68 Avant Mai

jeudi 27 mars 2008, par Noir et Rouge, Vidal P C

68 AVANT MAI

Le mouvement étudiant

Si durant la guerre d’Algérie l’U.N.E.F. regroupa la plupart des étudiants politisés, par la suite elle tomba dans la même absence de perspectives que la gauche française. Les mineurs de 1963 et leur grève avaient secoué certains esprits, mais finalement ce ne fut qu’une étincelle et la gauche continua à s’accrocher à des choses telles que le Milliard pour le Vietnam ou un antigaullisme verbal. Cette gauche pensait qu’en France « on ne peut rien faire », la révolution n’étant possible qu’à l’étranger. A ce point de vue le cas de Régis Debray est typique : théoricien de la révolution en Amérique Latine, il s’écarte de toute activité politique dans son pays.

Le syndicalisme étudiant présentait le même vide : d’un côté on s’intéressait aux mouvements d’émancipation étrangers, de l’autre on luttait pour quelques revendications corporatistes. Ainsi. Alain Touraine, professeur de sociologie à Nanterre, écrivait-il dans Le Monde des 7-8 mars 1968  : « Dans l’Occident industriel les contraintes subies (dans l’Université) sont moins fortes et moins directes (qu’à l’Est ou qu’en Amérique Latine notamment). La réaction étudiante est plutôt provoquée par l’absence de contestation des formes de croissance... » ou encore : « L’Europe représente trop aujourd’hui la classe moyenne des nations pour que s’y forment aisément des mouvements entièrement responsables de leurs objectifs et de leurs motivations... Les étudiants ne participent aux grands mouvements de l’histoire qu’indirectement, par procuration. » Le milieu étudiant dans sa majorité est une masse apolitique que seules remuent de temps en temps de vagues revendications réformistes, telles que l’allocation d’étude, cheval de bataille de l’U.N.E.F., et la lutte contre le plan Fouchet ces dernières années.

Cependant, alors que les tentatives faites par les organisations traditionnelles pour regrouper les étudiants se soldent par un échec, naissent des petits groupes politiques d’extrême gauche, dont la principale activité est de se heurter les uns les autres, dans l’indifférence quasi générale. C’est ce que Frédéric Gaussen appelle dans Le Monde le « ballet des groupuscules » : « en l’absence de mouvements structurés, animés d’une capacité réelle de mobilisation, le champ est libre pour le ballet des groupuscules qui s’apostrophent, vaticinent et s’entredéchirent dans l’indifférence générale. Ils (tous les étudiants) vivent à leur échelle, laissant à d’autres - toujours les mêmes - le soin de poursuivre en pure perte, estiment-ils, un débat inintelligible. » (9-12-1966)

Cependant, va être entretenu bientôt un climat d’agitation qui dépasse les cadres corporatistes et réformistes ainsi que le débat des groupuscules. Des minorités parviennent à développer un militantisme actif et parfois spectaculaire. En novembre 1966 les situationnistes deviennent majoritaires dans la section U.N.E.F. de Strasbourg et publient (aux frais de l’U.N.E.F. bien entendu) la brochure De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économiques politiques. Psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier. Malgré le style canular et parfois pédant des textes, les situationnistes font une critique profonde et intéressante de la société occidentale comme celle des pays de l’est, des partis et de la bureaucratie.

La lutte pour l’émancipation sexuelle va entrer dans ce climat d’agitation universitaire. Courant 1967 les étudiants de Nanterre revendiquent la libre circulation entre les pavillons de filles et de garçons ; en mars avril 1968, à Antony les étudiants américains abolissent symboliquement la ségrégation sexuelle, de même qu’à Rouen où les étudiants décident l’abrogation des vieux règlements sur la circulation des filles et des garçons.

Mais à Nanterre le mouvement va se radicaliser. Les locaux sont occupés plusieurs fois ; on tente d’introduire une « université critique » sur le modèle de celle de Berlin, on organise des journées anti-impérialistes, ce qui entraîne la fermeture de la faculté (cf. la brochure I.C.O. : La grève généralisée en France).

Un fait remarquable est qu’en même temps que se développe l’agitation dans les facultés, les lycéens de leur côté commencent à s’organiser. Le 11 Janvier, au lycée Condorcet, refusant de récupérer un jour des vacances de Noël les élèves se mettent en grève et avec l’aide de certains professeurs organisent un piquet de grève à l’entrée du lycée. Accusé d’avoir tout organisé, d’être « un dangereux révolutionnaire » un élève de seconde est renvoyé. 400 lycéens venus de plusieurs établissements répondent à cette mesure en organisant devant les grands magasins du Printemps une manifestation violente. L’agitation gagne plusieurs lycées où des comités d’action lycéen s’organisent (C.A.L.) afin de lutter pour la reconnaissance des libertés syndicales et politiques.

