La théorie des chapelles

jeudi 5 juillet 2007, par Noir et Rouge

Ce texte de Noir et Rouge, n° 44, avril - mai 1969, a suscité de nombreuses discussions internes et externes depuis 1967 à sa publication et demeura à l’état d’ébauche.

Frank, juillet 2007.

THÉORIE DES CHAPELLES

1. - Il y a plusieurs discussions qui touchent toutes à la question du rôle des minorités révolutionnaires. Ainsi :

- analyse de la situation politico-économique mondiale (définition de la nouvelle période) ;

- le « programme révolutionnaire » ;

- le mouvement ouvrier et l’action révolutionnaire ;

- construction du « mouvement révolutionnaire » (les organisations, les masses, la démocratie révolutionnaire, rapports des différentes organisations entre elles et avec le mouvement ouvrier réel...), etc.

2. - Dans la mesure où la réalité s’accommode d’un tel éclatement par analyses distinctes (chacune, une fois isolée, se trouve déformée au point qu’on ne peut plus la « refaire coller » avec l’ensemble), nous donnerons la priorité à l’analyse critique des groupuscules d’extrême-gauche considérés comme un ensemble.

3. - Jusqu’à présent, dans certains groupes gauchistes, la discussion a porté sur une définition formelle des exigences (intuitivement perçues) d’une action « réellement révolutionnaire », ainsi que sur les conséquences d’une telle action sur la forme du groupe.

Les seuls éléments d’analyse critique et réaliste (réflexions sur ce qui est et non sur ce qui doit être) ont été très schématiques :

- Déplacement du centre de gravité de la révolution vers le tiers-monde et les réactions critiques à cette thèse ;

- Séparation entre le mouvement ouvrier réel et le mouvement ouvrier construit, c’est-à-dire entre action autonome de la classe ouvrière, d’une part, et, d’autre part, les directives du mouvement ouvrier officiel (syndicats, parti communiste), ou même l’action des groupuscules se considérant comme révolutionnaires.

4. - Dans le même temps, trois choses deviennent évidentes :

- les luttes d’émancipation anti-impérialistes (nationalistes) prennent, en se poursuivant et en s’aggravant, un sens de plus en plus révolutionnaire, même quand leur « programme » est ouvertement frontiste (« collaboration de toutes les classes pour libérer le pays ») ;

- une répression politique et psychologique devenue fonctionnelle n’empêche pas la violence des rues, la radicalisation rapide et profonde des revendications du prolétariat dans les pays capitalistes évolués (Détroit, Caen, etc.) ;

- la bureaucratie stalinienne a éclaté sur le plan international, ce qui rend moins efficace l’encadrement des travailleurs par leurs P.C. nationaux ; en France d’ailleurs, le durcissement de la haute bourgeoisie gaulliste (face aux échéances de la concurrence internationale accrue) joue comme un révélateur de la politique avancée de collaboration de classe du P.C.-C.G.T. (planification, commission d’aménagement... et bientôt politique des revenus).

5. - Tout cela pose au premier plan la nécessité de réorganiser (en un sens très large) l’attraction et la stimulation programmatique et tactique que sont les minorités, les groupuscules révolutionnaires, ce qui se traduit chez beaucoup d’entre nous par un sentiment encore vague mais déterminant : la volonté de sortir de l’ornière.

Or, cette volonté ne peut se concrétiser que si elle se précise par une critique radicale des fonctions remplies dans la société par ces groupes d’ « extrêmegauche » (en France depuis la guerre) : critique radicale en ce sens qu’elle ne reculerait devant aucune des exigences pratiques de ces conclusions et, par exemple, devant l’éventuelle auto-liquidation de ces groupes.

5. - Nous parlons plus haut de « réorganisation des minorités révolutionnaires ». Plus précisément en ce qui nous concerne, ne pourrait-on parler de reconstruire un mouvement anarchiste ?-les thèmes récents de « ré-actualisation de l’anarchisme » (= abstrait) ou de « reconstruire l’organisation anarchiste spécifique » (organiser en l’air des morceaux qui ne coïncident pas, ou seulement les nommer « organisation anarchiste », ou encore faire un groupuscule de plus « pour l’unité »), ces thèmes nous y invitent : en somme, on nous propose d’être l’émanation de l’anarchisme (= abstrait) sans se poser la question préalable de quoi l’anarchisme est-il l’émanation ? (= concret).

