Brève anthologie de propos de Nora Cortiñas

mardi 11 mars 2008, par frank

Pour mieux connaître la dictature militaire et le néo libéralisme - inséparables - en Argentine, le cheminement d’une Mère de la place de Mai

Brève anthologie de propos de Nora Cortiñas

"La première manifestation eut lieu un samedi [30.04.1977] et passa presque inaperçue, parce qu’il y avait peu de gens un samedi. On choisit alors le premier vendredi du mois de mai, mais une Mère proposa de changer le tour, parce qu’elle disait que le vendredi c’est le "jour des sorcières" et que cela pouvait porter malchance. Et ce n’est pas tout - je m’en souviens comme si c’était maintenant -, quand nous avons choisi le jour, une Mère ne voulait pas que ça soit le lundi, " parce que le lundi 16 jour de la lessive". Alors il ne restait jeudi. La majorité d’entre nous étaient les maîtresses de maison, d’autres avaient des formations très différentes, de même que les origines sociales. Mais ça ne faisait rien nous étions ensemble. Ce fut une réponse viscérale, impulsée par le corps. On nous avait amputé d’une partie de nos corps, nos fils et nos filles, et nous avons décidé de manifester, mais sans imaginer la dimension politique que notre lutte allait prendre." [La Capital, 12.02.06].

“Nous, les Mères, nous nous regardions en nous disant : si nous frappons à différentes portes, s’ils sont encore vivants, va-t-on continuer à les torturer ? Si nous ne faisons rien, vont-ils les torturer et les tuer ?

Le système mis en place est une cruauté, un crime parmi les crimes, parce que la personne est privée d’absolument tous ses droits, elle est et elle n’est plus, c’est la nuit et brouillard. Eux, [les disparus], ne savent pas ce qul s’est passé avec le reste de leur famille et qu’elle a été la destinée finale.

Cortiñas a voulu également rappeler Alfredo Galetti, un avocat constitutionnaliste surnommé par les Mères “le Père de la place de Mai” et qui apportait toujours des idées à la lutte. C’est un des fondateurs de la FEDEFAM, Fédération latino-américaine d’associations de membres des familles de détenus et de disparus. Il se suicida quelque jours après que [le président] Alfonsín ait créé la CONADEP [Comisión nacional sobre la Desaparición de Personas ; il semble que Galetti avait deviné le rôle nauséabond de ce politicien vis-à-vis des génocidaires].

“Je veux vous dire qui étaient nos enfants car nous avons eu une richesse, nous avons eu des enfants qui pensent aux autres, qui ont lutté, qui nous ont laissé un grand héritage. Ils nous ont appris à lutter avec eux, en effet nous les Mères, pour la majorité d’entre nous, nous ne venons pas de familles militantes, nous étions des maîtresses de maison [...] Nous avons reçu cet héritage de nos fils, de nos filles ... [la voix se casse, un tonnerre d’applaudissements fuse].

“D’abord nous avons vu de grandes désillusions, avec les lois de point final et d’obéissance obligée durant la présidence d’Alfonsín et la grâce accordée par Menem ensuite, actuellement des avancées ont lieu. [...] Lorsque nous exigeons la vérité, cette vérité que nous voulons pas va être, évidemment, très cruelle. Nous voulons une vérité complète : que s’est-il passé pour tous les disparus et chacun d’eux. Nous savons que cela est la vérité. [...] Je crois qu’ils n’ont pas réussi à cacher le crime et que notre engagement de continuer à rechercher la vérité, la justice en faisant oeuvre de mémoire tous les jours.” [Participation de Nora Cortiñas et du prix Nobel de la paix 1980, Adolfo Pérez Esquivel, à une conférence sur la “ Défense de la mémoire ” à Salta, université General Sarmiento, le 22 mars 2006 devant environ 500 personnes,www.aquilanoticia.com].

" Que pensez-vous de la décision nous de Hebe de Bonafini de mettre fin aux marches de la résistance ?

La marche de la résistance va continuer. C’est une résistance contre l’oubli, la justice, la non information pour qu’on me dise ce qui s’est passé avec nos enfants. La marche la résistance ne finit par parce que Madame Hebe de Bonafini le décidé. Il nous semble que c’est une décision erronée de sa part . Nous, nous les Mères, nous ne conditionnons pas notre cause au jugement de valeur politique plus ou moins bon que nous faisons d’un président démocratique. [...] Nous reconnaissons que Néstor Kirchner a pris des décisions pour les droits de l’homme du passé, contre l’impunité, ce qu’aucun président n’avait. Mais nous maintenons notre indépendance, un respect mutuel, et notre lutte continue à ce qu’il y a encore dans ce pays trop de questions non résolues. Même les droits socio-économiques pour lesquels ont combattu nos enfants, ce sont également des droits de l’homme, qui continuent à être foulés aux pieds dans l’Argentine où vivent quatorze millions de pauvres. Il est pas question d’être ne pas être contre le gouvernement. Il y a des décisions que nous n’aimons pas, comme l’envoi de troupes à Haïti, une militarisation qui ne convient pas à un prix très pauvre, qui a besoin de nourriture et de médecins, et non pas des militaires. Cela me produit véritablement de la honte et de la douleur. "

