68 DANS LE LIVRE, EN MAI 1968

jeudi 3 avril 2008, par Lagant Christian, Noir et Rouge

La situation professionnelle a complètement changé mais la CGT,fort peu et une certaine soumission demeure parmi les salariés envers les syndicats.

DANS LE LIVRE, EN MAI 1968

Détails préliminaires

Fidèles à l’optique que nous nous sommes fixée, nous essayons maintenant de tirer les premiers enseignements politiques au travers des luttes ouvrières de mai, étayés toutefois de quelques faits précis cités non pour tomber dans l’anecdote mais pour mieux nous aider à comprendre certaines réactions ouvrières. Comme nous ne pouvons évidemment embrasser toute l’activité du pays, nous suivrons les journées de mai dans un secteur déterminé mais que nous connaissons, celui du Livre, où de nombreux camarades militent et ont agi au cours de ces journées cruciales. C’est parce que cette action est, pour beaucoup, loin d’être finie et, pour nous, ne fait que commencer, qu’il nous faut tenter de cerner le plus étroitement possible ce qui vient de se passer : le maximum de données est nécessaire pour reprendre et amplifier le combat.

Le Livre est un secteur bien particulier de l’industrie française, auréolé d’une vieille légende de combativité (on vivait sur notre passé !) et partagé en deux secteurs qui représentent en réalité deux mondes : la Presse et le Labeur. Dans l’un, où l’on imprimé les quotidiens et les gros hebdos, les travailleurs sont regroupés en entreprises de presse et forment de ce fait des blocs compacts mieux organisés pour résister au patronat, d’où une réputation « bagarreuse » plus grande que dans le Labeur, se soldant par un « niveau de vie » peu comparable à celui des labeuriers : salaires plus élevés (le double et plus parfois !), horaires réduits, avantages divers (ainsi les congés d’hiver qui firent tongtemps bénéficier la Presse de 5 semaines - 4 semaines plus une en hiver - de vacances et que le Labeur obtint récemment par paliers ; il est vrai que dans le même temps la Presse demandait et obtenait souvent deux semaines d’hiver, l’écart se maintenait...). Dans l’autre secteur, le Labeur, le travail est certes effectué dans de grosses boîtes également, en banlieue et en province surtout, mais plus particulièrement dans une multitude de petites entreprises où l’on peut aussi bien être 200 ou 10 ouvriers ! Dans le Labeur, (impression des mensuels, livres, travaux de ville) les gars, moins bien organisés (ou du moins parait-il) font face à des patrons de combat, caractéristiques d’une vieille
profession se ressentant encore parfois de l’esprit artisanal : plus la boite est petite plus, naturellement, le combat est difficile. Ici, on travaille bien plus pour gagner bien moins et le travailleur labeurier subit souvent la pression tâtillonne du chef d’atelier, d’où une différence sensible avec l’ambiance de la Presse où le travail est plus « décontracté », l’état d’esprit moins mesquin oui, deux mondes, et il est bien connu que le Labeur représente pour tout travailleur du Livre le purgatoire obligé avant d’accéder au « paradis » de la Presse. Entre les deux, un secteur invertébré, le Labeur-presse, réunissant inconvénients et avantages de l’un et l’autre monde, ce qui donne souvent lieu à d’interminables contestations et conflits, comme toute position-charnière.

Les camarades voudront bien excuser ce long préambule mais il nous semble indispensable si l’on veut essayer de comprendre ce qui se passe dans le Livre, où nous particulariserons encore notre analyse, en observant plus en détail les positions des correcteurs et les réactions de leurs camarades d’atelier, au travers de ces mêmes correcteurs. Derniers détails : l’ensemble des travailleurs du Livre s’élève à environ 70 000 (dont la moitié dans la région parisienne), celui des typographes à 8 000 dans la région parisienne, celui des correcteurs à 750 pour leur syndicat parisien, celui-ci bénéficiant au sein de la Fédération du Livre C.G.T. non d’une indépendance mais d’une relative liberté de manoeuvre sur laquelle nous reviendrons plus loin, à propos de faits bien précis. Ajoutons enfin - détail d’importance - que la C.G.T. disposant du label d’embauche, le travailleur du Livre est quasi obligé de s’y syndiquer s’il veut trouver du travail. A signaler que certaines sections, particulièrement « colonisées » par les staliniens, par exemple les rotativistes mais plus encore les clicheurs, exigent pratiquement la carte du Parti, d’où l’accusation de « maffia ». non dénuée de fondements...