De la même façon (mais avec plus de militantisme et de suite dans les idées), les trotskystes se proposent de créer une direction internationale, ou bien des sections nationales d’une des « directions » existantes (= mot d’ordre « reconstruire la 4e internationale »). Ils précisent que cette direction est justifiée par une situation révolutionnaire qu’ils postulent à priori (« l’agonie du capitalisme et les tâches de la 4` internationale »).

Nous voulons montrer dans ce texte que ces orientations sont sans perspectives. Notre critique portera sur la tactique d’organisation. Car la tactique et son adaptation, ou plutôt dans le cas présent son inadaptation, à la tâche générale qu’on se propose rejaillit tôt ou tard sur l’ensemble de l’orientation. Inadaptée au programme que l’on s’est fixé, la tactique sécrète bientôt à son tour un contenu politique qui, lui, s’adapte à la tactique, dût-il être fort éloigné du programme d’origine.

6. - De façon plus ou moins complète, ont été faites jusqu’ici :

- la critique du P.C.F., de ses antichambres et de ses « couvertures » ;

- la critique d’un ensemble appelé « gauche française », dont le P.C.F. est toujours l’élément dominant ;

- la critique des différents groupuscules à vocation révolutionnaire.

Cette dernière a été faite aussi, mais de manière défectueuse, car

-soit on a fait la critique de ces groupuscules considérés un à un (c’est l’exercice favori des adhérents d’un des groupuscules vis-à-vis de tous les autres),

-soit on a fait cette critique en prétendant inclure les groupes dans l’ensemble d’une « gauche française-qui-devrait-être-unie » (c’est ce que font souvent les vieilles gardes orthodoxes des grands partis) et expliquer ainsi leur échec.

Mais on n’a pas fait la critique de l’ensemble de ces groupuscules considérés comme une unité socio-politique.

Ou bien c’est fait sous la forme d’une critique de droite, sans aucune référence à la situation générale ; la critique le cède alors à l’insulte : « vision fantasmagorique du monde », « inefficacité »,
« sectarisme outrancier », etc.

7. - Il est bien entendu que la critique « un à un » aussi bien que la critique « dans un sac avec toute la gauche inefficace » rendent chacune compte d’un aspect réel du phénomène : ainsi, il est important de faire l’analyse et l’inventaire critique des différentes idéologies, programmes et tactiques.

D’un autre côté, il est également important de bien voir les aspects généraux et communs de leur faillite : absence d’action révolutionnaire indépendante, sclérose bureaucratique, adaptation au milieu, droitière ou gauchiste.

Mais on n’en sort pas si on pose le problème des groupuscules ainsi : est-ce que ce sont leurs « erreurs » de programme qui expliquent leur inefficacité, ou bien la situation objective, qui est bouchée ?

En fait, l’explication subjective : « ces gens des groupuscules, avec les vues gui sont les leurs, ne sont pas assez armés du point de vue du programme, de la tactique, de l’énergie, de la volonté, etc. », ne satisfait guère de monde à l’heure actuelle.

L’explication objective : « la situation n’est pas révolutionnaire parce que le capitalisme s’est adapté, parce que le prolétariat a changé, parce qu’il n’y aura plus de crises » convainc de moins en moins alors que cette situation évolue si vite qu’elle déborde même ceux qui font métier de la prévoir.

Mais l’existence des chapelles a été effectivement déterminée par le rapport de ces éléments d’ordres subjectifs et objectifs. C’est l’évolution de ce rapport depuis la guerre jusqu’à ces derniers mois qui peut nous donner la clef pour sortir des chapelles.

Nous essaierons d’abord d’étudier le fonctionnement commun, les caractéristiques des groupuscules (= des chapelles) considérés comme un système. Puis il faudrait donner quelques éléments pour l’explication historique de ce système, tenter de voir pourquoi s’est fait le rassemblement des éléments étudiés, comment ce rassemblement a fait du mouvement révolutionnaire un système de chapelles.

8. - Toute chapelle, par son existence même, implique

-une conception donnée de ses propres rapports avec les masses inorganisées et aussi avec les masses organisées dans le mouvement officiel. Selon que l’accent est mis sur la primauté des unes ou des autres, on observe des traits opportunistes pouvant aller jusqu’à une relative auto-liquidation, ou à des traits sectaires pouvant mener aux attitudes névrotiques les plus navrantes ;

-d’une façon générale, l’absence de toute conception de ses rapports avec les autres chapelles qu’elle affecte d’ignorer comme quantité négligeable (appréciation exacte pour autant qu’on puisse ne les considérer qu’une par une).
- 

Or, cette façon de séparer la réalité est radicalement fausse. Une chapelle donnée n’existe pas seule face aux masses, en ce sens qu’elle doit tenir compte, face aux « inorganisés », de l’existence du mouvement ouvrier officiel ; mais elle n’existe pas non plus seule à côté du mouvement officiel, en sorte qu’il faut tenir compte, dans l’examen de ses rapports avec « les masses », organisées ou non, de l’existence de l’ensemble-les-chapelles.

