Statuts secrets de l’Alliance : Programme et objet de l’organisation révolutionnaire des Frères internationaux (automne 1868)

dimanche 7 septembre 2008, par Bakounine

Visiblement ce texte est comme un complément de “Programme de la Société de la Révolution internationale“ de la même année. On peut voir que Bakounine propose la forme fédérative de communes, trois ans avant de la Commune de Paris.

 
 
Statuts secrets de l’Alliance : Programme et objet de l’organisation révolutionnaire des Frères internationaux (automne 1868)
 

 
 PROGRAMME ET OBJET DE L’ORGANISATION REVOLUTIONNAIRE DES FRERES INTERNATIONAUX
 

1. Les principes de cette organisation sont les mêmes que ceux du programme de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. Ils sont encore plus explicitement exposés, par rapport aux questions de la femme, de la famille religieuse et juridique et de l’Etat, dans le programme de la démocratie socialiste russe.
 

 Le bureau central se réserve d’ailleurs d’en donner bientôt un développement théorique et pratique plus complet.
 

 2. L’association des frères internationaux veut la révolution universelle, sociale, philosophique, économique et politique à la fois, afin que l’ordre des choses actuel, fondé sur la propriété, sur l’exploitation, sur la domination et sur le principe de l’autorité soit religieuse, soit métaphysique et bourgeoisement doctrinaire, soit même jacobinement révolutionnaire, il ne reste dans toute l’Europe d’abord, et ensuite dans le reste du monde, pas une pierre sur une pierre, au cri de paix aux travailleurs, liberté à tous les opprimés, et de mort aux dominateurs, exploiteurs, et aux tuteurs de toute sorte, nous voulons détruire tous les états et toutes les églises, avec toutes leurs institutions et leurs lois religieuses, politiques, juridiques, financières, policières, universitaires, économiques et sociales, afin que tous ces millions de pauvres êtres humains, trompés, asservis, tourmentés, exploités, délivrés de tous leurs directeurs et bienfaiteurs officiels et officieux, associations et individus respirent enfin avec une complète liberté.
 

 3. Convaincus que le mal individuel et social réside beaucoup moins dans les individus que dans l’organisation des choses et dans les positions sociales, nous serons humains, autant par sentiment de justice que par calcul d’utilité, et nous détruirons sans pitié les position et les choses afin de pouvoir sans aucun danger pour la Révolution épargner les hommes. Nous nions le libre arbitre et le prétendu droit de la société de punir (1). La justice elle-même prise dans le sens le plus humain, le plus large, n’est qu’une idée, pour ainsi dire négative et de transition ; elle qu’indiquer l’unique voie possible de l’émancipation humaine, c’est-à-dire de l’humanisation de la société par la liberté dans l’égalité ; la solution positive ne pourra être donnée que par l’organisation de plus en plus rationnelle de la société. Cette solution tant désirée, notre idéal à tous, ...c’est la liberté, la moralité, l’intelligence et le bien-être de chacun par la solidarité de tous - l’humaine fraternité.
 

 Tout individu humain est le produit involontaire d’un milieu naturel et social au sein duquel il est né, il s’est développé et dont il continue à subir l’influence. Les trois grandes causes de toute immoralité humaine sont : l’inégalité tant politique qu’économique et sociale ; l’ignorance qui en est le résultat naturel, et leur conséquence nécessaire - l’esclavage.(2)

 
 L’organisation de la société étant toujours et partout l’unique cause des crimes commis par les hommes, il y a hypocrisie ou absurdité évidente de la part de la société de punir les criminels, toute punition supposant la culpabilité et les criminels n’étant jamais coupables. La théorie de la culpabilité et de la punition est issue de la théologie, c’est-à-dire du mariage de l’absurdité avec l’hypocrisie religieuse.