Les coups de poing du 1er mai

Le mois de mai avait commencé de manière significative, par quelques bousculades jugées sans importance sur l’instant mais qui, à la réflexion prennent toute leur valeur. Contrairement aux autres années où les algarades étaient restées très limitées et peu visibles, cette fois plusieurs centaines de « gauchistes » (déjà eux !) nonobstant l’interdiction des organisateurs, entrent de vive force dans le cortège-kermesse à la hauteur du Cirque d’hiver, drapeaux noirs et rouges en tête : tout de suite c’est l’accrochage. brutal," sous les regards étonnés et craintifs de milliers de chanteurs du Petit -navire- à-Pompidou ; des quatre drapeaux noirs abhorrés (le drapeau noir qui fait voir rouge) il n’en reste bientôt plus qu’un, lacéré, mais qui ira flotter presque sous le nez de Waldeck, à l’arrivée du cortège... Pro-Chinois, anarchistes, trotskystes furent sauvagement attaqués ce jour-là par le service d’ordre (sic) stalinien, dit de la C.G.T., et les étudiants de Nanterre également agressés aux cris orchestrés de « Fils à Papa, à l’usine ! ». Ainsi, ce 1 mai 1968 préfigurait-il, en raccourci certes,
mais de manière... frappante les prochains jours : attaque des « groupuscules », déchaînement contre un rudiment d’union étudiants-ouvriers, (ébauche de la prochaine « pègre »). Répétons-le, tout cela était limité, ce n’était pas l’Unité, (1) il manquait l’explosion étudiante, il manquait surtout la grève, que la C.G.T. allait déclencher contrainte et forcée...

Valse-hésitation à la Fédération du Livre et résistances

Nous ne reviendrons pas sur les débuts du Mouvement de mai. Nanterre, la Sorbonne, les barricades, ni même Cléon ou Sud-Aviation, si ce n’est pour signaler la part déterminante, irrésistible, des jeunes, étudiants d’abord puis ouvriers, dans l’action. Sans verser dans un quelconque et sempiternel conflit de générations, cela doit être dit et répété, en hommage rapide à tous nos jeunes camarades, objets de la même haine d’un monde rassemblant tous les conformismes et toutes les bureaucraties. Et précisément, en ce mois de mai frisquet, les conformismes et les bureaucraties en prenaient, comme on dit, un bon coup et nous, ouvriers du Livre, suivions les événements du fond de
nos ateliers, certains rongeant leur frein. Bien sûr, nous dira-t-on, on aurait dû déclencher la grève mais outre le poids de décision encore écrasant des appareils syndicaux (nous reviendrons sur cet aspect très important de l’aliénation ouvrière dans nos conclusions) qui freine toute initiative et empêche maints travailleurs de démarrer seuls une grève, c’est-à-dire sans ordre du syndicat et donc sauvage (2), cette quasi-paralysie se trouve encore accentuée dans les petites entreprises (3), souvent peu politisées au meilleur sens du terme. Nous attendions donc, suivant les nouvelles au transistor, participant dans la mesure de nos moyens (et des possibilités physiques encore disponibles après une journée passée dans le plomb !) aux manifestations, heureux tout de même d’avoir eu le 13 mai pour nous défouler quelque peu ; certes, en fait de « jonction » ouvriers-étudiants, cela avait plutôt foiré - les staliniens barrant désespérément la route à toute réelle fraternisation entre les gars du 22 mars et nous et organisant une jonction-bidon entre. travailleurs et étudiants... de
l’U.E.C. ou jeunes des J.C. baptisés étudiants pour la circonstance - mais on avait pu foutre en l’air l’esprit de kermesse en quelques occasions : ainsi le décrochage des torchons tricolores du Palais de Justice et leur remplacement sur de nombreux édifices par des drapeaux noirs et rouges en cours de route, comme les huées accueillant tel ponte socialard de la F.G.D.S. prêt à nous haranguer de son balcon et obligé de ranger précipitamment son micro, comme aussi notre massif cortège de cinq à six mille « gauchistes » brandissant leurs drapeaux noirs dans les beaux quartiers apeurés du Champ-de-Mars, tout cela nous avait bien sûr réjouis mais le lendemain c’était le retour au boulot, l’exaspérante sensation de trahir les étudiants en lutte et les premières boîtes en grève...