9. - En étant à peine trop sévère, on pourrait, si l’on notait l’efficacité, mettre à chacune des chapelles un beau zéro. Mais, politiquement, l’ensemble de ces zéros, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne représente pas le néant, mais un fait objectif très important et qu’il faut reconnaître :

- l’extrême-gauche se compose d’une grande quantité de chapelles ; chacune d’elles est stérile et, prise isolément, ne semble pas avoir le moindre poids sur l’évolution de la situation générale. Mais, à elles toutes, elles représentent en fait un seul mouvement : le courant de rechange révolutionnaire au programme du conservatisme impérialiste, réformiste ou non. On peut négliger chacune d’elles prise en tant que telle, mais on ne peut pas, sous peine d’échec, négliger l’ensemble-les-chapelles.

Et chacune d’elles forme une fraction et une tendance de ce mouvement général. Mouvement qui, jusqu’à la période actuelle, s’est trouvé jouer le rôle d’ « opposition de sa majesté » à l’égard du mouvement ouvrier officiel, son concurrent malheureux face aux « masses », et souvent sa caricature en miniature.

10. - Mais les masses qu’une chapelle donnée peut prétendre toucher à un moment donné considèrent cette chapelle comme une chapelle parmi les autres.

Ici, il faut faire une parenthèse : l’expression « les masses » peut paraître grandiloquente ; en effet, le milieu que peut toucher une chapelle est limité et délimité ; c’est de lui, ou plutôt de l’inopérante de la chapelle sur lui, qu’il s’agit ici.

Or, ce milieu est, en gros, le même pour toutes les chapelles : l’individu qui est touché par le groupe Franck (trotskyste) l’est également par le groupe Lambert (trotskyste), par l’Uas (anar), l’Ugac (anar), etc. Il n’y a pas une chapelle et son milieu, il y a un ensemble-les-chapelles et un milieu identique, une espèce de frange indécise sur le bord de cette immensité silencieuse et inconnue : les masses.

Le milieu touché par les chapelles est donc unique ; il est aussi inévitable dire « qu’il ne compte pas », dire « qu’il faut le contourner pour s’adresser à des milieux nouveaux » qualifiés de « moins pourris, plus ouvriers, vierges (!) », est carrément imbécile ; car, dans la mesure où ce tour de passe-passe peut réussir dans un endroit limité, il n’a rien changé à la nature du milieu : l’élément « non pourri » attrape une pourriture que l’on ne voit pas parce qu’on la partage soit-même, l’élément « ouvrier » cesse d’être socialement ouvrier prolétaire, pour devenir « intellectuel », c’est-à-dire militant politiquement cultivé, ou alors il devient « l’ouvrier de service », un alibi pour ses compagnons petits-bourgeois.

Reprenons le raisonnement où nous l’avions laissé : « les masses » considèrent toute chapelle comme une parmi les autres parce qu’à leurs yeux les idéologies, programmes, tactiques surtout livresques de ces chapelles se ressemblent et font d’elles une opposition /alternative ’couverture par rapport au mouvement ouvrier officiel.

11. - Chaque chapelle, au contraire, se considère comme tout à fait originale et particulière ; et c’est, d’une certaine façon, exact : du fait de leur impuissance et de leurs faibles effectifs, toutes idéalisent et privilégient telle ou telle institution, mouvement ou tendance, où elles « agissent » en opportunistes (pour pécher quelques militants) et en même temps elles sont spécifiquement sectaires, dans la défense de leur choix comme unique perspective politique.

La chapelle combine donc un opportunisme théorique (avec la glorification des « conditions objectives », qu’elles soient considérées comme « favorables » ou « défavorables ») et l’idéalisation régulière et forcément fallacieuse de telle institution (syndicat), ou de tel mouvement (comités Vietnam), ou de telle tendance (l’autogestion algérienne et Ben Bella, l’autogestion yougoslave et la Ligue des Communistes Yougoslaves, les maquis et Castro-Guévara, sans parler du reste de la flore exotique révolutionnaire...), ou de telle « opposition » existante ou (à faire) naître, etc. EN PRATIQUE : renonciation à être soi-même, c’est-à-dire à se développer à travers une lutte indépendante et directe contre l’Etat et la classe dirigeante, et cela « un pas en avant » de secteurs pour le moment
réceptifs à l’action révolutionnaire, et non pas « un pas en avant » des consignes des vieux appareils dont le crédit politique s’amenuise auprès de leurs propres troupes.

