Quand nous avons aboli l’Etat ...

mercredi 11 juillet 2007, par Venza Claudio

Publié dans IRL de Lyon pour l’été 1986, un texte de témoignages toujours aussi intéressant, en particulier pour les femmes.

Par contre, je suis irrité par un ton condescendant impropre d’un historien en apparence libertaire et qui ne semble pas avoir poursuivi cette voie de l’étude de la revolution espagnole.

Frank, juillet 2007.

Quand nous avons aboli l’Etat ...

Le phénomène de la collectivisation pendant la guerre civile espagnole n’est que trop partiellement connu et souvent de façon inexacte. Les historiens les plus connus ne lui consacrent habituellement qu’un paragraphe bâclé en donnant des indications globales généralement confuses. L’histoire a lourdement souffert, dans ce domaine aussi, de l’usage exclusif des documents écrits ainsi que d’une certaine prévention idéologique et politique envers une révolution sociale au moins "inopportune". L’autre part, même de l’expérience collectiviste ont présenté en général un tableau à l’optimisme forcé et dénué de problèmes, c’est-à-dire un ensemble assez superficiel. Les témoignages des protagonistes apparaissent comme étant beaucoup plus significatifs que tout un matériel d’archive répétitif et presque stéréotypé. Naturellement, une donnée purement subjective, des épisodes historiques vécus et vus de l’intérieur ne peuvent certainement pas prétendre épuiser l’analyse historique du sujet. On peut cependant cerner la vérité en présentant des extraits sur le climat humain, les enthousiasmes et les désillusions, les intuitions et les naïvetés, les aspirations et les erreurs

La source la plus importante et la plus originale qui est ici utilisée est celle constituée par 46 interviews enregistrées par des chercheurs de l’Archivio Nazionale Cinematografico della Resistenza de Turin, dont l’animateur est Paolo Gobetti. Elles ont été faites parmi des militants espagnols presque tous anarchistes, en 1976-77 en France et en Espagne. Les témoignages proviennent généralement de plusieurs groupes liés à la publication Frente Libertario (1),qui représentait une tendance de l’anarchisme espagnol opposée à la collaboration avec des forces politiques républicaines pendant la guerre civile et favorable au développement maximum des transformations révolutionnaires qu’étaient les collectivisations. Le sujet de l’interview était beaucoup plus vaste et souvent l’interviewé évoquait librement toute son expérience politique et personnelle, en particulier la période 1936-1939.

Le sujet étudié a été limité aux collectivités de type agricole parce qu’elles représentaient le développement le plus caractéristique et avancé de l’expérience collectiviste, qui dans le secteur de l’industrie était beaucoup plus freinée par le contrôle du gouvernement et des structures syndicales et politiques (2).

La résistance et la capacité d’autoreproduction de l’anarchisme espagnol, qui utilisa avec adresse l’absence de réformisme de la part de l’État et réussit à concentrer en lui les espoirs de changement apparurent aussi durant la II république, ce qui entraîna une extension et une radicalisation du mouvement libertaire dans la première moitié des années trente. La grande importance de la vision éthique dans le militantisme est implicitement confirmée par ces interviews. Joaquin García Camarena, qui commença â travailler à l’âge de six ans à faucher l’herbe dans les champs et devint militant anarchosyndicaliste à 18 ans, déclare sans hésiter : Pour moi, être anarchiste c’est une chose très sérieuse. Je lisais Reclus, Ricardo Mella. Mon vice c’est la lecture. Je pensais et je pense que l’anarchiste doit avoir des dispositions morales, des dispositions pour comprendre ...de la délicatesse et de la tolérance envers son semblable.

Pedro Adam, anarchiste du la région de Valence souligne, pour expliquer comment l’expérience d’une révolution sociale fut possible en 1936-39, qu’il est nécessaire d’avoir présent à l’esprit qu’en Espagne l’organisation confédérale [la CNT] était une nouvelle société qui était en pleine création depuis des années avant le Mouvement [des militaires factieux] qui du reste permit le développement cénétiste ... On peut entendre un autre point de vue de la bouche d’Andreu Elogio, de Valence, militant cénétiste depuis l’âge de 15 ans,qui déclare : Je me suis toujours dit, et j’ai dit publiquement, que le syndicat, s’il ne doit servir qu’à des améliorations économiques, c’est mieux qu’il n’existe pas,...le syndicat doit faire la révolution.

