Les anarchistes doivent-ils et peuvent-ils s’organiser ? [1988 et note de 2007]

lundi 24 décembre 2007, par frank

Les anarchistes doivent-ils et peuvent-ils s’organiser ? [1988 et note de 2007]

Chaque ouvrage d’Alexandre Skirda est une garantie de sérieux. Il en va de même pour son sixième titre:Autonomie individuelle et force collective. Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours (1) qui comprend un parcours historique (241p.) et un recueil de documents (115 p.). Le livre -clair et bien écrit- soulève évidemment de nombreux problèmes que je voudrais présenter d’une part, et discuter en partie, de l’autre.

Souvent, lorsqu’on lit une évocation d’événements connus, on éprouve l’envie de sauter des pages pour aboutir aux nouveautés. Skirda, en reprenant dans la première moitié de son texte (p. 1 à 159) des sujets comme l’individualisme, la I Internationale, le terrorisme et le syndicalisme révolutionnaire, a le mérite de bien les condenser, et également de souligner des aspects nouveaux. Personnellement, j’ai apprécié la présentation des pensées de Proudhon et Bakounine. J’ai appris pas mal de choses sur le machiavélisme de Marx dans l’Internationale (Cf. intéressante citation de Ruhle p. 46) ainsi que sur le syndicalisme révolutionnaire et le début de la révolution russe.

Skirda ne cache pas son antipathie pour les anarcho individualistes (comme Victor Serge p.135-137, et son passage au bolchevisme p.153) et les terroristes souvent manipulés, déjà au 19 ème siècle, par la police." Comme le commente Gaetano Manfredonia, au nom des principes d’autonomie individuelle et de libre initiative, tout lien organisationnel stable se trouve rejeté comme étant "autoritaire", donc anti-anarchiste. Il n’y a pas à s’étonner par conséquent, si des malades mentaux ou surtout des agents provocateurs apparaissent dans ces groupes, s’y expriment à loisir et y tiennent des discours les plus incendiaires et provocateurs." (p. 74).Il me semble que l’on entendait parfois de ces discours fin 1970 chez des anars et des marxistes (Geismar et July),ce qui me parait relativiser la faiblesse apparente de l’anarchisme qui aurait besoin d’une plateforme organisationnelle stricte pour être efficace Sur un autre plan, Skirda a sans aucun doute raison lorsqu’il se plaint du manque de netteté des grandes figures anarchistes de la fin du 19 ème pour condamner le terrorisme (allusion à Malatesta, S. Faure, Reclus, Kropotkine, entre autres). Il aurait pu ajouter que le congrès anarchiste d’Amsterdam en 1907 ne reprenait même pas la question, ne serait-ce que pour donner une position sereine, puisque les attentats étaient alors moins nombreux en Europe occidentale (2).

Skirda accuse les anarcho-individualistes du début de XX siècle d’être opposés à la lutte de classe (p.98), voire aux ouvriers : "(l’ouvrier) se courbe devant le riche exploiteur, léchant ses bottes avec servilité. Tour à tour : soldat criminel, ouvrier avachi, collaborateur des policiers, soutien de tous les despotismes, le peuple ne peut pas, du jour au lendemain, devenir capable de vivre sa destinée avec fierté, logique et solidarité."(Libertad p.134). Il faut analyser le problème car il est loin d’être spécifique aux anarcho-individualistes.

Sous une apparente logique, deux mensonges sont entretenus. Le premier est une généralisation de la servitude volontaire que Spartacus, les Jacqueries, remettaient en cause bien avant que La Boétie n’en fasse la théorie. De plus, la simple observation d’événements aussi connus que la Révolution française et la Commune de Paris démontrent comment la densité d’une expérience peut mûrir en quelques semaines des générations jusqu’alors frustes, brutales et égoïstes. Le deuxième est l’oubli du fait que Bakounine, Reclus et Kropotkine tiennent compte du poids des traditions et du facteur de stimulation de la révolution (respectivement dans Etatisme et Anarchie, L’Evolution, la révolution et l’idéal anarchique, La Conquête du pain). Stirner envisage différemment le problème, mais son association des égaux ne signifie pas le rejet d’une partie des humains. Il demeure que dans tous les faits révolutionnaires, la capacité d’autonomie des masses disparaît trop vite, indépendamment de la répression (qu’elle soit versaillaise ou soviétique).

