L’influence de la plateforme d’Archinov sur le mouvement libertaire de langue castillane

lundi 23 juillet 2007, par frank

L’influence de la plateforme d’Archinov sur le mouvement libertaire de langue castillane

On doit se limiter exclusivement au mouvement en Espagne, car différents coups d’état avaient effacé l’importance des mouvements dans les autres pays : Colombie, Mexique, et Argentine (à partir de 1930). -Pour les pays de langue portugaise, traditionnellement très influencés par la propagande en espagnol, l’état des forces anarchistes étaient très affaibli par la répression.

La traduction de la Plateforme fut en partie publiée dans le supplément littéraire de La Protesta de Buenos Aires, dès janvier 1927 (1). Il faut souligner qu’entre 1924 et 1926, l’influence du journal anarchiste argentin est, sans doute, la plus considérable, supérieur à celle des anarchistes espagnols résidant en France, qui éditaient Tiempos Nuevos, comme hebdomadaire (avec régularité à partir de 1925) et une revue théorique Acción, qui faisait suite à Revista lnternacional Anarquista. (2). On peut ajouter que cette influence continuait en 1927-1928.

En fait cette première traduction s’arrêtait à la deuxième partie (du début à "consommation’’) Elle était accompagnée de nombreuses notes critiques, comme celles ci pour l’introduction : "N’est-ce pas une prétention quelque peu démesurée ? Est-ce qu’une "direction" unique, une ligne générale unique serait plus efficace que la conjonction libre et spontanée des divers efforts des anarchistes ? Nous ne le pensons pas, et bien au contraire, notre opinion est que la seule chose qui doit nous importer c’est de stimuler une plus grande activité, en laissant aux individus eux-mêmes une entière autonomie." (Pour l’Introduction). La partie sur “ la lutte de classe ” avait cette note : “ Ce point de vue purement marxiste qui a pour substrat le déterminisme économique a toujours été combattu par nous, voir El anarquismo en el movimiento obrero de López Arango et Abad de Santillán.

Fin 1927, ou début 1928, le groupe Prisma de Béziers édite la Plateforme en brochure (3). La traduction suit le français puisque clans la derrière phrase, on lit "llegar a ser la vanguardia organizada" (devenir l’avant-garde organisée).

Les conditions particulières du mouvement ibérique rendirent la discussion très difficile voire inexistante. En exil, après la participation de certains anarchistes à un coup de main, avec des catalanistes, à la frontière espagnole en 1926, puis la mobilisation pour Sacco et Vanzetti, et la libération d’Ascaso et Durruti, sans compter les activités pour l’Espagne, on ne trouve pas d’échos de débats sur la Plateforme.

En Espagne, avant la création de la FAI, le Comité régional de groupes anarchistes de Catalogne avait été chargé de rédiger l’ordre du jour de la conférence, qui allait donner lieu à la naissance de la FAI A la demande de plusieurs autres comités régionaux d’Espagne, il avait inclus la Plateforme. « Cette brochure nous était parvenu parce qu’en France, il y avait des groupes organisés anarchistes de langue espagnole, beaucoup plus forts que ce qui existait en Espagne. Tout comme l’autre camarade [qui formait avec l’auteur le Comité régional], je ne connaissais pas le français. Nous avons fait appel à un camarade qui le connaissait. Nous nous sommes rendus à la Conférence en ayant une idée de la Plateforme, uniquement par la lecture que ce camarade nous en fit." (4)

Le compte-rendu de cette Conférence (24 et 25 juillet 1927) fut publié par La Protesta le 2 novembre 1927. Pour le point 8 intitulés "A propos des Internationales", on lit :
"a) Que devons-nous penser de la Plateforme d’Organisation des anarchistes (projet) ?
On l’attendait, mais on n’avait pas pu traduire ce projet des anarchistes russes ; et vu le manque de connaissance exacte de celui-ci, il est renvoyé à la prochaine réunion ou conférence nationale. Madrid promet qu’il le traduira." (5)

