Une Mère inexorable face à la persistance des pans de la société en faveur des génocidaires

vendredi 18 avril 2008, par frank

Une Mère inexorable face à la persistance des pans de la société en faveur des génocidaires

Le livre de Ramos Padilla Juan Martín Chicha (la fundadora de Abuelas de Plaza de Mayo), [Chicha, la fondatrice des Grands-mères de place de Mai], Buenos Aires, (novembre) 2006, 423 p. (40 pesos, 10 €) donne de nombreux aspects du parcours des mères.

Nature de la répression

Par exemple, Camps, chef de la police de la province de Buenos Aires (une quinzaine de millions d’habitants), Ce ne sont pas des personnes qui ont disparu, mais des subversifs. Personnellement je n’ai éliminé aucun enfant. Ce que j’ai fait c’est confier certains d’entre eux à des organismes de bienfaisance pour qu’ils trouvent de nouveaux parents. En effet les parents subversifs élèvent leurs enfants pour la subversion, et cela il faut l’empêcher. [1983, interview du journaliste espagnol Vicente Romero] Après la publication du texte, Camps lors d’une conférence de presse ne démentit pas ses déclarations, mais il déclara que Vicente Romero était un journaliste subversif et qu’il s’il le revoyait il lui flanquerait une balle [dans le corps, pp. 104-105] ”

De mère de bonne famille à la création de grand-mère de place de Mai

Le livre décrit la famille de Chicha, María Isabel Chorobik, professeur d’arts plastiques marié à un musicien Mariani, classe moyenne aisée et anti péroniste, au point de montrer sa satisfaction lors du coup d’état militaire en croyant au “ rétablissement de l’ordre ”. Un fils, économiste brillant, en faveur du socialisme et de l’aile très à gauche du péronisme, les montoneros, marié à une militante de même tendance de bonne famille. Tous vivent à La Plata, capitale de la province de Buenos Aires. Le jeune couple milite à fond et à un bébé de quelques mois, Clara Anahí, et leur maison isolée est en fait le siège de l’imprimerie clandestine des Montoneros où leur périodique “ Evita Montonera ” est tiré à 5.000 exemplaires. Suite à l’arrestation du militant et ingénieur ayant construit chez le jeune couple une cache pour l’imprimerie clandestine, celui-ci, brisé par la torture, indique aux militaires le lieu. Les services de répression interviennent le 24 novembre 1976 en bouclant le quartier et en évacuant les alentours, avec 200 hommes, hélicoptère et deux automitrailleuses, avec des sommités, le chef du premier corps d’Armée Suárez Mason, le chef de la police de la province de Buenos Aires, Camps, le chef de la Direction des enquêtes de la police de la province de Buenos Aires, Etchecolatz.

Dans la maison se trouvent la jeune épouse et son bébé et quatre militants. Tous sont tués, sauf le bébé confié à des complices et non identifié jusqu’à aujourd’hui. Le fils de Chicha absent, se cachera un certain nombre de mois en continuant à militer, en gardant quelques contacts avec sa mère, qui lui donnait de l’argent pour qu’il ait un minimum de nourriture. La critique de Chicha à l’état-major montonero de Firmenich (et 7 autres personnes ; détail de la formation de Firmenich, les jeunesses catholiques version phalange espagnole, puis marxisme léninisme à la sauce péroniste) est “ l’abandon où ils ont laissé les camarades qui leur étaient fidèles. Abandon économique et sur tous les plans, parce que quand il ne restait à La Plata qu’un petit groupe de militants, dont mon fils, ils n’ont pas eu la grandeur de leur dire de rompre leur promesse et de s’échapper comme ils pouvaient, au contraire ils les ont maintenus en ville et les ont laissé se faire tuer. ” Firmenich a fait une déclaration reprise dans une histoire de la période : “ Notre stratégie n’était pas de sauver les gens. Pour faire cela, nous n’aurions jamais commencé. ” (p. 84) Une interview d’une militante péroniste non montonera Susana Caride cite une réaction de Firmenich réfugié à Paris répondant à une militante lui disant qu’il y avait alors 5.000 disparus, “ ce sont 5.000 drapeaux de guerre. ” (Lucha Armada, n° 7, 2006, p. 93).