Le mouvement ouvrier

Nous ne parlerons pas de toutes les grèves et manifestations qui se sont déroulées avant le mois de Mai. Nous parlerons seulement de celles qui nous semblent particulièrement significatives et annonciatrices de ce mouvement.

La grève de la Saviem

Elle commence le 23 janvier parce qu’on vient de réduire les horaires à la Saviem. Les syndicats réclament pour compenser la perte de salaire une augmentation de 6 %. Ils réclament aussi la création d’un fonds de garantie des ressources. La direction refuse et déclare qu’elle ne peut accorder que 2 %. La grève est déclenchée.

Le préfet fait venir aussitôt des centaines de CRS et de gardes mobiles autour de Caen. Ce mercredi 24 janvier un meeting des grévistes se poursuit en marche sur Caen, le préfet donne l’ordre de l’arrêter. Il y aura une quinzaine de blessés.

Vendredi 26, un meeting se tient à Caen. De nombreuses forces de police entourent les 8 000 ouvriers de la Saviem et ceux des autres entreprises qui ont également décidé de faire grève. Vers 19 h les manifestants vont se disperser quand ordre est donné aux flics de faire évacuer la place.

Aux matraques et aux grenades offensives, les ouvriers, auxquels se sont joints des étudiants de la fac de Caen, ripostent par des boulons, pierres et cocktails molotov. On se battra pendant 4 heures pendant lesquelles quelques locaux seront heureusement saccagés dont ceux du journal Ouest France un des quotidiens provinciaux les plus réactionnaires. Pour comprendre ce qui s’est passé à Caen il faut savoir que :

- Le personnel de la Saviem a en moyenne 25 ans
- Que les salaires sont de 450 Frs, par mois pour une femme, 650 Frs pour un homme, bien que la plupart aient un C.A.P.
- Les conditions de travail sont très pénibles
- Le taux de syndicalisation est un des plus faibles de France
- Aux ouvriers de la Saviem se sont joints, dans les manifestations, 4 000 jeunes chômeurs et des étudiants.

Ceci n’est pas sans analogie avec ce qui se passera plus tard à Cléon et à Flins.

Grève à la Rhodia

Au départ, la grève portait sur les conditions de travail. Il faut savoir que à la Rhodia le travail se fait par 75 % d’humidité, 40° de chaleur, par roulement de jour et de nuit, sans autres perspectives que de finir cardiaque à 60 ans.

Durant près de 3 semaines la grève se nourrit de revendications « qualitatives », sur les conditions de travail. De Besançon la grève gagne les usines de Lyon-Vaise, Vénissieux et Péage de Roussillon.

Jusqu’à la mi-mars le mouvement est animé par la C.F.D.T. Elle joue le rôle principal dans la négociation qui le 15 mars aboutissait à un accord sur quelques points : semaines de 40 heures, payées 43 en période de réduction des horaires, garantie de salaire aux ouvriers déclassés par des innovations techniques, préavis de licenciement de 4 mois.

Après la mi-mars la C.G.T. cherche à prendre le contrôle du mouvement. Elle lance la revendication démagogique de 5 % d’augmentation.

A partir du moment où le conflit porte sur les salaires le combat change de terrain. A son grand soulagement la direction de la Rhodia peut se retrancher derrière le syndicat patronal et le gouvernement. Car les questions de salaires relèvent d’abord de ces deux instances et non d’un seul trust.

Finalement l’accord au sommet prévoit une augmentation moyenne de 3.83 % (5 % pour les travailleurs au bas de l’échelle. 3 % pour ceux d’en haut). L’accord valable pour un an stipule que le taux d’augmentation prévu ne peut être remis en question par de nouvelles revendications que par la suite de « circonstances exceptionnelles » dont le gouvernement se fera juge.

C’est une victoire tactique pour la C.G.T. Elle a montré au milieu responsable, au patronat, à l’opinion et aux partis politiques que la plus grande centrale syndicale française est un interlocuteur réaliste et raisonnable, capable de terminer une grève et de convaincre des grévistes récalcitrants que leur lutte a assez duré, qu’il ne faut pas trop demander à la fois.

La veille de la reprise du travail prévue par la C.G.T. à Besançon la majorité des ouvriers, travaillant à feux continu, (ceux qui avaient commencé la grève) était décidée à tenir coûte que coûte la reprise ne s’est d’ailleurs pas faite en un seul jour : elle s’est étalée sur une semaine avec de nombreux heurts entre dirigeants syndicalistes et ouvriers décidés à continuer la lutte.

P.C. Vidal

Noir et Rouge, n° 42 43, novembre 1968