 
 Le seul droit qu’on puisse reconnaître à la société dans son état actuel de transition, c’est le droit naturel d’assassiner les criminels produits par elle-même dans l’intérêt de sa propre défense ; et non celui de les juger et de les condamner. Ce droit n’en sera pas même un dans la stricte acception de ce mot ; ce sera plutôt un fait naturel, affligeant mais inévitable, signé et produit de l’impuissance et de la stupidité de la société actuelle ; et plus la société saura éviter de s’en servir et plus elle sera proche de son émancipation réelle. Tous les révolutionnaires, les opprimés, les souffrants victimes de l’organisation actuelle de la société et dont les coeurs sont naturellement pleins de vengeance et de haine, doivent bien se rappeler que les rois, les oppresseurs, les exploiteurs de toute sorte sont aussi coupables que les criminels sortis de la masse populaire : ils sont malfaiteurs mais non coupables, puisqu’ils sont, eux aussi, comme les criminels ordinaires, des produits involontaires de l’organisation actuelle de la société. Il ne faudra pas s’étonner si dans le premier moment le peuple insurgé en tue beaucoup - ce sera un malheur inévitable peut-être, aussi futile que les ravages causés par une tempête.

 
 Mais ce fait naturel ne sera ni moral, ni même utile. Sous ce rapport l’histoire est pleine d’enseignements : - la terrible guillotine de 1793 qu’on ne saurait accuser ni de paresse ni de lenteur, n’est pas parvenue à détruire la classe nobiliaire en France. L’aristocratie y a été sinon détruite complètement, du moins profondément ébranlée, non par la guillotine, mais par la confiscation et la vente de ses biens. Et en général on peut dire que les carnages politiques n’ont jamais tué de partis ; ils se sont montrés impuissants contre les classes privilégiées, tant la puissance réside beaucoup moins dans les hommes que dans les positions que fait aux hommes privilégiés l’organisation des choses, c’est-à-dire l’institution de l’Etat et sa conséquence aussi bien que sa base naturelle, la propriété individuelle.

 
 Pour faire une révolution radicale, il faut donc s’attaquer aux positions et aux choses, détruire la propriété et l’Etat, alors on n’aura pas besoin de détruire les hommes, et de se condamner à la réaction infaillible et inévitable que n’a jamais manqué et ne manquera jamais de produire dans chaque société le massacre des hommes.

 
 Mais pour avoir le droit d’être humain pour les hommes, sans danger pour la révolution, il faudra être impitoyable pour les positions et les choses ; il faudra tout détruire et surtout et avant tout la propriété et son corollaire inévitable - l’Etat. Voilà tout le secret de la révolution.
 

 Il ne faut pas s’étonner si les Jacobins et les Blanquistes qui sont devenus socialistes plutôt par nécessité que par conviction, et pour qui le socialisme est un moyen, non le but de la Révolution, puisqu’ils veulent la dictature, c’est-à-dire la centralisation de l’Etat et que l’Etat les amènera par une nécessité logique et inévitable à la reconstitution de la propriété - il est fort naturel, disons nous, que ne voulant pas faire une révolution radicale contre les choses, ils rêvent une révolution sanguinaire contre les hommes. - Mais cette révolution sanguinaire fondée sur la construction d’un Etat révolutionnaire puissamment centralisé aurait pour résultat inévitable, comme nous le prouverons davantage plus tard, la dictature militaire à un maître nouveau. Donc le triomphe des Jacobins ou des Blanquistes serait la mort de la Révolution.
 

 4. Nous sommes les ennemis naturels de ces révolutionnaires - futurs dictateurs, règlementateurs e tuteurs de la révolution - qui, avant même que les Etats monarchiques, aristocratiques, et bourgeois actuels, soient détruits, rêvent déjà la création d’Etats révolutionnaires nouveaux, tout aussi centralisateurs et plus despotiques que les Etats qui existent aujourd’hui qui ont une si grande habitude de l’ordre créé par une autorité quelconque d’en haut et une si grande horreur de ce qui leur paraît les désordres et qui n’est autre chose que la franche et naturelle expression de la vie populaire, qu’avant même qu’un bon et salutaire désordre se soit produit par la révolution, on rêve déjà la fin et le musellement par l’action d’une autorité quelconque qui n’aura de révolution que le nom, mais qui en effet ne sera rien qu’une nouvelle réaction puisqu’elle sera en effet une condamnation nouvelle des masses populaires, gouvernées par des décrets, à l’obéissance, à l’immobilité, à la mort, c’est-à-dire à l’esclavage et à l’exploitation par une nouvelle aristocratie quasi-révolutionnaire.
 

