La colonisation (1893)

vendredi 4 juillet 2008, par Grave Jean

Ce texte de 1893 présente de nombreuses similitudes avec le capitalisme actuel :
- interventions militaires,
-exploitation économique ;
- maintien de la misère ;
- racisme exacerbé et « scientifiquement » démontré.

Les pages de Jean Grave en faveur de l’égalité des peuples sont brillantes et tout à fait actuelles.

Frank, CNT 91, juillet 2008.

LA COLONISATION

La colonisation prend trop d’extension, à notre époque, pour que nous ne traitions pas à pas, dans ce livre, ce produit hybride du patriotisme et du mercantilisme combinés : brigandage et vol à main armée, à l’usage des dirigeants.

Un particulier pénètre chez son voisin, il brise tout ce qui lui tombe sous la main, fait main basse sur ce qui se trouve à sa convenance, c’est un criminel ; la « Société » le condamne. Mais qu’un gouvernement se trouve acculé à une situation intérieure où un dérivatif extérieur soit devenu nécessaire, qu’il soit encombré chez lui de bras inoccupés dont il ne sait comment se débarrasser, de produits qu’il ne sait comment écouler, que ce gouvernement aille porter la guerre chez des populations lointaines, qu’il sait trop faibles pour pouvoir lui résister, qu’il s’empare de leur pays, les soumette à tout un système d’exploitation, leur impose ses produits, les massacre si elles tentent de se soustraire à l’exploitation qu’il fait peser sur elles, oh ! alors, ceci est moral ! Du moment que l’on opère en grand, cela mérite l’approbation des honnêtes gens, cela ne s’appelle plus vol ni assassinat, il y a un mot honnête pour couvrir les malhonnêtes choses que la société commet, on appelle ça « civiliser » les populations arriérées !

Et que l’on ne crie pas à l’exagération ! Un peuple n’est réputé colonisateur que quand il a su tirer, d’une contrée, le maximum des produits qu’elle peut rendre. Ainsi, l’Angleterre est un pays colonisateur, parce qu’elle sait faire rendre à ses colonies le bien-être pour ceux qu’elle y envoie, qu’elle sait faire rentrer dans ses coffres les impôts dont elle les frappe. Dans les Indes, par exemple, ceux qu’elle y envoie font des fortunes colossales ; le pays, il est vrai, est bien ravagé de temps à autre par des famines épouvantables, qui déciment des centaines de milliers d’hommes, qu’importent les détails, si John Bull peut y écouler ses produits manufacturés, en tirer, pour son bien-être, ce que le sol de la Grande-Bretagne ne peut lui fournir. Ce sont les bienfaits de la civilisation !

En France, c’est autre chose, on n’est pas colonisateur. Ah ! Rassurez-vous, cela ne veut pas dire que l’on soit moins brigand, que les populations conquises soient moins exploitées, non seulement, on est moins pratique. Au lieu d’étudier les populations que l’on conquiert, on les livre aux fantaisies du sabre, on les soumet au régime de la « Mère Patrie » ; si les populations ne peuvent s’y plier, tant pis pour elles, elles disparaîtront petit à petit, sous l’action débilitante d’une administration à laquelle elles n’étaient pas habituées, qu’importe ? Si elles se révoltent, on leur fera la chasse, on les traquera comme des fauves, le pillage sera alors non seulement toléré, mais commode, cela s’appellera une razzia.

La bête féroce que l’on élève et entretient sous le nom de soldat, est lâchée sur des populations inoffensives ; elles se voient livrées à tous les excès que pourront imaginer ces brutes déchaînées : on viole les femmes, on égorge les enfants, des villages sont livrés aux flammes, des populations entières sont chassées dans la plaine où elles périront fatalement de misère. Ce n’est rien que cela, laissez passer, c’est une nation policée, qui porte la civilisation chez les sauvages !

Certes, à bien examiner ce qui se passe tous les jours autour de nous, tout cela n’a rien d’illogique ni d’anormal ; c’est bien le fait de l’organisation actuelle ; rien d’étonnant à ce que « ces hauts faits d’armes obtiennent l’assentiment et les applaudissements du monde bourgeois. La bourgeoisie est intéressée à ces coups de brigandage, ils lui servent de prétexte à entretenir des armées permanentes, cela occupe les prétoriens qui vont, dans ces tueries, se faire la main pour un travail plus sérieux ; ces armées elles-mêmes servent de débouché à toute une série d’idiots et de non-valeurs dont elle serait fort embarrassée et qui, au moyen de quelques mètres de galons, deviennent ses plus enragés souteneurs. Ces conquêtes lui facilitent toute une série de tripotages financiers, au moyen desquels elle écumera l’épargne des gogos à la recherche des entreprises véreuses, elle accaparera les terrains volés aux vaincus ; ces guerres occasionnent des tueries de travailleurs dont le trop-plein la gêne chez elle. Les pays conquis avant besoin d’une administration, nouveau débouché à toute une armée de budgétivores et d’ambitieux qu’elle attache ainsi à son char, tandis qu’inemployés, ils pourraient la gêner sur sa route.