Cette sorte de guide moral - que certains historiens ont interprété, pour ce qui est de l’anarchisme espagnol à partir des hérésies religieuses modernes et passées (Brenan [historien bourgeois britannique], Hosbawn [historien marxiste léniniste britannique également]) est évoquée par les interviewés, en tant que critère de comportement, dont la fonction est également corrective dans une expérience, comme celle des collectivités, trop poussée au départ.

C’est ainsi que Bernabé Esteban, de Villar Quemado (Teruel), évoque le problème de la liberté de choix : Dans certains villages, toute la municipalité approuva la collectivisation, mais on se rendit compte bien vite que cela ne donnait pas de bons résultats. Il fallait faire entrer toute la population, mais cela soulevait des problèmes parce que tous les gens n’approuvaient pas le régime collectiviste. Et lorsque dans ces cas précis on néglige le coté éthique, on finit par perdre la production et compromettre le bon fonctionnement global. Il était plus opportun dans des cas de ce genre de laisser en dehors tous ceux qui n’étaient pas collectivistes, et de continue le travail avec ceux qui l’étaient. La perte d’extension de l’expérience collectiviste, avec la suite d’inconvénients que cela entraîne sur l’organisation rationnelle du travail et l’échange des produits, aurait été compensée - et amplement- par la qualité de la collectivisation volontaire (3).

José Villar Sánchez, de Quitagas, village montagnard proche de Valence, a commencé à travailler à 9 ans et était dans la CNT à 13 ans. Il se rappelle bien des conséquences du départ des "individualistes". Quand ils sont partis, on leur rendit terre et leurs outils. Et c’est précisément à partir de ce moment là que la collectivité s’est mise à mieux tourner, de façon vraiment constructive et valable. Et il y avait aussi que les obstacles créés par les autres n’existaient plus.

Un témoignage très significatif est fourni par l’instituteur libertaire Félix Carrasquer, créateur et animateur d’une importante école pour les administrateurs de collectivités à Monzón, en Aragon. Durant ses visites hebdomadaires dans plusieurs villages, en compagnie de ses jeunes élèves (4), il avait remarqué des différences entre les collectifs librement constitués, en particulier ceux formés de petits propriétaires avec une certaine expérience agricole, et ceux imposés par la force d’une minorité convaincue, mais parfois autoritaire, ou par des colonnes de miliciens anarchosyndicalistes de Barcelone qui combattaient sur le front aragonais. Etant donné son expérience pédagogique et son sens de l’éthique libertaire, Carrasquer fut appelé pour résoudre des différends entre partisans et ennemis du collectivisme. Sa formule était claire et cohérente : Vous devez laisser les gens tranquille afin qu’ils décident eux-mêmes ce qu’ils veulent faire(5). De toute façon, selon lui, les cas de collectivisation totalement imposée seraient seulement d’une vingtaine sur plusieurs centaines de villages collectivisés.

Dans certains cas, les "individualistes" qui voulaient continuer à cultiver eux-mêmes étaient politiquement neutres, ou bien appartenaient à la CNT. Mais le plus souvent les interviewés rappellent le soutien politique qu’offrait le parti communiste, qui cherchait un appui parmi les petits et les moyens propriétaires de tendance conservatrice. Pour Villar Sánchez, la fédération communiste de Valence "se transforma en lieu de réunion de tous les militants de la CEDA [parti de droite pro mussolinien, donc interdit en zone républicaine] ; C’était bien pour eux tous. Ils s’appuyaient et se défendaient ouvertement.