Sous la plume de Skirda, l’anarcho-individualisme (français) est bien noir:Armand est diminué, Lecoin est absent et, ce qui est pire, il serait anti-prolétaire et fauteur de troubles. En fait, Skirda a parfaitement montré une attitude similaire chez les syndicalistes révolutionnaires :" ... il est rare que le syndicat englobe la totalité des travailleurs ; trop souvent, il ne groupe qu’une minorité. Or si le mécanisme démocratique était pratiqué dans les organisations ouvrières, le non vouloir de la majorité inconsciente et non syndiquée paralyserait toute action" (Pouget, p.93) ; "Les décisions de l’assemblé générale doivent être sans appel, quel qui soit le nombre de présents." Il est curieux que Skirda écrive :"Si sur le papier tout cela parait très beau, qu’en est-il en fait ?" (p.128), sans non plus mentionner les fortes réserves qu’il faut faire sur la Charte d’Amiens - document compromis écrit hâtivement dans un café alors que le syndicalisme régresse (3) -.

Anarcho-individualisme et syndicalisme révolutionnaire (1/2007) ont en commun une vision de la masse éminemment négative et incapable d’évoluer. Partant de là, les premiers acceptent implicitement la nécessité de la débrouille individuelle sans les autres, et assez vite le changement autoritaire et totalitaire, comme on l’a vu pour le bolchevisme (V. Serge et d’autres) et le pétainisme. Les seconds, dans leur habitude de manipuler les masses, passent aisément du côté de la classe possédante : Jouhaux en France, d’Aragona en Italie, Clara et Fornells en Espagne (4). Après cet historique, Skirda aborde le problème de la Plateforme d’Archinov (illustré également par 90% des documents). On constate qu’il y a eu deux débats simultanés. Une polémique empoisonnée par des antagonismes préalables entre Voline et Makhno Archinov (5). Le vrai débat, ouvert et sans arrière-pensées, se situant entre Maria Isidine et Archinov, et dans une moindre mesure avec Malatesta.

Avant d’entrer à fond dans le sujet, il faut discuter une affirmation de la Plateforme (p.254) et de Skirda (p.165) sur la conviction de la nécessité de l’organisation chez Bakounine et Kropotkine. Présentée ainsi l’affirmation impliquerait que ces penseurs envisageaient dans le sens plateformiste les rapports organisationnels. Schématiquement, la Plateforme -présentée le 20 juin 1926- est anti-individualiste, anti-anarcho-syndicaliste, et impose le principe de la responsabilité collective. Bakounine et Kropotkine (à une époque différente) étaient indubitablement syndicalistes et ne décriaient pas les individualistes (2/2007). Quant à la responsabilité collective, si cette notion est absente des textes de Kropotkine, il est frappant de constater que Bakounine, même dans ses textes de sociétés secrètes, laisse libres les militants de ne pas accomplir une tâche donnée si elle blesse leurs sentiments moraux.

Les différences entre le passé et la Plateforme étant établies, l’intérêt du débat entre Maria Isidine et Pierre Archinov est qu’il permet un approfondissement des positions. Une première étape a lieu en novembre 1926. Le reproche de Maria concerne l’application du principe majoritaire : "dans votre organisation, chaque groupe aura-t-il la liberté d’arrêter sa propre tactique et d’établir son attitude vis-à-vis de chaque question donnée ? Si oui, alors votre unité n’aura qu’un caractère purement moral (comme ce fut et c’est encore le cas dans le mouvement anarchiste). Si, au contraire, vous voulez une (unité organisationnelle, cette unité sera forcément coercitive). Et alors, si vous admettez le principe majoritaire au sein de votre organisation, pour quelle raison le repousseriez-vous dans l’édification sociale ?"(p. 284).