En fait, ce ne fut que le lundi 20 mai que la C.G.T. décréta l’ordre de grève pour le Livre, plus exactement pour le Labeur car la Presse « dans un souci d’information des travailleurs » n’arrêtait pas, elle ! Cette décision du Comité fédéral national allait avoir et aura de graves conséquences, par la coupure occasionnée entre les deux secteurs et les risques de frictions résultant dans l’avenir de celle-ci. Cela sera également à voir dans nos conclusions. Quoi qu’il en soit, maints camarades des journaux (les « canardiers »), la rage au coeur, continuaient à travailler, dans la grève générale, suscitant néanmoins de nombreux incidents (au « Parisien libéré » entre autres) témoignant de leur esprit de résistance. La colère de beaucoup de camarades était encore avivée du fait du retournement de la Fédération du Livre qui, par la voix de son Comité intersyndical (le trop fameux Comité inter) avait le 10 mai pondu une résolution typiquement stalinienne et publiée dans la presse, condamnant les étudiants et l’« aventurisme » dans des termes que nous épargnons aux camarades, et prenait maintenant le train en marche. Le syndicat des correcteurs. par contre, avait dès le 6 mai pris position et publiait la motion suivante : « Indigné de la brutale répression policière qui s’acharne contre le mouvement étudiant en lutte contre la réforme réactionnaire de l’enseignement, qui vise à mettre l’Université au service du Capital, le Comité du Syndicat des correcteurs proclame la totale solidarité du syndicat des correcteurs avec les étudiants de l’U.N.E.F. et les assure qu’il fera tout pour soutenir leurs justes revendications et leur assurer l’appui du mouvement ouvrier », expédiée aux instances supérieures cégétistes. Cette motion, publiée par quelques journaux, était accompagnée de considérations plus générales sur la répression, la solidarité obligatoire des ouvriers envers leurs frères étudiants et se soldait par un appel au bureau confédéral C.G.T. pour une prise de contact avec la F.E.N. et autres centrales ouvrières pour manifester cette solidarité. Sans nous faire la moindre illusion quant à la portée effective de cette dernière partie, nous avions du moins la modeste satisfaction de montrer aux étudiants que des résistances en leur faveur se manifestaient, même au sein de la C.G.T. Et nous faisions circuler la motion dans les ateliers pour la faire contresigner, ce qui fut fait par l’ensemble du personnel dans un certain nombre d’entreprises. Des camarades de la Presse se solidarisaient avec nous et, par exemple, l’équipe composition de « Paris-Jour » s’exprimait en ces termes : « L’équipe « Paris-Jour » ayant pris connaissance, le 10 mai 1968, de la résolution du Comité intersyndical du Livre parisien, publiée dans la presse à cette date, en désapprouve les termes et fait entièrement sienne la résolution du Comité syndical des Correcteurs adoptée le 6 mai 1968. A l’unanimité demande au Comité intersyndical de publier un communiqué, sans équivoque, sur la solidarité nécessaire due aux étudiants en lutte ». Pour compléter, ajoutons que maints travailleurs du Livre avaient le contact avec les étudiants, et certains avaient pu venir dans les imprimeries dialoguer, faire connaissance avec la classe ouvrière. A cette occasion, on pouvait se rendre compte de la véritable découverte représentée par ces contacts : les ouvriers, les étudiants, deux mondes totalement différents, pas forcément hostiles mais qui s’ignoraient, ce qui était peut-être aussi dangereux...

La grève : parties en présence

Le 20 mai donc, nous démarrons à notre tour et dans l’enthousiasme. Cela durera jusqu’au 10 juin, après la signature des accords entre la C.G.T. et la délégation patronale du Labeur, accords évidemment « victorieux », « substantiels », sur lesquels nous n’épiloguerons pas. Par contre, complétons utilement l’autosatisfaction de nos bureaucrates en signalant leur joie des nombreuses
adhésions, paraît-il, réalisées et leur appel à surtout voter, et bien voter...

Cela dit, on peut caractériser la grève dans le Livre par une bonne combativité des travailleurs, en lutte à la fois contre le patronat, le gaullisme... et leurs directions syndicales,en l’occurrence la C.G.T. et son émanation actuellement honnie par un nombre énorme de camarades : le Comité inter. Pourquoi ? Parce qu’au combat déterminé des syndiqués et des non-syndiqués (beaucoup de camarades non syndiqués pour différentes raisons, et on les comprend, n’ont pas été les derniers dans la bagarre, loin de là !) se sont opposés premièrement les patrons bien sûr, mais dont c’est le rôle de classe, deuxièmement le syndicat et ses bureaucrates de tous échelons, stupéfiant nombre de travailleurs, dont beaucoup découvraient le rôle objectif de collaboration de classes.

Avant de voir quelques aspects bien caractéristiques de ce rôle, revenons tout de même sur l’étrange tactique qui consista pour la C.G.T. à approfondir la coupure du Livre en deux parties par une grève ne concernant qu’un de ses secteurs et l’on vit ce spectacle absurde de gars gagnant 110 000 AF [anciens francs] débrayant pendant trois semaines alors que des camarades de la Presse gagnant plus de 200 000 AF continuaient, sur ordre syndical, leur travail ! Il est juste de signaler qu’en ce qui concerne la solidarité les correcteurs furent mieux lotis (30 000 AF) que leurs collègues typos, ceux-ci touchant en tout et pour tout 11 000 AF du Comité inter, malgré l’impôt de grève et l’active solidarité des canardiers. Il y a peut-être une explication : les correcteurs payant leur « indépendance » par une cotisation mensuelle majorée, avaient trouvé également juste de se passer des bons services du dit Comité inter en répartissant directement entre leurs grévistes l’entraide pécuniaire des correcteurs-Presse ; bien sûr nous sommes moins, mais de ce fait nous récoltons moins aussi, alors ? Il n’y a que des esprits tarés, bien dignes des gauchistes que nous sommes pour supposer, avec d’autres, beaucoup d’autres, que certaines dépenses électorales de certain Parti peuvent expliquer certaines différences... Mais voyons les différentes parties en présence et leurs réactions.

Les grévistes. Gardons-nous d’idéaliser, de transformer en épopée ce qui ne fut qu’un combat social, beau combat certes mais les grèves de mai 68, grâce au détonateur étudiant, furent révélatrices à plus d’un titre et nous devons en tirer (et en garder) les enseignements si nous voulons rester fidèles à l’exaltante devise syncopée par les claquements de mains amies : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! ». Révélatrices par leur bousculade des idées reçues ainsi, dans notre profession, de la « mollesse » combative du Labeur comparée au secteur « dur› de la Presse. En fait. tous ces bobards, ressemblant furieusement à l’esprit de corps cultivé dans les casernes, furent balayés au feu de l’action, les grosses comme les petites entreprises du secteur secondaire menant non seulement leurs trois semaines de lutte mais s’épaulant parfois, pratiquant une solidarité active et continuant souvent la grève malgré l’ordre de reprise des bonzes cégétistes.