Les effets de cette propagande négative se firent vite sentir : Ainsi certaines personnes de Pedralba [près de Valence], qui étaient entrées dans la collectivité, les uns avec bonne foi (même s’ils n’étaient pas à la CNT, ils étaient venus de bonne foi), les autres peut-être pour se mettre en lieu sûr, confrontés à cette prise de position des communistes, changèrent d’avis et commencèrent à s’opposer et à mettre des bâtons dans les roues. Finalement, ils s’en allèrent de la collectivité en reprenant leur terre.

Bernabé Esteban évoque le congrès constitutif de la Fédération Régionale des collectivités d’Aragon à Caspe en février 1937 Il fut établiqu’aucun petit propriétaire qui demeure en dehors de la collectivité ne pourra travailler plus de terre que celle qu’il lui est possible de travailler, et l’emploi de salariés lui sera interdit. (*) On adopte une norme qui applique les enseignements de Bakounine, qui conseille d’éviter de supprimer la propriété par la violence puisque la solution du problème se trouve dans la suppression de l’héritage.

Pour les collectivistes la valeur donnée à cette expérience vécue est fortement liée à la défense du principe du choix de la voie révolutionnaire dans la lutte antifranquiste. Mais au-delà d’une telle position politique et idéologique, la mémoire laisse place à de nombreux aspects concrets de la vie quotidienne et des besoins économiques.

Bernardo Merino Pérez, employé municipal sur la côte de Valence, rappelle avec une évidente fierté : Jamais, en aucune occasion, la terre du Levant, fort prodigue dans l’agriculture, ne fournit tellement que pendant la guerre ; et cela bien que la majorité des gens des collectivités - les camarades s’étaient enrôlés dans les milices - soient composés de camarades qui avaient plus de 35 ans ou de 30, et des femmes et des enfants.

Les urgences nées de la guerre et des récoltes qui se firent sentir dès les jours qui suivirent le 19 juillet 1936 sont senties différemment par les témoins.

Bernabé Esteban affirme qu’à Utrillas (Teruel) au lieu de désarmer la garde civile, peu digne de confiance, et de s’emparer des armes et de la caserne, les camarades avaient tranquillisé leur conscience en se disant que la garde civile était une minorité et ils avaient préféré organiser des groupes de moissonneurs pour le blé. La récolte était certainement utile, mais il était plus urgent de détruire le fascisme, parce que s’il avait triomphé, à quoi aurait servi le blé récolté ?

José Villar Sánchez aborde l’aspect économique et soutient qu’en général la productivité "s’est maintenue à la moyenne d’avant la guerre, mais il faut prendre en compte le fait qu’ il manquait 30 % des jeunes dans les collectivités (...) car beaucoup de volontaires allèrent [au front] alors qu’il y en avait très peu parmi les "individualistes.

Mais c’était surtout la nouvelle organisation du travail et de la vie sociale qui enthousiasmait ceux qui attendaient beaucoup de l’expérience collectiviste. Le témoignage de Fernando Aragón de la collectivité de Angüés (Huesca) est très explicite à ce propos : Lorsque nous avons récolté le blé (qui fut excellent parce que nous avions beaucoup travaillé et que les pluies avaient été favorables), nous avons eu la confirmation que nous avions raison : tout ce blé que nous avions semé, récolté et battu avec notre labeur, revenait auparavant aux propriétaires qui ne faisaient rien. On était triste en y pensant, tout comme on était heureux de voir que le fruit de notre travail allait au bénéfice de la collectivité, de tout le village...

Même des observateurs relativement étrangers ou opposés témoignent de ce profond changement. Juan Martínez, propriétaire moyen sympathisant à lzquierda Republicana, avait accepté l’expropriation, y compris celle des magasins de denrées alimentaires, à l’attribuant principalement à la situation de guerre. Il rappelle ainsi le climat amical qui régna dans les groupes de travail et les avantages de cette collaboration : travailler en commun n’est pas du tout une stupidité. Cela voulait dire concentrer énormément la terre, au lieu des petits champs dispersés. Nous nous épargnions ainsi du temps et de la peine.