Un aspect important que l’auteur souligne sobrement est que dans ce quartier pauvre et de bidonvilles : “ Après le dernier coup de feu, à peine l’attaque finie, plusieurs voisins, félicitèrent les bourreaux et applaudirent à tout rompre les hommes en uniforme, qui avaient terminé leur battue avec succès. (p. 53).

Dès la disparition de sa bru, Chicha avait commencé à rechercher sa petite-fille. Des contacts indirects avec un commissaire de police et une visite à l’évêque de la ville, le résultat fut le même. On peut reprendre la citation d’un chef de génocidaire, Camps, pour empêcher que“ les parents subversifs élèvent leurs enfants pour la subversion ” Chicha reçut une réponse plus aimable, mais non moins ferme : “ On ne peut rien faire [...la petite-fille de Chicha] Elle va bien. Laissez tranquilles ces personnes. Vous devez prier et laissez passer du temps. [à la question quelles personnes....] Les personnes qui ont votre petite-fille. Ne les mettez pas en danger, ne les mettez pas en danger. [...] Madame, vous manquez de foi, priez ! ” (p. 119, l’évêque José Maria Montes, de La Plata)

Le fait d’être enceinte n’empêchait pas la torture et ne la rendait pas moins violente. Le but des tortures était de soutirer du détenu le maximum d’informations dans le moins de temps possible et cet objectif n’était pas interrompu par des “ détails ”. ” Témoignage d’Adriana Calvo, arrêtée enceinte, p. 221, responsable actuelle de l’association des ex détenus et disparus, marxiste-léniniste aux analyses fort justes.

La recherche individuelle de Chicha aboutit au fait qu’une employée d’un service social d’aide aux mineurs, Lidia Pegenaute, lui suggéra de contacter une autre personne dans la même situation. De la rencontre entre Chicha et Alicia Zubasnabal de la Cuadra, Licha, qui participaient à l’opposition silencieuses des jeudis des Mères de la place de Mai (depuis le 30 avril 1977, Hebe de Bonafini arriva plus tard, (p. 148), après que les caractéristiques soient lancées), surgit l’idée de Chicha de réunir les mères à la recherche de leurs petits-fils. Le 21 novembre 1977, à l’occasion de la venue du secrétaire d’Etat des Etats-Unis et d’une cérémonie publique, elles apparurent malgré la police militaire et certaines lui demandèrent d’intervenir. Elles étaient douze.

Premières actions et réactions judiciaire

Les manifestations continuent (avec l’évidente indifférence de l’Eglise, la cathédrale jouxtant la place de Mai étant fermé par les curés, lors des charges de la police, p. 157). Et le groupe officiellement “ Abuelas Argentinas con Nietitos Desaparecidos ” [grand-mères argentines de tout petit-fils disparus) finit par s’appeler “ Abuelas de Plaza de Mayo ”, Grand-mères de place de Mai. Chicha fut élue présidente et Estela Carlotto vice-présidente. Chicha “ vivait pour l’Association, du matin au soir ” (témoignage de sa consœur Mirta Baravalle, p. 187).