La réponse d’Archinov est précieuse. D’abord, elle spécifie "qu’à notre avis, le Comité exécutif de l’Union ne pourra être un organe chargé de pouvoirs d’un caractère coercitif quelconque, comme c’est le cas dans les partis politiques centralistes."(p.287) Ensuite il précise : "Si, cependant, la minorité estimait impossible de sacrifier sont point de vue, alors surgirait la perspective d’avoir, au sein de l’Union, deux opinions et deux tactiques différentes:celle de la majorité et celle de la minorité. Dans ce cas, la situation devra être examinée par toute l’Union. Si, en fin de discussion, l’existence de deux points de vue différents vis-à-vis de la même question est jugée possible, cette existence sera acceptée comme un fait accompli. Enfin, au cas où toute entente entre la majorité et la minorité, au sujet des questions politiques ou tactiques les divisant, serait impossible, une scission se produirait la minorité se séparerait de la majorité et créerait une organisation à part." Quant au problème de la société future, Archinov écrit : les "décisions devront être obligatoires pour tous ceux qui les voteront et les sanctionneront"(p.289), ce qui, évidemment implique que des collectifs pourront ne pas voter et refuser de suivre.

La deuxième étape est de 1928. Maria Isidine critique surtout l’organisation d’alors des anarchistes français, trop centralisée selon elle. Elle inclut implicitement la Plateforme dans cette critique. "Seule l’ignorance complète de l’histoire et de la vie du mouvement anarchiste permet l’éclosion de tels projets "d’organisation". Tout ce qui a été créé dans notre mouvement de précieux et de stable a été l’oeuvre de groupes et de personnalités assez riches d’initiative pour aller de l’avant sans attendre d’y être autorisés par qui que ce soit."(p.330) Pourtant, elle est en fait d’accord avec Archinov sur la responsabilité collective : "tout le groupe est responsable des actes de chacun de ses membres, d’autant plus responsable également qu’il n’a recruté ses membres qu’avec discernement, n’acceptant que ceux qui lui convenaient. " (p. 334) Elle affirme même : "Plus encore. Chaque anarchiste, qu’il le veuille ou non, porte la responsabilité morale pour les actes de ses camarades, même si aucun lien formel ne le lie à eux ; chaque action contraire à l’idée anarchiste, chaque attitude contradictoire, a une répercussion sur l’ensemble du mouvement.. ."(p. 335) On peut remarquer au passage qu’en se démarquant des individualistes et des syndicalistes la Plateforme se dégageait de toute responsabilité. Personnellement, j’ai du mal à suivre Maria sur ce plan, car elle sous-entend d’une part une sorte de responsabilité collective de type médiéval et biblique qui peut aller dans le sens négatif qu’elle évoque, ou bien, dans le sens positif (Reclus, Kropotkine et Chomsky sont des savants et des libertaires, je suis libertaire, donc je suis un savant en puissance), ce qui alors nous fait tomber en plein narcissisme, comme chez la plupart des marxistes. En fait, le patrimoine anarchiste consiste à partager une critique psychologique, socio-économique et politique du pouvoir, le reste des positions (esperanto, syndicalisme, sexualité, etc.) revient aux différentes écoles de pensée, aux pratiques.