Plus encore, ce sont des populations à exploiter, qu’elle pourra courber sous le travail, auxquelles elle pourra imposer ses produits, qu’elle pourra décimer sans avoir à en rendre compte à personne. En vue de ces avantages, la bourgeoisie n’a donc pas à hésiter, et la bourgeoisie française l’a tellement bien compris qu’elle vient de se lancer à toute vapeur dans les entreprises coloniales.

Mais, ce qui nous étonne, ce qui nous écœure, c’est qu’il y ait encore des travailleurs qui approuvent ces infamies, ne ressentent aucun remords de prêter la main à ces canailleries, et n’aient pas compris cette injustice flagrante de massacrer des populations chez elles, pour les plier à un genre de vie qui n’est pas le leur. Oh ! nous connaissons les réponses toutes faites qu’il est d’usage de débiter lorsqu’on s’indigne des faits trop criants : « Ils se sont révoltés, ils ont tué des nôtres, nous ne pouvons pas supporter cela... Ce sont des sauvages, il faut les civiliser... Les besoins du commerce l’exigent... Oui, peut-être, on a eu tort d’aller chez eux, mais les colonies nous ont trop coûté d’hommes et d’argent pour les abandonner, etc., etc. »

"Ils se sont révoltés, ils ont tué des nôtres", eh bien ! après ! Qu’allait-on chercher chez eux ? Que ne les laissait-on tranquilles ? Est-ce qu’ils sont venus nous demander quelque chose ? On a voulu leur imposer des lois qu’ils ne veulent pas accepter, ils se révoltent, ils font bien, tant pis pour ceux qui périssent dans la lutte, ils n’avaient qu’à ne pas
prêter la main à ces infamies.

"Ce sont des sauvages, il faut les civiliser". Que l’on prenne l’histoire des conquêtes et que l’on nous dise après, quels sont les plus sauvages, de ceux que l’on qualifie de la sorte ou des « civilisés » ? Quels sont ceux qui auraient le plus besoin d’être civilisés, des conquérants ou des populations inoffensives ? [...]

faire la guerre à de pauvres diables, impuissants à se défendre, pour leur imposer ces produits. Certes, il serait facile de s’entendre avec eux, on pourrait trafiquer par la voie des échanges, même en n’étant pas très ferrés sur la valeur des objets ; ceux-ci n’ayant, pour eux, de valeur qu’autant qu’ils leur tirent l’œil, il serait facile de les « enfoncer » et de réaliser de beaux bénéfices ; n’en était-il pas ainsi avant que l’on pénétrât dans le continent noir ? N’était-on pas, par l’intermédiaire des peuplades de la côte, en relation avec les peuplades de l’intérieur ? N’en tirait-on pas déjà les produits que l’on en tire à présent ?

Oui, cela est passible, cela a été, mais voilà le diable ! pour opérer de la sorte, il faut du temps, de la patience, impossible d’opérer en grand, il faut compter avec la concurrence : Le commerce a besoin qu’on le protège ! » On sait ce que cela veut dire : vite, deux ou trois cuirassés en marche, une demi-douzaine de canonnières, un corps de troupes de débarquement, saluez, la civilisation va faire son oeuvre ! Nous avons pris une population forte, robuste et saine, dans quarante ou cinquante années d’ici nous vous rendrons un troupeau anémié, abruti, misérable, décimé, corrompu, qui en aura pour très peu de temps à disparaître de la surface du globe. Alors sera complète l’œuvre civilisatrice !

Si l’on doutait de ce que nous avançons, que l’on prenne les récits des voyageurs, qu’on lise la description des pays où les Européens se sont installés par droit de conquête, partout la population s’amoindrit et disparaît, partout, l’ivrognerie, la syphilis et autres importations européennes les fauchent à grands coups, atrophient et anémient ceux qui survivent. Et, peut-il en être autrement ? Non, étant donnés les moyens que l’on emploie. Voilà des populations qui avaient un autre genre de vie que nous, d’autres aptitudes, d’autres besoins ; au lieu d’étudier ces aptitudes et ces besoins, de chercher à les adapter à notre civilisation, graduellement, insensiblement, en ne leur demandant de prendre, de cette civilisation, que ce qu’ils pouvaient s’assimiler, on a voulu les plier d’un coup ; on a tout rompu ; non seulement elles ont été réfractaires, mais l’expérience leur a été fatale.