Elles étaient toutes menaçaient et une partie de leur famille. Pour avoir une idée de l’atmosphère officielle, la juge Marta Delia Pons, du tribunal n° 2 de Lomas de Zamora (banlieue de Buenos Aires) leur décocha cet avertissement :

Mesdames, personnellement je suis convaincue que vos enfants étaient des terroristes. Pour moi, terroriste est synonyme d’assassins. Et à des assassins, je ne pense pas rendre leurs enfants. Car ce ne serait pas juste de le faire. Car ils ne sauraient les élever et car ils n’ont en pas non plus le droit. Sans aller plus loin, j’ai en ce moment entre mes mains le cas des enfants de Julio Ramirez. Ramirez est un criminel, un terroriste auto proclamé. Le pouvoir exécutif lui a permis de se rendre en Suède et c’est de ce pays qu’il a demandé la garde de ces pauvres enfants. Jamais je ne l’autoriserai. Et je ne vais pas non plus me prononcer sur la restitution d’aucun de vos prétendus petits-fils. Vous-mêmes devriez être d’accord avec moi sur le fait qu’il est illogique d’aller troubler ces petits. Ils sont dans des familles décentes, qui saurant les éduquer comme vous n’avez pas su le faire de vos enfants. Mesdames, c’est sur mon cadavre qui vous obtiendrez la garde de ces enfants. (p. 161, vers 1977-1978)

Un autre juge feignait l’amabilité envers les Grand-mères tout en confiant un petit-fils séquestré à la famille d’un policier, Canicoba Corral, aujourd’hui reconverti dans la chasse des génocidaires (p. 210).

On retrouve le raisonnement de Camps et de l’évêque précité, avec ce mélange de morale judéo-chrétienne et du politiquement juste qui caractérise les décisions de justice de tous les pays, de l’ex socialisme réel à aujourd’hui, notamment pour le placement des enfants retirés aux parents de morale “ discutable ”.

La télévision passait des spots payés par la dictature “ Savez-vous où est votre enfant actuellement ? ”. Toute intervention des “ forces de l’ordre ” était ponctuée par “ por algo será [il doit y avoir une bonne raison] ”. Le ministre de l’Intérieur, Albano Harguindeguy, envoya une lettre aux directeurs des journaux, mai 1978, pour leur demander “ leur collaboration volontaire pour éviter les buts et les effets des textes publiés aux frais de particuliers sur des listes de personnes disparues, détenues, etc. [...aux noms] d’institutions dont les liens avec le terrorisme sont de notoriété publique. (p. 170) ”

Mieux encore, pendant le “mundial” en Argentine manipulé par la dictature, le même ministre de l’Intérieur Albano Harguindeguy fit imprimer 250.000 décalcomanies avec les couleurs du drapeau argentin et la phrase “ Nous les Argentins nous sommes droits et humains [paraphrase d’organismes de “ droits humains ”, équivalents de “ droits de l’homme). Et ce slogan en faveur de la dictature était martelé par un célèbre chroniqueur sportif José María Muñoz et la plupart de ses confrères.

Dans ce climat menaçant, délétère, le groupe des Grand-mères poursuivait ses activités avec des traits de génie de Chicha (application des arts plastics) des affiches avec les photos des parents et des enfants disparus, d’où pas mal d’infos spontanées, et d’autres affiches avec le visages des parents et un contour symbolisant l’enfant disparu. Les Grand-mères apprirent à étudier un extrait de naissance pour déterminer s’il était authentique ou falsifié (p. 218).

Et c’est aussi à l’opiniâtreté de Chicha que l’on doit l’idée de l’identification des enfants sans les géniteurs è partir des grands-parents par l’ADN à partir d’un entrefilet d’un quotidien (El Día de La Plata, genre Ouest France, vu le tirage et l’impact dans la province de Buenos Aires) en janvier 1979. Elle commença à demander aux scientifiques de mettre au point cette technique, d’abord le docteur Tznanck à la Pitié à Paris, puis la Suède, l’Allemagne, etc., 12 pays. Finalement à New York le docteur Fred H. Allen estima possible de résoudre le problème et se mit à travailler avec l’AAAS (Association nord-américaine pour le progrès de la science), le Chilien Christian Orrego mit au point en 1983 la formule qui a un pourcentage de 99 % d’exactitude.