Archinov répond astucieusement en instituant deux époques dans l’anarchisme : le passé (Maria) et "L’époque actuelle, si décisive [qui] exige de nous quelque chose de plus qu’un "parti" dépourvu de formes organisationnelles et seulement édifié sur la notion d’un bel idéal."(p.338) Cependant, il éclaire un passage de la Plateforme :"le type fédéraliste de l’organisation anarchiste, tout en reconnaissant à chaque membre de l’organisation le droit à l’indépendance, à l’opinion libre, à l’initiative et à la liberté individuelle, charge chaque membre de devoirs organisationnels déterminés, exigeant leur exécution rigoureuse, ainsi que l’exécution des décisions prises en commun."(p.281) Archinov souligne : "toute initiative saine sera toujours appuyée par l’organisation ; les principes énoncés ne tendent pas à abolir l’initiative mais à substituer à l’activité menée occasionnellement, par des individualités intervenant de temps en temps au hasard, le travail constant et organisé d’un collectif" (p.340). L’aspect "sain" de l’initiative peut prêter à confusion mais la citation précédente me semble trop brève pour expliquer la présence simultanée de nombreux droits accompagnés de nombreuses obligations.

Il pourrait sembler qu’Isidine soit progressivement influencée par Archinov (la responsabilité militante) et vice versa (le rôle de la minorité, la part des initiatives).En fait Archinov reste sur ses positions d’époques différentes qui le séparent de Maria Isidine. Archinov remarque deux faits toujours actuels :"I1 est bien connu que certains militants du mouvement ont renoncé à la lutte en rejoignant les bolcheviks, uniquement parce qu’ils n’avaient pas pu appliquer leurs efforts parmi les rangs anarchistes. [...] beaucoup d’ouvriers révolutionnaires [...] ont perdu leurs illusions envers l’idéologie bolcheviste et pourraient adhérer à l’anarchisme, mais ils ne le font pas par manque d’une organisation générale ayant une orientation précise."(p.340)

En 1931 et 1933, Archinov poursuivra sur la voie de cette critique en prenant de plus en plus position en faveur de la dictature du prolétariat et de la défense de la révolution bolchevique. Il rejoindra donc ceux qui abandonnent l’anarchisme pour continuer leurs efforts mais, en l’occurrence, il ne tiendra pas compte de la mise au pas des dissidents dans le parti bolchevik (Kollontaî, Chliapnikov, etc.) et Archinov disparaîtra dans l’hystérie d’épuration stalinienne. Skirda et Tchorbadgiev évoquent des raisons sentimentales pour le retour en URSS d’Archinov. J’ai plutôt l’impression, selon ses textes, qu’il s’agit d’une sorte d’entrisme, d’une mégalomanie suicidaire, vu le sort que Lénine et Staline avaient réservé et réservaient aux opposants.

Quoi qu’il en soit du sort d’Archinov, nul ne peut effacer sa contribution pratique et théorique à l’anarchisme. Pour l’organisation son apport est lié à l’illusion d’un moment révolutionnaire immédiat. Le recul historique nous montre qu’il s’est trompé mais la question demeure:les libertaires doivent-ils changer de structure, passer à une vitesse organisationnelle supérieure, en cas de crise ? La réponse est, à l’évidence, positive. Mais nous avons plusieurs réponses : la Plateforme, le congrès de Nabat [de 1918 en Ukraine] (traduit sur le portail fondation-besnard et dans Explosion de Liberté de Mintz, Ed.Acratie, 1986), la structure de la CNT espagnole en 1936. En fait, j’ai une certaine réticence vis-à-vis de la Plateforme, parce qu’elle ne reflète pas une pratique réelle : c’est une réflexion en exil. La pratique du mouvement makhnoviste (libertaire mais politiquement pluraliste), telle que Skirda l’a exposée dans son précédent ouvrage, me semble beaucoup plus riche à tout point de vue. Mais dans les trois cas -Espagne, Ukraine et Ukraine makhnoviste- on a, en fait, le résultat, dans une certaine mesure logique, d’un militantisme anarchiste (avec une orientation communiste et une autre syndicaliste) profondément ancré dans la population. Dans les autres pays, et encore aujourd’hui, le problème n’est pas du tout de s’organiser mais bien d’avoir des racines dans la réalité sociale. Mai-juin 1968 a permis un renouveau gigantesque, tout à fait dans la ligne décrite par M. Isidine d’initiatives de militants issus de groupes affinitaires (3/2007).

