La CNT espagnole et les permanents

dimanche 6 avril 2008, par frank, Pestaña Angel

Les difficultés évoquées sont valables pour tout mouvement important, syndicaliste ou pas.

Dans le cas espagnol, elles ne furent pas suffisamment pesées d’où les déviations autoritaires pendant la guerre civile.

La formation aux tâches et la rotation des postes demeurent des pistes irremplaçables.

Frank IV 2008

La CNT espagnole et les permanents

«  De toutes les questions qui se posent aux syndicats, c’est sans doute celle des permanents ou des individus rétribués pour la gestion et le secrétariat, qui entraînent les difficultés les plus sérieuses et les plus graves. [...] L’expérience des autres pays doit nous servir de guide, pour ne pas entretenir avec notre argent si chèrement récoltés, l’animal funeste qui nous dévore : le bureaucrate.

Comment éviter l’inconvénient, comment briser le cercle où nous enferme la nécessité ? En changeant le procédé utilisé dans les autres pays. Le permanent y est toujours le secrétaire du Syndicat, ayant à sa charge son organisation et sa direction, devenant ainsi un monsieur qui s’impose au Syndicat.

La méthode que nous devons accepter, puisque nous ne pouvons nous passer de permanents, est qu’ils ne soient que des employés, au sens strict du mot. Sans droit à la parole et au vote en réunions du conseil syndical, en y assistant pour établir le compte-rendu et en y exposant son opinion lorsqu’on la lui demande. Il doit être un fonctionnaire, rien qu’un fonctionnaire.

Le secrétaire général, comme le trésorier, comme tous ceux qui composent le conseil syndical, doivent travailler, aller tous les jours à l’atelier, pour ne pas perdre le contact avec les ouvriers et démontrer en outre qu’ils ne vivent pas des cotisations du Syndicat. Et que s’il y a quelqu’un qui touche un salaire de ces cotisations, ce n’est pas le conseil syndical précisément, mais un camarade employé, parce que les nécessités l’exigent, mais sans influence sur les décisions du Syndicat.

On peut en faire autant dans la Fédération locale et la Confédération régionale.

Dans la Confédération nationale, il est plus difficile d’appliquer ce procédé : mais, en revanche, le secrétaire général doit être renouvelé à chaque Congrès, sans que le précédent puisse être réélu deux fois de suite, encore que oui alternativement. Le danger, dans ce cas, est bien moindre, et tous les obstacles qu’on peut accumuler pour l’éviter ou le freiner, alors qu’il n’est pas possible de le supprimer, doivent être acceptés. (1) »

La question de savoir quelle est la portée de ce texte dans la pratique tient à la composition même du mouvement ouvrier espagnol. Avec une forte conscience de la lutte de classe et de la lutte contre l’exploitation, mais sans accès généralisé à la lecture, le prolétariat espagnol a eu tendance à avoir une confiance immense en ses dirigeants. Et également, une forte indulgence pour leurs erreurs, dans la mesure, où il y avait peu de dirigeants parmi les travailleurs.

D’où une forte évolution de Pestaña lui-même :

On a toujours vu dans l’existence d’individus salariés, permanents et rétribués dans leurs fonctions, un danger pour la moralité de l’organisation, d’abord, et pour ces mêmes individus, ensuite, qui ont ces postes. [....] Nous avons fait partie de ceux qui affirmaient qu’il ne devait pas y avoir de postes rétribués dans l’organisation. Publiquement et en privé nous avons défendu ce critère. [...]

Il y a une réalité que personne ne peut nier. D’abord, ces hommes [...] qui acceptent des postes sont en nombre limité et toujours les mêmes. [... ] épuisés par un excès d’activités, ils finissent un jour par se fatiguer, et refusent ensuite d’exercer des tâches. Ensuite, l’indifférence et le peu d’empressement des autres à accepter les responsabilités pour lesquelles ils sont nommés, fait qu’ils deviennent sceptiques et quelque peu méfiants vis-à-vis de l’esprit de sacrifice, d’altruisme et de dévouement dont les membres de l’organisation font preuve habituellement.

Nous considérons le résultat de cette façon d’agir, de la pratique de cette habitude, comme négatif, inopérant et, surtout, stérile. [....]

Nous voulons aborder également, mais au passage, un courant qui compte de nombreux partisans. [...] Ils disent puisqu’il faut qu’il y ait des fonctions rétribuées dans l’organisation, qu’il y en ait. Mais que ce soit pour de simples fonctionnaires, des bureaucrates dans le sens exact du mot. Mais jamais, en aucune façon, la personne rétribuée ne peut avoir un poste représentatif.

Nous avons également essayé ce système. Inutile de dire que les résultats ont été totalement et absolument négatifs. [....] Notre critère est que le secrétariat de chaque syndicat doit être une charge rétribuée. [...] Le secrétaire rétribué serait nommé pour un an par l’assemblée générale du syndicat. Au bout d’un an, le secrétaire démissionnerait automatiquement et retournerait travailler dans sa profession d’origine, c’est-à-dire qu’il reviendrait à l’atelier, d’où il était parti pour occuper son poste (2).

Contrairement au mythe d’un dirigeant rétribué (3), le secrétaire national, on peut estimer à une vingtaine de permanents dans la CNT dans les années 1930, avec un total d’adhérents tournant autour de 600.000 (même si le taux de mobilisation atteignait le million).

1) Pestaña, ¿Sindicato único ? (Orientaciones sobre organización sindical), Madrid, 1921, pp. 19-21.

2) Ángel Pestaña Trayectoria sindicalista, 1930, pp. 581-585.

3) « Officiellement, nous n’avons aucune charge rétribuée, sauf les rédacteurs de Solidaridad Obrera. Extra officiellement, dans les coulisses pourrait-on dire, il y a deux permanents rétribués au Comité National ; un ou deux -plus souvent deux qu’un- au Comité Régional de Catalogne ; deux charges rétribuées à la fédération locale de Barcelone ; et plusieurs syndicats de Barcelone, également, rétribuent jusqu’à deux et trois charges. Mais, nous le répétons, extra officiellement, en justifiant ces rétributions par d’hypothétiques missions. Et, ces cas de rétributions n’ont pas seulement lieu dans l’organisation catalane, c’est presque général dans toutes les régions d’Espagne. » Ángel Pestaña o. c., 24-IV-1932, pp. 678-679.