Le principe de la solidarité soutenu depuis le XIX siècle par les anarchistes espagnols comme une valeur opposée à la compétition typique du système capitaliste, semble s’être réalisée presque miraculeusement. Un épisode hautement significatif a frappé définitivement les souvenirs de Matilde Escuder, la compagne de Félix Carrasquer et une collectiviste de Mirandel (Teruel). Lorsqu’un camion de tissus arriva au village, elle craignit que cela ne déclenche des rivalités traditionnelles entre les femmes, aggravées par la pénurie due à la guerre. En réalité, ce ne fut pas le cas. Ce fut impressionnant parce qu’après avoir déroulé les coupons, chaque camarade s’occupait d’une autre. Par exemple, toutes avaient en gros des enfants mais l’une disait "Regarde comme ça pourrait faire un beau pantalon pour ton fils, pas vrai ?" ... il y avait des liens fraternels que je n’avais jamais vus auparavant ...

La solidarité devait faire face à des problèmes que la collectivité toute seule ne pouvait résoudre. L’accord adopté à Caspe par les collectivités aragonaises est lu pendant l’interview par Bernabé Esteban. Il était prévu que : Lorsque les fédérations locales et régionales seront respectivement constituées, on considérera que les délimitations municipales, n’ont plus cours. De même, les instruments de travail seront utilisés en commun et les matières premières seront à la disposition des collectivités, qui en auraient besoin.(*) Il était aussi prévu d’échanger de la main d’œuvre entre les zones excédentaires et déficitaires.

Mais malgré ce lien solidaire, des aspects inopportuns sont cités. Gaston Leval, anarchiste de langue française occupant des postes de responsabilité, était parti d’Argentine dans le but d’étudier la révolution en marche car il considérait que les expériences qu’on était en train de vivre devaient être recueillies pour le futur. Il avait déjà connu l’Espagne durant les années 20 et il fut stupéfait parce que dans les villes on mangeait beaucoup : je me rappelle qu’à Valence j’en avais été troublé (...) Jamais les gens n’avaient autant mangé de pâtisseries à Valence. il remarquait, cependant que, les paysans avait un sens plus concret, plus précis des responsabilités par rapport au futur qui arrivait. Sa critique du gaspillage et du manque de solidarité des villes est confirmée finalement par l’évocation de la capitale catalane, le bastion de l’anarchisme : J’avais fait un voyage en Aragon et j’avais constaté que le blé avait poussé et qu’il manquait de gens pour le récolter. Et nous avions des travailleurs qui touchaient leur salaire à ne rien faire à Barcelone, où le chômage était répandu (6).

José Villar Sánchez fut démoralisé par le raisonnement de certains membres de la collectivité de Pedralba, une des plus riches et des mieux administrée du Levante : "On m’a dit une fois : Tu vois nous d’un point de vue économique nous nous en tirons bien ; si nous nous unissons aux habitants de Marines, cela n’améliorera sûrement pas leur situation, mais nous, nous en souffrirons forcément.

Plusieurs témoignages coïncident avec les documents d’archives dénonçant le danger de l’isolement des collectifs. On cherchait à le surmonter avec des organismes de coordination régionale en Aragon, dans le Levant et en Catalogne. Néanmoins il se posait parfois des problèmes de conflit entre les régions. Bernabé Esteban déclare qu’il y eut des problèmes dans les échanges entre l’Aragon paysan et la Catalogne plus industrielle. Nous avions de durs affrontements (...) parce que les Catalans nous ennuyaient particulièrement sur ces questions. Ce fait n’est pas expliqué, mais il est dit qu’au bout de quelques mois les choses s’arrangèrent.(7)

Les difficultés de fonctionnement ne semblent pas avoir marqué les souvenirs des participants comme étant insurmontables. Tout était en germe en Espagne (...) Evidemment, il fallait tout mettre en discussion., comme le rappelle Florencia Soler, qui combattait dans le, colonne Durruti et qui à partir de novembre 1936 devint collectiviste dans son village en Aragon. Finalement la situation était la suivante : au départ, on a fait, plus exactement on a improvisé avec les moyens du bord (...) ensuite il aurait du y avoir une unification, Mais au contraire les ministères sont arrivés et les communistes, qui ont détruit les collectivités avec leurs forces comme le dit en synthèse Gaston Leval.