En plus de ce que l’on vivait dans sa propre boite, on pouvait voir les copains d’autres labeurs, assister aux assemblées comparer les expériences... Un souvenir : nous sommes le 6 juin, des rumeurs de reprise et d’accords circulent, délégués et militants de base du Labeur sont convoqués à la Bourse du Travail à 10 H du matin, pour faire le point. Il y a là entre 1 500 et 2 000 travailleurs, jeunes pour la plupart, chacun défilant à la tribune pour expliquer brièvement mais avec un enthousiasme contenu son boulot, celui des copains en lutte. Certes, il y a un peu de fatigue mais personne ne parle de lâcher et on dit bien nettement aux patrons, et aux pontes (bien gentils dans leur coin) qu’on continuera. Et l’on s’étonne que la grève n’ait pas été généralisée ; qu’est¬ce que c’est que cette « information » dont auraient besoin les travailleurs ? Par le « Parisien libéré » ? « Le Figaro » ? ou même « l’Huma » ? et G., manitou du Comité inter, expliquera de très marxiste façon les délices de l’Information pure, en elle-même désincarnée, que bien sûr les camarades ont raison de condamner les journaux bourgeois mais que ceux-ci, malgré leur volonté de nous abêtir, nous informent malgré eux, etc. O subtilités de la dialectique, si mal comprises de tes auditeurs, camarade G., dont beaucoup comprenaient plutôt que tu jouais, toi, le rôle même des abrutisseurs dénoncés...

Révélation également de la combativité provinciale, souvent présentée comme inexistante aux Parisiens (mais peut-être disait-on la même chose aux travailleurs de province) tout cela favorisait la division et la méfiance : nous sommes non seulement compartimentés dans notre travail mais les syndicats nous cloisonnent eux aussi. Volonté également de discuter et de comprendre le pourquoi de notre action, l’absurdité du travail dans cette société, dénonciation de l’attitude de certains délégués de grosses boites (ce sont des camarades de chez Larousse, s’exprimant au cours d’une réunion de commission fin juin) « ...des délégués se prenant pour des députés et passant leur temps à discutailler avec le patron sans même nous consulter ou organiser d’assemblées délibératives se sont fait rappeler à l’ordre par la base ». D’autres : « ...cette collaboration délégués-patrons empêche la prise de conscience... » . Elle tente de le faire, camarades, car en même temps elle ouvre les yeux... Aussi, sans nier le bon travail fait par maints délégués (dans de petites boîtes et même dans d’autres, le délégué est souvent un gars qui « s’y colle » par manque de volontaires et n’a rien du bureaucrate de certaines grandes entreprises) le problème de la délégation s’est posé, à tous les échelons. Un tabou que nous devons détruire avec d’autres, nous y reviendrons dans les conclusions.

Le patronat. Que dire du patronat ? Fidèle à lui-même, s’est contenté de menacer au début, puis de courber l’échine devant notre force, enfin de contre-attaquer en fin de grève, se sentant objectivement soutenu par les « loyaux » efforts de reprise de la C.G.T. Bien sûr, nous avons eu droit aux habituelles jérémiades sur la misère patronale et à une pression particulière au moment des votes sur la reprise. En effet, dans toutes les boites (fait vérifié à l’assemblée générale du 6 juin) ce fut le même baratin - chez les patrons, l’imagination ne prend pas le pouvoir ! - en forme de chantage « Si vous ne reprenez pas le travail, celui-ci sera effectué par d’autres imprimeries vers lesquelles se tournent nos clients habituels, et nous risquons de fermer ». Sans nier les répercussions économiques des derniers événements sur le destin de certaines petites entreprises, de toute manière condamnées à court terme par l’automatisation de la profession et les concentrations, on constatera la vanité de la menace puisque « les autres imprimeries », en grève également, ne pouvaient se risquer à prendre des travaux supplémentaires. Mais pour résister au chantage, fallait-il encore que nous, travailleurs, soyons au courant, d’où la nécessité absolue de notre coordination pour une information essentielle, tant du plan tactique que du plan prise de conscience générale. Encore une conclusion très importante à développer...

Le syndicat. On constatera (nos bonzes et bureaucrates de tout poil emploient cet « argument » croyant nous gêner en petits malins qu’ils sont... ) que nous parlons beaucoup plus des syndicats que du patronat dans notre dénonciation de certaines malfaisances, afin de mieux mener le combat social. Il n’y aura que les imbéciles ou les crapules staliniennes (oui, Dany !) pour s’étonner, ou feindre l’indignation car en fait, quoi de plus normal ? Nous avons déjà dit que le patron représentant l’ennemi de classe naturel, notre réaction de classe est également automatique, pas besoin de longs discours pour expliquer l’aliénation aux aliénés que nous sommes ! Alors qu’à côté de cet ennemi déclaré, implacable, se trouve un organisme devant être théoriquement au service des travailleurs et dans lequel beaucoup avaient encore confiance alors qu’il les a systématiquement démobilisés, trompés. Des exemples ? Nous pourrions en donner des dizaines, mais nous prendrons seulement quelques faits. Après sa tentative, dénoncée, de rompre l’unité étudiants-ouvriers, la Fédération du Livre C.G.T. n’a déclenché la grève que le 20 mai, bien après les métallos et sur la pression d’une base exaspérée contre laquelle on allait employer toutes les armes : le mépris, le mensonge et enfin les coups.