L’adoption d’une organisation (unique, grande et libertaire) aurait-elle impulsé, et donc modifié le passé que nous avons connu ? Les organisations n’ont pas manqué (FA, ORA) mais elles se sont très assouplies en 20 ans, pas assez sans doute. La situation n’était évidemment pas à la guérilla urbaine, ce qui peut expliquer leur peu de poids, notamment au niveau des organes de propagande.

Le débat sur l’organisation souffre de deux graves défauts, que le temps s’est chargé d’accentuer.

Le premier est commun à la plupart des anarchistes des années 1930 (en dépit de leurs spécificités d’écoles) : une profonde méconnaissance des capacités de spontanéisme révolutionnaire des travailleurs (malgré les écrits de Bakounine et de Kropotkine censés imprégner leur pratique quotidienne (6). La Plateforme, en apparence, ne tombe pas dans ce travers mais elle prétend devenir le "pionnier" et le "guide théorique" du prolétariat (p.282). Dans l’esprit d’Archinov, la position semble tranchée. Parlant d’un manque de-"programme général homogène" dans le mouvement anarchiste, voire de dénigrement réciproque, Archinov remarque :

"Certains défendent un tel ordre de choses en disant qu’ainsi s’exprime la variété des idées anarchistes. Bien, admettons-le, mais quel intérêt peut représenter cette variété pour les travailleurs ? Ils luttent et souffrent aujourd’hui et maintenant et ont besoin immédiatement d’une conception juste de la révolution, qui puisse les mener à leur émancipation tout de suite ; ils n’ont pas besoin d’une conception abstraite, mais d’une conception vivante réelle, élaborée et répondant à leurs demandes."(p.318- 319).

"Les travailleurs" sont conçus comme un ensemble unique, uniforme, ce qui est commode mais n’a pratiquement jamais correspondu à la réalité, comme le syndicalisme révolutionnaire l’a constaté à ses dépens, et comme Malatesta l’a décrit pour l’Italie des années 20. De plus, la pratique même du mouvement makhnoviste qu’Archinov a vécue - tenait compte des différences parmi les travailleurs : russes ou ukrainiens ou juifs, ouvriers ou paysans, prêts à collectiviser ou attentistes (donc 7 cas pouvant se mélanger), sans compter les options politiques : neutres, blancs, SR, bolcheviks, mencheviks, libertaires, indépendantistes, bundistes. Seul un programme précis dans son analyse révolutionnaire mais multiple et varié dans ses propositions peut imaginer répondre aux aspirations des "travailleurs", non définis en général.

Le second défaut, qui semble aujourd’hui scandaleux, est l’enterrement en 1926-28 de l’anarcho-syndicalisme, absent chez Isidine, écarté dans la Plateforme (p.268), condamné par Archinov (ainsi que la "synthèse", "comme inapplicables et ayant fait faillite", p.319 (7). Skirda, conscient du problème, a fait une présentation particulièrement juridique de la CNT-FAI, où ces deux organisations apparaissent dix fois plus autoritaires que la Plateforme. Skirda oppose à cette description une belle évocation : "C’est pourtant la base, la plèbe, le peuple, les humbles, les gueux, quel que soit le nom que l’on accole aux paysans et aux ouvriers [...qui ont fait la révolution...]" (p.200).

C’est juste, à condition d’ajouter et de souligner que ce sont les militants de ces mêmes organisations CNT-FAI, si critiquables, qui ont lancé, stimulé, donné l’exemple de collectifs autogérés dans tous les domaines économiques. Ils agissaient dans la perspective d’une société anarcho-communiste ou communiste-libertaire, quitte à s’opposer les armes à la main aux décisions prises ou approuvées par la CNT-FAI, dont les militants des instances principales étaient grisés par la politique, au sens anti-anarchiste du mot.

