Programmes anarchistes actuels [1988 + note de 2007]

lundi 24 décembre 2007, par frank

Programmes anarchistes actuels [1988 + note de 2007]

On pourrait tracer une chronologie des programmes en différentes langues, et on verrait de nombreuses publications en français à la fin du siècle dernier, puis en russe à partir de 1905, en espagnol enfin dans les années 30. Après le choc de 1936/1945, on ne trouve que quelques tentatives.1968 ne stimule guère la recherche dans ce sens, et il est donc surprenant de constater que le mouvement de langue française aborde ce problème à travers différents ouvrages. Signalons que certains camarades espagnols, s’exprimant dans La Revista Blanca, dans les années 1930, repoussaient violemment toute idée de programme qui représentait à leurs yeux une pétrification des idées, la négation de la créativité, et une bolchévisation des idées anarchistes (1/2007).

Quatre textes me semblent fondamentaux, et même en rapport plus ou moins conscient.

La Révolution (1) est un choix d’interventions faites au colloque de Venise de 1984. L’absence, chez les auteurs et les présentateurs, d’une courte note sur les pays et l’expérience que connaissent les intervenants, rend l’ensemble des textes flous. On peut aisément soupçonner un "complot" tendant à retrouver le discours anti-révolutionnaire du siècle dernier : l’Etat est à la fois trop fort et trop démocratisé, et la violence trop mauvaise en soi, pour qu’un libertaire digne de ce nom puisse encore parler de révolution anarchiste par la force. (2/2007)

Seul Orsoni pose franchement le problème de l’oppression dans les pays totalitaires (p. 67 et 74). Le silence de voix d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (3/2007), donne l’impression que l’anarchisme n’a strictement rien à dire à ceux qui crèvent dans la mouise, sous les coups, dans le désespoir politique et moral. En fait, ni les auteurs ni les éditeurs, n’ont eu ces intentions, mais leur négligence rend l’ensemble négatif. Et sept lignes conscientes en introduction ne suffisent pas à sauver l’ouvrage, qui aurait du s’appeller :"Propos de libertaires occidentaux pacifistes sur le passage dans les pays hautement industrialisés à une société où des pratiques libertaires existeraient".

Les deux titres suivants sont difficilement séparables. D’abord, ils sont édités par deux organisations auparavant unies, l’OCL (Organisation Communiste Libertaire) et l’UTCL (Union des Travailleurs Communistes Libertaires). Ensuite, ils sont publiés à quelques mois de distance. Enfin, les deux livres visent à armer les militants et les sympathisants d’un outil d’analyse à valeur pragmatique immédiate.

Indiscutablement, Etat des lieux ... et la politique bordel !, de OCL (2), l’emporte. Pourquoi ? En dehors de la supériorité typographique et de l’unité de style, il y a un refus de l’exposé pontifiant et une volonté d’offrir un pluralisme de solutions. On trouve ainsi une bibliographie générale, une sur la violence (3), et une autre sur l’immigration ; des adresses de groupes antimilitaristes. L’ouvrage s’ordonne selon le plan suivant : -Qui sommes nous ?, -Situation économique générale, -Luttes ouvrières, -Immigration, -Féminisme, -Ecole, -Agriculture,-Nucléaire, -Antimilitarisme, -Relations Est-Ouest et pacifisme, -Europe des polices, -Luttes de libération nationales, -Violence révolutionnaire.

Il saute aux yeux que les sujets abordés sont artificiellement séparés. Il peut s’agir d’une volonté de clarté. Mais écarter les luttes ouvrières et paysannes les unes des autres semble sous-entendre le cliché marxiste d’une supériorité de conscience révolutionnaires des premières. Le nucléaire n’est-il pas entièrement une affaire militaire ? On constate, de plus, l’absence de position sur la drogue, l’homosexualité, le militantisme dans la vie quotidienne, et il n’y a rien sur l’autogestion en soi (manipulations et sens qu’on peut lui donner).

Pour l’alternative, le projet communiste libertaire (UTCL) se compose de trois parties sensiblement égales, à la différence du livre précédent. L’analyse est souvent sommaire. Le public visé est celui des convertis en quête de solutions schématiques. "Une planète en crise" développe tant bien que mal son titre ; "Le socialisme anti-autoritaire" comporte une partie tout à fait originale par rapport au livre de l’OCL : la prévision des organes de la future société libertaire ; "Construire l’alternative" présente des luttes sociales qu’on aimerait voir dans la réalité, et que l’année dernière a vu en partie surgir (ce qui est positif, puisque le livre est censé être un compte-rendu du congrès de mars 86 de l’UTCL).