Mépris des décisions de la base ? A l’assemblée du 6 juin, une dizaine de délégués exprimèrent, au nom de leurs camarades d’entreprise, le désir d’organiser une manifestation de rue devant le siège patronal, afin d’appuyer les négociations de « nos mandataires », ce qui est, somme toute, bien naturel pour des syndiqués conscients et organisés. Les malheureux, que n’ont-ils pas dit là ! Papelard et menacant à la fois, G. leur notifie que le siège se trouvant boulevard St Germain, cette proposition ne peut faire que le jeu des aventuristes et autres étudiants : en conséquence, le Comité inter la refuse. Un de nous, en fin d’assemblée, posera publiquement la question d’une consultation des assistants sur l’opportunité ou non de manifester car enfin, la C.G.T. c’est aussi un peu nous, militants de base. On ne cassera pas la gueule, pour cette fois, à l’interrupteur car l’affaire se passe en pleine assemblée et on n’a pas « préparé » la salle, mais la séance sera levée précipitamment pendant que quelques timides protestations se font entendre et que certains jeunes camarades, venant pour la première fois en assemblée générale et ignorant jusque-là les méthodes
démocratiques de nos bonzes, apprécient...

Le mensonge ? Comme à la R.A.T.P. où des dépôts furent remis au travail sur affirmation de responsables que les autres avaient fait de même alors qu’ils continuaient la grève, comme dans les Postes où la même intoxication fut pratiquée dans divers centres de tri, comme chez les métallos, la C.G.T. nous ment, partout et effrontément. Ainsi tel camarade, mécano-linotypiste dans un labeur-presse de la rue Montmartre, apprend-il un matin que son travail a repris : a-t-il été consulté ? On n’a même pas voté, mais à ses questions « on » répond que telle boite à côté a décidé la reprise à tel pourcentage écrasant de voix « pour » ; il téléphone : « Nous ? On vient justement de voter contre la reprise ! » Qui a remis les mécanos-linos au travail ? Impossible de le savoir et la reprise par sections s’effectue ainsi, à coups de baratin et dans la confusion. Dame ! La C.G.T. bonne copine du P.C. défenseur de l’Ordre veut la reprise, à tout prix, afin d’aller gagner les élections... On tonnait maintenant les glorieux résultats de cette politique tricolore ! Des dizaines de camarades, répétons-le, peuvent témoigner de faits semblables, si on nous le demande.

Les coups ? Le mensonge va de pair avec la calomnie, celle-ci précédant les coups. Egalement comme dans d’autres secteurs, par exemple ces camarades cheminots se faisant agresser à la Bourse du Travail (rapport d’un conducteur de train à une réunion d’« Informations et Correspondance Ouvrière »), comme ces « rebelles » du Syndicat national des instituteurs pour lesquels on préparait déjà un service d’ordre soigné le jour où ils se présentèrent devant la même
Bourse après avoir occupé le siège de la F.E.N. rue de Solférino, ainsi une centaine de camarades du Labeur représentant une dizaine d’entreprises se réunissent-ils un jour chez Deberny et Peignot, au lendemain d’accords nationaux jugés insuffisants par la majorité des assistants. C’est en somme une assemblée générale sur le tas, les critiques s’élèvent bientôt contre la direction syndicale et il est décidé de rédiger une motion de protestation qu’on portera boulevard Blanqui, siège du Syndicat du Livre. En fin d’après-midi, 250 camarades environ se présentent à Blanqui : ils y sont attendus par un nombre presque égal de malabars staliniens qu’on a prévenus d’une attaque « fasciste » contre le siège ! Après discussion, on laissera entrer au compte-goutte une délégation, étroitement surveillée, pendant que les « gauchistes » à l’extérieur sont d’abord contenus puis refoulés après une hausse de ton des conversations ambiantes. Là encore, on n’a pas hésité devant la manière forte face à la base, cette galeuse se permettant de critiquer ses inamovibles...

Quelques conclusions. Comme annoncé en cours d’article nous devons revenir sur un certain nombre de points. Tout d’abord, malgré les manoeuvres de la direction syndicale, les ouvriers du Livre ont combattu avec détermination, occupant maints ateliers et si l’on ne peut signaler ( à notre connaissance) de tentative autogestionnaire, du moins ces problèmes ont-ils été largement discutés par beaucoup de camarades, où les jeunes furent à la pointe de l’action.