Aucun document ne fait allusion à la poursuite (plus exactement au début de la discussion). Tout en attendant une plus ample consultation des archives, cette impression est confirmée par le témoignage d’un militant de l’époque, Juan Manuel Molina : "La Plateforme d’Archinov et d’autres anarchistes russes a eu peu d’influence sur le mouvement exilé ou intérieur. Des défenseurs très peu. Tu sais comme nous étions "radicalisés" à cette époque là et comme nous faisions des réserves sur toute modification ou révision. La Plateforme fut une tentative de rénovation pour donner une cohérence, une amplitude et un caractère réalisateur au mouvement anarchiste international à la lumière des expériences de la révolution russe. Surtout en Ukraine. Aujourd’hui, après nos propres expériences, il me semble qu’on n’a pas apprécié à sa juste valeur cette tentative." (6)

Quelle influence a pu avoir, malgré ces réserves, la Plateforme ?

Voyons d’abord les militants de l’époque. García Oliver dans ses mémoires (7) écrit : "Archinov et son groupe essayèrent de laisser une trace de leur passage dans la révolution russe, en élaborant leur Plateforme qui prétend en résumé que les anarchistes cessent de se dire révolutionnaires, ou bien qu’ils s’organisent de façon que la direction révolutionnaire soit "exercée depuis le début et poursuivie jusqu’à l’élimination totale de toutes les causes de l’injustice sociale."

Et il continue paradoxalement sur la position de 1922 de Salvador Seguí, sans autre référence à la Plateforme. Ricardo Sanz, compagnon de Durruti et García Oliver, n’écrit rien, de même que Santillán (8)

Pour les historiens, on note que le communiste Elorza ne fait aucune mention. Abel Paz, tout en citant une rencontre de Makhno et Durruti en 1927(9), est tout aussi muet, ce qui est, pour le moins stupéfiant, car on ne peut imaginer Makhno ne parlant pas de la Plateforme en 1927 ! Juan Gómez Casas fait plus sérieusement son travail d’historien mais il ne dispose que du témoignage de Molina que nous avons donné. César Lorenzo - qui a l’avantage de profiter en partie de l’expérience de son père Horacio M. Prieto, alors très influent dans la CNT - donne une opinion que la recherche actuelle confirme. Parlant du groupe "Los Solidarios", c’est-à-dire Ascaso, Durruti, García Oliver, Sanz, Jover, etc., il affirme : "La fameuse "plateforme d’Archinoff" conçue vers 1926 par les anarchistes russes réfugiés en France dans le but de contrecarrer à l’avenir l’efficience du parti communiste n’influença en rien les Solidarios ; ils constatèrent simplement qu’elle coïncidait avec leurs propres vues. De même, l’épopée du libertaire ukrainien Nestor Makhno qui tint tête jusqu’en 1921 aux généraux blancs, comme à l’Armée rouge, les impressionna vivement mais ils avaient déjà médité l’exemple typiquement espagnol des réquétés, ces détachements paramilitaires carlistes de grande valeur guerrière."(10)

On peut remarquer que les trentistes n’accusèrent pas les faistes d’être des plateformistes, preuve que la Plateforme n’a guère été lue en Espagne.

(Rédigé dans les années 1980)

1) 30 janvier 1927, puis 4 autres numéros la même année.

2) Elorza Antonio - historien communiste [actuellement socialiste]- dans “El anarcosindicalismo español bajo la dictadura (1923-193C).La génesis de la federación anarquista ibérica". Revista de Trabajo, n° 39-40,1972.

3) Béziers, Prisma, [1927-1928],39 p.,19/13.

4) lnterview de José Llop par Frank Mintz, dans El Movimiento Libertario Español, Paris, Ruedo Ibérico,1972, p.289.

5) Reproduit par Elorza o.c. et Gomez Casas, Historia de la FAI, Madrid, Zero, 1977

6) Gomez Casas o. c., p. 116.

7) El eco de los Pasos, Barcelone,.Ruedo lbérico,1978, p.84.

8) Sanz El sindicalismo y la política, los Solidarios y Nosotros, 1966 ; Santillán El anarquismo y la revolución en España Escritos 1930-38, Madrid, Ayuso, 1976, présentation de Elorza ; Santillán Memorias 1897-1936, Barcelone, Planeta, 1977.

9) Paz Abel Durruti, Barcelone, Bruguera,1978.

10) Lorenzo César M. Les anarchistes espagnols et le pouvoir (1868-1969), Paris, Seuil, 1969.