La Mère non Mère Olga Aredes, disparition et lutte de classes

vendredi 18 avril 2008, par frank Mintz

La Mère non Mère Olga Aredes, disparition et lutte de classes

María Adela de Antokoletz a été une de celle qui a impulsé les voyages à Ledesma, pour accompagner la Mère de Jujuy Olga Aredes. Et à lire ce qui suit, on comprend pourquoi la dénonciation obstinée et le dévouement ont fait que les Mères l’a reconnaissent comme telle.

Sur le site des Mères, Línea Fundadora, on peut lire “Nous nous souvenons de Olga Márquez de Aredez.

“ J’aimerais que se souvienne de moi comme réformiste, pas une révolutionnaire. Car les trente mille [disparus] étaient des révolutionnaires. ” Depuis un hôpital de Tucumán, lors des rares moments des visites de ses enfants, et avec la petite voix que lui permet encore sa force, Olga prépare ses adieux. La fin d’une histoire de lutte, d’amour et de recherche, contre les répressions, les coupures de courant criminelles et les menaces. [...]

La dernière fois qu’Olga a vu son mari c’était le 13 mai 1977. Ce jour là, sur la route qui unit Fraile Pintado et Libertador General San Martín, trois hommes en civil et lunettes noires l’ont enlevé. C’était la dictature militaire et Luis avait déjà subi deux arrestations illégales, le 25 mars 1976 et le 27 juillet pendant la nuit de la “panne d’électricité”. Olga racontait la douloureuse expérience de vivre une année sans nouvelle de son mari, mais quelque chose lui disait que cette fois tout était différent. Elle a tout de suite commencé à le chercher. Elle a affronté les menaces, les insultes et les arguments incohérents sur la localisation de Luis. “Mes subalternes avouent qu’ils ont vu le monsieur à la frontière de la Bolivie accompagné d’une blonde”, lui dit Mario Patané, lieutenant de Gendarmerie. Le poids de la complicité de l’entreprise de raffinage de sucre Ledesma avec la répression n’arrêta pas non plus cette femme belle et frêle, bien que son administrateur, Alberto Lemos, ait admis que l’entreprise avait confié ses automobiles et son personnel aux Forces armées pour “nettoyer le pays des indésirables”. Une alliance dont la pression s’exerçait par la persécution, l’exploitation et le chômage pour imposer le silence.

Contre l’obscurantisme, Olga réussit à réunir, au rythme des danses locales et du souffle de la douce brise, des paysannes, des femmes artisans, indigènes et des travailleuses de la canne à sucre qui avaient souffert la disparition de leurs êtres chéris. Au début, ce n’étaient que trente petites bougies qui s’opposaient à l’idée que le soleil n’apparaîtrait plus sur ces terres. Au fur et à mesure, les hommes et les femmes s’enhardirent à faire entendre leur douce voix : “Mon enfant a été enlevé et il n’est plus revenu”. Des Mères de la place de Mai, ils ont appris la revendication publique de leurs rondes.

Les années, la pauvreté et les assassins libres ont rendu malades de nombreuses mères. Olga est demeurée seule sous la pluie ou en plein soleil dans les rondes du jeudi. Elle s’est habituée à ce que les personnes connues la saluent de loin ou la traitent de folle. Jusqu’à ses derniers jours elle s’est consacrée aux cantines communautaires, en offrant de l’aide aux chômeurs, aux places pour la mémoire. Le pouvoir impuni de l’entreprise Ledesma ne s’est jamais arrêté, pas même lorsqu’elle fut atteinte d’un cancer au poumon, conséquence de la pollution de l’environnement provoquée par Ledesma. Le 17 mars 2005 elle est décédée. Aujourd’hui elle est face au Cerro Calilegua, c’est là que la population dit “que reposent nos morts”. [Ses enfants Olga, Adriana, Ricardo et Luis continuent son combat]

Les Mères Línea évoquent aussi l’entreprise Ledesma “ 31 ans après la panne électrique pour la terreur ”

D’après le dictionnaire, obscurcir signifie contrarier la raison en altérant et en faussant des éléments de la réalité pour qu’on ne les reconnaisse pas ou qu’ils semblent différents car on en a caché ou volé une partie. L’obscurité définit également l’humilité de la condition sociale.