 5. Nous comprenons la révolution dans le sens du déchaînement de ce qu’on appelle aujourd’hui les mauvaises passions, et de la destruction de ce qui dans la même langue s’appelle "l’ordre public".
 

 Nous ne craignons pas, nous invoquons l’anarchie, convaincus que de cette anarchie, c’est-à-dire de la manifestation complète de la vie populaire déchaînée, doit sortir la liberté, l’égalité, la justice, l’ordre nouveau, et la force même de la Révolution contre la Réaction. Cette vie nouvelle - la révolution populaire - ne tardera pas sans doute de s’organiser, mais elle créera son organisation révolutionnaire de bas en haut et de la circonférence au centre - conformément au principe de la liberté, et non de haut en bas, ni du centre à la circonférence selon le mode de toute autorité - car il nous importe peu que cette autorité s’appelle Eglise, Monarchie, Etat constitutionnel, République bourgeoise, ou même dictature révolutionnaire. Nous les détestons et nous les rejetons toutes à titre égal - comme des sources infaillibles d’exploitation et de despotisme.

 
 6. La révolution telle que nous l’entendons devra dès le premier jour détruire radicalement et complètement l’Etat et toutes les institutions de l’Etat. Les conséquences naturelles et nécessaires de cette destruction seront :
 

a) la banqueroute de l’Etat ;

 
b) la cessation du paiement des dettes privées par l’intervention de l’Etat, en laissant à chaque débiteur le droit de payer les siennes s’il veut ;

 
c) la cessation des paiements de tout impôt et du prélèvement de toutes les contributions, soit directes, soit indirectes ;

 
d) la dissolution de l’armée, de la magistrature, de la bureaucratie, de la police et des prêtres ;

 
e) l’abolition de la justice officielle, la suspension de tout ce qui juridiquement s’appelait droit, et de l’exercice de ces droites. Par conséquent abolition et auto-da-fé de tous les titres de propriété, actes d’héritage, de vente, de donation, de tous les procès - de toute la paperasse juridique et civile en un mot. Partout et en toute chose le fait révolutionnaire au lieu du droit créé et garanti par l’Etat ;

 
f) la confiscation de tous les capitaux productifs et instruments de travail au profit des associations de travailleurs, qui devront les faire produire collectivement ;
 

g) la confiscation de toutes les propriétés de l’Eglise et de l’Etat aussi bien que des métaux précieux des individus au profit de l’Alliance fédérative de toutes les associations ouvrières - Alliance qui constituera la Commune. En retour des biens confisqués la Commune donnera le strict nécessaire à tous les individus ainsi dépouillés, qui pourront plus tard par leur propre travail gagner davantage s’ils le peuvent et s’ils le veulent -
 

h) Pour l’organisation de la Commune, la fédération des barricades en permanence et la fonction d’un Conseil de la Commune révolutionnaire par la délégation d’un ou deux députés par chaque barricade, un par rue, ou par quartier, députes investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Le Conseil Communal ainsi organisé pourra choisir dans son sein des comités exécutifs - séparés pour chaque branche de l’administration révolutionnaire de la Commune.

 
i) Déclaration de la capitale insurgée et organisé en commune qu’après avoir détruit l’Etat autoritaire et tutélaire, ce qu’elle était dans son droit de faire puisqu’elle en était l’esclave comme toutes les autres localités, elle renonce à son droit,ou plutôt à toute prétention de gouverner, d’imposer les provinces.