Toutefois, si le moral a relativement bien tenu, les conditions de la reprise ont bien sûr affecté une part de la combativité ouvrière, sans parler d’une certaine tension régnant entre la Presse et le Labeur consécutive à la singulière tactique « demi-grève » dont nous avons parlé. Nous devons combattre cette tension en rappelant la solidarité exercée par beaucoup de canardiers envers les gars du Labeur, en plus de la colère résultant de leur maintien au travail, pour une information-bidon... Luttons donc contre tout danger de division intérieure servant à la fois le patronat et nos bureaucrates syndicaux. On retrouve d’ailleurs ce double adversaire à tous les échelons du combat. Un exemple : contrairement à ce que disent des camarades trotskystes, il ne s’agit pas d’organiser, sous le manteau, une future direction révolutionnaire (ce dernier point rejoint curieusement les rêves de certains anarcho-syndicalistes ah ! si on avait une bonne C.N.T-....) pour les prochaines luttes car cette conception découle, selon nous, d’une double erreur. D’abord, si nous nous organisons secrètement nous entrons dans le jeu des staliniens et faisons figure de contestataires honteux : ça n’est pas à nous de nous cacher, mais à ceux ayant saboté notre combat pour un maintien de l’ordre bourgeois en vue des tripatouillages électoraux. L’aliénation des appareils syndicaux est si forte qu’elle sécrète chez encore beaucoup trop d’entre nous une réaction de défense alors que notre seule politique devrait maintenant être offensive, au moment précisément où s’ouvrent les yeux de beaucoup. Et puis, au lieu de vouloir diriger, nous devons surtout organiser nos liaisons afin d’être informés à la fois des tactiques patronales et aussi des intoxications bureaucratiques (le double adversaire !). C’est parce que la C.G.T., par son appareil omniprésent a pu attaquer partout qu’elle a pu mentir, manoeuvrer et parfois nous manoeuvrer comme elle le voulait : préparons-nous, tâche essentielle, à y faire face avec les moyens que nous, ouvriers, saurons et devrons nous donner.

Mais cela n’est pas si facile et pour organiser la résistance il nous faut d’abord bagarrer sur deux fronts : expliquer à fond, accentuer la dénonciation de l’appareil bureaucratique syndical certes, mais lutter également contre une certaine démobilisation résultant de cette dénonciation. Car, nous l’avons déjà dit, le poids de l’appareil syndical sur les esprits demeure énorme ; il s’agit en fait d’un véritable tabou, un peu comme les élections et le drapeau tricolore, il y a des choses auxquelles on ne touche pas ! Certes, on protestera, on critiquera mais on n’agira pas : rappelons l’assemblée du 6 juin où un camarade a protesté ; on était d’accord avec lui, mais on n’osait pas crier dans une enceinte comme la Bourse du Travail, on ne conteste pas dans les sanctuaires...

Et pourtant l’appareil est inquiet. Comme son patron le P.C., s’il a tout d’abord bavé sur les groupuscules et les gauchistes il a aussi, pendant une certaine période, fait le gros dos. Ainsi àl’assemblée générale des correcteurs du 25 mai où ceux-ci votèrent une motion en huit points demandant entre autres choses la création d’un Comité de coordination de la grève générale et la démission implicite de Séguy, on ne voyait plus l’ombre d’un stalinien ! Ne nous illusionnons pas, ceux-ci sont déjà réapparus et contre-attaquent mais l’inquiétude demeure. Prenons par exemple l’extrait d’un tract du Comité inter signé du 14 juin et intitulé « Faisons le point », on y relève ceci : « ...Cette orientation (de la C.G.T.) peut ne pas convenir à tout le monde, en particulier à ceux qui nous ont accusés, dans des termes insultants de vive voix ou par tracts, d’avoir trompé les travailleurs.- Pour ces derniers le leitmotiv est que les organisations syndicales et surtout la C.G.T. ont laissé passer l’heure de la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Le Bureau confédéral, la Commission administrative de la C.G.T. se sont déjà exprimés clairement à ce propos ne pas prendre ses désirs pour des réalités, les conditions nécessaires à une telle transformation n’étaient pas réunies. S’il en était encore besoin, il suffirait, pour appuyer cette thèse, de s’en rapporter au discours de de Gaulle et
d’analyser les événements qui ont suivi. En ce qui les concerne, la Fédération du Livre et le Comité intersyndical ont adopté, dès le 20 mai, une position identique, persuadés que les millions de travailleurs ne revendiquaient pas le pouvoir pour la classe ouvrière, mais de meilleures conditions de vie et de travail, et aussi l’avènement d’un gouvernement qui tienne compte de leurs légitimes aspirations. Si des travailleurs du Livre ont pu à l’origine être troublés à ce propos, le comportement des dirigeants des prétendus « comités révolutionnaires » doit maintenant leur ouvrir les yeux. Si, par une hypothèse absurde, nous étions sortis de notre rôle d’organisation syndicale en rejetant ce que
ces « minorités dites agissantes » appellent avec mépris les « revendications alimentaires » pour nous prêter à de sordides combinaisons politiques, nous aurions perdu le précieux capital de confiance que les travailleurs portent à la C.G.T., à la Fédération du Livre, au Comité intersyndical. D’autant que cette conception menait à l’aventure. En s’en tenant essentiellement aux exigences des travailleurs : les revendications salariales. nous avons la certitude d’avoir guidé la lutte de manière réaliste, les 1 500 adhésions reçues au Comité intersyndical au cours des trois semaines de grève en sont un témoignage certain... »

Nous n’insisterons pas, ce serait cruel, sur le rejet par la C.G.T. des « sordides combinaisons politiques » et sur le précieux capital de confiance que lui portent les travailleurs. C’est parce qu’elle sent, précisément, que ce capital est bien entamé que la bureaucratie attaque. Préparons-nous à tout, aux insultes et aux coups redoublés car on ne fera nul cadeau aux « gauchistes » ! Si nous montrons que le roi est nu, que la seule volonté qui puisse peser, en dépit des appareils syndicaux, c’est nous, à condition que nous cessions de déléguer systématiquement nos pouvoirs à un syndicat. à des politiciens, à un de Gaulle, alors les promesses de mai pourront refleurir.