A 22 heures le 27 juillet 1976, dans toute la ville de Libertador General San Martín de la province de Jujuy la fourniture de courant électrique a été suspendue. La panne a duré jusqu’au petit matin et la peur a accentué le lourd silence. Il n’y avait pas eu de défauts techniques, aucune tempête n’avait soufflé, une manœuvre du terrorisme d’Etat en fut la cause. Avec l’aide des véhicules et d’une partie du personnel de l’entreprise du raffinage de sucre Ledesma, cette nuit là la gendarmerie nationale enleva 400 personnes. La complicité entre l’entreprise et les Forces armées a été l’instrument de la persécution et de l’exploitation contre quiconque osait raconter quelque chose. Le pouvoir de l’entreprise, principale source de travail, a menacé les habitants de chômage.

Luis Ramón Aredez, a été embauché par l’entreprise en 1958 comme pédiatre. A cause de ses préoccupations pour le taux de mortalité infantile y la précarité des conditions de vie des travailleurs saisonniers venus à Libertador General San Martín pour la récolte de la canne à sucre, il s’oppose une première fois aux autorités de l’entreprise, qui exigent de lui qu’il prescrive des médicaments peu coûteux même s’ils ne correspondaient pas à un traitement adéquat.

En 1973 il gagne les élections et occupe le poste de maire. Son projet consiste à transférer les terres de l’entreprise Ledesma à la municipalité et d’exiger le paiement des impôts en retard. Son mandat dure huit mois et il est destitué de force. A partir de ce moment, la famille Aredez, subit des menaces, des persécutions, et deux arrestations illégales avant la disparition définitive de Ramón.

Le 25 mars 1976, une camionnette propriété de l’entreprise, conduite par un de ses employés, enlève une première fois Ramón et l’amène dans un camp clandestin de détention dans la localité de Guerrero. Il demeure alors 45 jours emprisonné sans contact avec sa famille au Service pénitencier de Villa Gorriti.

Le 27 juillet 1976, pendant la Panne, il est enlevé par des militaires à Libertador. [“La nuit du 27 juillet de 1976 le courant électrique a été coupé dans tout le département de Ledesma, province de Jujuy, tandis que des policiers, des gendarmes, des militaires et des contremaîtres de l’entreprise commencent à ratisser et saccager les habitations à Libertador General. San Martín et Calilegua. Plus de 400 travailleurs, étudiants, techniciens sont transportés dans des véhicules de l’entreprise Ledesma dans des hangars d’entretien de la raffinerie de sucre, où ils passent des jours et des mois attaches et cagoulés. Après des tortures et des interrogatoires, certains sont libérés, d’autres sont transférés dans des commissariats ou des casernes, d’autres apparaissent dans différentes prisons de plusieurs provinces. Trente camarades demeurent disparus.” Information du site contraledesma]

Luis Ramón passe sept mois enfermé dans la prison de Gorriti et cinq mois à l’Unité 9 de La Plata [à 1.700 km]. Il est libéré avec d’autres prisonniers le 5 mars 1977. Il revient dans sa ville caché dans un train de marchandise durant cinq jours. Les marque de torture sont évidentes. Le 13 mai 1977 sur la route nationale 34 reliant Libertador à Fraile Pintado il est enlevé. Le dernier témoignage est donné par ses amis, qui le voient passer accompagné de trois hommes en civil, conduisant une voiture. Il ne les salue pas. [Réflexe responsable pour leur éviter une arrestation et ce qui s’en suit].

31 ans plus tard [en 2007], le pouvoir de l’entreprise Ledesma domine les habitants d’une ville condamnée à subir la pollution de l’environnement à partir de la crémation de la bagasse, déchet de la production de la canne à sucre, et à être la main d’œuvre exploitée par l’Entreprise, unique source d’emploi. Chaque année, plus de 2.000 personnes marquent le souvenir de la nuit de la Panne d’électricité en parcourant le trajet qui relie Calilegua à Libertador. Nora Cortiñas et Mirta Baravalle, ont accompagné les habitants de Jujuy pour exiger Mémoire, Vérité et Justice et pour dénoncer que la violation des droits de l’homme est actuellement visible dans l’exploitation des peuples originaires, la pollution de l’environnement et la criminalisation de la protestation sociale.”

D’autres informations sur les licenciements actuels et les ouvriers contaminés de l’entreprise Ledesma sur le site : http://elortiba.galeon.com/ledesma.html