Retour de la démocratie

La justice et ses juges comprirent parfaitement le moment. Un exemple, un couple formé d’un policier et de son épouse prétend être les parents charnels d’une enfant, identifié d’autre part comme étant né bien avant la date présentée d’un pseudo accouchement. Aucune preuve médical et légal ne tenant, le juge Juan Edgardo Fégoli décrète une arrestation préventive des parents officiels, mais sans application de la sanction et tout en conservant la garde de l’enfant qui ne peut être le sien L’application du test ADN montra que l’enfant était à 99,8 % petite fille d’une grand-mère de la place de Mai. La grand-mère dut exiger du juge que des assistantes sociales enquêtent sur elle pour que l’enfant lui soit restitué. Le 3 août 1983 le juge refusa la restitution. Le 13 décembre 1984, une cour d’appel cassa le jugement et accorda la restitution, les Grand-mères de place de Mai étant dans le lieu avec le foulard et leurs pancartes.

L’enfant (donc âgé de 7 ans) qui n’avait pas encore vu sa grand-mère la vit alors par disposition judiciaire et refusa de l’accepter et de reconnaître que ses ravisseurs n’étaient pas ses parents véritables. La grand-mère lui rappela des détails sur son père et la petite fut secouée et finit par accepter la réalité. Elle avait vécu jusqu’à deux ans avec ses parents.

Mais la restitution ne concernait pas le nom de famille d’où des problèmes d’inscription scolaire, la famille de sang lui donnant son nom de famille réel, mais l’administration le refusait car non conforme à l’état civil. Le même juge menaça la grand-mère d’emprisonnement pour usage de nom de famille (à la demande de la famille de flic), ce que la grand-mère accepta, mais le juge n’osa pas aller jusqu au bout de ses prétentions. En 1988, l’enfant put porter son nom.

On peut multiplier les cas.

Les psychologues auxiliaires (jusqu’à Françoise Dolto) des génocidaires

En 1986, après les lois du président radical de loi de point final et d’obéissance due, un gouverneur de province, le futur président péroniste Carlos Menem écrivit une lettre de protestation. Un bel exemple d’hypocrisie et de politique de caméléon, assez proche de celle de Kirchner.

Personne n’a le droit de ne pas répondre pour ses fautes, qu’il soit militaire ou civil. Personne n’a droit à l’oubli, lorsqu’il s’agit de crimes aberrants qui portent atteinte à ce qu’il y a de plus précieux dans la dignité humaine [...] beaucoup de choses ont lieu dans notre pays, et pas seulement par la faute des militaires. Tout en faisant cette réflexion je pense à ceux qui ont endetté criminellement la nation, ceux qui ont vidé et hypothéqué le futur de nos enfants. ” (pp. 286-287)

L’auteur rappelle à juste raison que les deux présidences de Menem ont fait passé le chômage de 6 % à 18 %, la dette extérieure de 60 milliards de dollars à 150, sans compter la grâce accordée aux génocidaires, blanchiment de leurs casiers judiciaires.

La droite “ bien pensante ” trouva une contre attaque fondée sur sa morale et ses psychologues nationaux et de l’étranger, comme Françoise Dolto : “ Si on arrache l’enfant de sa famille adoptive on peut lui faire répéter l’expérience vécue avec ses parents naturels. Il faut faire très attention à l’aspect revendicatif des parents naturels [...] Ces enfants, pour les Grands-mères, sont des fantasmes, et quand ils les retrouvent, en réalité elles ne savent rien de leurs vies. Il est courant qu’ils n’arrivent pas à supporter et à être traités comme des chiots ou des chatons, comme consolation. (Retraduit du castillan, revue Psyché, octobre 1986, p. 297). L’auteur dit que Dolto s’excusa ensuite auprès des grand-mères, combien d’autres faux jugements dus à son idéologie parsèment l’œuvre de Dolto ?