La répression appliquée par les troupes dirigées par Enrique Líster est citée par tous les collectivistes qui ajoutent souvent des détails, et expriment leur tristesse et leur rage, mêlée d’impuissance. Ces sentiments sont résumés par Matilde Escuder : Les gris sont arrivés et ils ont tout détruit en emmenant tous les hommes.

Ce traumatisme entraîne évidemment de fréquentes réflexions sur les possibilités d’une défense efficace et d’une protection militaire contre des opérations de démantèlement. Un des interviewés, José Borras, militant de la colonne Durruti, profite de cette occasion pour donner son sentiment sur le Conseil d’Aragon, organe politique composé de représentants des différentes forces antifascistes,avec une majorité anarchiste. Ce Conseil fut reconnu en tant que tel par le gouvernement central, et par conséquent dès ce moment, il perdait son rôle d’organe révolutionnaire. Au contraire, la fédération des Collectivités aragonaises, formée par les groupements économiques des villages, constituait une authentique structure libertaire et révolutionnaire en tant que telle, qui se défendait mieux contre les actes de répressions. En substance, selon Borras, l’intervention militaire de Lister réussit à supprimer ce qui provenait du sommet, comme émanation et représentation du pouvoir, mais sans racines et sans base. Et il conclut polémiquement : Je veux ajouter, pour que cela serve de leçon, que le Conseil d’Aragon, déterminant parce que formé par une majorité de camarades, a joué un rôle qu’on pourrait qualifier de contre-révolutionnaire. Cela démontre que tout organe de pouvoir même s’il est soutenu par des libertaires, devient autoritaire.

A l’opposé, au niveau de la simple collectivité presque tous les participants affirment â plusieurs reprises qu’un des points centrales de la théorie et du mouvement anarchiste avait été appliqué : l’abolition de l’autorité. José Villar Sánchez, par exemple, reconstitue ainsi l’organisation du travail : Le travail se déroulait en brigades. On confiait à chaque brigade une tâche et un responsable était nommé, qui n’avait cependant pas de pouvoir de décision : il n’était que responsable vis à vis du travail. En général, cette charge revenait à celui qui, du point de vue professionnel, était le mieux préparé. Mais il n’avait pas d’autorité.

On rappelle qu’il était parfois difficile de pratiquer une innovation aussi radicale dans les rapports quotidiens. Ainsi l’instituteur Félix Carrasquer se rendait compte que ce qui est difficile c’est d’arriver à comprendre que le maître à l’école n’est qu’un enfant adulte, qui n’a cependant aucune autorité. Florencia Soler soutient, en se fondant sur sa propre expérience, qu’une transformation sociale était survenue dans toute la vie sociale : Avec le changement des structures de la société il n’y avait plus d’autorité, ni personne, ni tribunal, ni maire, il n’y avait rien d’autre que le comité révolutionnaire. Et elle ajoute : Il n’y eut pas de vol, il n’y eut pas d’assassinat ni par haine ni pour autre chose ; les gens allaient travailler et il n’y avait plus aucune autorité, aucune. De plus les changements dans la réalité de tous les jours sont profonds et en quelques journées des normes et des traditions bien ancrées sont abandonnées. La même femme affirme : Les jeunes filles, par exemple, qui trois mois avant seraient allées chez un garçon en disant Cette nuit, nous dormons ensemble" auraient été frappées et menacées de mort par leur père, Et pourtant alors cela devint une chose normale ...

C’est justement la condition féminine qui semble avoir suivi le plus les nouvelles valeurs. Pour Mastilde Escuder, la rupture fut avant tout sur le plan de l’information et de la culture parce qu’on faisait des conférences, on lisait et on discutait. La femme était enfin sortie du foyer, elle avait détruit les tabous ... A Monzón, qui est dans la montagne et qui avait de 5 à 6.000 habitants, le syndicats possédait une grande maison, avec également une bibliothèque syndicale, grande elle aussi, et une autre où il y avait Mujeres Libres et où on donnait des cours du soir pour les femmes du village qui ne savaient pas lire, des cours sur la maternité, des cours de secourisme, etc...