12. - Ainsi, considérée une par une, chaque chapelle ne se définit plus que par rapport à chacune des autres chapelles - et non plus essentiellement par rapport à l’ennemi de classe et à ses acolytes. Cette forme de définition est à la fois justifiée (parce que comportant la juste critique d’un certain nombre de conneries que font les chapelles voisines) et scolastique (parce que ça devient un jeu de société compliqué, pour initiés, et non une lutte sociale).

Et ce jeu des différences ou bien apparaît au sympathisant éventuel qui dès lors se fait adhérent-chapelain (en voilà un de promis à une stérilisation politique rapide, voir le point 10), ou bien, et c’est le cas le plus général, ces discussions « byzantines » lui échappent, ne l’intéressent pas, le démoralisent et le dégoûtent (et voilà pas mal de gars voués à la stérilisation politique).

13. - L’exemple clef qui montre le byzantinisme des chapelles se trouve dans leurs publications : leur contenu est, pour sa grande partie, une polémique, une manifestation contre les autres chapelles ; et cela que cette polémique soit ouverte, explicite ou implicite.

Le langage qui y a cours est spécialisé et formaliste, tel mot est employé parce qu’il a été employé par les ancêtres-théoriciens de cette chapelle. C’est un langage sacré, magique, parce que le mot n’essaie pas de communiquer un aspect de la réalité, mais parce que c’est un mot spécial à la chapelle, il rassure l’adhérent, entretient le sentiment de son appartenance à une élite particulière,
une secte.

Les allusions historiques ou théoriques sont courantes (on n’a pas le temps d’expliquer ces allusions aux non-initiés), tout est entre les lignes.Résultat : c’est illisible, sauf pour les initiés qui eux ne le lisent pas puisqu’ils le rédigent.

14. - Ainsi s’explique, techniquement, le recrutement très « intellectuel » (même quand il s’agit de militants ouvriers) des chapelles. L’absence de toute expérience révolutionnaire, qui permettrait l’homogénéisation des militants, explique que la « sélection » ne peut se faire et ne se fait que sur l’acceptation inconditionnelle des textes vénérés, d’une part, et d’autre part, à un mot d’ordre
(résumant le choix opportuniste du moment) destiné à faire le plein des militants face aux autres chapelles.

15. - Donc, alors que la chapelle prétend ignorer les autres chapelles, en réalité ses manifestations, d’ordre surtout propagandiste, et son existence même, sont comme obnubilées, fascinées par ces autres chapelles.

A la place de cette attitude sectaire, on pourrait théoriquement concevoir aussi un type de déviation opportuniste, qui conduirait une chapelle à chercher une fusion, une union ou une forme de cartel avec d’autres chapelles.

On voit facilement pourquoi cette attitude, qui existe d’ailleurs sous forme de souhaits, regrets, pleurnichage sur les divisions, la multiplicité et la dispersion des actions, etc., n’est guère représentée politiquement par une ou plusieurs chapelles données : en effet, ceux qui, année après année, à travers scissions et autres inspirations divines, ont créé de nouveaux groupuscules pour remplir un vide politique qu’ils étaient les seuls à voir, comment éprouveraient-ils autre chose qu’un mépris sectaire pour les « chapelains » d’à côté ?

16. - Par contre, cette attitude (souhaits, regrets, pleurnichage sur les divisions) est très largement, de plus en plus largement représentée par des individus non intégrés par les chapelles, des « sans-parti ».

Elle reflète alors, autant que des velléités attentistes (attendre que ça change pour... mettre la main à la pâte), une véritable volonté révolutionnaire (critique à la recherche d’un moyen pour en sortir).

Seule d’ailleurs la pratique révolutionnaire peut faire exister ces deux potentialités, permettant à l’une de l’emporter sur l’autre.

Mais celui qui estime sinon que « tout ça (- les chapelles) se vaut », du moins que « tous ces gens devraient se mettre d’accord au moins (!) pour l’action », pourquoi diable irait-il chercher son salut dans l’une des chapelles en particulier ?