Christian LAGANT

Dernières conclusions

L’article ci-dessus écrit en août, on aurait pu penser que septembre-octobre allaient amener certains changements mais outre le fait qu’on a trop parlé de cette rentrée (cela devenait également un cliché : « ... oui mais ça va redémarrer en octobre... ») pour qu’il y ait réellement action car la Révolution ne se fait pas sur rendez-vous ou par volontarisme, il est indéniable que les conditions de vie immédiates pèsent sur les travailleurs, quoi qu’on puisse penser des questions « pognon » et du côté « alimentaire » des revendications dont parle beaucoup le camarade Séguy, auquel nous répondrons plus loin sur cette dernière question.

Par conditions de vie immédiates, j’entends un durcissement généralisé du patronat, que ce soit dans les grandes boites ou les petites. Dans les grandes, cela s’est traduit par brimades, augmentation des cadences et jusqu’au licenciement des militants (sans oublier l’expulsion de camarades étrangers ou leur assignation à résidence) particulièrement actifs en mai mais cette dernière mesure plutôt dans la métallurgie que dans le Livre où de telles sanctions, de caractère essentiellement répressif, passeraient difficilement. Non, chez nous, s’il y a des « compressions de personnel » cela n’est que la suite inéluctable des concentrations d’entreprises, de l’automatisation des imprimeries, bref de l’adaptation continuelle du capitalisme à ses nouvelles conditions de survie et cela était en marche depuis longtemps. Seulement, les « événements » ayant bon dos, si j’ose dire, le patronat profite de l’occasion pour faire d’une pierre deux coups 1°) soupirer hypocritement après chaque renvoi d’ouvrier : « S’il n’y avait pas eu les grèves... » 2°) brimer, pénaliser, saquer les élements jugés subversifs, souvent révelés à eux-mêmes par le mouvement de mai. Cela crée une lourde ambiance dans les ateliers (y compris dans les petites boites où le patron exploite encore plus le chantage à l’emploi, du fait des nouvelles charges, de sa moindre capacité de résistance financière et autres gémissements ; d’où un contrôle renforcé des temps de travail et de multiples mesquineries à forme disciplinaire, tout ça pour « faire des économies »...) où certains, inquiets pour le lendemain, intoxiqués par une propagande bien orchestrée - y compris celle, feutrée, de « notre› C.G.T. déplorant les excès, etc. - se prennent eux aussi à dire : « Si on n’avait pas bougé, on serait plus tranquilles ». Et ceci est grave car si pareille attitude se répandait, gaullisme et patronat gagneraient sur tous les tableaux et nous, ouvriers, contribuerions volontairement à notre recul.

Cela dit, je crois que ceci est un élément dont il faut tenir compte certes mais qu’il ne faut pas dramatiser en accentuant une certaine lassitude ou plutôt une résignation que tous, heureusement, ne partagent pas. Ainsi les jeunes particulièrement sont toujours combatifs et ceci, je le répète, sans
vouloir opposer les générations, mais on doit également dire ce qu’on voit.

A propos de cette combativité et de cet optimisme, intacts, de beaucoup de jeunes, je dois d’ailleurs revenir sur mes conclusions d’août en ce qui concerne le combat antibureaucratique dans la C.G.T.. Je parlais des risques de division intérieure - entre Labeur et Presse - et y reviendrai pour éviter toute confusion quant à notre attitude de révolutionnaires face au syndicat. Mais je voudrais tout de suite dire que si nous avons fait, au cours de la lutte, un front commun « gauchiste » contre le patronat, le gaullisme... et nos bureaucrates cégétistes, cela ne doit pas aboutir à un « programme de front unique ouvrier » comme celui que proposent les trotskystes de l’O.C.I. (lambertistes) qui, sous le couvert de « Comités d’Alliance Ouvrière » demandent depuis la rentrée un congrès extraordinaire de la C.G.T. pour la « reconquête » de celle-ci, son sauvetage en somme puis son renforcement. Nous ne luttons pas pour « améliorer » et finalement sauver les structures des appareils syndicaux, la C.G.T. en l’occurrence, et pour substituer à une bureaucratie stalinienne une bureaucratie trotskyste car la notion de direction sécrète toujours les mêmes maux...