Un pédiatre accompagnant la lutte des grand-mères de place de Mai, Norberto Liwski, pensait le contraire. Les Grand-mères lors d’un colloque à Genève en 1988 déclarèrent “ des symptômes comme l’eneurésie, des difficultés d’apprentissage, des affections comme l’asthme, les lésions de la peau, la chute des cheveux, le manque d’adaptation au milieu, etc., sont fréquents chez les enfants appropriés, et en général ces maux disparaissent à partir de la restitution. ” Laura Scaccheri, enfant restituée, déclara en 1993 devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme, “ On prétend que les enfants choisissent, mais cela revient à déléguer aux enfants ce que les adultes devraient faire. Un enfant qui a vécu des années durant avec quelqu’un, peut-il choisir de changer ? Je ne le pense pas. Dans mon cas, ce fut très difficile de comprendre qu’on m’avait menti sur tout pendant tant de temps. Je vis maintenant avec ma vraie famille. Avec elle, je peux demander, regarder le passé, pleurer et rire, avec tendresse, sans mensonges. (p. 299) ”

La presse de droite et ses canaux télévisés prenait partie en accusant les rares juges autorisant des restitution (pp. 300-301).

En 1989, Chicha a voulu donner une forte impulsion judiciaire contre le train train paisible du mouvement. A ce moment 50 enfants avaient été identifiés, 25 avaient récupéré leur noms de famille, 13 demeuraient avec leur famille d’adoption de bonne foi, après accord avec la famille biologique, 5 étaient en procès, 7 étaient décédés.

Estela Carlotto s’opposa à la proposition de Chicha. Des procédés bureaucratiques au sein des grand-mères, la passivité de la majorité firent que Chicha prit la mouche et refusa de revenir. Elle se retrouva évincée de l’association qu’elle avait créée par Estela Carlotto qui poursuit une carrière spectaculaire et politique. Sans recherche active d’identification, en pariant sur le sentiment de trouble de certains jeunes en quête de leur possible identité d’enfants de disparus, l’Association poursuite une activité, avec quelques avancées.

Les réflexes génocidaires (2005-2007)

Trois exemples de permanence inquiétant pour les prétendus procès de génocidaires annoncés pour 2007 par le gouvernement K.

La Commission de la Culture de la chambre des députés décerne tous les ans des prix pour des “ Personnes arrangées remarquables ”. Le 19 août 2005 18 personnes, dont Chicha, furent reçues dans une salle de la chambre des députés , avec les discours de présentation et de remerciement d’usage. La personne suivant Chicha fut présentée par une député du parti de Patti (voir ce bulletin n), le commissaire de police retraité Camilo Salces, quatre-vingts ans, actif durant la dictature militaire, et qui “ remercia profondément l’état major de la police fédérale et évalua avec ferveur le travail de la police ces dernières soixante-dix années, sans aucune sorte d’auto critique. (p. 373) ” Vu les applaudissements saluant la fin de cette allocation, Chicha se rendit alors compte que la salle était bondée de flics. Elle remonta à la tribune pour rendre son prix et se saisit du micro : “ Je ne peux partager ce prix avec les forces de Sécurité, parce que tant qu’on ne me rendra pas ma petite-fille elles sont toutes coupables. (p. 373) ”

Dernièrement, Chicha va chez son coiffeur habituel, qui lui décoche : “ Vous continuez à chercher votre petite-fille ? ” et à la réponse affirmative de Chicha, il rajoute : “ A quoi bon, Madame, C’est sûr qu’elle va bien. Mettez un terme à cette recherche. ” Et comme Chicha lui fait remarquer que s’il était à sa place, il ferait la même chose, le coiffeur insiste : “ Dans mon cas, il ne me serait jamais arrivé ce qui a eu lieu pour vous. [...] Parce que moi je sais comment éduquer mes enfants. Je les élève bien. (p. 380) ”

Evidemment, Chicha sortit aussitôt pour ne plus revenir. On remarque au passage que c’est le genre de conseil de l’entourage que les services de police faisaient passer durant les années de la dictature, qui en général était envoyée avant un cassage de gueule ou pire.