Suceso Portales, de famille anarchiste, met en évidence la nécessité d’un mouvement particulier des femmes parce que même dans les milieux anarchistes "la femme était la compagne du camarade, et rien d’autre." Déjà avant 1936, nous avions commencé à faire prendre conscience les femmes pour qu’elles puissent lutter avec les hommes et pendant la guerre nous étions plus intéressé à faire prendre conscience aux femmes des problèmes économiques et sociaux qu’à les préparer à la guerre, même si de toute façon nous aidions parce que l’ennemi était proche. Le but principal était de "faire quelque chose pour réaliser un changement total, social et révolutionnaire. Dans ce sens il fallait battre les franquistes parce que le grondement des fers anciens nous serrait les poignetsrappelle Suceso Portales en citant une poésie de son amie Lucía Sánchez Saornil.

Et c’est encore une femme qui interprète très efficacement l’opinion de presque tous les collectivistes. En arrivant dans son village aragonais, elle trouva déjà la collectivité en fonctionnement. Florencia Soler eut l’impression de vivre en plein communisme libertaire : les décisions étaient prises en assemblées avec la population, l’argent était aboli, on vivait dans l’égalité et la liberté. Cette évocation déclenche des émotions profondes vécues 40 ans avant, et la mémoire se confond avec le désir : Cela a été comme un rêve dans notre vie... maintenant quand je m’en souviens c’est comme un rêve. Cette même idée, appuyée par un raisonnement qui tend davantage à confirmer la valeur de l’idéal libertaire est présente dans le témoignage de Saturnino Carod, chef de colonne de la CNT : Peut-être étions-nous des rêveurs ou des utopistes. .. Oui, nous l’étions tous mais finalement les idées de liberté furent une utopie avant de devenir réalité, comme du reste le socialisme. Nous étions, et nous sommes, convaincus qu’un jour notre utopie (peut-être la plus utopique de toutes) sera la réalité, car si cela ne se faisait pas, l’homme ne serait pas content ...

Claudio Venza

Claudio Venza est anarchiste et historien de profession. Il a publié des ouvrages importants. Et il a visionné plusieurs heures de vidéo pour en tirer une synthèse publiée dans Rivista Anarchica de juin-juillet 1986. C’est ce texte qui est traduit, avec quelques notes. Frank Mintz.

(*) Retraduit de l’original castillan.

1) Frente Libertario publié à Paris - n° 0, VII-1970 / n° 69, I-1977 - par des camarades expulsés de la CNT en exil, comme Peirats, Cipriano Mera) a tenté (difficilement) d’équilibrer des informations pour l’exil et des chroniques pour les exilés avec des textes envoyés d’Espagne et destinés aux libertaires post-soixante-huitard. (NDT).

2) Cette opinion existait déjà pendant la guerre civile mais il y a des exceptions voir les témoignages de José Llop dans La autogestión en la España revolucionaria et de Ramón Safón [père] dans Explosions de Liberté, de F. Mintz (NDT).

3) Ce paragraphe peut faire penser que l’autogestion fut imposée ; sur ce point, voir le texte dans son entier, et L’Espagne Libertaire de G. Leval et L’autogestion o. c. de F. Mintz (NDT).

4) En fait Carrasquer avait créé une école dont les élèves sortaient avec une formation de comptable administrateur pour les collectivités (NDT).

5) Il ne s’agit pas d’une idée émise 50 ans après les faits : voir les extraits du plenum des groupes de la FAI en Aragon en septembre 1936, dans Mintz L’autogestion o. c., pp. 284-287 (NDT).

6) Cette situation était due aux catalanistes républicains dans leur souci d’essayer de contrôler les travailleurs (NDT).

7) Il y eut effectivement des frictions : Mintz L’autogestion o. c., pp. 296-297 (NDT).