (sic) qui-résoudront-tout et l’illusion consistant à se laisser doucement embrigader dans les appareils
réformistes en place sous le prétexte, classique, d’y « défendre nos idées » alors que nous devrions savoir depuis longtemps que le boulot de tout appareil est
justement d’absorber tout naïf qui s’y laisse prendre, entre ces deux choix, dis-je, nous prétendons que les anarchistes peuvent et doivent trouver une autre
voie, et tant mieux s’ils ne s’y retrouvent pas seuls. Nous essaierons, péniblement, de trouver laquelle, en évitant toutefois de bâtir du neuf avec des
matériaux usés, archi-usés : une « nouvelle » centrale syndicale par exemple. Celles qui existent suffisent déjà à notre malheur et la religion syndicaliste ne
nous tente guère, même si nous possédons parfois la carte de « fidèle »...

En somme, et je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre, nous n’avons pas la foi, nous ne croyons en rien, pas même en l’Anarchie. Nous
sommes malheureux car, pour nous, toutes les questions ne sont pas résolues,et ce ne sont pas de grands mots (le mot Révolution par exemple) qui nous donneront la bienheureuse béatitude. Il y a toutefois une nuance : on peut ne pas « croire » à la Révolution mais toujours faire « comme si », c’est-à-dire envisager la possibilité de ne pas voir la Révolution de son vivant tout en restant disponible dans le cas de son déclenchement, cela évite les désillusions. C’est aussi meilleur pour les nerfs. Dans les premiers numéros de cette revue, nous affirmions vouloir attaquer nos propres tabous, je crois que nous nous servions aussi de grands mots. Disons plus simplement, et plus modestement, que nous devons tendre à cesser cette sorte d’autocensure pratiquée par tout « révolutionnaire » dans ses écrits, nous éviterons peut-être ainsi d’écrire de nouveaux catéchismes.

C. LAGANT.
1) Informations Correspondance Ouvrière. P. Blachier, 13 bis, rue Labois-Rouillon, Paris 19. [Le groupe s’est dissous vers 1972]

2) Voir le détail de cette discussion dans le n° 54 d’ I.C.O., novembre 66 (p.p. 6 et 7).

3) Exemple : dans le Figaro Littéraire (n° 1058-59) un certain Gilles Lapouge, en juillet dernier, interviewant des beatniks au quartier latin, à propos de l’éventuelle constitution d’un mouvement « provo » à Paris, obtenait cette réponse : « Peuh !En France on sait jamais s’organiser », et le Lapouge de qualifier cette réponse de « tout de même succulente de la part d’un anarchiste ». On suppose qu’organisation et anarchisme sont choses contradictoires pour ce journaliste. Ou de la nécessité de s’informer avant de bavasser sur certains sujets...

4) [ote de 2007]Cette traduction a été éditée par 10/18 en 1975, il y a quelques années Acratie a sortie une deuxième édition. Le supplément bibliographique de l’auteur est sur http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=30

4) Manifestation internationale contre la guerre au Viet-Nam, organisée par les Jeunes Gardes socialistes belges le 15 octobre 1966.