C’est justement la richesse (je dirais l’honneur) de l’anarcho-syndicalisme espagnol que d’avoir défendu aussi bien son idéologie que des créations parallèles et complémentaires comme les écoles rationalistes, les cercles de culture ouvrière (ateneos), l’éducation sexuelle, le végétarianisme, l’espéranto, les traductions d’auteurs comme Reclus, Kropotkine,Malatesta et Stirner. Loin de désorienter les travailleurs espagnols, cet ensemble profondément ancré depuis des générations, très majoritairement syndicaliste (mais traversé de polémiques entre anarchosyndicalistes et laissant la parole aux non syndicalistes, Federica Montseny et sa famille par ex.) permit une éclosion très positive parfois stupéfiante, de réalisations révolutionnaires. Il est paradoxal que ce qui reste de l’anarcho-syndicalisme espagnol aujourd’hui, ce n’est pas l’unité et la discipline par le haut, comme le voulait la CNT-FAI de 1938-39. Mais c’est un mouvement de la base dont les titres de gloire sont le contraire de ce que les instances nationales de la CNT-FAI imposaient : l’autogestion, la lutte contre la militarisation, Mai 37 et Mars 39.

Donc, faudrait-il en conclure : vive l’anarcho-syndicalisme à l’espagnol et mettons au rebut la Plateforme et Archinov ? Mon idée profonde - dans la mesure où elle est complexe à réaliser - est que les propositions d’organisation et de programme de Malatesta entre 1897 et 1903, l’effort des camarades russes, dont Archinov, ainsi que ceux de Sébastien Faure dans les années 20, l’esprit de la CNT-FAI des années 1930 (8), relèvent de la même nécessité : l’efficacité, grâce à l’union de tous.

Le reste du livre aborde rapidement mais clairement les conceptions des années 50 - Fontenis- et 60-70. La Plateforme reste pour moi une vision abstraite d’émigrés imprégnés du désir de victoire anarchiste et dégoûtés par certaines pratiques (refus de la lutte de classe, syndicalisme archi-minoritaire) mais une vision honnête. En revanche la pratique de Fontenis et ses amis, telle que la décrit Skirda et que Fontenis revendique dans une lettre à l’auteur, démontre l’ambivalence des théories. Déjà dans l’Espagne de 1936-39, certains anarcho-syndicalistes voyaient la révolution comme la liquidation physique des éléments cléricaux et bourgeois mais la majorité (à mon avis) pratiquaient le respect de la vie des ennemis de la veille, au nom de la Révolution rédemptrice pour tous (comme l’écrit Kropotkine dans La Conquête du pain). Avec Fontenis, l’anarchisme donne naissance à une Tchéka bien réelle : espionnage, arrestation de militants suspects, interrogatoire, torture et tentative de liquidation physique (témoignage de Michel Dubédat de l’OPB, voir aussi Floreal Munoz). Skirda aurait dû insister davantage sur ce point, que sans doute Fontenis défendra dans ses mémoires (la Tchéka noire et rouge, bien entendu). Espérons que l’anarchisme ne deviendra pas le fourre-tout du christianisme (de l’Inquisition aux bogomiles en passant par les curés franquistes et la théologie de la Libération) et du Marxisme (de Staline à Pannekoek).

Espérons que l’union des anarchistes ne se fera pas attendre aussi longtemps que le messie. Il reste que des caractéristiques de ’’la Plateforme ont marqué (marquent ?) des organisations anarchistes comme la FCL, la FA avant 68, la CNT en exil, la FAKB. Brièvement, ce sont :

- être persuadé que l’organisation représente la seule solution efficace,

- refuser de voir les autres pratiques libertaires hors de l’organisation,

- faire confiance aux luttes de tendance dans l’organisation ;

- s’imaginer que l’organisation sera meilleure en expulsant les éléments "vaseux" (4/2007)
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Grâce à ses analyses et à ses nombreux documents, ce livre est conforme à la volonté de l’auteur de faire réfléchir et de donner une documentation excellente.