" Les militaires étaient inquiets parce que nous nous organisions. Ils auraient préféré que nous restions toutes seules, chacune devant un petit autel et faisant des prières chez soi. Ils sont arrivés. C’est pourquoi ils ont joué à nous rendre folles, avec les mensonges, les éternelles attentes dans les casernes, les petites et les grandes humiliations quotidiennes auxquelles ils nous se soumettaient quand nous étions à la recherche de nos enfants. Nous avons perdu nos enfants, quelque chose d’irréparable, mais deux ils sont perdus sur le plan culturel, historique et politique. Et dans de nombreux cas ils ont perdu leur famille. En effet de nombreuses femmes des militaires, lorsqu’elles ont su qu’elle était l’activité de leurs maris à l’aube, par exemple, séquestrer, violer, torturer et tuer, les ont abandonnés. Ou bien le cas d’enfants [des militaires], qui avec le temps ont décidé de changer leurs noms de famille." [La Capital, 12.02.06].

[Réponses d’hommes politiques] Comme celles de Ricardo Balbín, du parti radical, "Pourquoi n’avez-vous pas protégé vos enfants ?”. [même réflexion chez les militaires et les curés ...]

Ou la phrase de Raúl Alfonsín [futur président et sans doute complice préalable des militaires pour changer la couleur de la façade de l’Etat, sans plus] lorsqu’en janvier 1978 une centaine de corps flottant apparurent de San Clemente à Mar del Plata [environ 200 km de côte].

Il était au Club Naútico de Chascomús, en short et torse nu, entouré de jeunes qui ensuite ont formé la Jeunesse radicale, et il leur a dit que non, c’étaient des corps de marins tombés de navires étrangers, sans lui donner la moindre importance.

Débrouillez-vous, allez au commissariat de General Lavalle et là on va vous informer.

Ou bien l’Eglise, disant que c’étaient des marins ivres tombés par dessus de bateaux orientaux ... -C’étaient des réponses terribles, n’est-ce pas ? De la bouche des hommes politiques, nous avons reçu des réponses très ingrates. Ou du parti communiste, [disant] qu’il ne fallait pas aller sur la place de Mai parce que Videla était un militaire démocrate, et qu’il y en avait d’autres bien plus dures ... [...]

Nora à Tartagal (Argenpress, 30.07.06)
“ - Où en est votre travail sur les disparitions ?
Nous continuons à agir pour qu’il y ait une justice et que tous les responsables des disparitions et des tortures subies par les prisonniers politiques aillent en prison, en prison de droit commun et à perpétuité. Ce sont des crimes horrible de lèse humanité qui ne sont pas prescriptibles ou amnistiables parce que la disparition forcée de personnes est un délit permanente, commis chaque jour jusqu’à ce que la personne disparue réapparaisse.

Que pensez-vous de la situation aborigène actuelle et de la gestion qu’en fait le gouvernement Nacional ?

Nous sommes assez inquiets. Olga M. de Aredez travaillait ce dossier, tellement que lors de la cérémonie en son souvenir, une femme wichí était présente, conseillère municipale du village et elle a déclaré qu’elle a appris à lutter auprès d’Olga, qui lui transmit sa force, son impétuosité. C’est cette femme qui a dénoncé que maintenant elle témoigne qu’il y a des enfants sous-alimentés qui meurent de faim, qu’il existe un abandon de la part de l’Etat, c’est un autre crime qui est commis, maintenant et en ce moment où il y a un gouvernement qui tout en prétendant être distinct de ceux que nous avons eux par le passé, tout en donnant la possibilité d’annuler les lois d’impunité et en ouvrant des lieux ex camps de concentration, en ce moment il se produit des violations de droits économiques, sociaux et culturels. Nous pensons que cela est modifiable. Le gouvernement au lieu de payer une dette que notre peuple n’a pas souscrite, en aucune façon, nous payons et même par avance une dette externe immorale, illégitime, sans même faire d’audits pour déterminer s’il y a une dette légitime, en tout cas.

Celle que nous devrions payer. Et pas une dette fondée sur l’usure et la fraude. Si nous la payions pas, on aurait de quoi améliorer la situation du peuple car dans ce pays il y a des recettes fiscales, il y a une production même si c’est du soja transgénique, un danger de plus pour la population. Mais ce gouvernement parle de bénéfices, alors il devrait les verser dans la redistribution de la richesse et non pas dans la redistribution de la pauvreté, comme celle qui existe en Argentine, chaque jour.

Nous sommes humiliés, nous souffrons qu’en Argentine des enfants et des adultes meurent de faim. C’est terrible, c’est la plus grande offense qui puisse nous arriver à nous Argentins. Nous avons des gouvernements constitutionnels depuis plus de vingt ans et les gens meurent non seulement de famine, mais de maladies prévisibles. Donc cette lutte que nous menons, nous les mères, avec les organismes de droits de l’homme, c’est un combat très tenace car réellement c’est pour arriver au monde que souhaitaient nos fils, nos filles, un monde de développement et d’égalité pour tous.