 
k) Appel à toutes les provinces, communes, et associations, en laissant tous de suivre l’exemple donné par la capitale de se réorganiser révolutionnairement d’abord, et de déléguer ensuite, à un point de réunion convenu, leurs députés, tous aussi, investis de mandats impératifs, responsables et révocables, pour constituer la fédération des associations, communes, et provinces insurgées au nom des mêmes principes, et pour organiser une force révolutionnaire capable de triompher de la réaction. Envoi non de commissionnaires révolutionnaires officiels avec des écharpes quelconques, mais de propagateurs révolutionnaires dans toutes les provinces et communes - chez les paysans surtout qui ne pourront être révolutionnés ni par les principes, ni par les décrets d’une dictature quelconque, mais seulement par le fait révolutionnaire lui-même, c’est-à-dire par les conséquences que produira infailliblement dans toutes les communes la cessation complète de la vie juridique, officielle de l’Etat. Abolition de l’Etat national encore dans ce sens que tout pays étranger, province, commune, association ou même individu isolé, qui se seraient soulevés au nom des mêmes principes, seront reçus dans la fédération révolutionnaire sans égard pour les frontières actuelles des Etats et quoique appartenant à des systèmes politiques ou nationaux différents, et que les propres provinces, communes, associations, individus qui prendront le parti de la Réaction en seront exclus. C’est donc par le fait même de l’épanchement et de l’organisation de la révolution en vue de la défense mutuelle des pays insurgés que l’universalité de la révolution fondée sur l’abolition des frontières et sur la ruine des Etats, triomphera.

 
 7. Il ne peut plus y avoir de révolution ni politique, ni nationale triomphante à moins que la révolution politique ne se transforme en révolution sociale, et que la révolution rationnelle précisément par son caractère radicalement socialiste et destructif de l’Etat ne devienne la révolution universelle.

 
 8. La révolution devant se faire partout par le peuple, et la suprême direction devant et rester toujours dans le peuple organisé en fédération libre d’associations agricoles et industrielles - l’Etat révolutionnaire et nouveau s’organisant de bas en haut par voie de délégation révolutionnaire et embrassant tous les pays insurgés au nom des mêmes principes sans égard pour les vieilles frontières et pour les différences de nationalités, aura pour objet l’administration de services publics et non le gouvernement des peuples. Il constituera la nouvelle patrie, l’Alliance de la Révolution Universelle contre l’Alliance de toutes les réactions.

 
 9. Cette organisation exclut toute idée de dictature et de pouvoir dirigeant tutélaire. Mais pour l’établissement même de cette alliance révolutionnaire et pour le triomphe de la révolution contre la réaction, il est nécessaire qu’au milieu de l’anarchie populaire qui constituera la vie même et toute l’énergie de la révolution, l’unité de la pensée et de l’action révolutionnaire trouve un organe. Cet organe doit être l’ Association secrète et universelle des frères internationaux.
 

 10. Cette association part de la conviction que les révolutions ne sont jamais faites ni par les individus, ni même par les sociétés secrètes. Elles se font comme d’elles-mêmes, produite par la force des choses, par le mouvement des événements et des faits. Elles se préparent longtemps dans la profondeur de la conscience instinctive des masses populaires - puis elles éclatent, suscitées en apparence souvent par des causes futiles. Tout ce que peut faire une société secrète bien organisé, c’est d’abord d’aider la naissance d’une révolution en répandant dans les masses des idées correspondantes aux instinct des masses et d’organiser, non l’armée de la révolution - l’armée doit être toujours le peuple - mais une sorte d’état-major révolutionnaire composé d’individus dévoués, énergiques, intelligents, et surtout amis sincères, et non ambitieux ni vaniteux, du peuple - capable de servir d’intermédiaires entre l’idée révolutionnaire et les instincts populaires.

 
 11. Le nombre de ces individus ne doit donc pas être immense. Pour l’organisation internationale dans toute l’Europe cent révolutionnaires fortement et sérieusement alliés suffisent. Deux, trois centaines de révolutionnaires suffiront pour l’organisation du plus grand pays.
 
 

Notes du présentateur :
 

1) Dans le “Programme de la Société de la Révolution ” de 1868, on lit :
 
II. Négation du libre arbitre et du droit de la société de punir
 

2) Dans le “Programme de la Société de la Révolution Internationale ” de 1868, on lit :
 
“- Les quatre grandes causes de toute immoralité humaine sont :
1) l’absence d’hygiène et d’éducation rationnelles ;
2) l’inégalité des conditions économiques et sociales ;
3) l’ignorance des masses, qui en résulte naturellement, et
4) leur conséquence nécessaire - l’esclavage. L’éducation, l’instruction et l’organisation de la société selon la liberté et la justice doivent remplacer la punition.”
 

 On remarque que Bakounine a mis de côté le premier point qui a rarement empêché les insurrections populaires.