Que le rôle de l’homme soit-disant civilisé aurait pu être beau, s’il avait su le comprendre, et si lui-même n’avait été affligé de ces deux pestes : le gouvernement et le mercantilisme, deux plaies affreuses dont il devrait bien songer à se débarrasser avant de chercher à civiliser les autres.

La culture des peuplades arriérées pourrait se poursuivre pacifiquement et amener à la civilisation des éléments nouveaux susceptibles, en s’y adaptant, de la revivifier. Que l’on ne vienne pas nous parler de la duplicité et de la férocité des barbares ! Nous n’avons qu’à lire les récits de ces hommes, vraiment courageux, qui sont partis au milieu de populations inconnues, poussés par le seul idéal de la science et le désir de connaître. Ceux-là ont su s’en faire des amis, ont pu passer chez eux sans en avoir rien à craindre ; la duplicité et la férocité ne sont venues que de ces misérables trafiquants qui se décorent faussement du nom de voyageurs, ne voyant, dans leurs voyages, qu’une bonne affaire commerciale ou politique, ils ont excité, contre le blanc, l’animosité de ces populations, en les trompant dans leurs échanges, en ne tenant pas les engagements consentis, en les massacrant, au besoin, quand ils pouvaient le faire impunément.

Allons, allons, philanthropes du commerce, civilisateurs du sabre, rengainez vos tirades sur les bienfaits de la civilisation. Ce que vous appelez ainsi, ce que vous déguisez sous le nom de colonisation a un nom parfaitement défini dans votre Code, lorsqu’il est le fait de quelques individualités obscures ; cela s’appelle : « Pillage et assassinat en bandes armées », mais la civilisation n’a rien à voir avec vos pratiques de bandits de grands chemins.

Ce qu’il faut à la classe dirigeante, ce sont les débouchés nouveaux pour ses produits, ce sont des peuples nouveaux à exploiter ; c’est pour cela qu’elle envoie les Soleillet, les de Brazza, les Crampels, les Trivier, etc., à la recherche des territoires inconnus pour y ouvrir des comptoirs qui livreront ces pays à son exploitation sans borne ; elle commencera par les exploiter commercialement, pour finir par les exploiter de toutes les façons, lorsqu’elle aura mené ces peuplades sous son protectorat ; ce qu’il lui faut, ce sont des terrains immenses qu’elle s’annexera graduellement, après les avoir dépeuplés ; ne faut-il pas beaucoup de place pour déverser le trop-plein de la population qui l’embarrasse ?

Vous, dirigeants, des civilisateurs, allons donc ! Qu’avez-vous fait de ces peuplades qui habitaient l’Amérique et qui disparaissent tous les jours décimées par les trahisons, auxquelles, au mépris de la foi jurée, vous arrachez peu à peu, les territoires de chasse que vous aviez dû leur reconnaître ? Qu’avez-vous fait de ces peuplades de la Polynésie, que .es voyageurs s’accordaient à nous montrer comme des populations fortes et vigoureuses, et qui, maintenant, disparaissent sous votre domination ?

Vous des civilisateurs ! Mais du train dont marche votre civilisation, si les travailleurs devaient succomber dans la lutte qu’ils vous livrent, vous ne tarderiez pas à succomber, à votre tour, sous votre indolence et votre paresse, comme sont tombées les civilisations grecque et romaine, qui, arrivées [...]

Pourtant, nous travailleurs, nous ne nous croyons pas au-dessous de qui que ce soit, nous croyons notre cerveau tout aussi apte à se développer que celui de nos exploiteurs si nous en avions les moyens et les loisirs. Pourquoi n’en serait-il pas de même des races dites inférieures ?

S’il n’y avait que les politiciens pour affirmer l’infériorité des races, il serait bien inutile d’essayer de les réfuter ; au fond, ils se soucient fort peu que leur assertion soit prouvée ou infirmée, ce n’est qu’un prétexte : celui-ci démontré faux, ils ne manqueraient pas d’en trouver d’autres. Mais certains savants ont voulu apporter le concours de la science à cette théorie et prouver que la race blanche était la seule supérieure. Il fut un moment où l’homme
se croyait le centre de l’univers ; non seulement il pensait que le soleil et les étoiles tournaient autour de la terre, mais il affirmait que tout cela n’avait été fait qu’en vue de sa personne. On appelait cela l’anthropocentrie.