Voilà pourquoi même une chapelle qui « agit » ne peut pas entraîner ce sympathisant à l’action, si par hasard elle s’y essaie : l’action à laquelle on le convie peut bien lui paraître un choix révolutionnaire, une possibilité intéressante, mais, en même temps, cet aspect est entaché et dominé par l’impression qu’il a que c’est une « politique de chapelle » (c’est-à-dire que cette action est
davantage une affirmation de ladite chapelle face aux autres chapelles qu’une attaque contre la société qui l’opprime).

Comme ceci se passe dans la tête de pas mal de gens, on peut penser que c’est un manque de volonté et de compréhension regrettable, mais c’est malheureusement une donnée que ne peuvent changer les meilleures résolutions du plus pur des chapelains.

17. - Arrivés à ce point de notre raisonnement, on peut dire que les vices des chapelains (points il, 13, 14, 15) entretiennent ceux des sympathisants (points 12 et 16) et réciproquement. Comment sortir de cette stagnation, comment sortir de cette donnée fondamentale néfaste : la multiplicité des chapelles qui se perpétue par les mécanismes que nous venons de décrire brièvement ?

18. - Mais enfin, demandera-t-on, d’où vient cette multiplicité des groupuscules qui est, malgré tout, ce qui les condamne à n’être que des chapelles ? Rappelons la question que nous avions posée au point 7 :

- La multiplicité des chapelles (qui est la manifestation de leur échec) vient-elle des défauts spécifiques de chacune d’elles, en sorte que les chapelles qui ont successivement vu le jour ont voulu chaque fois remédier aux défauts qu’elles trouvaient dans celle qui les avait précédées ? Nous avons essayé de répondre sur ce point en montrant que ce ne sont pas les défauts particuliers des chapelles qui étaient importants ici, mais leurs vices communs et identiques.

- Ou bien cette stérilité politique des chapelles est-elle due à l’impossibilité d’une action révolutionnaire des masses, au moins en Europe et dans notre pays ? Ce qui expliquerait que, cherchant envers et contre tout à être révolutionnaires dans une situation qui ne l’était pas, les militants des chapelles se soient aussi amèrement qu’inutilement déchirés, aient goûté de toutes les théories et essayé vainement tous les « trucs » révolutionnaires qui en d’autres circonstances avaient pu faire leurs preuves.

19. - En d’autres termes, explication subjective ou explication objective ? Nous allons essayer de montrer en quoi l’explication par la situation objective était juste, comme est juste, une fois qu’on considère les défauts communs de l’ensemble-chapelles, l’explication subjective.

Mais actuellement nous considérons que la situation objective va s’améliorant, à un « détail » près ; que les éléments subjectifs très disparates (sous la forme d’éléments appartenant aux divers programmes), sous réserve d’une révision méthodique correspondant aux pratiques actuelles, sont suffisants pour orienter l’activité révolutionnaire, encore une fois à un « détail » près.

Le « détail » objectif, c’est celui que nous avons précédemment analysé : la multiplicité des chapelles, et sa conséquence, leur inévitable stérilité. Il semble de prime abord que plus le temps passe, plus les choses s’aggravent (nombre plus grand de chapelles et sous-chapelles, confusion théorique accrue, discrédit renforcé de l’alternative révolutionnaire...). Mais justement on approche du point de rupture à cause du décalage de plus en plus grand entre l’amélioration, les possibilités de la situation générale et cette extrême-gauche de papa, ou parfois de pépé.

Nous en prenons comme preuve la tendance des « sans-parti » à critiquer les chapelles (voir le point 16), ainsi que certaines tentatives récentes, empiriques d’activités moins sectaires, au-delà des chapelles, de la part de certains militants.

On pourrait ainsi s’acheminer vers la levée du « détail » subjectif, qu’est l’ignorance volontaire, la méconnaissance de l’existence même de ces multiples chapelles et de leur identité fondamentale. Cette « théorie des chapelles » est un des essais faits dans ce sens, forcément insuffisant, puisqu’il émane d’une chapelle. Mais d’autres travaillent aussi dans ce sens.

P. MONTINI.

Ce texte, tel que nous le présentons, est inachevé. Il devrait être suivi de trois parties : - une explication du développement des chapelles dans et par la situation historique des années 1945-1968 (justifiant ainsi le point 19 : « la situation objective va s’améliorant... ») ; - un bilan de l’acquit théorique des différentes chapelles (projeté au point 7), car il y a plus à tirer de là que ne le croient beaucoup de camarades ; - enfin, évidemment, un ensemble de propositions concrètes.