68 Cohnbendistes ?

mardi 25 mars 2008, par Lagant Christian, Noir et Rouge

Bien entendu évoquer un anniversaire n’a d’intérêt que pour sa valeur aujourd’hui.

Dans le cas présent, la différenciation entre attitude libertaire et attitude léniniste (au delà des étiquettes que se collent les uns et les autres) est particulièrement efficace pour l’Argentine depuis 2001, notamment.

C’est ce refus des clichés et une vision iconoclaste de Noir et Rouge qui ont été repris en mai 68, moins notre militantisme auprès des salariés.

Visiblement la majorité des camarades visaient davantage une récupération du sens de la vie et le questionnement du capitalisme dans tous les domaines. Un peu comme en 1936, avec en moins l’internationalisme, par exemple pour la cause de la révolution espagnole.

Frank

le texte était notre éditorial de "Noir et Rouge", novembre 1968, n° 42-43

Cohnbendistes ?

Nous n’avons pas l’habitude ici de nous attarder sur un homme et nous ne pensons pas, tout au long de ces 42 numéros ou en d’autres prises de position publiques, avoir trop sacrifié au culte d’une quelconque « personnalité » anarchiste car, pour prendre un passé lointain, Bakounine ou Proudhon eurent leurs défauts et commirent eux aussi leurs erreurs ; plus proches de nous, un Malatesta, un Durruti, eurent également leurs défaillances : tout cela est normal et devrait rappeler les libertaires à une approximation plus exacte du rôle et de l’importance d’un homme face au « héros » qu’ils seraient tentés de se créer ou qu’on voudrait leur imposer... ,

C’est parce que le mouvement de Mai a fait émerger, parmi d’autres, la personnalité d’un homme, jeune, notre camarade et notre ami, Daniel Cohn-Bendit, et sur lequel tant de bêtises, flatteries ou au contraire basses attaques, ont déjà été écrites, qu’il nous semble nécessaire de dire quelques mots. Qu’on se rassure, c’est la première et la dernière fois que nous le faisons, mais il est
des circonstances où un silence prudent ne nous semble pas de rigueur et où on doit, là aussi, prendre position.

Que nos lecteurs se rassurent également sur l’horrible néologisme servant de titre, ce n’est bien entendu pas nous qui l’avons inventé ; nous l’avons vu fleurir sous la plume des bourgeois, des staliniens et cela était normal de la part de gens ne pouvant imaginer de mouvement sans « chef » et tentant de rabaisser, sous le terme de « cohnbendistes », les partisans d’un bouleversement leur échappant totalement. Moins normal fut de voir l’épithète reprise et appliquée par une certaine presse « anarchiste ». en particulier à ceux qui eurent l’impudence de venir troubler le brave congrès de Carrare et en général à tous les militants libertaires pas forcément d’accord avec un anarchisme satisfait de lui-même et virant vers une étrange intolérance. Bien entendu, notre groupe et notre revue sont particulièrement visés, (merci), et un des principaux organisateurs du dit congrès nous écrivait lui-même, avant l’ouverture de celui-ci d’ailleurs, que nous « étions devenus cohnbendistes... ». S’il n’y avait qu’à souligner la bassesse ou mettons la petite ignominie consistant, pour des miilitants anarchistes brevetés, à employer les mêmes armes que le bourgeois ou le stalinien, pour tenter de personnaliser un mouvement en essayant par là même de le vider de tout contenu politique, nous ne répondrions évidemment pas. Mais c’est parce que le terme « cohnbendiste » a tout de même pour ceux qui l’emploient un contenu politique, nous allons voir lequel, que nous jugeons utile de préciser quelques points.

Celui-ci entre autres : nous serions « cohnbendistes » car nous sommes partisans d’un anarchisme ouvert, prêt au dialogue, y compris avec ce qu’on appelle le marxisme. Et voilà l’horreur car, voyez-vous, l’anarchie est parait-il inaliénable et doit de ce fait « garder sa pureté » bien protégée dans sa tour d’ivoire, (Sœur Ann... archie, ne vois-tu rien venir ?)... Aussi sommes-nous par extension « anarcho-marxistes » - et voilà le contenu politique du « cohn¬bendisme » ! - puisque Dany a exprimé ces mêmes idées d’ouverture et de non sectarisme, parlant d’ailleurs à l’époque en tant que militant du 22 Mars. Mais est-ce que le 22 Mars ne manquait pas un peu de sérieux comme commencent à le dire en cette après rentrée les « organisationnels> de tout poil et le fin du fin ne consiste-t-il pas pour les uns à faire une Fédération anarchiste solide (et une belle Internationale de fédérations, et de beaux congrès) et pour les autres à construire, ou reconstruire, l’organisation révolutionnaire et réaliste, du style par exemple de l’ex J.C.R., avec cette fois une direction qui sera vraiment la bonne...

Et c’est là que nous abordons le vrai problème, ce qui nous permet de répondre en passant à Edgar Morin qui, dans le Magazine Littéraire, N° 19 invente un « révisionnisme » anarchiste dont notre revue avec son titre « Rouge et Noir » (sic) signifie bien « cette volonté d’alliance entre marxisme et anarchisme » et au Nouvel Observateur N° 197 pour lequel l’idéologie anarchiste de « N.R. » y est inséparable d’une méthode d’analyse marxiste !

Bon. Si toute cette littérature signifie que nous ne craignons pas la confrontation et la discussion anarchisme marxisme et que nous ne rejetons pas ce que Bakounine lui-même acceptait, à savoir l’apport hégélien, la dialectique, alors nous pensons qu’il est inutile de parler de révisionnisme, d’alliance entre marxisme et anarchisme car tout ça ne veut pas dire grand-chose ou ne veut plus dire grand-chose. Ou plutôt si : nous pensons que le clivage réel n’est pas entre « marxisme » ou ce qu’on appelle ainsi et anarchisme mais bien plutôt entre esprit, conception libertaires et conception bureaucratique léniniste, bolchevique, de l’organisation. Ce clivage a été une des caractéristiques des derniers événements, et pas seulement en France. Et nous n’avons nulle gêne, bien au contraire, à dire que nous nous sentons plus proches de « marxistes » comme le Mouvement des Communistes de Conseil dans le passé ou actuellement certains camarades d’I.C.O. et pas mal de copains du 22 Mars que d’« anarchistes » officiels ayant une conception quasi léniniste de l’organisation parti. Nous avons déjà dit que nous ne nous battions pas pour une étiquette, encore moins pour une néo-étiquette et puisque nous n’avons jamais caché notre appartenance anarchiste nous ne nous amuserons pas à rechercher de nouveaux adjectifs : aussi restons-nous anarchistes tout simplement mais avec la nette notion d’ouverture que ce mot comporte pour nous et c’est tout.
Quant à Dany, nous avons dit l’avoir connu, et estimé. Ça ne signifie pas que nous le revendiquions ou le suivions. Nous pouvons être en désaccord avec lui dans le futur sur certains points, avec lui comme avec d’autres, au sein de notre propre groupe, et cela aussi est normal. Tout le monde sait. Dany le premier, que nous ne nous gênerions pas pour discuter dans « N.R. », avec lui, d’une divergence ou d’une quelconque différence d’appréciation. Car pour nous c’est cela le véritable anarchisme : remettre en question, se remettre en question. C’est aussi, accessoirement penseront certains mais c’est important pour nous, une véritable preuve d’amitié, le seule « culte » que nous ayons. Et qui nous empêche précisément d’être « cohnbendistes »...

NOIR et ROUGE