Frank Mintz, Chroniques libertaires, n°6, octobre, novembre, décembre, 1988.

1) 1987,365 p., 100 F. Edité par l’auteur, [toujours disponible aux éditions Publico en 2007].

2) Pour la Russie, voir la position, encore valable, de Kropotkine et ses camarades Pierre Kropotkine.Oeuvres, éd. Maspero, puis La Découverte, p.253.

3) Coral:Capitalisme-syndicalisme, même combat, p.65 ; Colson Anarcho-syndicalisme et communisme, p. 26, 32.

4) On pourrait citer des considérations désabusées de Leval ("L’imbécillité humaine, l’inaptitude de la majorité des hommes incapables d’être autre chose que patrons ou exploités [...]"dans L’Attivita sindacale nella trasformazione sociale, 1948, p.17, et de Souchy ("les masses sont amorphes, velléitaires et grégaires" dans Cooperativismo y colectivismo, 1960, p.255).

5) On peut remarquer qu’il n’y a toujours pas d’explication rationnelle à cet antagonisme, sans doute dû à de basses histoires inavouées. Comme dans certains divorces, les ex-conjoints veulent nous faire croire que leur partenaire était foncièrement mauvais mais si cela était, pourquoi s’étaient-ils unis ?

6) Les anarchistes n’ont vraiment tenu compte des femmes et des homosexuels, malgré de brillantes exceptions pour le féminisme comme Bakounine, Robin et Emma Goldman, que lorsque les femmes et les homosexuels se sont imposés.

7) Archinov attribue son jugement à "notre texte ", c’est-à-dire la Plateforme. Mais les mots n’expriment pas cette vue. Cela prouve la difficulté de rédiger un texte clair d’une part, et d’autre part la nécessité de ne pas confondre le texte collectif de la Plateforme et les interprétations d’Archinov.

8) "esprit", c’est-à-dire le paragraphe précédent, car la pratique de magouilles de la FAI et des trentistes a certainement complètement châtré en 36-39 des militants comme Garcia Oliver, Pestana et Peiró.

1/2007 L’anarchosyndicalisme est différent globalement, puisqu’il n’envisage pas de côtoyer d’autres tendances dans une centrale unique, source des déviations des syndicalistes révolutionnaires et du compromis de la Charte d’Amiens avec les syndicalistes réformistes et les socialistes (tellement proches parfois), pour éviter une scission annoncée de la CGT en 1906. L’anarchosyndicalisme a cependant connu des luttes entre fractions - d’où la création de la FAI, une autre fraction -, chacune se disant plus pure et intègre que l’autre. On a eu une déviation totalement réformiste, comme celle des ministres revendiquant quasi définitivement la participation gouvernementale à partir de 1936 (Federica Montseny, García Oliver, Juan López et Joan Peiró).

La différence sur ce plan entre le syndicalisme révolutionnaire et l’anarchosyndicalisme est évidente. Les syndicalistes révolutionnaires n’eurent pas le temps ou la volonté de former des travailleurs à la base, autonomes et capables d’initiatives. Les textes de Pouget cités par Skirda sont d’un autoritarisme - un léninisme avant la lettre - désolant et effarant, complètement contraire à la vision de Bakounine et de Kropotkine.
Sur ce plan l’anarchosyndicalisme a agi de façon radicalement opposé en formant, en influençant, des générations durant, de nombreuses couches de travailleurs agricoles et industriels. L’effet - certainement pas recherché par les leaders manipulateurs, comme Marianet entre 1936 et 1939 - a été une opposition à la base contre les aspirants chefs, avec des faits comme la création de Mujeres Libres, les positions des Jeunesses libertaires, le plénum - qualifié « d’illégal » par le Comité national de la CNT - des Milices et Colonnes anarchistes de février 1937 à Valence, mai 1937 à Barcelone, mars 1939 à Madrid par une partie importante des cadres cénétistes et faistes contre la majorité des cadres nationaux déjà réfugiés en France.