De juillet à septembre 2006, le procès d’un des responsables directs des génocides et de l’assassinat de la bru et de la disparition de la petite-fille de Chicha eut lieu. Le chef de la Direction des enquêtes de la police de la province de Buenos Aires, Etchecolatz est le premier génocidaire à avoir été condamné à perpétuité (voir les 6 derniers bulletins).

Un phénomène psychologique intéressant est que si les habitants du quartier où eut lieu la tuerie, avec applaudissement final d’une partie d’entre eux, ont refusé unanimement toute aide et toute témoignage à Chicha. Soudain avec le procès, une femme surnommé “ la gallega ” [l’Espagnole] s’est mise à parler devant les caméras de la télévision, puis a déposé face aux juges, en reconnaissant qu’elle avait vu des policiers portant dans leurs bras sur une bonne centaine de mètres le bébé ayant survécue à la tuerie, la petite-fille de Chicha.

La partie intéressante est la plaidoirie des avocats d’Etchecolatz. “ Nous ne devons pas oublier que la subversion dans ce pays a agi en faisant usage du terrorisme, sous la forme de cellules au sein de la population, et que certaines familles étaient de véritables casernes de soutien logistique de la subversion marxiste. [...] On ne peut juger un fait de guerre avec le code pénal [...] le cas de la rue 30 [la maison du fils de Chicha] est le plus emblématique. Ce fut un échange de coups de feu, un combat. La mort de cette pauvre enfant, comme la mort de nombreux enfants de l’autre secteur, n’est pas la faute des forces armées et de Sécurité. Que faisait une mineur dans un lieu où se trouvait une imprimerie clandestine ? [...] Les témoins sont des combattants qui ont lutté contre ceux qui défendaient les institutions. Par conséquent leurs déclarations ne peuvent être prises en compte. [...pp. 395, 397-398]. ” Etchecolatz lui-même s’exprima après ses deux avocats : “ ce procès a été instrumentalisé comme un casse-tête pour des enfants retardés ou bien des adultes malins. Je sais que vous allez me condamner et je sais également que vous n’aurez pas honte de condamner un vieillard malade, sans argent et sans pouvoir. Mais vous n’êtes pas les juges, le juge suprême nous attend après notre mort. Je ne sais pas me rendre, je ne sais pas hésiter. On m’a pris comme exemple de participant à une guerre que nous avons gagné par les armes et que politiquement nous sommes en train de perdre. Ce n’est pas ce tribunal qui me condamne, c’est vous qui vous condamnez. (p. 400) ”

L’enlèvement du témoin principal le jour du verdict devait être forcément dans la tête d’Etchecolatz (voir le chapitre I). Ses propos comme ceux de ses avocats démontrent qu’ils demeurent mentalement en 1976-1983. Cet état d’esprit a été conforté par les présidents Alfonsín, Menem, De la Rua, Duhalde, (plusieurs nuances de partis bourgeois et péronistes) et en fait par le président actuel. L’application des lois de point final et d’obéissance due de juin 1987 a permis à 200 génocidaires de sortir de prison et à 800 autres de ne plus être inquiétés (p. 290).

En février 2007, on a 200 personnes en attente de jugement. Et la plupart ne risque rien du fait d’une loi qui interdit la prison au plus de soixante-dix ans. La non dérogation de cette loi pour crimes génocidaires et la lenteur des procès - sans compter une cour d’appel et de cassation formés de magistrats en faveur de la dictature militaire - démontre que le gouvernement actuel cultive le bluff. La classe moyenne se gargarise du prétendu bon vouloir de K.

Autant de raisons d’appeler un chat un chat et un président K, complice de la droite, comme un complice indirect des génocidaires.