Aussi, parlant du danger de division Labeur -Presse dans le syndicat, je précise qu’il n’est évidemment pas question d’un quelconque renforcement de l’appareil mais de nos contacts accrus à la base, selon des modalités que les ouvriers eux-mêmes détermineront, dans un premier but d’explication et de mise en garde contre les appareils, y compris ceux de l’« avant-garde ». De cela les jeunes doivent être particulièrement conscients car c’est vers leur combativité intacte que les tentatives de récupération, du type trotskyste, se tourneront et risquent d’avoir quelque succès, dans une période étale où le besoin d’agir s’exaspère. On doit d’ailleurs remarquer que chez les étudiants, où le « front » semble moins calme, les mêmes problèmes se posent mais là, l’essai de récupération ne joue pas sur une volonté de combattre frustrée mais tente d’opposer le « sérieux » révolutionnaire (construire l’Organisation...), par la voix de l’ex-F.E.R. complètement discréditée mais surtout par celle de l’ex-J.C.R., à « l’anarchie » - qu’ils disent - des spontanéistes et autres anti-léninistes partisans de l’action directe mais pas forcément d’un activisme recruteur...

Et puisque l’action directe est mentionnée, cela rejoint l’ensemble du combat social. Nous ne luttons pas pour réformer mais pour abattre l’Etat et ses bureaucrates, cela doit être rappelé en ce qui concerne les militants anarchistes dans la C.G.T., du moins à mon avis... Mais cette contestation globale fait-elle de nous des êtres désincarnés, vivant de l’air du temps, méprisant les conditions de vie immédiates dont je parlais au début, comme veulent le faire croire le P.C. et son émanation la C.G.T. ? Les pleurnicheries staliniennes sur la condition ouvrière nous mettent particulièrement à l’aise pour répondre. Ainsi à Andrieu (interview au « Nouvel Observateur » N° 201) rédacteur en chef de l’« Humanité » qui reproche aux étudiants « contestataires globaux » de toucher de l’argent des parents vivant de cette société précisément contestée - j’aimerais que dans « N R », un jour, nos camarades étudiants abordent cette question - après avoir complaisamment expliqué au nom du réalisme socialiste sans doute que lui-même, quoique dirigeant communiste, habite un H.L.M. et fait en sorte de « vivre comme les ouvriers, d’aller faire les courses comme eux, de manger des sandwiches de temps en temps... ». On ne reproche pas, camarade Andrieu, leur origine sociale à certains étudiants révolutionnaires quand on joue soi-même à l’ouvrier, ceci s’appelle de la démagogie, car on ne vit pas comme un ouvrier mais on est ouvrier ou non... Faut-il rappeler au marxiste Andrieu que l’aliénation ce n’est pas seulement les H.L.M. (où elle existe, certes, j’en conviens par expérience personnelle ; mais l’aliénation H.L.M. se répercute aussi sur les transports, loisirs, etc., pour qui les habite contraint par sa condition sociale...) mais aussi (un peu) le travail, bref la condition ouvrière qu’on ne peut « imiter » même si on est dirigeant et rédacteur en chef de journal communiste ?

Quant à la C.G.T., Séguy est revenu plusieurs fois à la charge pour accuser les révolutionnaires de ségrégation sociale, pas moins. Nous affichons, parait-il, du mépris pour les revendications « alimentaires » en ignorant par exemple que « des ouvrières, dont les salaires mensuels oscillaient autour de 300 F, ont pleuré de joie lorsqu’elles ont constaté qu’ils avaient doublé à la suite de la grève... » (« Le Monde› 23 septembre). Là aussi, l’attaque stalinienne, loin de nous gêner, nous permet de répondre clairement. D’autant plus que les « enragés du drapeau noir » que nous sommes connaissent au moins aussi bien la condition ouvrière qu’un Séguy, éloigné pour toujours de celle-ci à l’âge de 22 ans, ses débuts dans la bureaucratie...

Oui, Séguy, le salaire des travailleurs a augmenté mais... et le prix de la vie ? Quand les « gauchistes » - et pas seulement eux, heureusement, mais une grande partie des ouvriers (voir plus haut) - se sont opposés à l’enterrement des grèves au nom de la satisfaction des seules revendications, ils savaient bien que la limitation voulue par la C.G.T. signifiait un second souffle pour le patronat et par là-même l’annulation par celui-ci des quelques avantages pécuniaires consentis. Séguy aussi le savait mais, ayant choisi de ne pas toucher à une société qui objectivement le sert, il préfère encore mentir et ose s’apitoyer sur le sort des travailleurs qu’il a trompés. Dans le Livre comme ailleurs, l’union à la base (en essayant de garder le contact avec nos camarades étudiants)
doit répondre à la calomnie. Le combat continue....

C. L. (octobre 1968), Noir et Rouge, n° 42 43, novembre 1968.

1) D’autant moins qu’en pleine mêlée, on vit soudain les pro-Chinois tenter d’arracher à leur tour les drapeaux noirs, tout ça sous les coups des Stals et tout en hurlant consciencieusement : « Vive la C.G.T. au service des travailleurs ! ». U.J.C.M.L. ou maso-activistes ?

(2) A signaler toutefois le magnifique mouvement déclenché le 15 mai par nos camarades des Messageries de Presse, contre l’avis des bonzes...

(3) Ainsi l’auteur de ces lignes travaille comme correcteur dans une imprimerie employant 35 personnes.