2/2007 Erreur de ma part : Bakounine attribue l’individualisme à la bourgeoisie “J’entends par individualisme cette tendance qui -considérant toute la société, la masse des individus, comme des indifférents, des rivaux, des concurrents, comme des ennemis naturels, en un mot, avec lesquels chacun est bien forcé de vivre, mais qui obstruent la voie à chacun- pousse l’individu à conquérir et à établir son propre bien-être, sa prospérité, son bonheur malgré tout le monde, au détriment et sur le dos de tous les autres. C’est une course au clocher, un sauve-qui-peut général où chacun cherche à parvenir le premier. Malheur aux faibles qui s’arrêtent, ils sont devancés. Malheur à ceux qui, lassés de fatigue, tombent en chemin, ils sont de suite écrasés. La concurrence n’a point de cœur, n’a point de pitié. [...] L’État n’exige qu’une chose : c’est que tous ces crimes soient accomplis légalement. Je puis vous ruiner, vous écraser, vous tuer, mais je dois le faire en observant les lois. Autrement je suis déclaré criminel et traité comme tel. Tel est le sens de ce principe de ce mot, l’individualisme. ” Conférence aux ouvriers de Saint Imier, V, pp. 349-350.

Kropotkine est violemment opposés aux disciples de Nietzche C’est l’individualisme du bourgeois, qui ne peut exister que sur la condition d’oppression pour les masses -notez-le bien - de laquaiisme, de servilisme vers la tradition, d’oblitération de l’individualité dans l’oppresseur lui-même, aussi bien que dans la masse opprimée. [...] Stirner [...] invoquait, non seulement une révolte totale entre l’État et contre la servitude que le communisme autoritaire voudrait imposer aux hommes, mais encore la libération complète de l’individu de tout lien social et moral - la réhabilitation du « moi », la suprématie de l’individu, l’amoralisme total et « l’association des égoïstes ». La conclusion finale de cette sorte d’anarchisme individualiste [...] est, non point de permettre à tous les membres de la communauté de se développer normalement, mais de permettre à certains individus plus doués de " se développer complètement », même au prix du bonheur et de l’existence même de la masse de l’humanité, c’est donc un retour à l’individualisme le plus ordinaire, défendu par toutes les minorités se voulant supérieure, pour lesquels en vérité de l’homme a besoin dans son histoire de l’État et, du reste, que les individualistes combattent. Leur individualisme va si loin qu’il aboutit à la négation de son propre pont de départ, pour ne rien dire de l’impossibilité pour l’individu d’atteindre un développement réellement complet dans les conditions d’oppression des masses par les « belles aristocraties ». Son développement resterait unilatéral. C’est pourquoi cette direction de pensée, quoique, a n’en pas douter, elle soit une invocation saine et utile au développement complet de l’individu, ne trouvent un terrain propice que dans les cénacles artistiques et littéraires.[...] Or l’individualisme -il est bien temps de le comprendre - n’est autre chose que le chacun pour soi, et Dieu pour tous du bourgeois, qui crut y trouver le moyen de s’affranchir de la société, en imposant aux travailleurs le servage économique sous la protection de l’État, mais qui s’aperçoit maintenant que lui-même est aussi devenue un serf de l’État. (La science moderne et l’anarchie, 1913) dans Pierre Kropotkine Oeuvres, p. 39, 41.

3/2007 Nouvelle erreur, l’ouverture de mai-juin 68 n’a guère duré et les principaux apports sont passés à la trappe de l’oubli et de la récupération bourgeoise.

4/2007) Sur la FCL et l’OPB, les « nullistes », les « vaseux », voir les textes de l’OPB et une lettre de Fontenis sur ce portail.