On remarque pour la définition de la classe ouvrière, la répétition des poncifs marxistes léninistes (pp. 51-52), que la description des comportements ouvriers actuels contredit à peu près totalement. Le machinisme, le progrès technologique, l’évolution générale des mentalités, l’immigration et l’urbanisation (pour reprendre les facteurs cités, auxquels on peut ajouter l’enseignement et la société de consommation) entraînent la "destruction du fond culturel populaire... l’absence de solidarité collective ... le repli sur soi". La dernière phrase de "Mouvement ouvrier en lutte" (p. 66) est une bonne définition anarchiste de la prise de conscience sociale : "Sans imaginaire, pas de poids sur les réalités." Cependant, la même tare marxiste (sous-entendant l’innéisme révolutionnaire ouvrier) réapparaît plus loin, à propos de "couches (paysans, petite bourgeoisie, travailleurs de tous type n’ayant pas rejoint la révolution)" (p. 82).

Il faut souligner que pour l’UTCL (à la différence de l’OCL) la violence révolutionnaire est acceptée sans guère de problème. On retrouve le ton simplificateur d’une partie du livre : "L’aventurisme suicidaire, le romantisme et le fanatisme aveugle seront combattus par un mouvement des masses, conscient et lucide."(p. 90)

Par contre, l’autogestion est bien exposée et défendue (p. 131 et suiv.), alors qu’elle n’est que suggérée dans l’ouvrage de l’OCL.

L’Organisation Socialiste Libertaire suisse (OSL-5) a publié un bref manifeste s’adressant aux lecteurs politisés et au courant, qui est un bon résumé des idées anarchistes pour l’émancipation et la révolution sur la planète.

Le contraire ou presque de ce que nous venons de voir est exposé par la revue portugaise A Ideia dans son dernier numéro (6). Précisons qu’avec Volontà de Milan, il s’agit de la revue anarchiste la plus sérieuse, pour le niveau culturel des articles et l’élégance typographique. Une discussion sur "L’anarchisme d’aujourd’hui et d’hier" prépare la lecture du "Manifeste libertaire pour une fin de siècle". Comme les camarades russes de la Plateforme de 1926, les camarades d’A Ideia séparent le mouvement anarchiste en deux : avant et après la présentation de leurs idées.

L’argument est le suivant : l’anarchisme classique est en crise "pour trois raisons fondamentales : refus de participer au processus de transformation sociale au moyen de réformes graduelles ; refus de comprendre la structuration de la société comme l’expression logique de tous les individus et non seulement comme l’expression de la nature de l’Etat et des institutions ; et penser que les virtualités spontanées et naturelles des individus leur donnent la capacité absolue de s’auto organiser, indépendamment de tous les conflits qui persistent au niveau individuel et social et des processus de complexité organisationnelle que toutes les sociétés comportent."(p. 26, Carvalho Ferreira). Voir l’anarchisme comme l’action directe, la violence révolutionnaire, c’est "raisonner, agir à partir de postulats marxistes. (p. 27, même auteur).

Ceci étant posé, le "Manifeste" peut avancer ses idées. La première : "La liberté est notre tradition." Et rapidement, on va à l’essentiel :"Le vieil anarchisme a parié sur les ouvriers et la révolution. Notre stratégie aujourd’hui, presque à la veille du XXI ème siècle, ne peut plus être celle-ci. [...] nous refusons le terrorisme et les moyens d’action coercitifs."

Le "Manifeste" attend "une perspective émancipatrice de la grande force sociale de la jeunesse et de la richesse venant de la participation chaque jour plus grande des femmes dans tous les domaines de la vie sociale ; d’une transformation de l’accès au savoir et à la culture afin que chaque individu puisse construire une conception du monde qui lui soit propre ; des nouveaux mouvements populaires qui caractérisent les mouvements sociaux de l’après industrialisme défense de la nature, démocratisation des structures sociales ; de l’émergence d’une nouvelle conscience professionnelle [ ...] fondée sur une connaissance scientifique et technologique de plus en plus importante. [...] La société parfaite n’existe heureusement pas, car elle serait probablement celle d’une oppression totale des individus. Nous ne croyons donc pas en n’importe quel type de société anarchiste. Par contre, ce qui nous intéresse c’est que le devenir des sociétés actuelles soit marqué, de plus en plus, par les valeurs de liberté et de solidarité, et dans ce sens, de plus en plus libertaires. Tel est, aujourd’hui comme hier, le défi que nous continuons à proposer."

Personnellement, il me semble que ce "Manifeste", pris au pied de la lettre, permet tous les excès : agir pour les USA ou l’URSS, au nom des libertés officiellement défendues, faire des millions en travaillant comme technicien employé d’une multinationale, passer de bonnes vacances dans les clubs Méditerranée du Tiers Monde en étant protégés des affamés par les CRS locaux ...

Néanmoins, le "Manifeste" a le mérite de clarifier les priorités anarchistes à défendre face au XXI ème siècle, à un troisième millénaire (?) de luttes d’émancipation. Prétendre que le pacifisme, l’éducationnisme, suffiront à résorber le chômage, la faim dans le monde et le sous-développement me semble une illusion suicidaire. L’époque des jacqueries, des Makhno et des Durruti est toujours bien présente dans de nombreux pays du Tiers Monde. La manière par laquelle les forces de répression des pays industrialisés règlent les protestations ouvrières, paysannes, étudiantes, demeure pour le moins matraquante, brutalisante, etc. Imaginer qu’une société, que la planète, peuvent évoluer sans les coups de boutoir des mouvements sociaux, est une illusion qu’aucun homme politique ne partage Il est paradoxal que les camarades ne le voient pas.