Il a fallu de longs siècles d’études pour arracher à l’homme ses illusions orgueilleuses, et lui faire comprendre le peu de place qu’il tenait dans la nature. Mais ces idées de domination sont si fortes et tenaces, il y renonce si difficilement, qu’après avoir perdu le sceptre qu’il prétendait s’arroger sur les astres, il s’est rabattu sur l’affirmation que le globe terraqué, avec toutes ses productions, n’avait été fait qu’en vue de lui servir de berceau à lui, le roi de la Création.

Encore dépossédé de cette royauté factice par la science qui lui démontre qu’il n’est que le produit d’une évolution, le résultat d’un concours de circonstances fortuites, qu’il n’y a rien de prémédité dans son éclosion et que, par conséquent, on n’a rien pu créer en vue de sa venue que l’on n’attendait pas ; l’esprit de domination de l’homme n’a pu se résoudre à accepter les faits tels qu’ils sont et à se considérer comme un intrus, il s’est en fin de compte raccroché à cette idée des races supérieures, et, comme de juste, chaque race s’est affirmée la plus intelligente, la plus belle et la plus parfaite. C’est en vertu de cette affirmation que la race blanche absorbe toutes les autres ; c’est sur cette élimination que les savants essaient de baser l’affirmation.

Les savants ont, en outre, essayé de justifier leur opinion en s’appuyant sur les trois points suivants :

1) L’ancienneté des races inférieures est reconnue implicitement par tout le monde savant comme égale à celle de la race blanche ; par conséquent, l’état stationnaire des uns, alors que les autres ont progressé, prouve leur infériorité absolue ;

2) Les peuples arriérés habitent généralement les climats les plus favorisés, ce qui aurait dû contribuer à hâter leur développement ;

3) Les enfants sauvages que l’on a voulu élever à l’européenne n’ont aucunement répondu à l’espérance de leurs éducateurs. On donne encore en exemple les agglomérations de sauvages parquées dans des villages et qui sont restées ce qu’elles étaient il y a deux cents ans, ainsi que la république nègre d’Haïti et ses révolutions sans but.

Il ne faut pas aller bien loin dans l’histoire pour reconnaître que le consensus universel n’est pas toujours une preuve. Jusqu’à ce que Galilée vînt prouver que la terre tournait autour du soleil, il avait été admis, à peu près universellement, que c’était le soleil qui tournait autour de la terre ! Le consentement universel ne prouve donc, rien, s’il n’est appuyé par des faits, et encore, dans le cas cité plus haut, des faits apparents semblaient appuyer l’opinion erronée. Les faits corroborent-ils l’opinion de l’égale ancienneté des races, voilà ce qu’il faudrait savoir ?

Sur les monuments égyptiens on a trouvé la reproduction de certains types africains existant encore de nos jours, ce qui prouverait, en effet, une antiquité relative ; il est avéré également que ces peuplades, autrefois soumises aux Egyptiens, ne paraissent pas avoir progressé. De prime abord, cela semblerait donner raison aux partisans de l’infériorité des races, mais un examen approfondi nous montre que cette conclusion serait trop hâtive.

En effet, l’antiquité reconnue aux monuments égyptiens serait de 8,000 années, mettons 10,000 en chiffres ronds. Ainsi, en dix mille ans ces peuplades ne paraissent pas avoir progressé alors que la race blanche a fait le chemin que l’on sait.

Seulement, à l’époque où s’élevèrent ces monuments, l’Egypte représentait déjà une civilisation fort avancée ; énorme était déjà la différence entre ces peuplades retardataires et les constructeurs des temples de Philoe, de Karnak et de Memphis, les Egyptiens avaient traversé la période préhistorique que l’on évalue à des centaines de mille années.

Bien lents ont dû être les premiers progrès de l’homme quaternaire, et la période d’éducation est encore plus longue si l’on admet l’existence de l’homme à l’époque tertiaire.

Les 10.000 ans de stagnation des peuplades en question représentent donc bien peu de chose dans l’histoire du développement de l’humanité, et il est probable que dix mille ans après qu’il eut appris à tailler la première pierre, l’Égyptien primitif aurait pu ne présenter aucune amélioration sensible à l’observateur et paraître, lui aussi, d’une race foncièrement inférieure.

D’un autre côté, les Égyptiens, qui firent les grands progrès attestés par leurs sciences et leurs monuments, ne sont même pas des blancs, et ce même peuple, que l’on classe parmi les races « supérieures » de l’antiquité, est maintenant classé parmi les races « inférieures » ! Les dominateurs [...]

Extrait du chapitre XIX, « La colonisation », de Jean Grave, La société mourante et l’anarchie, Paris, 1893, pp. 170-175, 178-181, 184-187.