Tant que les anarchistes (ou ceux qui préfèrent se dire libertaires) n’ouvriront pas les yeux sur la complémentarité des action ; pacifistes culturelles et de luttes conscientes contre les forces de l’"Ordre"(!!) - Au sens Longwy, mineurs anglais, travailleurs italiens, etc. - de nombreuses occasions serons gaspillées. Ces idées semblent surtout briller par leur absence. Pourtant, on les trouve structurées, dans un ensemble presque complètement acceptable, chez des militants donc la formation (marxiste léniniste et catholique) devrait nous séparer : le manifeste de Solidarnosc d’octobre 1981. Il est vrai qu’un élan social exceptionnel libérait alors les esprits (4/2007).

Frank Mintz revue Chroniques libertaires, n° 7, janvier - juin 1988.

1) Lyon, Atelier de Création Libertaire, avril 1986,103 p. , 56 F.

2) Ed.Acratie, Mauléon, déc.1986, 333 p., 88 F.

3) Le n° du CPCA sur le terrorisme n’est pas cité, pas de bibliographie sur les pays de l’Est, ni l’adresse d’Iztok.

4) Ed."L", Paris,1987,210 p. ,65 F.

5) Genève, janvier 1986, 11 p.

6) N°46-47, nov. 1987, 3 p. (Av. Guerra Junqueiro,19-5°, E,1000 Lisboa,Portugal). -Les ouvrages cités sont disponibles à La Gryffe, 5 rue Sébastien Gryphe, 69007 Lyon.

Note de 2007

Note de 2007-12-24

Le problème de la reprise de textes anciens concerne plus l’évolution de l’auteur que les données. Pour le moment, je suis en accord avec mes positions. Les notes précisent quelques aspects.

1/2007) Abad de Santillán défendait la même stupidité en Argentine dans les années 1920 (avant d’effectuer un virage pour défendre une position en faveur de programme à partir de 1932). Il s’agit d’un anarchisme qui ignore Bakounine. Bakounine a toujours défendu un programme celui de la Première Internationale et de la révolution (comme le démontrent les deux citations qui suivent)

1) L’émancipation du travail doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ;
2) Les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous (les hommes vivant sur la terre) des droits et des devoirs égaux et à anéantir toute domination de classe ;
3) L’assujettissement économique du travailleur à l’accapareur des matières premières et des instruments de travail, est la source de la servitude dans toutes ses formes : misère sociale, dégradation mentale, soumission politique ;
4) Pour cette raison, l’émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ;
5) L’émancipation des travailleurs n’est pas un problème simplement local ou national ; au contraire, ce problème intéresse toutes les nations civilisées, sa solution étant nécessairement subordonnée à leur concours théorique et pratique ;
6) Tous les membres de l’Association aussi bien que tous ses membres reconnaissent que la Vérité, la Justice, la Morale, doivent être la base de leur conduite envers tous les hommes sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité ;
(Article « L’Organisation de l’Internationale », 1871).

Contre ces tendances étatiques, républicaines ou néo-monarchiques axées sur l’oppression du peuple et engendrées de 1789 à 1793 par la Grande Révolution bourgeoise, des profondeurs du prolétariat, tout d’abord français et autrichien, puis du prolétariat de tous les autres pays d’Europe, s’est enfin cristallisé un courant essentiellement nouveau visant à l’abolition de toute exploitation et de toute oppression politique ou juridique, gouvernementale ou administrative, c’est-à-dire l’abolition de toutes les classes au moyen de l’égalisation économique de tous les biens et de la destruction de leur dernier rempart, l’Etat. Tel est le programme de la révolution sociale. (Etatisme et anarchie, 1873).

2/2007) Comme on peut le voir avec des explosions spontanées ou des mouvements forts depuis les années 1970, les dernières étant décembre 2001 en Argentine (Buenos Aires, Rosario), grève générale contre la vie chère en janvier 2007 au Gabon. Dans les deux cas, les crèves la faim ne se posent pas la question du suréquipement des forces de répression. Ils gueulent, ils avancent pour que « ça passe ou ça casse. », puisqu’ils n’ont rien à perdre, c’est logique.

3/2007) On note une organisation anarcho-communiste en Afrique du Sud, peu de choses en Asie ; bien des organisations en Amérique Latine et presque autant de ghettos libertaires, allant du refus d’aller dans le mouvement social (en partie au Venezuela) aux tactiques politiciennes (un groupe argentin).

4/2007 Des courants anarchosyndicalistes, syndicalistes anticapitalistes en Europe suivent cette voie, de même que des organisations sans références idéologiques (comme les IWW à leur début) au Mexique et en Argentine.